AUTOMATISME CÉRÉBRAL. - MISÈRE PSYCHOLOGIQUE
Pour édifier ce chapitre de psychologie pure, nous nous appuierons sur les travaux produits par la nouvelle école de psychologie expérimentale. Nous nous inspirerons des recherches si intéressantes de MM. Beaunis, Bernheim, Binet, Charcot, Despine, Féré, Pierre et Jules Janet, Paulhan, Ribot, Richet, etc. Les résultats, auxquels sont arrivés ces différents auteurs et qui constituent actuellement la hase scientifique de la psychologie, sont exposés en particulier dans plusieurs importants mémoires dn M. Binet (Revue 'philosophique, 1888-1889. — Études dç psychologie expérime'ntale, 1888); dans l’ouvrage de M. Pierre Janet (VAuto'matisme psychologique, 1889); àdJO&lQS Maladies de la personnalité de M. Ribot; et enfin dans une excellente revue synthétique publiée par M. Héricourt (Revue scientifique,
Les physiologistes et les psychologues sont arrivés à la
conception de VautoMOLtisme en prenant pour point de départ de leur étude les rapports du conscient et de Vinconscient.
Pour la clarté de la description, nous suivrons leur exemple, bien que nous considérions la conscience comme un phénomène contingent, comme une qualité surajoutée et pour ainsi dire accessoire des états mentaux, alors qu’au contraire l’automatisme envisagé en lui-même nous paraît dominer la psychologie tout entière. Nous le répétons, en partant des rapports du conscient et de l’inconscient pour arriver à la définition de l’automatisme, nous adoptons une méthode, un procédé d’étude et rien de plus.
Le rapport du conscient à l’inconscient, à l’état physiologique, nous semble très heureusement établi par M. Ribot, lorsqu’il dit : « Le terme inconscient peut toujours être traduit par cette périphrase : un état physiologique qui, étant quelquefois et même le plus souvent accompagné de conscience ou l’ayant été à l’origine, ne l’est pas actuellement. Cette caractéristique, négative comme psychologie, est positive comme physiologie. Elle affirme que, dans tout événement psychique, l’élément fondamental et actif est le processus nerveux, que l’autre n’est que comcomitant. Par suite, il n’y a plus de difficulté à comprendre que toutes les manifestations de la vie psychique puissent être tour à tour inconscientes et conscientes. Pour le premier cas, il faut et il suffit qu’il se produise un processus nerveux déterminé, c’est-à-dire la mise en jeu d’un nombre déterminé d’éléments nerveux formant une. association déterminée, à l’exclusion- de tous, les autres éléments nerveux et de toutes les autres associations possibles. Pour le second cas, il faut et il suffit que des conditions supplémen-
taires, quelles qu’elles soient, s’ajoutent, sans rien changer à la nature du phénomène, sinon de lé rendre conscient. On comprend aussi comment la cérébration inconsciente fait tant de besogne sans bruit, et, après une incubation souvent très longue, se révèle par des résultats inattendus. Chaque état de conscience ne représente qu’une portion très faible de notre vie psychique, parce qu’il est à chaque instant soutenu et pour ainsi dire poussé par des états inconscients. Chaque volition, par exemple, plonge jusqu’au plus profond de notre être ; les motifs qui l’accompagnent et l’expbquent en apparence ne' sont jamais qu’une faible partie de sa véritable cause. De même pour un grand nombre de nos sympathies, et le fait est tellement clair que les esprits les plus dénués d’observation s’étonnent souvent de ne pouvoir se rendre compte de leurs haines et de leurs amours. » Et plus loin, pour mieux préciser sa pensée, M. Ribot ajoute : « Il en est ainsi dans l’ordre des faits sociaux. Les miUions d’êtres humains qui composent une grande nation se réduisent, pour elle-même et pour les autres, à quelques milliers d’hommes qui sont sa conscience claire, qui résument son activité sociale sous toutes ses faces : pohtique, industrie, commerce, culture intellectuelle. Pourtant ce sont ces millions d’êtres ignorés, à existence bornée et locale, vivant et mourant sans bruit, qui font tout le reste ; sans eux, rien n’est. Ils constituent ce réservoir inépuisable duquel, par sélection rapide ou brusque, quelques-uns montent à la surface : mais ces privilégiés dataient, du pouvoir ou de la richesse n’ont qu’une existence éphémère. La dégénérescence fatalement inhérente à tout ce qui s’élève les abaissera, eux ou leur race, tandis que le travail sourd des millions
d’ignorés continuera à en produire d’autres et à leur imprimer un caractère. »
Ainsi, derrière la personnalité clairement perçue, qui constitue le moi conscient, s’agite sans cesse une personnalité aux contours indécis, le plus souvent inconsciente : c’est le Démon de Socrate, le moi d’habitude que GondiUac opposait au moi de réflexion, la bête ou Vautre dont Xavier de Maistre nous a raconté les exploits. Leibnitz, avec ses 'petites perceptions ou perceptions sourdes, a été bien près de nous donner une théorie de l’inconscient.
G’est au travaux de l’école psycLo-physiologique contemporaine que l’on doit une notion précise et quasiscientifique de la double personnalité. Ils ont eu pour point de départ les fameuses expériences de Gbevreul sur les mouvements oscillatoires du pendule, expériences que nous avons rappelées dans le chapitre précédent et qui montrent l’inconscient en flagrant délit d’activité motrice.
En définitive, l’activité psychique nous apparaît maintenant sous deux formes, dont l’une, sous l’influence de conditions encore indéterminées, s’accompagne de la lumière de la conscience, et l’autre, d’ordre inférieur, reste enveloppée d’obscurité. 11 nous reste à montrer quels sont les rapports qui unissent le conscient et l’inconscient, dans quelle mesure leurs relations réciproques peuvent expliquer les phénomènes si variés de notre activité cérébrale. Toutes nos acquisitions sur ce sujet découlent des travaux qui ont été faits sur l’hypnotisme, l’hystérie et la pathologie mentale.
A 1 exemple de M. Héricourt et pour mettre un peu
d’ordre dans un sujet très complexe, nous admettrons que trois cas peuvent se présenter : tantôt entre les deux formes de l’activité psychique, il y a parfaite synergie et véritable. collaboration ; tantôt l’inconscient garde son indépendance, s’organise en une véritable personnalité vivant côte*-àcôte avec la personnalité principale; d’où en apparence un dédoublement de la personnalité consciente normale ; tantôt c’est la lutte entre l’être inférieur et l’être supérieur, entre le moi et la hête. Cette dernière forme nous intéresse surtout, comme on le verra plus loin.
Les faits abondent, qui prouvent chez l’homme normal l’existence d’une activité inconsciente.
On a cherché longtemps, et sans succès, quelque nom . ou quelque chiffre oublié. De guerre lasse, on abandonne toute recherche et on ajoute que le souvenir reviendra au .moment où on s’y attendra le moins. C’est ce qui arrive la plupart du temps : un travail cérébral inconscient s’est -fait dans la direction indiquée par le moi conscient.
Après avoir longtemps médité sur un. problème, on se couche sans l’avoir résolu; on est tout étonné et heureux le lendemain d’avoir la solution présente à l’esprit. Un de .nos amis, incapable de réciter des vers qu’il venaitid’apprendre le soir, les possédait le lendemain au point de ne pas omettre un mot. D’où vient le proverbe que la nuit porte conseil, si ce n’est que l’on compte pour s’éclairer
sur ce travail de cérébration qui se poursuit pendant le sommeil alors que la conscience a totalement disparu.
Rappelons les mouvements qui se produisent sous l’influence de Vattention expectante, ces fameux mouvements inconscients dont Ghevreul a le premier expliqué la nature, ceux à l’aide desquels on fait tourner les tables, ceux encore avec lesquels le Cumberlandisme nous a familiarisés.
M. Binet^, dans ses études sur les mouvements inconscients chez les hystériques, a été frappé par le fait suivant qui apparaît presque constamment, sans qu’on s’y attende, dans toutes les expériences; lorsque l’hystérique tiententre les doigts de la main anesthésique (dissimulée par un écran) une plume, dans l’attitude nécessaire pour écrire, cette plume enregistre l’état de conscience prédominant du sujet. Si on lui demande quel est son âge, au moment où il répond ; dix -huit ans, et même quelques secondes avant qu’il ■ réponde, on voit la plume — qu’on a eu soin de glisser entre l’index et le pouce — faire la même réponse écrite. Le sujet, a la représentation consciente de son âge, il n’a pas la conscience de ce qu’il écrit.
11 y a là une collaboration évidente des faits de conscience avec les faits d’inconscience : le conscient détermine l’idée à exprimer; l’inconscient détermine le mode d’expression (Binet).
Gomme le remarque M. Héricourt, l’inconscient a de la mémoire et même une parfaite mémoire. Que dans l’état de distraction — au moment où l’inconscient agit seul — il nous arrive d’égarer un objet, il suffit souvent de lecher-
i Cçtte expérience a été exposée déjà : voir chap. ii.
cher vaguement, sans attention, pour mettre la main dessus.
L’inconscient agit dans des circonstances variées. Qu’est-ce en effet que la suggestion à l’état de veille, si ce n’est l’élaboration par la cérébration inconsciente d’une parole entendue, d’une action accomplie sous nos yeux? De même pour les influences incontestables exercées sur nous par le milieu ambiant. Une pensée lue quelque part sans que l’esprit s’y soit arrêté, un fait auquel nous ne croyons attribuer aucune importance peuvent modifier profondément, à notre insu, la direction de nos pensées et de nos actions. C’est encore par la mise en jeu de l’inconscient qu’on peut expliquer la prédiction de l’avenir dans certains cas. : il suffit souvent de dire à une personne qu’elle va accomplir telle action pour que cet énoncé devienne chez cette personne le mobile inconscient de l’action prédite : on n’a pas prédit cette action parce qu’en effet elle devait arriver, mais elle est arrivée parce qu’on a dit qu’elle arriverait.
Avec les cas où l’activité cérébrale inconsciente se constitue en personnalité secondaire, indépendante du moi, nous entrons dans le domaine de la pathologie.
Les hystériques sont surtout intéressantes à étudier à ce point de vue. On relève chez ces malades un signe — la marque des possédées, dès démoniaques d’autrefois — sur la valeur duquel des travaux récents ont jeté une lumière
inattendue : nous voulons parler de l’anesthésie diversement répartie sur une ou plusieurs régions, occupant le plus souvent la moitié du corps, et parfois même la surface tégumentaire tout entière. Les recherches de M. Binet, ont montré que l’anesthésie des hystériques est une anesthésie psychiq^ue d’une nature toute particulière.
, Dans un travail, déjà cité, fait en collaboration avec M..¥évë (Archives de physiologie, 1887), M. Binet est arrivé aux conclusions suivantes qui ont été le point de départ de ses recherches sur les altérations'de la conscience chez les hystériques : « Cette anesthésie (hystérique) n’est pas complète, absolue, comme les anesthésies de cause organique ; elle consiste simplement dans un passage de la sensibilité à l’état inconscient; la sensation cesse d'être perçue, mais elle n'est pas détruite. Voici quatre expériences principales qui le démontrent ; 1° Si on com munique un mouvement quelconque au membre anesthésique de ces malades, quand ils ont les yeux fermés, les malades ne sentent pas le mouvement passif, ils n’ont conscience ni de sa durée, ni de sa direction, ni de son amplitude; ils n’ont même pas conscience de sa production, à moins que le léger bruit produit par le frottement des vêtements ne les avertisse du déplacement de leur membre ; cependant, quand on abandonne le membre anesthésique à lui-même, on le voit continuer le même mouvement pendant un certain temps; 2“ si on provoque dans le membre anesthésique, toujours hors de la vue du sujet, un mouvement réflexe, le mouvement réflexe se répète comme le mouvement passif; 3“ les contractions produites par la
i Rev. pliil, ■ 1889.
faradisation des groupes musculaires se répètent également ; 4® enfin, si l’on fait tracer quelques caractères, des lettres, des chiffres ou des mots à la main anesthésique et qu’on abandonne ensuite cette main, elle répète le mouvement communiqué. »
Nous avons répété ces diverses expériences, avec succès dans la plupart, chez une hystérique hémianesthésique droite, alors que nous étions interne à l’hospice du Perron. Ajoutons que, pendant ces expériences, la malade tient une conversation sur un sujet quelconque.
Ces expériences montrent bien qu’il y a perception inconsciente du mouvement passif, du mouvement réflexe, de la contraction faradique, du mouvement graphique : de plus, il y a mémoire inconsciente de ces diverses sensations musculaires et, enfin, production inconsciente des mêmes mouvements. En un mot, il s’agit bien d’automatisme cérébral, d’activité psychique inconsciente s’accompagnant de manifestations objectives non douteuses. « On constate ici, dit M. Taine à propos d’une observation analogue, un dédoublement du moi, la présence simultanée de deux séries d’idées parallèles et indépendantes, de deux centres d’action, ou, si l’on veut, de deux personnes morales, juxtaposées dans le même cerveau, chacune à une oeuvre et à une oeuvre différente, l’une sur la scène, l’autre dans la coulisse. »
Citons encore les deux expériences suivantes deM. Binet : 1® le sujet ayant la tête placée derrière un écran qui lui cache son membre anesthésique, on touche celui-ci un certain nombre de fois. Puis on prie le sujet de choisir un nombre au hasard et de le dire; alors, sans aucune hésitation, il choisit volontairement un nombre qui se trouve
précisément être celui des contacts imprimés à son membre anesthésique; ces contacts sont d’ailleurs absolument ingnorés du sujet conscient; 2° lorsqu’on fait tracer à la main anesthésique un chiffre arabe, puis un second chiffre au-dessous du premier, puis une ligne transversale audessous du second chiffre, il arrive que le sujet inscrit spontanément au-dessous de la ligne le total des deux chiffres ; il en a fait l’addition.
Ces deux expériences fort remarquables, en même temps qu’elles nous montrent l’intime collaboration des deux activités psychiques, nous semblent autoriser cette conclusion, à savoir que Vanesthésie des hystériques rCest qu'a'pparente, qu’elle n’affecte que la conscience et correspond en réalité à un rétrécissement du champ de l’activité psychique consciente au profil de l’activité psychique inconsciente.
Ce phénomène du rétrécissement du champ de la conscience chez les hystériques avait déjà été noté par MM. Pierre et Jules Janet. Ce dernier a imaginé l’éxpé rience suivante : Si l’on hypnotise une hystérique anesthésique et si l’on convient avec elle que le mouvement de tel ou tel doigt signifiera oui ou won, on arrive, après le retour à l’état normal, à communiquer ainsi directement avec l’inconscient et on acquiert la certitude que celui-ci apprécie très exactement les impressions portant sur les régions insensibles. En effet, si l’on pique un certain nombre de fois une des régions insensibles de la malade, on constate qu’au moment où elle dit n’avoir rien senti son doigt, suivant le signal jconvenu, affirme tout le contraire et même indique très exactement le nombre des piqûres qui ont été faites.
Dans toutes les expériences qui précèdent, nous avons montré l’inconscient s’érigeant en personnalité indépendante, agissant pour son propre compte, à côté de la personnalité principale consciente. Les exemples à l’appui de cette idée sont nombreux et d’ordre varié. Le caractère de l’hystérie avec son instabilité continuelle, son manque d’unité, ses fluctuations constantes entre des idées et des sentiments opposés ne peut-il pas être regardé comme un des méfaits de l’inconscient cherchant à conquérir son autonomie ? Mais c’est dans le somnambulisme, spontané ou provoqué,'que l’inconscient apparaît manifestement organisé en une personne indépendante.
Dans le somnambulisme spontané, les exemples sont typiques, et il nous suffira de rappeler le cas fameux de Félida X., dû à l’observation deM. Azam et reproduit par tous les auteurs. On constate l’existence de deux personnes psychiques, plus ou moins parfaites, arrivant successivement à l’état, de personnes conscientes tout en restant étrangères l’une à l’uutre.
Le somnambulisme provoqué est plus fécond en observations. Que se passe-t-il quand on hypnotise une personne ? le premier signe de l’état hypnotique, c’est l’apparition d’une anesthésie générale ; or nous savons qu’anesthésie psychique signifie rétrécissement ou disparition du champ de la conscience. Par conséquent, le premier résultat des manœuvres hypnotiques est d’anéantir une partie ou le tout de la personne consciente. L’inconscient occupe donc seul la scène dans l’état hypnotique, et grâce, à sa sensibilité aux suggestions, peut être systématisé pour ainsi dire au gré de l’expérimentateur. On sait de quelle mémoire extraordinaire il est doué, avec quelle précision il
exécute les suggestions même à longue échéance et se montre capable de compter les heures, les jours, les mois et même les années h
Il existe donc une grande analogie entre l’état de l’hystérique et celui d’une personne hypnotisée. Le trait d’union qui relie ces deux états, c’est l’anesthésie, naturelle, spontanée chez l’hystérique, artificielle, provoquée chez l’hypnotisé. Mais nous n’avons pas à insister sur cette comparaison, d’ailleurs intéressante et féconde.
Rappelons enfin une expérience bien connue qui permet d’augmenter à volonté, idée par idée, sensation par sensation, le domaine de l’inconscient aux dépens de celui de la conscience. C’est l’expérience des hallucinations négatives ou de Vanesthésie systémique : on dit à une personne hypnotisée que, revenue à l’état normal, elle ne verra plus tel objet, tel individu ou même telle partie de l’individu ; et effectivement, après son réveil, elle ne les voit plus. L’expérimentateur a fait rentrer dans l’inconscient une portion déterminée du champ de la perception visuelle ; le domaine de l’inconscient s’est enrichi d’éléments soustraits à la personnalité consciente. Cette expérience permet de penser que la personnalité secondaire se constitue en détournant à son profit les éléments de la personnalité principale, « par une sorte de symbiose parasitaire psychique ». (Héricourt.) L’hypertrophie de l’inconscient entraîne une atrophie parallèle du conscient.
i Un grand nombre de personnes peuvent se réveiller exactement à l’heure qu’elles ont fixée le soir avant de s’endormir. Ce phénomène témoigne de l’activité du travail cérébral inconscient, même pendant le sommeil (Héricourt).
Il nous reste à étudier les cas où les phénomènes de l’inconscient sont en antagonisme avec la volonté de la personne consciente. Cette étude nous introduit dans le coeur même de notre sujet et va nous permettre déclasser, au point de vue pathogénique, les troubles morbides que nous avons à interpréter
A ce propos, M. Binet a réalisé les trois expériences suivantes :
1“ On imprime au membre anesthésique des mouvements passifs, puis au moment où ces mouvements sont sur le point de se produire, on invite le sujet à regarder son membre et à le raidir pour mettre obstacle à ces mouvements inconscients de répétition. ' On constate que tous n’exercent pas le même pouvoir sur les mouvements de répétition. Les uns arrivent à immobibser complètement leur membre, tandis que d’autres assistent impuissants aux mouvements de ce membre qu’ils ne sont pas capables de réduire aux repos.
. 2° On place un dynamomètre dans la main anesthésique, et on recommande au sujet, qui a vu placer l’instrument dans sa main, de ne pas serrer avant un signal ; puis on lui dissimule la vue de la main par un écran. Chez les uns, malgré l’excitation produite par le contact du dynamomètre dans la paume de la main, il ne se produit aucun effort de pression; la volonté du sujet empêche la production de l’effort de pression qui se serait manifesté si on n’avait pas
averti le sujet. Au contraire, chez d’autres, la pression du dynamomètre précède le signal.
3° Le sujet a les yeux fermés ; il a une plume à la main ; on le prie d’écrire un mot quelconque quand on lui en donnera le signal et pas avant. Ici encore, le sujet se trouve soumis à une double excitation ; d’une part, le contact de la plume dans la main anesthésique, qui l’excite à écrire, et sa volonté, d’autre part, de ne pas écrire, qui fait obstacle à ce mouvement naissant. Chez quelques sujets, avant le signal donné, la main anesthésique commence à écrire à l’insu du sujet ; puis, lorsque le signal a lieu, le sujet écrit de nouveau ; en comparant les deux spépimens d’écriture, on reconnaît que la première est beaucoup plus petite que la seconde. Evidemment, comme le remarque M. Binet, la grandeur de l’écriture a été déprimée par l’action inhibitoire de la volonté ; mais le mouvement graphique n’a pas été enrayé complètement. Chez d’autres sujets, au contraire, la main n’écrit absolument rien jusqu’au moment où le signal est donné.
S’appuyant sur les faits précédents, M. Binet a mis en lumière un curieux caractère de l’écriture chez les hystériques. Nous savons, d’après cet auteur, que les mouvements inconscients présentent une tendance à la répétition. Ainsi, lorsqu’on fait tracer un mot passivement à la main anesthésique du sujet, ou que le sujet écrit volontairement ce mot, les yeux fermés, avec sa main anesthésique, on observe une répétition du mot tout entier ou une répétition de lettres dans le corps du mot. Par exemple, le sujet voulant écrire « Léonie » écrira, les yeux fermés, « Léonnieee. »
Chez les hystériques qui écrivent les yeux ouverts, les mêmes phénomènes peuvent s’observer. 11 faut toutefois faire une distinction exigée par les expériences précédentes ; quand il s’agit d’un sujet chez lequel la volonté peut supprimer les mouvements inconscients, cette tendance à la répétition sera enrayée, que le malade écrive" les yeux ouverts ou les yeux fermés. Au contraire, chez les sujets dont la volonté est impuissante à arrêter les mouvements inconscients, cette tendance à la répétition arrivera à se satisfaire partiellement quand le sujet écrira les yeux ouverts et complètement quand il écrira les yeux fermés.
MM. Binet et Féré ont publié un beau spécimen d’écriture hystérique, avec redoublement littéral, dans les Archives de physiologie {ï^l).
De par les expériences que nous venons de rappeler, il est donc bien établi qu’une sorte d’antagonisme peut exister entre les deux modes d’activité psychique ; l’acte final n’est plus la résultante de la collaboration de l’inconscient et du conscient ou de la prépondérance manifeste de l’un d’eux, mais bien de la victoire remportée par l’un ou l’autre, après une lutte véritable. Dans les cerveaux bien équüibrés, cet état de lutte « ne dépasse pas le degré des retenues instinctives ou des aspirations vagues; chez lès hystériques, c’est lui qui fait les folles envies et les contradictions opiniâtres, et c’est encore cet état qui peut être manifesté sous mille formes plus ou moins dramatiques, • parles suggestions hypnotiques. » (Héricourt.)
Que penser de la possibibté de la résistance contre les suggestions ? MM. Brouardel et Gilles de la Tourette sont d’avis que les somnambules ne réalisent que les sugges-
tions agréables ou indifférentes, tandis que l’école de Nancy professe la nécessité, la fatalité d’exécution de tout acte suggéré. Il est rationnel de penser que les suggestions post-hypnotiques peuvent être exécutées de plusieurs façons : tantôt la personne consciente les prend à son compte, les exécute en invoquant un motif déterminant plus ou moins imaginaire ; tantôt il y a collaboration des deux personnalités ; elle se retire momentanément, laissant l’inconscient exécuter seul sa besogne, celui-ci agit d’une façon indépendante et autonome ; tantôt, enfin, quand il s’agit de l'exécution d’un acte absolument inacceptable pour la personne consciente, il y a une véritable révolte ; c’est l’état de lutte qui peut se traduire par des troubles convulsifs jusqu’à ce que le moi vainqueur rentre en possession de lui-même et annihile la suggestion. Plusieurs expériences permettent de supposer que lorsque la personne consciente, de qualité moyenne, est profondément violentée par la suggestion, elle sort généralement victorieuse de sa lutte contre l’inconscient.
Si, maintenant, à l’aide des données acquises par l’hypnotisme et l’hystérie, nous cherchons à nous rendre compte, d’une façon générale, et des troubles qui font le sujet de notre travail et des états pathologiques de même nature, nous nous trouvons en face de toute une série de faits dans lesquels l’inconscient manifeste son activité par des mouvements, des impulsions ou des défenses ; et ce qui donne à ces désordres leur cachet pathologique, c’est tantôt la résistance violente, désespérée, toujours inefficace, de la personnalité consciente, tantôt son effacement, son impuissance absolue. Cette pathogénie est susceptible d embrasser une réunion de troubles moteurs, divers
comme expression symptomatique, mais tous, pour ainsi dire marqués au coin de l’inconscient, ou mieux de l’automatisme cérébral. Les grimaces habituelles, les tics convulsifs, l’écholalie, l’échokinésie, la coprolalie, les idées fixes, la chorée rythmée — courante, tournante, grimpante, malléatoire, saltatoire, natatoire, chorea nutans, etc. —les chorées épidémiques, telles que la danse de saint Gruy épidémique, le tarentisme, le tigretier, les jumpers, etc., sont autant de manifestations de l’automatisme cérébal. La peur des espaces, la peur des pointes, les divers délires du toucher, le déhre des superstitions constituent, d’autre part, des défenses contre lesquelles la volonté est impuissante.
Plaçons encore dans le même cadre les obsessions avec conscience et les diverses formes de la folie impulsive.
Ces divers états sont involontaires, mais non plus in conscients; c’est que la personnalité secondaire s’est organisée au point de pouvoir se manifester à. la conscience. Aussi l’expression d’automatisme cérébral nous paraît ici mieux correspondre à la réalité des faits. 11 semble que ce soit là le terme le plus élevé auquel puisse parvenir l’activitépsy chique inconsciente dans ses multiples organisations pathologiques. C’est progressivement et après avoir parcouru, comme autant d’étapes, les divers degrés d’infiuence de l’activité psychique inconsciente sur le moi conscient normal, que nous sommes arrivés à cet état de lutte entre deux personnalités conscientes. Nous avons ainsi fourni la preuve « que tout s’enchaîne dans la nature, que, de l’homme le mîeux équilibré à l’aliéné, on passe par des degrés insensibles, et que c’est en ce sens qu’on peut
dire que nous portons en nous les germes de toutes les folies. » (Héricourt.)
Il ressort de toutes les considérations précédentes que l’inconscient s’hypertrophie au fur et à mesure que notre organisation psychique devient moins parfaite et se désagrège. L’agrandissement du champ de la conscience est la condition essentielle de tout progrès et de toute ci\ilisation. « Un des traits qui caractérisent l’homme par rapport à l’animal et l’homme civilisé par rapport au sauvage, c’est que son intelligence reste plus longtemps capable d’acquisitions nouvelles, ne s’arrête pas dans sa croissance, ne se referme pas sur le savoir acquis comme certaines fleurs sur les insectes qu’elles étoufient. De même un des traits essentiels qui caractérisent l’homme de génie, suivant Galton et James Sully, c’est aussi que sou intelligence, plus parfaite que celle du commun, a une évolution plus longue. Le génie produit plus tôt et plus tard; le cerveau du grand homme se fatigue moins vite que ses membres ; sa fécondité ne se suspend pas, elle subsiste jusqu’auprès du tombeau: il sent moins que d’autres venir la mort, comme «s’il était moins fait pour elle. L’évolution de la conscience humaine tend donc, chez les types supérieurs de l’humanité, à emplir toute l’existence. C’est ainsi que la nature tend à diminuer toujours davantage cette longue nuit de l’enfance inconsciente et de la vieillesse imbécile qui existe aux degrés inférieurs de l’humanité L »
Chez l’homme parfaitement équilibré, c’est partout la tendance à l’unité qui domine, à l’unité de fin, à la systé-
1 Guvau, Éducation et hérédité, 1889.
matisatioii des états de conscience, des tendances incon scientes ou subconscientes. Un exemple emprunté à Bain fera bien ressortir cette unité de fin : « Üne violente tempête a fait déborder les rivières, arraché les arbres, renversé les maisons et jeté partout la terreur. Les séries de pensées que suggère chacun de ces incidents sont extrêmement variées et dépendent de la disposition mentale de l’observateur à d’autres points de vue, ou des idées spé ciales qui se rencontrent avec le caractère qui leur estcommun à toutes. La femme du marin pensé à son mari qui est sur mer. Le marchand et l’assureur ont aussi leurs pensées attachées- sur cet élément. Le fermier calcule la perte de ses récoltes, lë meunier entrevoit l’augmentation de la puissance motrice du canal qui fait tourner son moulin. Le météorologiste étudie la direction, la durée, la force de l’ouragan et les compare avec les cas qu’il a déjà observés. Le poète contemple des effets grandioses. L’homme religieux élève ses pensées à Dieu. »
Cette systématisation des tendances psycho-physiologiques constitue ce qu’on appelle le « caractère » ; c’est le règne des impulsions tenaces, en harmonie les unes avec les autres; substitué au règne des caprices, des impulsions passagères et discordantes.
« Avoir du caractère, c’est conformer sa conduite à certaines règles empiriques ou théoriques, à certaines idées-forces bonnès ou mauvaises, mais qui y introduisent toujours de l’harmonie et de la beauté en même temps qu’une valeur morale. Avoir du caractère, c’est éprouver une impulsion assez forte et assez régulière dans sa force pour se subordonner toutes les autres. Chez l’individu une telle impulsion peut être plus ou moins antisociale; on
peut avoir du caractèy'e èt, en tant que tel, offrir une certaine beauté intérieure, par là même présenter une moralité élémentaire avec une conduite réglée et n’être, néanmoins, qu’un déclassé au sein de l’humanité actuelle, un brigand peut-être. Au contraire, quand il s’agit d’une race, surtout de la race humaine en général, le caractère doit coïncider en moyenne avec le triomphe des instincts sociaux, puisque la sélection exclut tout individu réalisant un type de conduite antisocial. Le poème de la vie exclut les Lara et les Manfred ; dès aujourd’hui on peut affirmer que les hommes qui ont le plus de volonté sont en général ceux qui ont la volonté la meilleure ; que les vies les mieux coordonnées sont les vies les plus morales ; que les caractères les plus admirables au point de vue esthétique, le sont aussi en moyenne au point de vue moral ; qu’enfin il suffit de pouvoir établir en soi une autorité et une subordination quelconque pour y établir plus ou moins partiellement le règne de la moralité*. »
A cette unité d’organisation psychique, opposons le portrait du déséquilibré : un état protéiforme, traduisant un mécanisme cérébral le plus souvent inconscient, toujours automatique, devant lequel la volonté est constamment impuissante, telle est sa caractéristique psychologique. La finalité (Paulhan) chez ce malade est en quelque sorte rudimentaire, témoin le caractère fantasque de l’hystérique. La personnalité est sans consistance, sans unité, susceptible de se modifier à chaque instant sous l’infiuence la plus banale. « Toutes leurs émotions sont réduites à l’état momentané, dit Guyan, parlant des enfants et de
Guyau, loc. cit.
l’homme primitif que les dégénérés rappellent par plus d’un côté. La conséquence, c’est qu’ils ne peuvent ressentir qu’exceptionnellement l’influence d’une idée-force, la dictée d’une « obligation». Les sentiments que nous appelons moraux ne leur manquent pas absolument, mais les sentiments n’agissent que dans l’instant présent ; à vrai dire, l’bomme primitif a des caprices moraux, il n’a pas de moralité organisée ; il peut être héroïque beaucoup plus facilement que droit et équitable. Et ces caprices, satisfaits ou non, tendent à s’éteindre sans laisser de trace profonde en lui, parce que la même raison qui l’empêcbe de se contenir sous la pression d’un mobile, l’empêcbe aussi de retenir ce mobile présent à son esprit ; il est distrait comme il est impuissant, parce qu’il est incapable d’un effort ; sa conscience n'est pas assez complexe pour que des mobiles puissent s'y balancer longtemps sans que leur force se dépense et s'épuise aussitôt en mouvements spontanés. Il ignore ce que c’est qu’une bgne de conduite L »
A notre avis, cet état de misère psychologique ÇP. Janet) est plus ou moins accusé, la pauvreté cérébrale est plus ou moins profonde ; de là, des degrés dans la gravité des désordres moteurs qui en sont l’expression. Ainsi, nous nous croyons en droit d’admettre qu’un écbolalique et un écbokinésique simples sont des malades chez lesquels la désagrégration mentale est moins avancée que chez ceux qui sont affectés de la maladie des tics convulsifs (Guinon), des diverses formes de la chorée rythmée ou atteints d’obsessions [avec conscience. Que voyons-nous chez les
^ Guyau, loc. Ht.
premiers ? Une impression visuelle ou uuditive les fiuppe j la réponse motrice est immédiate ; ils répètent aussitôt le geste vu ou la parole entendue. Puis, tout est dit, jusqu’à ce qu’une nouvelle impression vienne solliciter une nouvelle réponse motrice. Dans l’intervalle, rien ou à peu près rien qui puisse faire soupçonner leur état cérébral. Les symptômes ne se manifestent que d’une façon intermittente, passagère, qui est sans cesse renouvelée.
Chez les seconds, au contraire, nous avons bien, au début, une impression extérieure qui a suscité la mise en jeu du réflexe morbide, mais celui-ci, une fois produit, est susceptible de renaître spontanément, sans cause extérieure apparente, pendant des mois et des années. Le désarroi cérébral, chez ces malades, est tel, que l’image visuelle ou auditive une fois perçue, s’est fixée à demeure dans les éléments psychiques, joue là le rôle d’un véritable parasite, dérivant à son profit une notable portion de l’activité psycliique et aboutissant à la genèse d’une afiection chronique à épisodes plus ou moins nombreux et d’intensité variable.
A la fin de cette étude, qu’il nous soit permis de regarder en arrière, d’embrasser d’un coup d’œil le chemin parcouru.
Notre point de départ a été le réflexe élémentaire avec ses trois moments constitutifs : 1® excitation périphérique ; 2° élaboration centrale de cette excitation ; 3“ réponse motrice fatale, d’intensité proportionnelle à la quantité de l’excitant.
De là, nous nous sommes élevés progressivement à la
conception du mouvement volontaire. Nous avons montré qu’un mouvement est dit spontané, volontaire, lorsque les liens d’association qui unissent l’excitant à la réaction ne sont que partiellement accessibles à la conscience, à cause de leur complexité et de leur enchevêtrement extrêmes. A ce degré, le travail d’élaboration se passe à la fois dans le domaine du conscient et de l’inconscient ; il y a une confrontation de toutes les idées, de toutes les tendances de la personnalité, véritable pesée intérieure des faits psychiques, qui fait monter les uns et descendre les autres. Le mouvement qui est consécutif à cette mêlée est alors appelé volontaire, spontané.
Puis, après avoir analysé le réflexe psychique dans ses deux derniers temps, qui seuls nous intéressent, nous avons étudié l’automatisme cérébral à ses diverses périodes de formation. Fait digne d’être noté, la conclusion de ce chapitre nous ramène pour ainsi dire à notre point de départ: l’automatisme cérébral, en effet, répond en dernière analyse à un état psychique tel, qu’une excitation étant donnée, la réponse motrice se produit fatalement après une élaboration centrale rudimentaire, le plus souvent inconsciente. On pourrait dire du dégénéré ce que Virchow a dit de l’enîant : ce C’est un être spinal. »