AZOTURIE DANS QUELQUES AFFECTIONS CHRONIQUES
Obésité.
Sur cinquante-neuf obèses chez lesquels M. Bouchard (1) a noté le poids du corps et le poids de l'urée en vingtquatre heures, trente fois l'urée a été inférieure à la normale, quinze fois égale à la normale, et quatorze fois supérieure à la normale; le chiffre de l'urée avarié comme limites extrêmes de 9 grammes à 37 grammes. C'est donc dans le dosage de l'urée qu'il faut rechercher la mesure de la nutrition chez les obèses; c'est d'après cette donnée que le traitement sera institué ; si le mouvement de dénutrition est ralenti, il faudra chercher à l'activer, s'il est exagéré on s'abstiendra de toute médication qui puisse, en l'augmentant encore, provoquer la consomption. C'est bien plus en forçant l'obèse à brûler sa graisse, en l'empêchant d'en accumuler davantage qu'on lui fera perdre de son poids, qu'en suscitant une dénutrition azotée (Bouchard).
Le régime azoté qui a été considéré en quelque sorte comme un spécifique contre l'obésité, n'est pas sans danger lorsqu'il est prolongé outre mesure; mais comme il augmente l'urée en vingt-quatre heures, il ne faudrait pas attribuer à la dénutrition toute l'urée qui serait trouvée dans l'urine d'un obèse soumis à un tel régime.
C'est ce que démontrent les expériences de Pettenkoffer et Voït. Ces auteurs ont prouvé que chez les herbivores et les om-
(1) Wortington. De l'obésité, Paris, 1878.
nivores les aliments azotés ingérés seuls, sans hydrocarbures, ni graisses, ne suffisent pas à la vie; chez les carnivores la vie peut se prolonger longtemps, et même toujours, avec un régime exclusivement composé de viande. Un chien est mis à la ration d'entretien en lui donnant 1,SOO grammes de viande dégraissée par jour, l'urée est excrétée en quantité considérable et on retrouve dans l'urine tout l'azote de l'alimentation. Mais pourtant ranimai finit par engraisser ; c'est parce que le carbone de la viande a formé de la graisse et d'autres produits carbonés tels que le glycogène,etc., et tout en engraissant, ce chien produit 17S grammes d'urée en vingt-quatre heures dans l'urine dont la quantité est de 1,S40 ce; on ne retrouvait le carbone de la viande ni dans l'urine, ni dans les produits de l'expiration. D'où on peut conclure qu'un obèse soumis au régime azoté, peut être azaturique et néanmoins engraisser encore.
L'azoturie signifie donc chez l'obèse deux choses: ou bien alimentation azotée excessive, soit par gloutonnerie, soit dans un but thérapeutique (privation de féculents), ou bien dénutrition de l'individu. Il faut pour apprécier les chiffres du dosage s'enquérir du régime. L'examen comparatif des chlorures et le poids du malade peuvent également donner de précieux résultais pour savoir à quelle variété rapporter l'azoturie. De là, deux indications thérapeutiques bien distinctes : dans le premier cas moflérer l'alimentation , dans le second enrayer la dénutrition si elle est excessive, ou au moins ne pas la précipiter par l'usage de l'iodure de potassium donné dans le but de faire maigrir (Bouchard).
Goutte.
On sait depuis Gairdner (1) combien sont fréquentes les congestions du foie chez les goutteux ; souvent pour lui l'accès
(t) Traité de la goutte.
serait annoncé par une tuméfaction du îAe ; Scudainore (1) et plus récemment Galtier-Boissière (2) ont insisté sur le rôle du foie dans la goutte.
Enfin Murchison, puis M. Charcot (3) adoptant la théorie hépatique de l'urée, pensent que chez les goutteux le foie tombe dans cet état désigné par les Anglais sous le nom de torpeur ; il fonctionne trop, mais mal, il forme des produits en excès, c'est non pas de l'urée, mais de l'acide urique, substance moins oxydée, la goutte est alors en pleine évolution. Mais M. Gublrr (4) n'accepte pas cette théorie ; d'abord, pour lui, nombre de goutteux n'ont pas de manifestations hépatiques; si quelquesuns ont des congestions du foie c'est qu'ils ont bu et mangé trop copieusement, fait habituel chez certains goutteux. Enfin si c'est le foie qui produit l'acide urique, comme le croit Murchison, comment se fait-il que, dans la goutte saturnine, le foie produise encore un excès d'acide urique et même d'urée (A. Robin communication orale), alors qu'il est petit et rétracté et dans un état absolument opposé à ce fonctionnement exag"éré.
Enfin ajoutons que dans certains cas de goutte bien avérée, ce n'est pas un excès d'acide urique, mais d'urée qui se produit ainsi que le démontrent les faits suivants :
Garrod (S) avait déjà cité un goutteux mis à un régime sévère, chez lequel l'urée s'élevait à 20 gr. 704 par jour.
Lhéritier (6) raconte que dans un accès de goutte, pendant la période d'invasion, il a obtenu 25 gr. 46 d'urée en vingt-quatre heures.
M. Bouchardat (7) a examiné l'urine des vingt-quatre heures
(1) Traité de la goutte et du rhumatisme, 1823.
(2) Th. de Paris, 1859.
(3) Charcot. Leçons sur les maladies du foie.
(4) Rendu. Art. Foie, Dict. encycl, (o) Traité de la goutte.
(6) Traité de ciiiinie pathologique, p, 435.
(7) Annuaire, l8(i7.
chez deux malades atteints de goutte rétrocédée avec manifestations morLelles; il a constaté plusieurs jours avant la mort, chez l'un S2 gr. 28^etchez l'autre 63 gr. 58 d'urée; la quantité d'urine était de 2 lit. 1/2 environ dans la journée.
Stokvis (1) a vu, chez une malade atteinte d'arthrite goutteuse, les attaques suivies d'une élimination' d'urée et de phosphate ; l'urée monta à 30, 26 et 34, 23 dans les jours qui suivirent l'accès.
Enfin M. Gubler a observé un cas de goutte franche dans laquelle l'acide urique était à 1 gr. 167 et l'urée dépassait 40 grammes par jour (communication orale).
On peut donc constater l'azoturie dans la goutte. Est-ce une forme spéciale chez certains goutteux, est-ce au contraire une azoturie plus ou moins persistante, survenant chez un goutteux, delà même façon qu'une glycosurie passagère, et annonçant pour plus tard un diabète azoturique ou sucré? Ce sont là des hypothèses à vérifier.
Oxalurie avec excès d'urée.
Différents médecins anglais et américains ont signalé un état morbide spécial qu'ils décrivent à côté de l'azoturie de Willis. Dans ces cas, d'après Golding Bird (2) les malades éprouvaient surtout un affaiblissement de l'intelligence et de la mémoire, une tendance à l'hypochondrie ; une douleur vive et continuelle, avec sentiment de pesanteur dans la région lombaire; souvent de l'impuissance. La face exprime un état de souffrance ; le teint devient verdâtre, la peau sèche. L'urine a une densité élevée de 1026 à 4030 et renferme de l'acide oxalique en excès, des matières ex-
(1) Stokvis. Weekbl. van het Nederland. Tydschr. voor geneesk, no 37, 1876.
(2) On urinary diseases.
tractives abondantes et enfin de l'urée en quantité bien supérieure à la normale. Ce serait pour Golding Bird cette azoturie qui amènerait les malades à l'état d'amaigrissement et de consomption qui tôt ou tard arrive chez eux.
Beneke (1) pense que, d'après les expériences de Wœlher et Frerichs qui ont montré que l'acide urique injecté en excès dans le sang d'un chien provoque l'apparition de l'acide oxalique dans l'urine, on peut s'expliquer la pathogénie des accident s: en effet, l'acide urique peut chimiquement se décomposer en acide oxalique et urée, d'où l'oxalurie avec excès d'urée.
Mais cette affection constitue-t-elle bien une maladie spéciale? Begbie (2) a montré que cet état était surtout consécutif à des dyspepsies survenant chez des gens adonnés aux plaisirs de la table ; Frick (3) et Gallois surtout (4) ont cherché à établir qu'il n'y avait pas là une véritable entité morbide, mais un symptôme commun à des formes diverses de dyspepsie goutteuse, arthritique, ou liée à des affections telles que la leucorrhée, la spermatorrhée, etc. En tous cas, cet état semblerait dériver souvent de la goutte.
Athrepsie.
D'après MM. Parrot et A. Robin (S), il y a azoturie dans l'athrepsie. Voici les conclusions de ces auteurs :
« Quels que soient la forme, la marche, les accidents et les complications de l'athrepsie, même en l'absence de fièvre, l'urée est toujours augmentée dans une proportion qui peut aller jusqu'au quintuple de ce qu'elle est normalement; les minima
(1) Zur Enwichlungs Geschite der Oxaluris. Goltingen, 1852.
(2) Edimbourg Monthly Journal, août 1849.
(3) Gaz. des hôp., 1849.
(4) Gaz. méd. de Paris, 1859.
(5) Arch. de méd., 1876.
d'urée notés dépassent toujours les minima les plus élevés de l'état de santé. M. Robin a obtenu comme moyenne dans l'athrepsie 8 gr. 49 d'urée par litre d'urine, et 3 gr. 20 par kilog. d'enfant; et d'après lui, les chiffres à l'état de santé sont : 3 gr. 03 par litre et 0 gr. 80 par kilog. d'enfant. »
Ces faits sont du plus haut intérêt, car ils nous montrent que l'athrepsie ne devrait pas être assimilée à l'inanition simple,^ dans laquelle le chiff're d'urée tombe rapidement au-dessous de la normale pour aller en diminuant jusqu'à la mort (Voït). M. Robin n'a pu doser l'urine en vingt-quatre heures chez les enfants, à cause de la difficulté excessive de la recueillir complètement ; c'est seulement par des calculs proportionnels qu'il a pu constater ces résultats, il serait important de pouvoir les vérifier par le dosage de l'urée de vingt-quatre heures.
Syphilis.
Dans ]a. syphilis, Stéfanoff(l) vient de révéler un faitinté-, ressant. Cet auteur aurait constaté sur douze malades mis également au même régime et atteints de syphilis secondaire avec ou sans fièvre, une augmentation notable de l'urée dans les urines, coïncidant avec une diminution de poids de l'individu. Cette azoturie cessa à partir du moment où les malades, laissés jusque-là sans traitement, furent soumis au mercure. Ces résultats intéressants, s'ils sont confirmés, nous expliquent comment le mercure, médicament altérant, semble agir en quelque sorte comme reconstituant dans la syphilis ; il est, en effet, d'observation vulgaire de voir disparaître comme par enchantement la pâleur et l'anémie syphilitique secondaire, dès que le traitement mercuriel est institué.
(1) Diss. inaug., St-Pétersb., in Centralblatt fur cliir., 18?6, n* 1,
Azoturie dans les affections cérébrales.
Nous avons vu en étudiant les causes du diabète azoturique combien étaient fréquentes les causes cérébrales de cette maladie. D'autre part, les expériences de Cl. Bernard surle quatrième ventricule, montrant que suivant le point lésé on peut produire delà polyurie, de la glycosurie ou de l'albuminurie, nous autorisent à nous demander si certaines lésions cérébrales, pathologiques ou expérimentales ne produiraient par l'azoturie. C'est là pour le physiologiste un vaste champ de recherches encore inexploré, mais hérissé de difficultés. Gomment produire un traumatisme sans amener la fièvre; dès lors, l'urée, si elle apparaît, doit-elle être rapportée à l'élément fébrile ou à la lésion cérébrale ? On peut faire la même objection à l'expérience de Sigmund qui, coupant le pneumogastrique, vit l'urée augmenter progressivement dans l'urine à mesure que la température s'élevait.
La clinique a donné quelques faits, mais ils ne servent qu'à montrer la complexité du problème. Les travaux de MM. Charcot et Bouchard (1) ont montré que dans le cas d'hémorrhagie cérébrale, la production de l'urée pendant la fièvre ultime n'est pas diminuée, contrairement à l'opinion de Senator ; ce dernier avait soutenu, en effet, que dans certaines affections du système nerveux, s'accompagnant d'une élévation considérable de température jusqu'à la mort, cette élévation n'avait pas lieu comme dans la fièvre ordinaire; ainsi, par exemple, dans le tétanos où la température monte à son degré maximum, l'urée n'aurait pas dépassé son taux normal; mais ce résultat a été contredit pour le tétanos par MM, Charcot et Bouchard qui ont trouvé l'urée augmentée dans un certain nombre de cas , mais non constamment; par Cartaz (2), par Cecaldi (3) qui a vu 28 à 30 gr. dans la période d'état.
(l)Th. de Bourneville, 1870.
(-2) Progrès méd., 1875.
(3) Revue de Hayem, X, p. 760.
M. Ollivier (1) a voulu vérifier ce qui se passait relativement à l'urée dans les cas d'hémorrhagie cérébrale : avec MM. Charcot et Bouchard, il a constaté l'augmentation de l'urée à la suite de celte lésion, mais il a fait remarquer, en outre, que cette augmentation était précédée d'une diminution coïncidant avec la polyurie. L'urée baisserait donc d'abord avec la température, puis remonterait ensuite en même temps que cette dernière; elle aurait la même signification. pronoîtique.
M. Ollivier a également constaté )e même résultat quel que soit le siège de l'hémorrliagie, isthme de l'encéphale, pédoncules, ou circonvolutions , c'est donc bien plutôt à l'état fébrile qu'il faut rapporter l'azoturie dans ces cas.
En est-il de même dans certains cas de paralysie générale ; chez les aliénés ordinairement les urines sont abaissées de quantité et l'urée également ; mais dans la première période de la paralysie générale, on voit souvent l'urée augmenter dans l'urine. Rabow ^^2) qui a fait cette remarque, pense qu'on peut l'attribuer à ce que le malade mange beaucoup ; le fait est possible, mais on peut se demander s'il n'en faudrait pas chercher également l'explication dans cette excitabilité particulière de l'encéphale qui travaille sans cesse et sans mesure, ou dans ces poussées congestives qui pour "Westphall et Ilanot, sont presque constamment accompagnées d'une élévation de température ; il ne faut pas oublier, en ejBfet, que dans cette périrûéningo-encéphalite diffuse, ily aun processus inflammatoire permanent.
Ces faits sembleraient prouver que l'urée dans ces cas est liée à l'état fébrile; telle n'est pas l'opinion de Mendel (3) qui
(1) Arch. dephys., 1876.
(2) Arch. f. psych., III, 1877.
(3) Arch. f. psych., 1872.
pense que l'urée peut dans certains cas augmenter, sans élévation de température. Mais alors, que devient la part de l'alimentation. Il reste donc encore beaucoup d'obscurité à cet égard.