LA 6UBRRB JUDAÏQUE. — LE TRAITÉ CONTRE APIOH
Un fait qui ne contribuait pas à la gloire de l'historien facilitait son entreprise. Des défenseurs de Jotapat, il ne restait que lui. Josèpbe seul avait racheté sa vie en pactisant^ avec l'ennemi et en flattant l'avenir du vainqueur. Les quatre-vingt-dix mille captifs de Jérusalem, traînés en servitude , jetés dans les carrières d'Egypte , ou périssant de faim sur les routes, n'avaient pas d'éloquence à opposer au narrateur ; dix mille d'entre eux fournissaient aux boucheries des cirques la pâture de leurs corps. Qui donc pouvait le contredire? Peut-être quelque Juif obscur, étranger à Jéru-
salem ; Jaste de Tibériade l'osa , et Josèpbe le fit taire aa nom des mattres du monde. La famille des Flavius , marquée du sceau divin par l'invention de sa prophétie, se portait sa caution ; Titus venait de parapher de sa propre main (1) l'œuvre du panégyriste; l'allié de Rome, le roi Agrippa, certifiait l'authenticité des faits (S). L'accusateur n'avait rien à répliquer ^ ces témoignages des parties intéressées , que Josèphe avait louées ou défendues , et qui le soutenaient à leur tour. Il avait donc le champ libre. Supposer des motifs, satisfaire ses haines, disposer ses acteurs, arranger son drame, tout lui était permis : point de contrôle, rien à redouter des Juifs, rien même des Romains, pourvu que les Flavius fussent contents. Il s'y prenait à merveille pour cela. Poppée devenait Xamië des dieux (3] ; Domitien était a éclatant, sublime (4], digne de son père par la gran- « deur de l'àme ; » Rome devait la souveraineté du monde « non au destin, mais à (A] la vertu. » a Les limites de son « empire, dit Josèphe, sont l'Euphrate , l'Océan , le Danube, a le Rhin, l'Afrique ; quoi d'étonnant (6] ? ti Oau(xaarTov ; — « Les mattres sont aussi grands que le domaine. » On ne peut être surpris que Rome lui ait élevé une statue.
(i) Xapa^c Tf iauTou x^^pt ta 0iêXta. rie de Jos. 33. (a) Id. ib.
(3) F'of, plus liaut.
(4) AojATçpèç xal iptpîêXiirroç Ixwv ^è itatpoSiv IfiçoTov th «v^p»yct-
Oiay... Guerre jad. Tn, a.
(5) àpiT^ç XT%a, od ^«pov t6x»»ç Xi. î(. III , t , x.
(6) Id. ib.
Le chapitre dans lequel la sagacité politique (1) de Jos^he a développé les causes de la grandeur romaine , contient le germe de plus d'un passage de Machiavel et de Montesquieu. Il démontre avec autant de profondeur que de finesse , la conquête du globe opérée par la puissance de la discipline. « Rien d'inconsidéré, rien d'étourdi , rien qui ne soit réglé « d'avance (2). d Puis, après cette analyse digne d'un maître, il descend des hauteurs que son intelligence a gravies, pour tomber dans les bassesses que sa flatterie lui dicte, et il loue jusqu'aux goujats de Rome (calones, ol TrafiTu^TiOeiç), « qui , a dit-il, partageant les dangers de leurs maîtres, leur cèdent a sans doute, mais ne cèdent qu'à eux (3).]> Tous les nobles ennemis de Rome , Mithridate , Cynobeline, Vercingetorix, Arminius, Caradoc et les héros juifs, ne valaient donc pas un goujat romain. S'étant ainsi prosterné, il ajoute lestement qu'il n'a pas voulu louer les Romains, mais a consoler (4) les vaincus : » pauvre et misérable consolation I
Il a soin de placer ce panégyrique immédiatement avant le récit des troubles qui suivirent à la mort d'Hérode. II
(x) G. P. Olearîus a très-bien caractérisé Flavius Josèphe : • In rébus « gerendis dextoitatem, in consiliis promptitudinem ac sagacitatem... mirai i.. » Vir iroXiTUCttTaToç qui... Romanorum res perspectissimashabuit... Istius, « quale Josepbo erat ingenii homines , agiles nimirum, versuti... etc. » Voy, suprà.
j(i) Ou^cv àicpoSoùXcuTOv^ oO^i ocÛToaxi^tov... Guerre jud. Id, 6.
(2) Zuvxi^vtuoyTtç Iv iro>i{AOi{ ^m j(i.iretp{a (aiit' âXxf tivo; irXinv tûv ^fcnroTÛv... etc. A/, i^. m, iv, a.
(3) 06 iiroiv^oai... Id, ib. v. 8.
prépare ainsi ses lectenn à la bienveillance , et ces lecteurs sont citoyens de Rome. Il n'insulte pas ouvertement sa patrie; au contraire, il la fait valoir en exaltant ceux qui l'ont domptée. Il ose dire du mal d'un procurateur mort , dont tout le monde en disait, de Gessius Florus; et c'est ainsi qu'il assure ses ^oits au titre d'historien véridique et à l'adhésion de l'avenir. Mais d'où vient l'insurrection des Juifs? qui l'a causée? Il en révèle les symptômes l'un après l'autre , jamais le mobile. Il se garde bien de pénétrer dans la philosophie des faits comme Polybe ; il ne les groupe pas comme Thucydide ; il ne remonte pas à leurs causes, comme Tacite; il n'indique point les sources des mouvements et des passions; il se contente d'accumuler les détails. Ainsi Pilate veut introduire à Jérusalem les effigies de César , Caligula ordonne la consécration de sa statue dans le sanctuaire, un soldat de Cumanus insulte le peuple, un citoyen dépose des oiseaux dans un vase destiné aux cérémonies du culte , les troupes de Florus ne rendent pas le salut aux Hébreux. La signification de ces faits est supprimée ; la raison logique leur manque , et leur succession ne laisse aucune trace dans l'esprit. Tous ils jaillissent du même fond et remontent à la même source ; Josèphe ne le dit pas. Cette cause est la fatigue et le désespoir, naissant des intérêts blessés, des croyances outragées , de la fierté humiliée , de l'existence Israélite compromise depuis deux cents ans. Après deux sièclesde souffrance, la révolte éclate : on s'arme; des bandes organisées parcourent les campagnes et animent l'insurrection ; Jérusalem se remplit de groupes furieux et d'assem-
blées populaires. Les réToltés assiègent ane légion romaine qae le gonvernenr de Syrie vient délivrer; Agrippa , Tami des Romains, est chassé de Judée, et les vingt mille hommes de Gestius Gallus sont battus. A la tète des insurgés , se place le grand-pontife Ananus, « probe, vénéré, désinté* aressé, modéré, dit Josèpbe, » qui soutient les combattants et conseille au peuple de repousser les Romains , de prouver la forcé dlsraël , et d'acheter ainsi une honorable paix. Contre lui s'élèvent les Pharisiens et les riches , familiers avec la bassesse , attachés à la famille d*Hérode, soumis ou vendus à Rome , et qui inclinent vers l'humble silence et le prompt paiement du tribut qu'exigent les envahisseurs. La masse du peuple frémit de colère : jeunes gens , prêtres, femmes , âmes exaltées et véhémentes , maudissent le pharlsaïsme qui délaisse la patrie. La nation se précipite comme un seul homme à la voix de ces chefs. « Exterminez , « criaient-ils , quiconque traite avec l'ennemi , frappez les « lâches , retranchez d'Israël ceux qui ne veulent pas moua rir avec Jérusalem ! »
Non seulement c'était du fanatisme , mais toute l'institution juive le rendait plus redoutable et plus farotiche. Elle ne reconnaissait que Dieu pour maître , l'inspiration immér diate pour guide , et le zèle était sa vraie loi. De là cette terrible ferveur de ceux que Josèpbe , dans son prudent mensonge , appelle les a Fanatiques , d ZTi^oral ( Zéléi\ , ou Stxaptot (/>or^c-Pot>»anfo),ou ATiGTal {Brigands), ou i^ou(xatoi ( Iduméens ) ; quatre armées de bandits, à ce quMl prétend; les défenseurs et les vengeurs dése^érés de la
patrie, dans la réalité. D'abominables cruautés durent se commettre. A l'imminence du péril, à la ruine prochaine du pays, à la désolation du temple se joignait, pour les précipiter dans la frénésie , l'influence de cette législation orientale et judaïque, à la fois loi et dogme, ivresse et devoir (1), qui ordonne au citoyen de se faire législateur, juge et vengleur, dès que la loi est attaquée dans sa source; loi du zèle^ à laquelle l'historien ne fait jamais allusion; magistrature du bourreau , vengeance de Dieu devenu citoyen et du citoyen devenu Dieu ; droit de la fureur, aussi blâmable en théorie que dangereux en fait, mais qu'on ne pouvait extirper qu'avec les racines asiatiques du culte législatif et de la législation sacrée institués par Moïse. La jurisprudence spéciale du a zèle » est consignée dans le Code du Sanhédrin (2) , qui en énumère les différents cas légitimes, et dit en quelles circonstances les a enflammés a du zèle de Dieu » doivent exercer leur terrible office. Auxii"* siècle, Haimonide admet encore cette législation (3). Selden pense que Jésus, lorsqu'il chassa du temple les marchands , usa du droit du Zèle. Embrasé par l'égoïsme oriental , par les traditions d'Israël , par une longue oppression , par la moit nationale qui approchait, ce zèle dut éclater par des crimes.
(i) Jus zelotamm* — V, flammond , Selden , Heidegger. HUt, patnarch, I, 693 , et surtout un traité curieux et peu connu de G^-F. Wille. (Dis» sertatio de Jure zelotarum In gente Ebrœa, Halle , 1699. ,
(a) Ghap. ix , $ uk.
(3) Si zelotaB trucidant., laudantur. Hilc. issure Biah., c. xi.
Josèphe a calomnié sa nation , non parce qu'il les a redits, mais parce quil en a tu les causes. Il arrache le bénéfice de la pitié à des hommes qui eussent vécu paisibles , si l'impatience de souffrir et l'impuissance de se venger ne les eussent jetés dans la rage. Il falsiGela portion morale de l'histoire , il en altère l'Ame ; plus coupable que s'il supprimait les événements ou les déguisait. Dans sa crainte de déplaire aux Romains , et de laisser entrevoir le courage « la constance , le dévouement , l'héroïsme de ces fanatiques , il les travestit. Ce n'est pas assez de raconter leurs violences, il accumule les tableaux chimériques, il les charge de forfaits inventés et inouïs. Sa lâcheté et son embarras lui font perdre de vue non seulement la vérité, mais la vraisemblance de son récit. Il imagine a des hommes vêtus de robes de femmes , « parfumés d'odeurs , couronnés de roses, et tuant tout le a monde sur leur passage (1) ; » conte milésien, qui ne ressemble à aucunes mœurs, qui ne se rapporte à rien, et qui est sans raison , sans analogie , sans vraisemblance : tout, même le crime, a une vraisemblance , une analogie, une raison. Il n'explique d'aucune manière ces démentis burlesques donnés à l'humanité; il s'étend avec complaisance sur l'anomalie de ces crimes , comme s'il aimait à les exposer au grand jour ; il établit dans Jérusalem trois nations d'égorgeurs, qui se livrent une guerre d'extermination et se réunissent contre les honnêtes citoyens ; il adjoint à ces a voleurs , » à ces
(f) ruvauu|[o(i.ivoi ^k to; S^ti^, Içovttv raixç ^f^iatç,.. 'pvaixctoç loOiÎTac àvaXc4i.6àvovTt(.., etc. Guerre jud. lY, xX|S xo.
t lélés, » à ces « sicaires, > les t paysans de Tldamée, 9 qui accourent aussi pour prendre leur part à ces saturnales. Tout cela se plonge et se vautre dans la boue et dans le sang, en face du temple, en présence de rennemi, au milieu d'une vaste orgie. L'écrivain ne prête à ces horreurs nul motif, nul intérêt de cupidité ou de domination ; ce sont les passetemps d'un caprice voluptueux et meurtrier.
Ces monstruosités sont démenties par le petit nombre de faits avérés que Joséphe est obligé d'admettre comme canevas de sa narration. Les pharisiens , les riches et les vieillards demandaient la paix et couraient aunlevant du joug des Romains. Les jeunes, les forts et le peuple (1) voulaient combattre et mourir. C'est dans le temple qu'ils se rassemblaient (â), c'est de là qu'ils s'élançaient sur l'ennemi. Avant de baigner les parvis de leur sang (3) , ils jetèrent en prison les partisans de la paix; ils élurent un pontife sorti du peuple (i). Nous ne doutons pas qu'ils n'aient commis d'affreuses barbaries. Mais le crime de Joséphe est d'avoir exagéré les excès , d'avoir calomnié les intentions , d'avoir présenté comme des voleurs les derniers défenseurs de leur pays , et comme un amas de chimériques infamies l'insurrection désespérée du peuple contre les conquérants que le pharisaïsme encourageait. Il faut avoir vécu dans des temps
(1) nXiidit Tt xai vioTwn... M i*. IV, c. m , § ix.
(a) Êx Tcu Upcû irpoffD^ûvre;... Id, ià, i3.
(3) KoOataaaauv rô Oelov i^afftaç. . Id, ib,
(4) ...Al'à'Ypoixîav... /^. i(^.
de troubles pour savoir toute la facilité du mensonge politique , pour comprendre l'étendue de celui de Josèpbe , et reconnaître qu'il ne pouvait ni se passer de cette base frauduleuse , écrivant pour les Romains , ni satisfaire Rome sans rejeter le crime de la révolte sur des morts , ni livrer au monde autre cbose qu'un travestissement de l'histoire.
Revenons au commencement de la guerre. Les chefs des insurgés s'étaient déclarés les ennemis personnels de Josèpbe. Ds essayèrent de le déposséder de son gouvernement (1) et n'y purent réussir. Cependant Yespasien , A la tête de soixante mille hommes, vient anéantir cette nation rebelle qui ose s'insurger contre Rome. Titus et Trajan assiègent Japha « Céréalis marche contre Joppé , Yespasien prend Jotapat ; passe au fil de l'épée la garnison et les habitants, et ne laisse vivre qu'un seul homme, Josèpbe, qui lui promet l'empire (2). « Quand on apprit ces choses à Jérnsa- « lem , une violente haine s'éleva contre Josèpbe ; on l'ap- « pela traître et lâche; un cri universel répéta contre lui mille « imprécations (3). » Il suit le vainqueur. Une année s'écoule avant que les conquêtes qui devaient précéder le siège de Jérusalem fussent terminées. II fallut cinq mois de combats sanglants, livrés le jour comme la nuit, et deux terribles auxiliaires , la famine et l'incendie , non pas pour réduire , mais pour exterminer les assiégés. Chaque position devient
(i) Voy^ plus haut.
(a) Voy, plus haut.
(3) Guerre jud. III, 3o.
nue ville nouvelle et exige un siège nouveau. L'histoire a vanté le dévouement des guerriers de Numance ; elle a respecté rhéroisme des Gaulois , des Bretons et des Bataves , qui , à la même époque , soulevaient leur tête fatiguée. Les Juifs de Jérusalem seronMIs maudits par l'histoire parce que leur dévonment a été plus complet et leur courage plus invincible 7 Non. Mais il y avait dans le camp romain un Juif transfuge , spirituel et traître , qui s'est chargé de mentir devant la postérité. C'est son récit qui a trompé l'histoire, et l'immense crédulité des siècles doit étonner le philosophe ; car son récit est un Ussu de chimères, dont la fausseté apparaît d'elle-même. H prétend avoir choisi pour tribune une montagne; de cette élévation, il harangue , à ce qu'il prétend, les factieux de Jérusalem. Il rapporte textuellement ces oraisons qui ne manquent pas d'une certaine faconde , mais qui ne s'accordent ni avec les circonstances d'une telle guerre , ni avec les probabilités locales. Du sommet de sa montagne, exposé aux balistes romaines et aux machines des Juifs, l'historien affirme avoir parlé deux heures de suite pour engager ces derniers à se rendre, a Jetez vos armes, Pi^are Tàç wovoTrXtaç , ^ leur dit-il (1).
Leur réponse est plus vraisemblable que son allocution, a Malédiction à César et à son pèrel criaient-ils du haut des <c remparts ; nous méprisons la mort, meilleure que la servia tude; nous ferons aux Romains, tant que nous respirerons, <x tous les maux possibles. Nous allons périr avec la patrie et
(i) Id, ih, V, IX, 5 4.
a avec le temple ; la patrie et le temple ne nous inquiètent « plus. Dieu a un temple plus magnifique^ c'est le monde (1) .» Mot sublime qu'on n'a pas cité et qui est digne de l'être. Ce sont précisément les paroles que devaient lancer à leurs assiégeants ces hommes désespérés. Ainsi la vérité tombait quelquefois de la plume de l'historien. Tout en vantant la clémence de Titus , il avoue que ce général poussa vers la ville une foule de prisonniers juifs , les mains coupées (2) , et qu'il en fit pendre un grand nombre à des gibets élevés devant les murs. <x Le bois manquait aux gibets et les gibets « aux cadavres (3). » Simon , fils de Gioras , et Jean de Giscala déployèrent , dans ces circonstances suprêmes , un courage et une habileté auxquels Josèphe , leur ennemi , ne rend aucune justice , mais que les faits attestent. Quand il n'y avait plus de vivres d'aucune espèce à Jérusalem et que les remparts , la citadelle , le temple furent détruits , Simon et Jean essayèrent de gagner la campagne ; Josèphe les accuse de manquer de courage. On trouva Jean mourant de
(z) Kalvoraû à{i.etv(i> toutou râ Bm Tèvxo9(i.ov eivai... Id, ib. Y, ix, a. M. Salvador traduit ainsi ce passage : « Sommes-nous entrés sur yos terres^ « Avons-nous porté le désespoir dans vos familles? Tous désirez la paixl « Qui s*y oppose?... » U n*y a pas un mot de ces phrases dans Toriginal. Les Juifs maudissent leur ennemi et adorent Jehovah : voilà tout. Us ne sont ni aussi modernes ni aussi diserts. {Hist, detinstit. de Moïse ^i, II» p. 3o3y 1. YI, cil. III. — La citation de Josèphe est également inexacte; M. Salvador la rapporte au chap. xxix du 1. Y. Il n*y a pas de chapitre 29 dans le livre cinquième de Flûstorien. )
(a) Id. ib,
(3) Id, ib.
faim dans ane caverne après le pillage et la dévastation de la ville; abatta , exténué, il demanda la vie. Simon , ftme plus forte , se cacha longtemps sous les ruines du temple , et enfin sortant comme un spectre du fond de la terre que recouvraient des cendres , il apparut , pAle, enveloppé d'une robe blanche et un manteau de pourpre flottant sur ses épaules (1). t Qui e^-tu? lui demandent les soldats efErayés. a — Faites venir votre chef et je le dirai. » Térentius Rufiis lui demande son nom , qu'il déclare. C'est ce même Simon qui, réservé au supplice, passa devant Josèphe, devenu Romain , pendant la pompe triomphale (3). Quant à Jean de Giscala , les vainqueurs le condamnèrent à des fers perpé* tuels (3). Ces degrés de clémence correspondaient aux degrés d'infamie. Au plus brave, la mort ; au rebelle suppliant, hi prison ; à la perfidie habile , les honneurs.
Gomment peut-on ajouter foi aux détails que Josèphe a donnés sur cette guerre , à ses imprécations incessantes contre les défenseurs de Jérusalem et à ses adulations innombrables. Il prétend que les sources voisines, qui vivaient tari pour les Juifs, se rouvrirent tout à coup en faveur des Romains {V). Dion Cassius est plus véridique; il
(i) Cette scène est assez belle pour n'avoir besoin d'aucune addition. M. Salvador y ajoute un vieux manteau, Vœil terrible et le front morne, Josèphe dit simplement : Xtuxoi>c ytroiimwi^.,. «opçu^ocv x^*^^** ^ ajoute une circonstance très-pittoresque, oubliée par M. Salvador : U 'pHç àvsçocwi i • il sortit de terre. « id, ib» VII , nt, i.
(a). To^. plus haut.
(3) Atofioîc atttvioic... Id» ih, TI,ix, 4*
(4) TiTia... mrfat irXouaiwTipw ^couotv... /</. ih, I. Y, iz, 4*
conyient que les assiégeants manquaient d'eau et qu'ils souffrirent beaucoup (1). Quant à la peinture effroyable des sui^lices, des forfaits, des carnages et des orgies, dont Jérusalem affamée fut le théâtre , une seule question suffit pour les détruire. Comment a-t-il pu. savoir ces détails hideux ? Il ne se trouvait pas dans la ville ; il n'a dû lea apprendre, ni des prêtres, ni des grands, ni des soldats massacrés, mais seulement des femmes, des enfants et des vieillards, captifs misérables, traînés dans les marchés et dans les cirques ; pauvres restes d'Israël avec lesquels l'heureux habitant de Rome eut fort peu de relations sans doute. Par quelle audace cet homme que Voltaire a dévoilé en une seule et lumineuse expression , quand il l'a nommé VexAgérâleur Josèphe (2), entre-t-il dans les plus obscènes et les plus atroces particularités d'un drame qu'il ne connaît pas , auquel il n'assistait pas et qu'il n'a pas vu. La même perversité de goût littéraire , la même avidité d'amplifications romanesques, dont la Bible falsifiée offre mille preuves, nous ont valu cette mère qui tue et mange ses enfants (3) et toua ces faits ridicules, dont le souvenir des hommes a daigné secharger(4).
C'était d^illeurs la nécessité de Josèphe, de mentir. En
(i) Tf ivu^pia «coxoivaOouv... 1. LXVI, xr.
(9) Dtcttonn. philos. ^ art. Juifs.
(3) /rf.i^. V, x,§ 3.
(4) Ôpoêotç (aIv jfAçparroyrcç toT; ôOXiotc Toitc tôv oî^oicov iropouc » ^éS^n^ ^'é^ttoïc àvairtipovTtç Tà« l;^p«ç.. . Id, ib, V, x, $ 3.
Incnlpant ses compatriotes, il se disculpe. S'il ne pronvait qne les martyrs de Jérnsalem étaient des monstres, il resterait convaincu d'infamie. Défenseur de son intérêt comme de sa vanité, il n'épargne ni les apologies anx Romains, ni les iojureS à ses ennemis, ni les éloges à Flavius Josèphe. n exige de ses lecteurs une crédulité excessive, quand il rapporte que les s sacriBcateurs le consultaient , à ■ quatorze ans, sur l'iatelligence des lois ; » assertion qui répogne à Boivin (1) et scandalise le bon père Gillet luimême (2). Il prétend, ailleurs, que, doué de plus de vigueur que la plupart des hommes, « il a nagé ane entière nuit (3), a après le naufrage de son vaisseau ; » il raconte par quel prodige de son éloquence quarante personnes réfugiées dans une grotte , et voulant le tuer, parce qu'il parlait de se rendre, se laissèrent convaincre, suivirent ses avis, tirèrent au sort à qni égorgerait le premier son camarade, se poignardèrent les ans les autres pour éviter le péché du suicide , et ne laissèrent en vie que Josèpbe et un de ses compagnons (4). Se jeter sur le glaive, tenu par la main d'aubui, n'est-ce pas le suicide même, sous une forme légèrement variée t
Cet égoïsme vaniteux de l'hîiAorien se manifeste, tantôt par des historiettes de ce genre , tantôt par de graves omis-
(t) J&«. Acad. Imcr. 17, a3-].
(i) T. I, note 6.
(3) Tiède Josèpbe, $3.
(4) Foj-, plu* htat
sions. Ainsi, toutoccapé de lui-même, il néglige de dire , quels furent, au commencement de l'insurrection , les préparatifs militaires et les succès variés de ses collègues , chargés du gouvernement des autres provinces. II ne parle d'eux qu'à propos de lui. Le siège d'une seule ville, Jotapat, usurpe un livre entier; c'était lui qui la défendait. Les autres actions de la campagne sont omises ou brièvement résumées. Parait-il devant Yespasien ? Tous les yeux sont fixés sur Josèpbe ; on s'attroupe , on s'étonne, on le plaint , on le bl&me , on le loue ; il existe seul dans la Judée , ou plutôt seul dans le monde. A l'entendre, il est l'homme nécessaire, l'homme attendu, le prophète, a II a, dit-il, étudié a toutes les sectes ; d il a même vécu dans le désert, avec un nommé Banus, pour connaître la vie contemplative (1). Il est philosophe, orateur, diplomate, guerrier, poète, prêtre, avocat.
Ce dernier talent est celui que je lui contesterais le moins. Il faut l'entendre plaider la cause des Juifs contre Juste de Tibériade, et réfuter les accusations des Alexandrins et des Grecs, personnifiés par lui sous le nom de ce célèbre Apion qui fit tant de livres et dont nous n'avons pas une page. L'audace insultante de sa défense ne l'expose à aucun danger; il peut attaquer et dénoncer à son aise toutes les faiblesses de l'ingénieuse Grèce; sa pénétration ne déplaira point aux Romains. «Quel droit avez-vous, dit-il aux a Grecs, de parler contre notre antiquité? Vous êtesd'hier (2) ,
(0 id. ib. s 3.
(a) Hofà Tcitç ËXXvioiv «brovra v^a. Id, ib, 1. I, xi.
« voas ne savez écrire que des fables (1) ; il vous suffit de « quelques traditions orales pour bâtir des édifices de « mensonges (2). Votre Homère que vous vantez est un pro*c blême ; et l'on n*est pas certain qu'il ait écrit ses poëmes (3). « Vos historiens arrogants ne songent qu'à rivaliser (4) de « belles paroles, pour flatter ou les villes ou les rois (5). « Quant à nous, un petit nombre de livres sacrés nous suffi fit (6) ; et ils sont d'accord. Je les ai fidèlement traduits (7).» On dirait un esclave qui en battrait un autre, devant le maître commun. Deux faits curieux se présentent ici. D'abord ces invectives contre la Grèce ont été sans doute traduites ou corrigées par des Grecs, comme l'avoue l'hisUH rien dans un passage que nous avons cité plus haut (8) ; tant la dignité humaine s'était abaissée et avilie à l'ombre de la tyrannie universelle. Puis c'est Josèphe, si constamment infidèle , même dans les sujets frivoles , qui attribue à la Grèce l'habitude du mensonge historique, et qui le réprouve.
(z) MuOoXo^ttv. Id, ib,
(a) Éx irapoxcuajAarcdv ^t'ya ouvO^vtcç tû ttîc tfftopio; évop.aTt Xt«v àvot- ^ftc iviirapMVDaicv. id, ib AXcqfOt... Id, ib,
(3) ^OGviv «û^i ( Tov Ôpiiipov ) jv ^pftfifjkaot xh «ùroO iroimoiv xaToXiirtlv, id, ib.
(4) id. ib.
(5) Id.ib.
(6) Ou ']fàp fAupta^eç ^SXiov àoufAÇ<ov»v. Id, ib, 4.
(7) Ëx Tûv iTop'iQfuv Upôv pi€Xû>v ^là vnç ÉXXvivuciiç çoviic ouve']fpà(|>fl({iiiiv Id.ib.
(8) Foy. p. 37.
Mais lui , tout ce qu'il toache s'altère ; il emploie à chaqae instant la nuance équivoque et intermédiaire qui , confondant le vrai et le faux dans un crépuscule romanesque, force la vérité de mentir.
Tout le favorisait; et, dans les temps modernes, il a trouvé des partisans nombreux parmi les chrétiens abusés. A peine quelques esprits pénétrants ont-ils osé douter de la véracité partielle des faits qu'il raconte. Le dernier historien des Juifs, J. M. Jost, savant Allemand (1), ne trouvant à consulte^ que Josèphe sur toute l'époque d'Hérode et celle de Yespasien, a défendu résolument le témoignage de l'unique auteur sur lequel il pût s'appuyer. Mais ses raisons sont bien faibles. « Les meilleurs d'entre les critiques , dit-il, « ont lavé Josèphe des accusations nombreuses intentées « contre lui ; son amour pour la vérité a été prouvé aux a dépens d'écrivains plus modernes , d'Eusèbe , du Pseudoa Philon , du Pseudo-Hégésippe , du pitoyable Hébreu Jo- « sippon, et de beaucoup d'autres inconnus tant romains que « grecs-romains, et des légendes thaUnudiques (2)». (Die
besten critiker haben den jûdischen geschichtschreiber
von so vielen verleumdungen gerettet, und seine wahrheitsliebe auf kosten des spœtem Eusebius, des Pseudo-Philo...
(x) Gesehichte der Israeliteik , seit der Zek der Haeeabaer , bis au/ unsere toge , nach den queUem bearbeiiet, von J. M. Jost Beriiiii 6 toI. 1899. Un des meilleurs ouvrages de la littérature allemande moderne, et qui n'a pas été traduit en français.
(a) Jost. Ib, t. I. Anhang lum Zweiten Bûche, s. ii«
etc und mancher nngenauen Rœmischer nnd Griechisch-
Rœmischer skribenten, unverkennbar dargetban )
Quoi qa'en dise l'auteur allemand , je ne pense pas que le P. Gillet et Prideaux soient de meilleurs critiques que Bayle, Voltaire et Basnage (1). Quand même Eusèbe, Philon et le prétendu Josippon , auraient tort contre Josèphe, cet avantage ne prouverait rien. Ce ne sont pas eux que l'on peut opposer à l'historien juif; c'est la Bible ancienne qu'il prétend traduire et qu'il défigure ; ce sont les faits qu'il prétend transmettre et qu'il arrange ; c'est l'évidence même des choses et de sa situation personnelle qui s'élèvent à la fois contre lui. Par une singularité remarquable, tous les écrits de la même époque (2), relatifs aux événements auxquels il a pris part, sont perdus ; on ne peut contrôler son récit qu'au moyen de quelques lignes de Suétone, de quelques phr'hses
(i) Les principaux adversaires de Josèphe sont Bayle , Toltaire, Basnage, Salien, Salméron, G. Olearios, Baronios {Ann. eccles. ), et malheureusement le P. Hardouin. De num. Herod, La colère du P. Hardouin contre Josèphe s'est manifestée d*une manière si étrange , qu'elle a dû servir la cause de l'écrivain juif. « Je ne veux plus l'appeler Joseph^ dit-il, ce serait
• le confondre avec saint Joseph... Je n'ai que du mépris pour ce Josèphe;
• car je le nommerai toujours ainsi... » Bayle s'élève souvent contre la fécondité d Inventions frauduleuses que Josèphe se permet. Y. Dict» histor, et iittér.^ a8, a, b. — 169, b. — 240, b. — 337, !>• — *> 1>- — 7'^- — xgaGy b. — 2273, b. — a54o, b. — 1708, a. Ed. de Rotterdam, 1720. « Il y a longtemps , dit Bayle dans son article sur Abimelech, que j'ai conçu « de l'indignation contre Josèphe... etc. etc. »
(a) Die schwierigkeit einer verbesserùng der Joseph,., Uegt besonders in dem gœnzliehen mtmgel gleichzeitiger Schriften iiber denseiben gegeiuUusd, Jost. tb, 8. xo.
de Tacite « et de quelques pages de Dion Cassias ; cette même destinée, qui l'a protégé vivant contre les récriminations de ses frères , l'a protégé mort contre la justice de rhistoire.
CONCLltSION. ^ VALEUR HISTORIQUE ET LITTERAIRE DE
Si je regarde Flavius Josèphe comme un gaide très-dangereux « comme un interprète infidèle et intéressé, non seulement des traditions judaïques, mais des faits contemporains et du génie de l'histoire , non seulement de l'esprit de son temps, mais de celui de sa race , je ne prétends point diminuer sa véritable valeur. Il faut rarement le croire, mais il faut toujours l'écouter. Ses mensonges mêmes sont des lumières. S'il essaie d'obscurcir et d'embrouiller les événements qui se passèrent en Palestine , il laisse tomber en dehors de ce cercle et bien loin dans l'avenir des ensei-
gtoements curieux. Il sent et il oompreod, sans se l'expliquer à lui-même, ce mouvement de civilisation, qui brise Tunité judaïque, qui va briser l'unité romaine , toutes deux exclusives, et qui élargira bientôt le cadre des destinées humaines. Sous ce rapport , Josèphe , malgré son pharisaïsme, ses remarques puériles sur les nombres, sa super* stition du détail^ ses habitudes juives dépravées, cède à je ne sais quelle impulsion demi-chrétienne, mêlée de stoî* cisme , de platonisme mal compris , et de souvenirs esséniensmal digérés. Après avoir exposé toutes les partialités de cet historien , toutes les concessions de cet homme politique, toutes les l&chetésde ce citoyen apostat, il serait injuste d'oublier que la sagacité de son intelligence compensa , jus^ qu'à un certain point , les faiblesses ou les malheurs de sa conduite. Le dévouement et le sacrifice restèrent inconnus à cette &me intéressée ; mais le développement des sociétés se fit sentir sourdement à cet esprit vigilant et alerte. Il fut infidèle à ce qui tombait en ruines ; il passa toute sa vie à défigurer et à mutiler ces ruines ; mais il eut l'intérieure et vague révélation de ce qui devait naître un jour. Il ne fut ni vrai , ni grand , ni honnête ; seulement un confus et lointain pressentiment agita sa pensée. L'Allemand Wachler dit avec raison que « son mérite est de ne s'être pas contenté des a lumières voisines et hébraïques, et d'avoir essayé la fusion a des lumières étrangères (1).» Grand dessein pour lequel la
(i) « Indan er, nîcht îmmer genûgend bey nœherer bdeuchtang,
« die Geicliîehte dcrHebreer und deiAuiUiuki veiiJUch... etc.»*-« Hiuul-
vigueur morale lui manquait : il lui eût fallu, au lieu d'une impartialité inférieure et l&che , une impartialité supérieure et héroïque. C'est encore une remarque juste de l'écrivain que nous venons de citer, que le génie spécial du judaïsme, ou,conune il s'exprime, le a particularisme » (Particuhr rUmus ) des hébreux « cherche à se concilier en lui avec la <c civilisation universelle des Romains (1). » [Il est Juif et veut se faire Latin ; il est Oriental et veut devenir Occidental , double empreinte qui le rend équivoque et louche. Les deux maîtres qu'il sert le repoussent. Les deux civilisations qu*il veut concentrer le renient. Il n'est ni du passé ni de l'avenir, et toute sa finesse, toute sa capacité, n'aboutissent qu'au mensonge.
n représente ainsi , par ses vices comme par ses qualités , une destruction commencée ; le moment où l'esprit national et local des peuples céda, et fut sur le point d'entraîner Rome elle-même dans cette absorption universelle. La déclamation et l'astuce du Grec , l'orgueil et le ^héisme du Juif, la crédulité de l'Oriental , la politique pratique du Romain ( et tout cela, c'est le même homme), lui forment un style mêlé comme sa conduite et comme sa vie. On voit dans ses pages, ainsi que dans les rues de certaines villes d'Orient, toutes les physionomies et tous les costumes ; esclaves , hommes Ubres,
» huch der GeseUehte des Literatur^ • voa D' Ludwig Wachler, Leipzig, x833. I<*.t]i.p. 337.
(i) «Merkwûrdig als Venuch, den wdtbûrgerlicheii Raernersiiiii mit • dem Hebrnschea Particularismui lu Tenoehiien... etc. • Id^ib, 319.
soldats, préteurs, philosophes, prêtres» impératrices , courtisanes, femmes juives. Syriens, Arabes, Égyptiens, Alexandrins ; le Romain, qui sait obéir et commander ; le Grec, qui plaît et se laisse séduire; l'Asiatique, dont la passion éclate ou dort comme la foudre ; éléments inconciliables et toujours ennemis;'faisceau impossible à contenir longtemps dans ses liens factices , mais que la main des Empereurs ne laissa point échapper jusqu'au Bas-Empire.
Toute la portion des œuvres de Josèphe qui se rapporte aux temps d'Hérode , d'Agrippa et de Yespasien ^ celle que Ton peut lui attribuer exclusivement et à juste titre , falsifiée il est vrai, quant à Tesprit général, mais vive, pittoresque et animée, est d'une vérité de costume que l'on chercherait vainement ailleurs, et qui comble une vaste lacune historique. L'amour de l'écrivain pour la description détaillée, pour l'ornement frêle, pour le luxe des accessoires , pour leur reproduction fine et servile, se tourne en avantage et en richesse. L'historien blesse le goût, le romancier amuse l'esprit. Il est impossible d'intéresser plus qu'il le fait, lorsqu'il ouvre au lecteur le palais d'Hérode et lui montre tout l'intérieur de cette famille ensanglantée et éperdue de passions. La ruine de Jérusalem offre le même mérite. Rien de plus dramatique et de plus puissant que l'ouvertnre subite des portes du temple , sans qu'une main d'homme les force à céder, et cette terrible voix qui retentit comme un tonnerre, à travers le Saint des Saints : METABAINOMEN ENTET0EN !
Si nous avions à nous occuper ici spécialement du mérite
littéraire de Josèphe, neas détacherioM avec soio da rerte de sea œiiyres les narrations dn siège de Jérusalem et du règne d'Hérode , que la vigueur et la finesse du coloris ne permettent pas d'attribuer aux collaborateurs de ThistcH rien. Ce n'est plus la touche yague et molle qui a corrompu la sauvage grandeur de la Genèse, ni la déclamation fleurie qui règne dans les harangues de Josèpbe (1). B a deviné le secret de Richardson « l'intérêt par le détail ; il rend les scènes présentes et voisines ; il fait couler le sang et siffler la pierre ; il montre un enfant qui a soif et sa mère qui meurt en lui donnant le dernier lait de sa mamelle tarie. Un pan de mur tombe, et vous en entendez le fracas; vous voyez le nuage de poussière qui s'élève, les membres sanglants et
(i) Josèphe a exercé plut d'influence sur ks Uttératureft da Nord et sur les œaTres des écriyains protestants que sur les littératures méridionales et catholiques. Yoltaire lui doit un épisode de la Henriade, épisode que Théod. Agrippa d*Âubigné avait déjà ébauché dans ses Tragiques. Machiavel et lf(»ntesquiea Font consulté. Les amoun d'Hérode ont servi de texte à plusieurs Tragédies françaises, italiennes et espagnoles, la plupart médiocres. Lebeau a traduit en prose latine U Discours de Josèphe aux Israélites , réfugiés dans la caverne après la prise de Jotapat. Mais ce sont les imaginations anglaises, que cet écrivain singulier a le plus vivement ébran lées. En 167 7, un dramaturge de peu de talent, Growne, rival ridicule de Dryden , fit représenter avec succès tlie Destruction of Jérusalem , mauvaise tragédie, dans laquelle on ne s'attend pas à trouver ce qu*elle renferme l'histoire du règne de Charles U. Milman, poêle vivant, a développé dramatiquement la même catastrophe, dans une tragédie épique , ia CluUe de Jérusalem (the Fall of Jérusalem). Salathid, par Groly, le poème de Byron intitulé: Heaven andEarthy et quelques-unes des plus terribles inven« tbns du romancier Blaturin, ont été puifés à la même loiifw.
écrasés sont sons vos yeux. Si ce genre de talent était le génie, on devrait placer Josèphe au-dessus d'Hérodote, audessus de Tacite, au-dessus de Thucydide. Souvent il marque ses narrations d'un point lumineux, plus vif au regard; il fait saillir ses personnages et ses couleurs avec une vigueur plus éblouissante ; on voit circuler dans ses tableaux une atmosphère plus rare et plus diaphane que diez ces grands maîtres. Cependant il reste bien au-dessous d'eux.
C'est que leur but était élevé, et le sien vulgaire. Il voulait être lu. Ces hommes aimaient la vérité , et ils avaient une patrie. Conservateurs et non destructeurs des traditions, ils n'appelaient pas l'intérêt sur une famille, un ménage, un roi ou un crime ; mais sur leur nation , centre et premier acteur de leur drame ; mais sur la vertu nationale, sur les dieux du pays, sur la foi du pays, sur les douleurs du pays. S'ils pleuraient comme Tacite Fagonie des grandes vertus publiques, c'étaient des pleurs sévères qu'ils répandaient ^ plus touchantes que toutes les élégies du poète. Enfin Jo^ sèphe, homme d'un talent flexible et d'un esprit très-sagace, eût été peut-être un grand historien , s'il eût été un honnête homme.
Qui renonce à sa patrie, perd le génie de l'histoire.
Uhistorien contemporain n'est pas plos croyable que Thomme qui écrit à distance du fait. Entre le mensonge de la passion et le mensonge de Tinexactitude , lequel choisirez-TOUS ? Entre le mensonge par intérêt et le mensonge par omission , quel est le plus dangereux?
Taire ou déguiser le motif des fsdts, mensonge historique.
Il manque à l'histoire andenne un Ute-Iive celtique , un Xeno» phon persan, un Thucydide carthaginois, un Tacite espagnol.
Si la cause des vaincus avait été plaidée comme celle des vainqueurs l'histoire changerait de face.
Qui écrit sous les yeux d'un maître ou d'un parti mérite peu de foi.
Dans telle situation donnée, tout historien ment.
On peut être l'écho des &bles antiques, comme Hérodote, et demeurer fidèle à la vérité générale de l'histoire. On peut abuser du détail et circonstander les fetits, conmie Josèphe, et falsifier l'âme de l'histoire.
Vu et lUf à Paris, en Sorbonne» le 15 fètrier 1841,
Par le doyen de la Fiieulté des Lettres de Paris,
y.-ViGT. Lb Clehg.
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