XX,S I
(5) Saint-Amant.
(6) Ant. jud. II, II, § 1.
culables » ensevelis par Salomon dans le tombeau de David (1) , et qu'il suppute comme s'il les avait vus et touchés ; sur Nabuchodonosor, dont il ne trouve pas l'histoire asses merveilleuse (2] ; sur les bandits Asinée et Anilée (3) ; et sur l'étrange spectacle que , selon lui , Agrippa voulut donner aux Hébreux , lorsqu'il força quatorze cents de leurs compatriotes, divisés en deux bandes, à se tuer les uns lesf autres, a sans qu'il en restftt un seul (k). d Le bon père Gillet, bibliothécaire de Sainte-Geneviève, traducteur de Josèphe et son apologiste fidèle, a des scrupules sur cette affaire ; il pense que « les quatorze cents combattants » auraient dû se jeter sur leurs persécuteurs, et ne pas s'entr'égorger si complaisamment. Il n'est pas moins embarrassé , quand il veut expliquer l'histoire des cheveux d'Absalon, < qui «pesaient deux cents sicles, et que l'on ne pouvait a couper (5) » qu'après huit jours de travail. Ces puérilités ajoutées aux merveilles de la Bible dérangent le [sérieux du bibliothécaire, qui examine à ce propos, dans une note savante , si ces cheveux n'étaient pas une perruque, si les Syriens et les Égyptiens portaient perruque , et si le fait matériel raconté par Josèphe est vraisemblable, a Selon le a témoignage de quelques perruquiers , ajoute-t-il grave-
(i) ld.ib. II, vn, S 7.
(a) Id. ih.X, ii,S«.
(3) /</. i*. XVm,ix,S6.
(4) Id, ib. XIX, vu, S 4.
(5) Id,ib, TU, vin,S^.
« ment, les cheveux de certaines femmes pèsent jusqu'à trente-deux onces (1). » Ici, comme ailleurs, il se donne une peine infinie pour corriger Josèphe , pour l'accorder avec lui-même, et lui prêter, en supposant quelque erreur de copiste, un sens à peu près raisonnable. Il refait Josèphe à tout moment , par considération pour cet écrivain.
Le roman inventé par Josèphe ou ses scribes est-il tn^ développé et trop important , pour qu'on l'attribue à l'interpolation d'un copiste; le P, Gillet se rejette alors sur les Deutéroses (AeuTfipc&aeiç) ou sur les traditions secondaires que Josèphe a pu recueillir dans le temple , adopter et introduire dans sa compilation. Quand même on admettrait cette hypothèse, ce n'est point un procédé judicieux, c'est le travail d'un romancier frivole de mêler ainsi , dans une histoire sérieuse, la tradition orale et populaire aux écrits consacrés. Justinien condamne les Deutéroses , nommées par les Israélites If ûcAna. Sa Novelle cent quarante-sixième, relative aux Hébreux , déclare indignes de foi , comme n'étant point comprises dans les Livres saints , et n'émanant ni de Dieu ni des prophètes (2), les traditions vagues ou
Deutéroses dont on avait rempli , aux ii* et ly* siècles, la Mischna^ ou Loi répétée, et la Guémarah^ ou le Gomplé-
(i) Trad. de F. Josèphe, t. Il, 76. Notes.
piv tepoTc oO ouvaveiXir]{X[i.£vY}v ^iSXoIç, oûBï àvoOev Trapo^e^opiivifiv U TÛvnpo^V)- Tûv, l^cupeoiv 8t oSorav àv^pâv ht, p.o\v)ç XaXouvT«)v riic 'fiç* xal Ottov fiv obMç txovTttv où^èv. Novell. 146. Eit. I. Gonstantiiiople, fer. 555.
ment. Baxtorff (1) et Bartolocci (2), ainsi que Maimonide et Moïse Mekkotzi , conviennent qu'il faut attacher peu d'importance à ces traditions orales, dont les premières furent publiées en 230 , et qui n'avaient été avant cette époque confiées qu'au souvenir des docteurs. Le Thalmud babyUhnien , qui les comprend toutes , effrayant amas de folie et de sagesse , accumulées par cette nation éperdue avec la précipitation du désespoir, n'offre , dans les7>arties qui ont été traduites, aucune analogie avec les embellissements et les amplifications de Josèphe. Son système de composition est hellénique ; il emprunte les formes oratoires et les détails fleuris dont il parsème ses narrations aux déclamateurs sortis des écoles grecques et surtout de l'école alexandrine. Quant aux contradictions du même écrivain , le P. Gillet ne sait trop comment les expliquer, a Les contradictionSi a dit-il , et les altérations naissent pour ainsi dire à chaque a pas... Je suis obligé de dire si souvent que le texte est a altéré et qu*il se contredit soi-même , que j'ai tout sujet a de craindre qu'une si fréquente répétition ne soit impora tune et à charge (3). » Ces prétendues altérations du texte nous semblent chimériques. Dans beaucoup de circonstances, il est facile d'assigner un motif aux inventions du narrateur. S'il donne pour « un guerrier célèbre [h) » Isaac, si
(i) Recensio opei-is Tbalmudici.
(a) Eibliotheca Rabbinica.
(3) /«/. ib. in, 276.
(4) Ant. jud. II, IX, § 3.
patient sous les insuttes des pastears do roi de Gérare , c'est qu'il veut relever ce patriarche aux yeux des Romains. Les longues harangues, souvent ridicules, toujours emphatiques, qu'il prête à Daniel (1], à Ëléazar (2), à Moïse (3), et même à Dieu , qui justifie le Déluge (&•) et s'exprime conune l'Apollon d'Homère, sont des imitations évidentes des discours politiques de Thucydide et des harangues de Tite-Live. Nous serions fort tentés de croire ses collaborateurs (5], coupables de ces paraphrases brillantes. Le morceau oratoire que prononce Hérode dans les Antiquités (6), et celui que la même circonstance est censée lui inspirer dans la Guerre judaî-que (7), diffèrent complètement et paraissent dus au génie fécond de deux amplificateurs différents, qui se sont exercés sur le même sujet. De cette broderie surajoutée aux traditions, Josèphe a soin d'éliminer tout ce qui peut blesser les Romains civilisés; il supprime, par exemple, les singularités de l'histoire de Jouas (8) ; il ne parle ni du veau d'or (9) ,
(i) Id, ih. X, p. 4.
(a) Machab. 6.
(3) Ant. jud. II, XXI, a. — II, xxix, 3.
(4) Id.ib, I, iii, § 8.
(S») Suvippt. Voy, plus haut, p. 35.
(P) Id.ib, XV, V, S 3.
(7) Guerre jud. c. xii,
(8) Ant. jud. IX, X, § a.
(9) nap«Xei7reiç , dit le Scholiaste , Xétnmt , rh (AoaxoTrouav at^oi tuv irpojfovwv.
ni de Tétrange ex-voto des cinq bijoux en- or, qui eussent fait rire les philosophes (1) ; ni de Tenvoi des soixante trophées de la circoncision , dont l'explication est difficile à donner en bon français (â). Selon Josèphe, ce sont <r soixante tètes a coupées, » et non sexaginta prceputia^ que David fait parvenir à Saiil. Selon lui, les prêtres ne renferment pas dans une cassette, auprès du tabernacle, quinque podices ( objets peu convenables), mais cinq images d'or (3], ce qui déguise fort décemment Tincongruité de l'ex-voto. De telles substitutions ne sont pas l'effet de la négligence ou de l'oubli. La Bible offrait dans ces passages un sens oriental, dont la nudité et la bizarrerie eussent paru justifier les reproches de Tacite [h] . Josèphe y substitue les idées et les objets familiers à la civilisation romaine. Deux mots, enfin, ne sont' pas prononcés dans le cours entier des œuvres de Josèphe , les mots sacramentels du judaïsme : le Messie, ou le^fils de Dieu; et Sion (Tsiône), la montagne sainte. Son silence lui épargne la difficulté d'une explication. À chaque période d'oppression succède un Messie [Mochia], un Sauveur, un Libérateur attendu. En parler, ce serait porter ombrage aux maîtres ; il se tait donc. Au moins devrait-il ne pas répéter si souvent qu'il est le plus fidèle des traducteurs,
(i) Id, ib, "VI, I, S a, — Qmnqfie podices aureos, (a) Id. ib. Vil , II , § 5. — Sexaginta prœputia.
(3) nsvTt àv^'picwraç. F. Le Clerc, Com, iurles Rois, 1. 1, c. ti.
(4) Mosabsurdus et sordidus. Tacit. Hist,, 1. Y.
qu'il copie teitaellement les livres sacrés, et qoMl ne se per* mettra pas l'altération la plus légère.
Moyennant ces réticences, ces omissions et ces embellissements , un Israélite sans probité pouvait donner aux Romains quelque idée , mensongère il est vrai , des traditions anciennes de sa patrie , et y ajouter l'histoire judaïque depuis les Macbabées jusqu'au règne d'Hérode. Hais une fois parvenu à l'époque du grand conflit entre la nationalité juive et la toute-puissance romaine, l'embarras devenait excessif. Il y avait là deux passions en regard , deux obstinations également acharnées, deux génies inconciliables dont l'un avait écrasé l'autre et tenait l'historien sous sa main. Si Josèphe eût été le compatriote et le compagnon d'armes des vainqueurs , rien n'eût été plus facile que de s'écrier : « Malheur aux vaincus I les dieux de Rome triomphent I » Mais Josèphe est resté Juif; c'est en qualité de prophète qu'il a reconstruit hardiment sa fortune. Il ne peut ni blasphémer sa patrie , ni irriter Rome victorieuse. La difficulté de cette situation de Juif demi-apostat, de citoyen romain né en Orient, d'Italien adoptif et de prophète civilisé, situation extraordinaire et unique, ne l'a point effrayé. Nous verrons bientôt par quels ménagements il a tout concilié dans sa Guerre judaïque^ celui de ses ouvrages qui excite le plus d'intérêt et mérite le plus d'attention.