CONSERVATION
A terre, dans les villes, le service de la distribution de l’eau ne laisse rien à désirer. Le renouvellement de l’eau se produit sans cesse dans des réservoirs ou des tuyaux, qu'il suffit de nettoyer simplement de temps à autre.
Une fois la qualité d’eau potable reconnue à la source, l’alimentation est assurée, et si on voit quelquefois, assez souvent même, les populations réclamer contre le service des eaux et accabler les édiles municipaux de leurs doléances, c’est sur la quantité et non sur la qualité que se portent les récriminations. «
À bord, les mêmes avantages ne se présentent pas. Lean
‘est embarquée dans des récipients, d’où l’on tire chaque jour la ration déterminée, et qu'il esf souvent difficile de renouveler. Cetté eau, dans de telles conditions, ne peut-elle pas s’altérer ?
Nous avons déjà marqué à l’index les eaux stagnantes, et celles-ci ne le sont-elles pas par force? C’est à l’étude de cette question que nous allons passer.
Aux premiers jours de la navigation et encore actuellement sur quelques bateaux marchands, l’eau était embarquée dans des barriques de bois. Bois: matière organique. Donc, condition défavorable. Dans les Annales d'hygiène (1853), M. Chevreul a expliqué par des expériences remarquables la production d’acide sulfhydrique dans ces récipients de bois. Les sulfates, au contact de la matière organique, se transforment en sulfures. Nous citons le paragraphe :«.... Je
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choisis les expériences que je vais décrire parmi celles que j'entrepris pour m’assurer de l’influence réelle des tonneaux sur l’altération des eaux sulfatées qu'on y renferme.
» Ayant mis dans un flacon de verre, fermé à l’émeri, de l’eau de puits de Paris avec des copeaux de chêne ou de merrain, elle devint fétide; tandis que de l’eau distillée, renfermée de la même manière avec de copeaux de chêne, se colora sans acquérir de mauvaise odeur, et que de l’eau de puits, aussi renfermée dans un flacon de verre, mais sans addition d'aucune matière, ne subit aucun changement appréciable.
»J’obtins une solution de sulfure de calcium en mettant de l’eau distillée, du sulfate de chaux en poudre et des feuilles de tilleul dans un flacon fermé à l’émeri.
»Ces expériences expliquent bien, je crois, l'utilité qu'il y a de carboniser l’intérieur des tonneaux destinés à renfermer l’eau potable dans les voyages de long cours; pratique prescrite par Berthollet, dont les avantages ont été constatés par l’amiral Krusenstein, dans son mémorable voyage de circumnavigation. Il est clair, d’après les principes précédents, que la carbonisation à surtout pour objet de détruire les matières solubles que l’eau enlève au bois de chêne non carbonisé. »
Nous n'’insisterons donc pas davantage sur l’insalubrité de ce mode de récipient; mais comme nous l’avons fait jusqu’à présent, nous supposerons que, par cas de force majeure, on soit obligé de s’en servir, et nous étudierons les précautions à prendre.
Par un phénomène inverse à celui qui a transformé les sulfates en sulfures, les sulfures peuvent se transformer en sulfates inodores par oxydation. Une nouvelle quantité de matière organique dissoute recommence le cycle, jusqu’à ce qu'il arrive un moment où l’eau en dissout trop peu pour
FENTE que la génération de l'hydrogène sulfuré puisse être abondante. Il y a donc alternative d’eau potable et d’eau pourrie pendant un certain temps. Ce fait, constaté par les marins du commerce, leur faisait dire que pour être potable une eau doit avoir pourri trois fois.
On s’est longtemps acharné à remédier à ce grave désastre hygiénique par des moyens chimiques, avant de songer à ce remède, pourtant si naturel, de supprimer la cause pour détruire l'effet, et de remplacer le tonneau par une caisse en tôle.
C’est au soufrage qu’on avait recours au XVII siècle. L’acide sulfureux produit par la combustion du soufre dans le récipient étant un corps désoxydant, absorbait tout l’oxygène, élément indispensable de la fermentation. On saisira de prime abord le peu de valeur de ce procédé; en remarquant: 1° que l’oxygène était enlevé ; 2° qu’on introduisait une substance étrangère: acide sulfurique.
Nous ne reviendrons pas sur le charbonage, sur la valeur duquel nous avons donné l’opinion de Chevreul.
En 1821, une Commission fut nommée à Brest pour expérimenter la valeur du procédé de conservation de l’eau par le peroxyde de manganèse, procédé dû à M. Perrinet, pharmacien en chef de l'hôpital royal des Invalides. Il consistait à additionner de l’eau à ‘/,;,, de peroxyde de manganèse, en ayant soin d’agiter tous les quinze jours. L’expérimentation porta sur des caisses à eau de la frégate la Nymphe. L'eau fut trouvée pure et très bonne. Quatre forçats «qui, dit le rapport de la Commission, avaient été mis à sa disposition pour cet effet,» ne burent que de l’eau manganésée, qui servitégalement à la préparation de leurs aliments; quarante-cinq jours après, la santé des forçats, loin de se ressentir de ce régime, paraissait améliorée. La découverte de l’existence du manganèse dans le sang et des propriétés restauratrices de ce mé-
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tal, est de nature aujourd’hui à rassurer plus complètement encore sur l’innocuité de ce moyen de conservation, auquel on n’a àreprocher que le gout métallique qu'il donne à l’eau.
Les autres procédés sont inefficaces ou inapplicables. Nous ne citerons, que pour mémoire, l’article 42 du règlement du 1° janvier 1786: «Lorsque les futailles à eau auront été combugées à l’ordinaire, on les remplira d’eau douce et l’on mettra dans chacune une certaine quantité de chaux vive; on laissera les futailles dans cet état pendant 5 à 6 jours, ensuite on les videra, on les rincera à deux reprises différentes et enfin, on les remplira de l’eau destinée à faire campagne; après quoi, on y mettra quelques livres de vieux fer, on goudronnera la partie extérieure de ces pièces, on couvrira la bonde d’un morceau de toile, sur laquelle on mettra une plaque de fer-blanc léger ; seulement, pour empêcher les rats de se jeter dans les futailles, on mettra trois onces de chaux vive par barrique.»
En conséquence, nous estimons que le meilleur procédé est l'addition du peroxyde de manganèse dans l’eau contenue dans des barriques carbonisées.
Empressons-nous d'ajouter que l’on ne devra avoir recours aux barriques que dans un cas de nécessité absolue. D'ailleurs, la marine militaire ne possède aujourd’hui, à bord de ses bâtiments, que des caisses à eau en fer qui paraissent remplir les meilleures conditions.
C’est en 1815 que l’idée d’enfermer l’eau dans les caisses en tôle fut émise en Angleterre, en 1820 qu'elle fut appliquée chez nous et en 1825 qu’elle devint réglementaire.
Tous les navires de guerre ont actuellement des caisses de tôle qui leur servent, du même coup, et de lest et de récipients d’eau ; leur forme en parallélipipède complet ou tronqué, lorsqu'elle doit s’adapter aux formes du navire, permet
QE de les arrimer plus facilement que des futailles de bois, et économise l’espace.
La corvette l’Uranie, armée en 1817 pour un voyage scientifique, est le premier navire français qui ait fait son arrimage entier avec des caisses en fer. Puis on en plaça à bord du vaisseau le Colosse, allant dans la mer du Sud.
Le plus grand inconvénient de ce mode de récipient est l'oxydation qui se produit assez rapidement d’ailleurs. Une : bouillie ocreuse, dont le dépôt a été évalué à 6 livres au bout de deux mois; rend cette eau excessivement trouble. Bien plus, lorsque le roulis ou le tangage sont un peu violents, il est presque impossible de boire cette eau, dont l’aspect seul est répugnant et qui n’est plus constituée par des particules d'oxyde de fer en suspension dans l’eau, mais par une pâte plus ou moins épaisse. Il est absolument nécessaire dans ces cas de filtrer l’eau.
On a accusé aussi cette eau ferrée de produire des accidents chez ceux qui en usaient: soif, chaleur, douleur épigastrique, constipation ou diarrhée. Cette accusation n’a pas prévalu, et Fonssagrives fait remarquer qu’au contraire elle ne peut être qu’utile aux anémiques et favoriser l’hygiène du marin débilité par la chaleur tropicale. à
Un de nos Maîtres de l’école de Toulon nous a, de son côté, fait observer le fait suivaut. Le nombre des tuberculeux dans les équipages de la flotte est grand, trop grand même. Or, le fer est contraire aux tuberculeux. Il n’est pas possible, d'autre part, de distribuer à ces hommes une eau spéciale, précaution qui ne pourrait que frapper leur esprit. [l nous semble donc nécessaire de ne donner à l’équipage que de l’eau filtrée. $
Outre cet inconvénient, se rattachant tout à fait à l'hygiène, il en est un autre d'ordre purement économique. Tout ce fer qui se dépose en houille est enlevé aux parois de la caisse
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à eau, dont l’usure devient alors très rapide. C’est pour remédier à cet état de choses, que l’on vit éclore des projets de doublage des caisses, aussi nombreux et aussi peu efficaces que ceux employés pour les barriques en bois. M. Kéraudren conseilla le doublage en plomb. Cette proposition trouva peu d’écho dans la marine; on se l’expliquera facilement en se rappelant les dangers que peut faire courir une eau, surtout distillée, qui a séjourné dans des récipients en ce métal.
On proposa des enduits de cire; un mélange de résine, d'huile d'olive et de brique pulvérisée; du mastic des fontainiers, etc.etc.
En 1840, Kéraudren revenant sur sa première idée, demande le zingage des caisses à eau. Après un rapport de M. Langonne, pharmacien de première classe de la marine dont nous donnons les conclusions, le doublage en zinc, comme celui en plomb fut rejeté.
Voici ses conclusions :
1° Le zingage recouvre la tôle des caisses d’une couche ayant 9 centièmes de millimètres d'épaisseur;
2° Le zingage extérieur ne préserve pas complètement d’oxydation l’intérieur des caisses. Au bout de treize mois, de l’eau douce, placée dans une caisse ainsi disposée, contenait 0,10 d'oxyde de fer hydraté par litre ; au bout de hnit mois, de l’eau de mer en contenait 0,20;
3° Les caisses zinguées intérieurement et extérienrement fournissent à l’eau de l’hydrate d’oxyde de zinc, dont une partie se dépose en flocons, dont l’autre partie se dissout ou se divise dans l’eau, de telle manière que le filtre ne l’en sépare plus ;
4 La présence de l’air est indispensable pour la formation de l’hydrate d’oxyde de zinc; une caisse remplie entièrement ne s’altère pas; l’action alternative de l'air et de l’eau sur
les tôles zinguées est exclusivement favorable à leur oxydation ;
5° Cet hydrate d'oxyde de zinc se transforme à la longue en hydrocarbonate ;
6° Au bout d'une année de séjour dans la cale, le zingage extérieur est déjà attaqué et blanchi par suite de la formation de carbonate de zinc;
1° La présence du zine en dissolution dans l’eau est démontrée par les précipités que le prussiate de potasse et l’acide sulfhydrique font naître dans ce liquide ;
8° On peut admettre que l’eau doûce contenue dans une caisse de tôle zinguée renferme en moyenne, au bout d’un an, environ 0 gr. 07 d’hydrate d'oxyde de zinc.
Toutefois, Fonssagrives pense que c’est là une question à soumettre de plus près à l’examen et à l’expérimentation.
En résumé, la caisse simplement en tôle doit être, jusqu’à nouvel ordre, seule employée. Elle doit le plus souvent être soumise à un nettoyage complet pour lui enlever son dépôt d'oxyde de fer. L’eau doit au sortir de cette caisse être filtrée, mesure salutaire que prescrivait d’ailleurs en 1780 l’article 26 du règlement du 13 janvier, sur la propreté des vaisseaux et la conservation des équipages.
Pour l'usage journalier, la quantité d’eau présumée nécessaire pour abreuver l’équipage pendant la journée est versée dans un récipient particulier appelé charnier. Nous lisons, dans la thèse de M. L. Régi, médecin de la marine, la critique suivante :
«S'il est vrai qu'il y a eu progrès pour les vases qui contiennent la provision d’eau des bâtiments, en est-il de même pour ceux qui renferment l’eau destinée à la consommation journalière des matelots? Malheureusement, ici, l'hygiène est restée en retard.
» En effet, l’eau nécessaire aux besoins journaliers est ren-
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fermée dans un vase appelé charnier. C’est un tonneau fermé supérieurement par un couvercle, muniintérieurement de plusieurs siphons, dont les extrémités viennent saillir à l’extérieur sous forme de mamelons. Quand on veut boire, on est obligé d’accoler ses lèvres à ces sortes de mamelons, et d’opérer un mouvement de succion, absolument comme l’enfant qui tète.
» Il est évident que cet instrument, qui a pu paraître ingénieux à nos pères à l’époqne où l’eau se distribuait avec la plus grande parcimonie, ne saurait plus être toléré aujourd’hui à bord de nos bâtiments, car outre la répugrance qu’éprouvent beaucoup d'hommes à boire de cette façon, on ne saurait nier que c’est là un des grands moyens de transmission des maladies contagieuses, telles que stomatites, ulcérations syphilitiques, etc.
» Par deux reprises, durant six mois de navigation, j'ai pu constater, à bord de la frégate cuirassée la Couronne et du vaisseau-école des canonniers le Louis XIV, de véritables épidémies de stomatite ulcéreuse. Les cas, d’abord très rares, se sont rapidement multipliés, et, pour ma part, je serai tout disposé à croire que le charnier était ici l’égout de transmission.
» Le charnier se trouve ordinairement placé dans la batterie qui, le soir, devient le poste de couchage de la plus grande partie de l’équipage. Souvent, en campagne, les sabords sont condamnés. vu l’état de la mer, et alors l’air se renouvelle difficilement et ne peut se débarrasser des miasmes produits par une accumulation de monde dans un espace aussi restreint.
»Il est évident que l’eau du charnier doit se charger d’une partie de ces miasmes, qui ne peuvent que l’altérer.
»Comme onle voit, l'hygiène réclameici quelques réformes.»
Le charnier à siphons n’est pas le seul type qui existe;
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généralement, c’est un baril conique muni d’un robinet et pourvu d’un gobelet. Les mêmes reproches sont à faire au gobelet commun, qu’à l’embout des siphons.
Comme palliatif à cet état de choses, M. Beaumanoir croit que l’eau, n'étant plus l’objet d’une parcimonie aussi grande, les hommes pourraient être autorisés à puiser eux-mêmes la quantité qui leur serait nécessaire. Il propose d’inaugurer le régime de la libre consommation. Mais les abus qu’entraînerait cette licence semblent être l’obstacle le plus grand à cette innovation.