PRÉFACE
L'échange ne tiendra pas plus de place ici que dans le Code civil. S'il est, entre tous les contrats commutatifs, celui qui joue le plus grand rôle dans les siècles de décadence et de barbarie, il devient, aux époques de progrés social, l'un des moins fréquents dans les rapports civils internes, l'un des plus étrangers au mouvement de la propriété.
En effet, lorsque la monnaie est rare et peu courante, lorsqu'elle est resserrée dans les mains d'un petit nombre d'individus, qui se suffisent à eux-mêmes par la vaste étendue de leurs terres et par les services de leurs esclaves on de leurs vassaux, le commerce des choses s'opère principalement par la voie des échanges. Le cercle de ces échanges est d'ailleurs fort borné. La propriété foncière sommeille dans l'immobilité, et tous les efforts du législateur ont bien moins pour but de la répartir entre un plus grand nombre de possesseurs, que de la conserver immuable et perpétuelle dans les grandes familles qui jouissent presque seules de ses bienfaits. Quant à la propriété mobilière, dont le brillant essor balance de nos jours les influences terriennes, elle n'est encore considérée, aux époques dont nous parlons, que comme d'une nature inférieure et presijue vile' vilis mobilium possessio. Etudiez, dans les chants épiques d'Homère, les scènes de la vie héroïque du monde grec ; vous verrez les chefs de famille se procurer avec des cuirs de bœuf, avec du fer ou des captifs, etc., etc., les choses qui doivent satisfaire à leurs besoins (1). Rome ne connut aussi que l'échange dans l'état de simplicité primitive que regrettait Pline, alors qu'il avait sous les yeux le tableau de la plus effroyable corruption que l'or enfanta jamais. Des-
(1) Quantum feliciore œvo, quam res ispœ permulabantur ititer se, sicul et trojanis lemporibus faililaluni Homero credi coiivenii î ! Alios coriis boum, alios feno caplivis lue rébus mutasse tiartit. lis (luà cunsueludine mdctu legam antiquarum pécore constat ctiam Romœ (Pline, liv. 33, C. lil. V. aussi li'S Inst. de Except. vend., § 2 )
Il PREFACE.
cendez enliii dans noire moyen âge , cl interrogez les léi^endes, qui sont la curieuse et candide épopée de la barbarie moderne. Le dimanche et les jours de fête un marché se tient devant la porte de l'église ou du monastère ; là, entre gens rustiques d'une même seigneurie les fruits de la terre et les croîls d'animaux sont échangés contre les produits d'une grossière industrie. L'artisan reçoit de l'agriculteur le prix en nature de sa main-d'œuvre ; l'agriculteur est vêtu par l'ouvrier qu'il alimente. Quelques ventes se font bien çà et là ; mais il faut en être sobre ; l'argent est rare, on le garde pour payer les cens féodaux et les deniers emphytéotiques, pour offrir à l'église quelques dons pieux ! pour acheter, en cas de calamité, des prières et des indulgences !
Quelquefois on s'aventure à sortir de l'enceinte de la seigneurie ; un convoi se forme d'un certain nombre d'habitants, qui partent ensemble avec leurs charrettes et leurs provisions. Mais ce n'est pas encore de l'ai gent qu'ils emportent ; ils voiturent des denrées pour payer ce qu'ils achèteront. Ecoulez cette naïve histoire rapportée par l'historien des évêques de Toul ; elle montre comment les salines de l'est débitaient leurs produits aux habitants des provinces voisines.
a Dans un certain temps, un assez grand nombre de » paysans de la partie du Barrois se formèrent en troupe, » comme c'est l'usage des gens de cette classe, et ayant pris » leurs voitures et des denrées,» arrivèrent à Vic-aux-Salines o pour acheter du sel. Après avoir payé, avec les choses j> qu'ils avaient transportées, le sel qui leur avait été livré, î> ils repartirent et arrivèrent accablés de fatigue à Gondre- » ville, où ils essayèrent de passer h Moselle. Mais le gué » était difficile ; ils avaient de la peine à le franchir ; c'était » le jour où l'on célébrait dans le pays la fête du bienheu- » reux saint Mansuy. Les habitants du lieu leur firent de » graves reproches de s'occuper de leurs affaires et de leur >> retour, en un jour si solennel, et de ne pas prendre part » â la joie publique. Les voyageurs répondirent en plaisan- » tant, que la fête ne les regardait pas, car le saint n'était » que le saint des Leucques (I], et non pas le leur. Mais )) tout à coup, ô miracle! leurs bœufs deviennent furieux, » poursuivant et frappant leurs maîtres à coups de corne. » Alors ceux-ci n'eurent rien de mieux à faire que d'aller se « jeter aux pieds de l'autel de saint Mansuy, et de promettre » avec de ferventes prières d'être à l'avenir plus respectueux
0) Ancien nom des habitants de la Lorraine et del'évéohéde Toui.
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» et plus prudenls. Le saint éconta leurs voix siiitpliantes, » et leur permit de retourner dans leur pays (1). »
L'historien qui m'a fourni cette anecdote n'est pas un Ilonïère pour le style et l'imagination ; mais la couleur locale se trouve là dans toute sa vérité, et j'ai pensé dés lors qu'il me serait permis de lui faire cet emprunt, à l'imitation des jurisconsultes romains, qui vont chercher des exemples dans les poétiques récits de ï Iliade.
Mais lorsque la civilisation a élargi le cercle des communications et des besoins, lorsque la richesse monétaire s'est augmentée, et que l'argent, signe représentatif de toutes choses, est plus ou moins répandu dans les mains de tout le monde, l'échange devient un moyen embarrassant de commercer. La vente le remplace (2) ; c'est elle qui met en action, qui déplace et fait circuler les valeurs mobilières et immobilières. Bientôt, le rang qu'elle occupe dans le jeu des affaires, elle le prend dans les Codes; elle y figure comme le plus important des contrats commutatifs. Les jurisconsultes développent avec complaisance les principes qui la gouvernent et les applications pratiques qui découlent des principes. L'échange, au contraire, n'est plus qu'un calque, une sorte de copie ; il est le servant de la vente ; il lui emprunte ses règles, sa vie. Aussi, on écrit des volumes sur la vente et l'on trace quelques lignes sur l'échange. C'est que les jurisconsultes ne dissertent pas encore quand l'échange est en crédit; le temps des Codes n'est pas venu ! C'est que leur influence n'arrive que quand la vente jouit déjà depuis longtemps de son tour de faveur. Or, les légistes suivent la marche progressive de la société ; c'est pour elle qu'ils travaillent; c'est pour ses besoins qu'ils donnent des préceptes et des réponses.
Toutefois, si l'on considère l'échange comme auxiliaire du commerce extérieur, son importance est et sera probablement toujours considérable. 11 nous ouvre l'accès des contrées lointaines d'où la législation locale empêche la sortie du numéraire, et celles qui ne connaissent pas l'usage des monnaies. Le luxe et la sensualité l'envoyent chargé de nos
(1) « Qiiodam lempore, ut moris est rusticorum, quidam Barrensium » parlium, non parvo numéro ruslici, grege facto, suscepiis vehiculis et » rerum copiis, vices expelierunl salinarciu ; datisque in coemptio- 1 KEM KERDu VEiVALiTiiti C0NVECTA.TI0M1BU.S , 3(1 sua redire cui tentes, » salis commercia referebant, et jam ex niaxima parle expkto ilinere, » Guiidolti viliam traiisgres>i, ad alveum Mosellae cuni illà suâ Rliœda » squalenles laboro, ruslici perveiierant, etc., etc. » Hist. de Tout (ri) 19), par âdson.
(2) Les anciens attribuaient à Bacclius rinvenlion de la vente (Pliae. lib. VII, c. 57). ' '