‹ De l'autorité historique de Flavius-JosèpheChapitre 3 sur 6 · MACCHABÉES · texte numérisé non relu

MACCHABÉES

Rome croyait avoir vaincu la Judée, elle se trompait ; elle fut vaincue par la Judée. Les chrétiens , qui , dans le sens temporel et selon les Romains, n'étaient qu'une secte juive, étendirent plus loin leur empire que Rome elle-même, et firent de Rome leur capitale. « Aujourd'hui nos esclaves c( nous oppriment , disait au v^ siècle un Romain de la a Gaule (1). Les voilà» ces Juifs avec leur triste feligion et a leurs âmes sombres , avec leurs rites farouches et leurs

(i) Rutilius NiUDatianiis.

« mœurs iDSociables ! Ils nous envahissent , ils nous domia nent ; et plût au ciel que jamais Titus ne les eût vaina eus (1) ! »

La conquête chrétienne continua. Rome, devenue chrétienne f guida la civilisation pendant le moyen-ège. Les vieux Juifs la poursuivirent d'une haine infinie et impuissante ; héritière des destructeurs de Jérusalem et centre lumineux du catholicisme, elle avait un double titre à leur exécration. Souvent charitable et tolérante envers eux, elle ne les dompta pas. Saint Grégoire, Alexandre II, saint Bernard , Clément YI, les protégèrent contre la fureur des peuples. <x Saint Hilaire d'Arles fut tellement chéri par eux « (dit Tabbé Grégoire], qu'à ses obsèques ils mêlèrent leurs « larmes à celles des chrétiens , et chantèrent des prières a hébraïques (1). jo Mais, pour la masse desisraélites, le souvenir de Jérusalem détruite vivait toujours , et Rome victorieuse était maudite. Apipior, mot araméen qui , selon les rabbins, indique un or oiseau de proie , » désigna le chef de rÉglise. Les plus effroyables anathèmes tombèrent sur cette

(i) Humanis animal dissociale cibis ;

Radix stultitiae , cnî frigîda sabbara cordi, Sed cor frigidius religione suA est.

Atque iitinam nunquam Judaea subacla fuisset !

Yictoresqae suos natio victa premit.

(M V. 384 à 398.) (a) Hist. des lect. relig.» Il, 35i.

viHe aMionée. En 1495, c'est^-<lire qnatorxe cent ïingttrois années après le triomphe de Titus et Tapostasie de Josëphe, un autre juif, exilé de Portugal et d'Espagne , don baac Abrabanel,Ie dernier et éclatant rayon de l'école rabbini<pie espagnole; longtemps ministre de quatre rois chrétiens; alla se réfugier à Rome , dans cette ville même qui avait offert , quatorze siècles plus tôt , un asile au fils de Mathias. L'aspect de la Rome moderne n'inspirait au rabbin que des imprécations furieuses et insensées, qui s'expliquent par la longue agonie que sa race subissait. — « Rome € (écrivait-il alors), tu seras détruite (1), parce que tu as c détruit Jérusalem (2)... Tu es la BoUrah qui sera vendanc gée, et il y aura dans Rome un grand massacre... Et, au « lieu de cardinaux, d'évèques et de moines, on verra s'asc seoir sur tes ruines le corbeau, le héron, le pélican, le hé- « risaon, tous les animaux malfaisants et mauditsl(3]... Ce c jour de vengeance viendra (&•) ! » Le proscrit qui vomissait ces anathémes, voyait César Borgia cardinal et Alexandre YI pape. U ne pardonnait d'ailleurs à aucun ennemi de sa race; et quand le nom de son prédécesseur, l'exilé Flavius, se présentait sous sa plume, un redoublement de colère la précipitait, a Nous ne le recevons pas, ce Josèphe (dit-il dans son

(t) Chap. xxxiY et xxxt d'Isaïe. Commentaire d*Abrabanel.

(3) Id, ib,^ ▼« lo et II.

(4) Id. ib,^ V, 8.

c style oriental) ; il a beaucoup écrit» toujours avec altération a de la vérité ; ** afin d'élever la face des Romains ; —comme a un esclave existant dans la main d'un maître dur, parlant «c pour lui faire plaisir;— aussi beaucoup de choses se troua vent-elles dans ses livres, choses qui viennent de la crainte « qu'il avait de leur colère. Il leur parlait avec des mots a sonores et des flatteries qu'ils ne savaient pas être flatte*a ries ;— et il les adulait selon leur désir. Se voyant à Rome, <{ au milieu des rois et des sénateurs de la terre , «^ placé a sous leurs yeux , — il écrivit les choses comme il voyait € qu'elles étaient gravées dans leurs fausses opinions. C'est or un flatteur (1). »

Ainsi se perpétua l'héritage de la colère juive contre Flavius Josèphe ; un rabbin du xV* siècle ramassait pour la lui lancer la pierre dont un de ses concitoyens assiégés l'avait blessé à la tète. H suffisait que les israélites récusassent son témoignage pour que les chrétiens l'acceptassent sans restriction. Ils fermèrent les yeux sur les nombreux passages de ses œuvres dans lesquels la Bible est contredite ou falsifiée ; ils lui pardonnèrent ses doctrines pharisaïques, et ses nombreuses omissions. Ils ne virent , dans ses œuvres, qu'un immense témoignage en faveur de la sainteté de leur foi, Jérusalem détruite et le Messie vengé. Ce spectateur de la

(i) Don Isaac Abrabanel. Commentaires sur Daniel. Source lo, Palme 7. — Fojr. sur ce passage R. Ganz., Tzémach David ; — Torstius, observât, in Chronoi, sacro-profanam ; — Manassi Ben Israël , Lettre française à M, Amauld ( 7 déc. i65i ) ; Christophe Arnold, inEpistol. viror, doctor, de Testimonio Flaç, 170; — Chr. Noldius, Historia Idumœa, Prœfai.

catastrophe qui accomplissait la prophétie , ce pathétique narratear des désastres annoncés, devint, par ce seul fait, un père deTËglise. Saint Jérôme (1), Eusèbe, saint Grégoire, tous les chrétiens des six premiers siècles racceptèrent sans critique. On voulut faire de lui un chrétien ou un demi-chrétien (2) . On prétendit que saint Jean-le-Précurseur avait versé sur sa tète Feau du baptême (3) . Les juifs, de leur côté , s'obstinèrent à le repousser avec horreur. On lui opposa , au \iv ou au YiiP siècle, un petit livre détestable, que Ton prétendit être Toriginal hébreu de ses Antiquités et dé sa Guerre judaiqve. Un juif, habitant de la Gaule^centrale, paraît avoir composé, sans goût et sans savoir, ce résumé informe que les juifs vantèrent démesurément. En effet, on n'y trouvait aucun des passages qui blessaient leur croyance ou leurs souvenirs, et la prophétie relative à Yespasien en avait été supprimée. C'est ce petit traité pseudonyme, attribué kJosippon ben Gorion (i) , que le même Âbrabanel considère comme seul digne de crédit et de foi. Jamais livre n'a porté de plus évidentes traces d'une fraude ridicule. Dès le début , l'auteur se donne pour prêtre ; et à la fin , déposant ce masque , il avoue que n'étant pas prêtre, il n'a pu entrer dans le temple. Il parle des Francs « conquis par César, » nomme

{i)\iJosephus.,. Grœcus Lmus »... Epîst, aa ad Eustockium, (a) Daubuz.y De Test, Fîav, 93, aaz, ai a, aa4.

(3) Hudson. 18, 6, a.

(4) Fils de Gorion.

— sales villes de Tours et de Chinon , et cite les Gotbs « établis eo Espagne ; x> — a écrivain frivole et absurde,» (nugatarius seriptor) comme le dit Joseph Scaliger. Son œuvre, que tous les savants ont raillée à Tenvi (1), a cependant conservé son autorité parmi les Hébreux; la haine persistante qu'ils ont vouée au véritable Josèphe n'a pas de meilleure preuve que cette étrange préférence.

Quant aux chrétiens , ils ne se contentèrent pas de l'admettre comme un des historiens les plus véridiques de l'antiquité ; ils consacrèrent des volumes à l'examen contradictoire d'un seul paragraphe, énonçant, en quelques lignes, l'avènement du Christ, et dont l'interpolation, évidente pour les uns, inadmissible aux yeux des autres, ne nous occupera pas ici. Ces lignes insignifiantes , que l'on . a discutées avec un infatigable acharnement (2) , peuvent appartenir à Josèphe, à un scoliaste, à un chrétien , à un juif, sans que les fondements de la religion chrétienne en soient ébranlés ou affermis.

Que, contre la coutume des israélites, «attentifs (dit Photius), à ne jamais nommer le Christ, y> Josèphe ait

(i) Pseudo'Gorionides , tôt eruditorum stylis confossus. Saellii» , Epist, de Testamento Plw,

(i) Miré diffladiantur erudiii , J. F. Philippus Ripert. De TesHmonlîs gentilium de Christo, Lips. 1698. — V, surtout Ghriflt. Amoldi, de Test» Play. EpistoUe, Norimb. 166 1. — Huet , i>emo/iffr. évang, p. III, 56a. -— Tenzel, Monatliche unterredeh , 1697. Jul. 555. — Le P. Gillet, t. III , Trad.des Jndq.jud,, Note]f^. p. 104, a recueilli avec beaucoup d^exactîtude tous les arguments contradictoires de ce célèbre débat.

« raconté sèchement qu'un certain Jésus, homme sage, fit (c des choses merveilleuses et fut crucifié ; » ces mots seraient tout au plus une preuve de l'apparition de Jésus-Christ, Mais l'importance que les parties adverses ont attribuée à cet aveu nous semble très-exagérée. Élevé dans le pharisaïsme, pharisien parla doctrine et la conduite, Josèphe n'a pas pu confesser la divinité du Christ; en effet ce passage est loin de l'admettre. Asservi aux Romains, il n'a pas dû vanter, dans un livre écrit pour les Flavius, ces chrétiens que Tacite livre au mépris ; en effet] le passage ne contient pas un seul éloge, mais le plus bref résumé des faits. Que prouvent donc ces huit lignes? Josèphe peut les avoir écrites; elles sont remplies de ses ménagements ordinaires et de ses habituelles réticences ; il peut ne les voir pas écrites , fidèle à cette habitude qu'il n'oublie jamais , de taire ce qui peut lui nuire. La seule question sérieuse est celle de la véracité de Josèphe ; «t placé « dans la main de ses maîtres, comme le dit Âbrabanel , a écrivant sous leurs yeux , » et tremblant a sous leur loi. » L'indignation du rabbin espagnol n'a point marqué avec assez de précision les ditersbuts que la p^ dence de Josèphe se proposait en écrivant ses ouvrages. S'il se fût contenté de flatter les Romains, cette complaisance eût avili son caractère, sans avancer sa fortune. Essayer une conciliation apparente entre les mœurs, les rites, les idées de Rome, et les dogmes , l'histoire , le caractère de la Judée ; effacer la trace de cette séparation profonde que la loi de Moïse avait établie entre le peuple élu et les autres nations ; c'était un plan beau-^ coup plus habile. On revendiquait ainsi pour les Israélites

vaincus les droits et la sympathie que la générosité de Rome accordait aux barbares réunis à la civilisation romaine.

Pour atteindre ce résultat, il fallait attribuer à un petit nombre d'assassins désavoués de toute la nation la résis-

tance acharnée et le patriotisme farouche de ces défenseurs de Jérusalem , qui avaient tenu si longtemps en échec la discipline et les forces de Rome. Il fallait en outre arracher des Écritures saintes ces pages nombreuses qui , exaltant l'orgueil individuel de la race juive, lui défendaient comme un crime toute union avec les peuples étrangers. Enfin il était nécessaire de compléter la falsification^ en rapprochant par une identité factice les croyances juives des croyances stoïques; et il fallait confondre les exemples anciens de l'obstination juive avec les actes de vertu héroïque admirés par les Romains et consacrés comme des témoignages de force virile et de puissance morale par la philosophie contemporaine de Sénèque et d'Helvidius. Toutes ces métamorphoses furent accomplies par l'historien , dans ses Antiquités judaïques^ version des histoires bibliques, ramenées au sens romain ; dans son Livre contre Afion , défense de l'antiquité juive et de la moralité juive contre les assertions des Égyptiens et des Grecs ; et dans la Déclamatifm sur les MachabéeSy qui fait disparaître de cette tradition sublime la tache primitive du fanatisme national et lui prête le caractère d'une thèse philosophique. La voie une fois aplanie par ces précautions , il ne restait plus à Flavius Josèphe qu'une seule tâche, celle de présenter sa propre vie sous des couleurs pompeuses], de s'associer inti-

mement à la politique romaine , d'attribuer la ruine de la Judée aux fureurs sanglantes de quelques fanatiques, et de se placer lui-même au milieu des ruines de son pays , comme un prophète et un vengeur. Il a rempli ce dernier dessein dans sa Gt^erre judaïque et dans ses Mémoires. La conception de cet ensemble est si forte , si bien soutenue et si homogène , ^ne peut qu'en admirer la structure et la cohésion : c'est un chef-d'œuvre de finesse ; jamais la vérité n'a été faussée avec une habileté plus résolue , plus subtile et plus décevante.

Vivant à Rome dans l'opulence , environné de sophistes grecs (1) dont sa connaissance encore imparfaite de la langue hellénique lui rendait le secours nécessaire , car il ne savait pas prononcer cette langue (2), il fit de ce travail l'œuvre de toute sa vie. Son premier soin fut de protester hautement qu'il dirait la vérité. Il était prêtre; il se prétendait prophète ; il était fils de rois (3). Mentir eût été une infamie indigne de son rang, de son nom et de sa consécration divine. Mais, au lieu d'altérer les faits, il les plaçait sous un jour favorable à ses desseins. Aux traditions bibliques, il ajoutait les ornements des fables populaires. On reconnaît même aisément que ses Collaborateurs qui traduisirent et

(z) Xpmoapbtvoc Ttal n^hç rh È>Xiqvt^« çcAvnv ouvepptc, oStoc JiroiiQaa{inv ym irpflc^tuv r^ Tropot^uatv. Ub. I, in Apionem, § 9.

(a) TVkv ^8 irepl nnv irpoçopàv dbcpiStiav irocTpio; &ccdXuat ouviideia. Jndq, XX f gfOd calcem .

(3j T^ (xcv àX>i6fUi(v iva'jpcâûov... o6x* lOirpeirif t^ <|fiuSi9Taii . Jmiq.

XTI| c. viXy S XI.

amplifièrent apparemment son œuvre, écrite d'abord en syro-chaldaïque , pour les Barbares (1) ; ces Grecs , habitués au mensonge historique (2), ne se firent point faute de mêler au texte les additions brillantes, nées de leur imagination.

Ce qui paraît le prouver, ce sont les doubles versions du même événement qui, diversement brodé, se reproduit sous des formes dissemblables dans les ouvrages différents de Josèphe ; comme si deux collaborateurs avaient développé selon leur fantaisie un seul thème original. Tel fait , consigné dans les Antiquités , reparait dans les Mémoires , chargé de détails contradictoires. Ce que les itf^motré^ racontent d*une manière romanesque, est rapporté dans la Guerre judaïque j sous d'autres couleurs invraisemblables, mais différentes. Cette double élaboration s'applique même aux événements personnels à Josèphe, événements qu'il devait fort bien connaître et raconter d'une seule façon. Pour concilier les disparates des deux récits, il suffit de supposer qu'il en a confié le soin à des rédacteurs différents , peu scrupuleux sur l'emploi des ornements. De là ce mélange de romans incroyables, de versions doubles , de légèretés et de contradictions , dont se compose le singulier caractère des œuvres de Josèphe. Le nombre de ces contradictions est

(i) Oî &*<ù poCpëoipGi. jindq, XX, 9

(a) Quicquid Graecia mendax

Audet in bisloriâ

Juvénal. X, 174*

trop considérable pour qu'il soit possible de les résamer ; il faudrait un volume. Dans le livre XYII des Antiquités (1), Jo* sëpbe trace un portrait de la secte pharisienne, qui ne s'accorde nullement avec un autre portrait de la même secte , inséré quelques chapitres plus loin (2). Il dit dans la Guerre judaïque que le roi Agrippa donna un repas et exprima le souhait public de voir bientôt le monde débarrassé de Tibère. Dans les Antiquités, il prétend que le même roi se promenait alors en voiture. Ce dernier ouvrage fait mourir Mariamne après la bataille d'Actium , sur l'ordre des ofBciers d'Hérode (3). La Guerrejudaîque [k] la montre, exécutée par l'ordre d'Hérode , dès que ce roi fut revenu de Laodicée. Josèphe , dans un endroit, dit que le même Hérode ne fit construire aucun édifice en Judée (5) et ailleurs, qu*il l'a remplie de magnifiques temples (6) ; puis, ailleurs encore, que les Juifs n'auraient souffert l'édification d'aucun temple en Judée (7) .II traite Ananiel de prêtre d'origine obscure; et bientôt après (8) il dit que cet Ananiel est de la famille des grandsprêtres. — Paul Brinch , dans son petit traité sur Flavius

(a) xvni,x,S3.

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