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DU SENS MUSCULAIRE

D’après William Hamilton, ce serait à deux médecins italiens du xvi® siècle, César Scaliger et Casalpinus d’Arezze, qu’il faudrait faire remonter l’hypothèse d’un sens musculaire spécial. Ils auraient établi, à l’insu l’un de l’autre, que l’exercice de notre faculté de mouvement est le moyen par lequel nous sommes à même d’estimer les degrés de « résistance » et cela grâce à une faculté de « compréhension active » qu’ils opposaient au toucher comme « capacité de sensation ou simple conscience de passion ».

Vers la fin du xviii® siècle. Darwin établit aussi « un sens de l’extension » distinct du toucher, dans lequel certains auteurs ont voulu voir la « sensation d’activité musculaire » (BeUion, Rech. historiques sur la jpathologie et la'physiologie des sensations tactiles, th. de Paris, 1853, cité par P. Sollier). Dans un livre sur VHistoire naturelle de Vâme, publié en 1789, et que M. Charcot rappelait il

y a peu de temps, Rey Régis (de Montpellier) parle de paralysies motrices, dépendant de la perte du « souvenir de la force motrice », causée parla lésion de certaines parties du cerveau. A la fin de ce même siècle, des physiologistes et des philosophes allemands avaient aussi établi une distinction entre le toucher actif et le toucher passif, et avaient donné au toucher actif le nom de sens musculaire. Cette distinction avait d’ailleurs été faite par de Tracy, un des élèves de Gondillac. Thomas Brown, au commencement de notre siècle, introduisit ces idées en Écosse.

Mais c’est à Charles Bell que revient surtout l’honneur d’avoir établi nettement l’existence des sensations émanées des muscles, auxquelles il donna définitivement le nom de sens musculaire. Cette opinion fut ensuite développée par Weber, qui appela ce nouveau sens « sens de la force ». Puis vinrent les recherches de Müller et de Gerdy.

A partir de 1845, l’étude du sens musculaire entre dans une phase nouvelle, marquée par de nombreux travaux. Citons; Gendrin (1846-1847), Sandras, Landry (1852), Duchenne de Boulogne (1854),

William Bain, dans ses Notes et Dissertations sur Reid (1846), distingue avec soin ce qu’il appelle la faculté motrice et le sens musculaire. Puis paraissent les travaux de Ludwig (1852), Lewes (1860), Trousseau, Wundt, Ferrier, Weir-Mitchell (1872), Bastian, Ch. Richet (1877). Vulpian (art. MoëUe du Dict. encyclop.) n’admet pas l’existence du sens musculaire. Enfin, aujourd’hui, cette question a été remise en honneur, grâce aux travaux de l’école de la Salpêtrière sur l’hystérie.

M. Binet vient de publier, sur le Problème du sens

musculaire, un très intéressant article (Rev.'philosoph., 1888), auquel nous ferons de larges emprunts.

Nous avons voulu citer tous ces noms, tirés de la revue critique publiée par M. Sollier dans les Archives de neurologie, 1887, afin de bien montrer Fintérêt qui s’est attaché et s’attache de nouveau à la question du sens musculaire. Il nous reste maintenant à grouper les différentes opinions émises, à les discuter, en nous appuyant sur des faits nouveaux, et à montrer dans quel sens semble devoir se résoudre cet important problème,

La question du sens musculaire se présente ajourd’hui sous deux formes bien distinctes : on la pose, soit en termes psycho-physiologiques, soit en termes anatomiques. Dans le premier cas, on cherche à montrer de quels éléments est formé le sens musculaire, à délimiter, par la méthode expérimentale, son domaine psycho-physiologique, en un mot, à en déterminer la nature. Dans le second cas, on se demande quel est le siège cortical du sens musculaire, question que nous croyons prématurée et que nous laisserons de côté.

Nous essayerons tout d’abord de bien définir le terme sens musculaire, la clarté dans les mots étant corrélative de la clarté dans les idées.

Lorsque nous exécutons un mouvement voulu, nous avons conscience de la contraction de nos muscles pour un double motif : d’abord parce que notre volonté a commandé ce mouvement et que le fiat de notre volonté est essentiellement conscient ; ensuite, le phénomène delà contraction musculaire s’accompagne d’une sensation spéciale qui nous avertit de l’état de nos muscles et nous fait con naître la force et l’étendue de nos. mouvements. « Nous

connaissons l’offort développé pour soulever un poids, la fatigue ou le repos de nos membres, bien que ces états divers soient indépendants de notre volonté. » (Binet.)

On admet généralement que la perception des mouve ments est nécessaire à leur coordination ; cependant, comme le remarque M. Binet, il existe plusieurs espèces de coordinations et, en tout cas, deux types extrêmes ; si le premier est quelquefois conscient, le second est toujours inconscient.

Le premier genre de coordination comprend la combinaison de plusieurs mouvements pour produire un acte. Ainsi, celui qui apprend un exercice, comme l’escrime, la danse, apprend à associer ensemble un certain nombre de mouvements, et pour former ces associations de mouvements, il est clair qu’il doit connaître à chaque instant la position de ses membres et l’amplitude du mouvement accompli. La perception de nos mouvements est donc nécessaire à leur coordination volontaire, au moins au début.

Mais il est un autre ordre de coordination qui échappe à notre volonté et à notre perception : c’est l’association des divers-muscles ou des groupes musculaires qui concourent à la production d’un mouvement. Pour écrire, par exemple, nous ignorons quels muscles il faut contracter. La coordination des contractions musculaires, devant aboutir à tel ou tel mouvement, ne se passe donc pas dans le champ de la conscience et d’ailleurs ne doit point nous occuper ici.

La question se précise, et il nous reste à savoir par quel procédé un sujet normal acquiert les notions nécessaires à la coordination volontaire des mouvements qu’il exécute.

Pour cela, il existe plusieurs sources d’informations : la

première et la plus importante est la vue. Lorsque nous exécutons un mouvement, la perception visuelle nous informe à chaque instant de la position de nos membres. « La vue n’est pas seulement le témoin du mouvement, elle en est aussi, et par voie de conséquence, le régulateur ; elle le précise, le rectifié, le corrige. » (Binet.)

Le sens de l’ouïe est un autre moyen d’information, mais de moindre importance. Il est surtout le régulateur de la voix, des mouvements des organes vocaux qui correspondent à son émission. Gomme le fait observer M. Binet, on a souvent remarqué que les sourds ont une parole rude et pèu harmonieuse, parce qu’ils ne s’entendent pas parler et qu’ils ne peuvent régler l’émission de leur voix.

Enfin, des notions sur le mouvement qui s’accomplit nous viennent de la sensibilité générale. Lorsqu’on contracte son bras ou sa jambe, les yeux fermés, on sent que le membre se déplace. Ces impressions de mouvement dérivent probablement des muscles contractés, des ligaments tirés, des articulations comprimées, de la peau tendue.

La pathologie a donné à ce groupe d’impressions une importance considérable. On sait que les hystériques qui ont de l’anesthésie superficielle et profonde d’un membre, d’une moitié du corps ou du corps tout entier, n’ont plus conscience du la position de la région insensible, lorsqu’elles sont privées du secours de la vue. On connaît la malade de Briquet, anesthésique totale, qu’on pouvait, après lui avoir bandé les yeux, enlever de son lit et étendre par terre sans qu’elle soupçonnât ce qui s’était passé. « Elle comparait la sensation qu’elle éprouvait ordinaire-

ment à ce que devrait éprouver une personne suspendue en l’air par un ballon. »

Il y a quelques mois M. Carrier présentait à la Société dés sciences médicales de Lyon une hystérique, également anesthésique totale, avec laquelle il avait pu reproduire l’expérience de Briquet.

Quoi qu’il en soit, c’est pour désigner ces impressions diverses, à point de départ périphérique, qu’on a employé le terme musculaire. A cette expression,pour divers motifs que nous n’avons pas à énumérer, M. Binet préfère celle de sens Mnesihétique, proposée par Bastian et adoptée par M. Charcot, ou celle plus simple desmsa^mn de mouvement, proposée par M. Féré, ou mieux encore celle àe, sensation centripète de mouvement, afin de bien différencier les phénomènes que l’on veut désigner de phénomènes analogues dont nous allons parler et qui auraient une origine centrale. Nous nous servirons de l’expression proposée par M. Binet.

Et maintenant nous devons nous poser la question suivante: indépendamment de la sensation centripète de m.ouvement, existe-t-il d’autres impressions nous donnant la notion du mouvement volontaire que nous exécutons ?

On a pensé que le sujet qui exécute un mouvement volon taire est averti, en outre, de l’exécution de ce mouvement par des impressions centrales qui correspondraient au courant de sortie ne l’infiux moteur ; le sujet aurait le sentiment de la décharge motrice, au moment où la décharge se fait dans les cellules motrices de l’axe cérébro-spinal, par conséquent avant la contraction musculaire et le déplument du menibre.

, Voyons ce que disent les divers auteurs qui soutiennent - ces idées. Le physiologiste Muller écrivait déjà de son

temps : « Il n’est pas prouvé que la notion de la force dépensée dans une contraction musculaire dépend seulement de la sensation. Nous avons une notion tout à fait exacte de la quantité de force nerveuse qui part du cerveau pour produire un mouvement donné. Il serait bien possible que l’appréciation du poids et de la pression provînt en partie non seulement d’une sensation du muscle, mais d’une notion sur la quantité de force nerveuse dégagée par les centres nerveux. » « Si l’idée tend à produire le fait, dit Bain (lès Sens et Vintelligence, 1874), c’est que l’idée est déjà le fait sous une forme plus faible. Penser, c’est se retenir de parler ou d’agir. » « Les actions mentales s’accomplissent dans les mêmes cercles que les actions physiques. Il suffit, d’ordinaire, d’une volition pour les porter au point où elles mettent enjeu les muscles. » (Loc. cit.) « Gomme les nerfs reçus par les muscles sont principalement des nerfs moteurs qui y conduisent le stimulus émané du cerveau... nous ne pouvons mieux faire que de supposer que la sensibilité concomitante du mouvement musculaire coïncide avec le mouvement centrifuge de la force nerveuse et ne résulte pas, comme dans la sensation proprement dite, d’une influence transmise par les nerfs centripètes. » (Loc. cit.) « La différence entre un mouvement volontaire et un mouvement involontaire de la jambe, dit H. Spencer (Princijges de psychologie, cités par M. Charcot), c’est que tandis que le mouvement involontaire se produit sans aucune conscience antécédente du mouvement à faire, le mouvement volontaire ne se produit qu’après qu’il a été représenté dans la conscience. Et comme cette représentation n’est rien autre chose qu’une forme faible de l’état psychique qui accompagne le mouve-

ment réel, elle n’est rien autre chose qu’une excitation naissante de tous les nerfs affectés à cette fonction qui précède leur excitation actuelle. » D’après Wundt (cité par Charcot), le siège des sensations de mouvement ne paraît pas être dans les muscles, mais bien dans les cellules nerveuses motrices. Nous n’avons pas seulement la sensation d’un mouvement exécuté, mais celle d’un mouvement à exécuter. La sensation de mouvement est donc liée à l’innervation motrice, c’est pourquoi nous l’appelons sentiment d’innervation. M. Meynert exprime dans sa Psy chiatrie une opinion analogue. Pour H. Jackson, notre « conscience de l’activité musculaire » est en grande partie initiale, centrale et réalisable dans les centres moteurs. Voici comment M. Ferrier s’exprime sur ce sujet : « De la même manière que les centres sensitifs forment la base organique de la mémoire des impressions sensitives et le siège de leur résurrection idéale, de même les centres moteurs des hémisphères, outre qu’ils sont le siège de mouvements différenciés, sont aussi la base organique de la mémoire des mouvements correspondants et le siège de leur résurrection ou reproduction idéale. Nous avons ainsi une mémoire sensitive et une mémoire motrice, des idées sensitives et des idées motrices ; les idées sensitives étant des sensations ravivées, et les idées motrices étant des mouvements ravivées ou idéaux. Ces mouvements idéaux ne forment pas un élément moins important de nos processus mentaux, que les sensations ravivées d’une façon idéale. »

Duchenne de Boulogne, qui a donné au sentiment de la décharge motrice le nom de conscience musculaire, s exprime ainsi : « Il ne faut pas confondre la conscience

musculaire qui, dans l’acte des mouvements volontaires, semble précéder et déterminer la contraction, avec la sensation qui donne le sentiment de la pesanteur, de la résistance, etc. ».

« J’ai été conduit à admettre, dit M. Charcot (Maladies du système nerveux^ tome III, page 463), avec bon nombre d’auteurs, que les représentations motrices qui précèdent nécessairement l’accomplissement d’un mouvement volontaire s’effectuent dans les centres moteurs corticaux où elles trouvent leur substratum organique et, plus précisément, dans les cellules nerveuses motrices de ces centres. Elles seraient principalement constituées par le « sentiment d’innervation )),de « décharge nerveuse », comme on l’appelle encore, et auraient, je le répète, une origine centrale. Les notions formées par ce qu’on nomme proprement le « sens musculaire » (sens kinesthétique de Bastian) consisteraient, au contraire, en des impressions venant de la périphérie, à savoir, de la peau, des muscles, des aponévroses, des tendons, des capsules articulaires enfin; ces impressions s’emmagasineraient dans les centres sensitifs corticaux où pourrait avoir lieu leur rappel idéal. Seules, les premières de ces représentations seraient véritablement indispensables à la mise en jeu du mouvement voulu ; les secondes interviendraient, en général, seulement d’une façon consécutive, mais très efficacement cependant, en complétant, dirigeant, perfectionnant, pour ainsi dire, le mouvement déjà en voie d’exécution. » Plus loin, M. Charcot fait la remarque suivante : « Peut- être, d’ailleurs, existe-t-il à l’état normal des variétés à cet egard. Il est possible, en effet, qu’au moment où il s’agit d’exécuter un mouvement prémédité.

les uns éveillent exclusivement les représentations motrices proprement dites, d’autres les représentations kinesthétiques ou visuelles ; d’autres, enfin, mieux doués sous ce rapport que les précédents, tantôt l’une, tantôt 1 autre de ces représentations ou encore les deux à la fois. Des différences dans l’éducation, l’habitude ou la prédisposition héréditaire peuvent rendre compte de ces variétés. »

Citons encore l’opinion de Weir-Mitchell (Injuries of nerves, 1872) :

« Dans la désarticulation de l’épaule, dans les amputations de l’humérus, les muscles qui agissent sur la main font complètement défaut. Et cependant il y a une sensation nette et consciente des mouvements des doigts et de leur déplacement ; autrement dit, la volonté de mouvoir certaines parties est accompagnée de conditions mentales qui représentent devant là conscience le mouvement luimême, la force avec laquelle il s’accomplit et la série de changements de position dont il se compose. — Aujourd’hui les physiologistes admettent que les notions de ce genre, relatives au mouvement des parties que nous voulons faire agir, nous sont fournies par les contractions musculaires et les changements de position réellement exécutés. Cependant il résulterait de tous les renseignements que nous avons fournis que telle nest pas l’explication véritable; il semble que la volonté du mouvement et la conscience de ce mouvement soient des faits contemporains, s’accomplissant simultanément dans les centres nerveux... Il est probable que ces idées, que nous sommes censés obtenir par le sens musculaire, sont provoquées et nécessitées par l’impulsion volontaire elle-même. »

Nous avons nous-même examiné deux amputés de

cuisse, au tiers supérieur. Voici les résultats de notre interrogatoire : le, premier, opéré depuis quelques semaines, a perdu absolument toute sensation de mouvement dans son membre absent ; il accuse « le vide » et pas autre chose. Le second, au conti-aire, jeune homme de 25 ans, originaire de la Drôme, ayant fait ses études classiques, raconte qu’il a l’illusion complète de la possession de son membre, amputé cependant depuis quatre ans. « Ainsi, dit-il, je suis droit contre mon lit, reposant sur la jambe droite (l’amputation a porté sur la cuiss® gauche) et le moignon allongé verticalement; je suis distrait par une occupation quelconque : je me peigne, par exemple; lorsque j’ai fini, je pars absolument comme si j’avais mes deux jambes, soit du pied droit, soit du pied gauche. Si c’est du pied droit, j’ai la sensation que mon pied gauche absent repose sur le plancher ; je lève, ou plutôt j’essaie de lever le pied droit qui est mon seul point d’appui, de sorte qu’en agissant ainsi je m’affaisse sur moi-même. Si c’est du pied gauche, la jambe droite me soutenant, je lève le pied gauche en fléchissant le genou et je le porte en avant en même temps que je le dispose pour le poser à plat ; c’est à ce moment seulement, alors que mon pied ne rencontre pas le plancher, que j’ai conscience de l’absence du membre que je viens de mouvoir sans autre résultat que la perte d’équilibre... Assis sur un siège élevé, je balance les deux jambes, soit simultanément, soit alternativement, et cela pendant un temps assez long, sans m’en apercevoir, jusqu’au moment où j’abandonne l’idée que je poursuivais et où la réalité se présente à mon esprit... Je puis à volonté faire avec la jambe gauche absente tous les mouvements que je fais

avec la jambe droite. La sensation est absolument la même et je la perçois avec une égale netteté, soit que j’ouvre ou que je' ferme les yeux. J’allonge la jambe, je la ramène à 90°, je la replie complètement sous la cuisse, je lui imprime un mouvement de torsion en dedans ou en dehors. Dans' toutes ces positions je puis mouvoir le pied dans toutes les directions, je le relève, je l’abaisse; je remue en même temps, soit un doigt de pied, soit un autre, soit tous les doigts de pied ensemble. Je remarque cependant que les mouvements du pied sont plus faciles que ceux de la jambe et que leur perception est plus distincte. »

L’observation qui précède concorde bien avec celle de Weir-Mitchell et paraît un argument puissant en faveur, de la thèse dite centrifuge du sens musculaire. Nous verrons bientôt que de pareils faits peuvent être interprétés d’une tout autre façon.

La question de la réalité du a sentiment de la décharge motrice » est plus complexe qu’on pourrait le croire de prime abord. Avec M. Binet, supposons un moment que le sentiment de la décharge motrice existe, ne soit point un vain mot. Gomment pourra-t-on distinguer cet état de conscience des autres états qui l’accompagnent et attestent également que le mouvement commandé se réalise ? Évi demment le sentiment de la décharge est antérieur au mouvement; les sensations kinesthétiques sont postérieures. Il y a donc une différence dans le temps. Néanmoins, cette distinction est impossible, à cause de la reviviscence des impressions kinesthétiques déposés antérieurement dans l’écorce cérébrale, chaque fois que nous avons contracté nos muscles dans un but déterminé. Après avoir senti une première fois l’impression engen -

drée dans notre membre par un de nos mouvements, nous sommes capables de raviver cette impression avant de mettre le membre en mouvement; et cette impression ravivée devient une des bases de notre' idée de l’acte.

L’impression kinesthétique, qui était primitivement une conséquence du mouvement, en devient un antécédent; en se réveillant dans l’esprit de l’individu, elle tend à produire le mouvement auquel elle s’est trouvée d’abord associée et devient ainsi finalement une cause d’excitation motrice. « Il y a plus, ajoute M. Binet : le rappel des impressions kinesthétiques, avant l’exécution du mouvement, permet à l’individu de déterminer, suivant l’observation judicieuse de Bastian, comment il peut agir et quelle force il faut employer, tandis que pendant l’exécution du mouvement, les sensations kinesthétiques qui se manifestent apprennent à l’individu comment il agit et quelle force il emploie ».

Au milieu de ces états de conscience multiples, comment distinguer le sentiment de la décharge motrice ? L’observation subjective est insuffisante. Voyons quelle lumière on peut tirer de l’hystérie.

Il a paru décisif de savoir quels sont les désordres de l’activité volontaire produite chez les hystériques atteints d’anesthésie superficielle et profonde, c’est-à-dire privées des sensations kinesthétiques. Si l’on a soin de multiplier les expériences, on s’aperçoit qu’on recueille deux espèces de résultats absolument différents. Cette divergence avait déjà été notée par Duchenne de Boulogne.

Le plus grand nombre des sujets arrivent, les yeux fermés, à se servir de leur membre insensible avec autant de

précision, de sûreté et de rapidité que s’ils avaient les yeux ouverts. Ce fait était connu. Ainsi M. Richet dit : « Les hystériques ne perdent que rarement le sens musculaire, et alors que toutes les autres sensibilités tactiles ou affectives sont abolies, elles ont conservé la faculté de coudre, de tricoter, *d’écrire, mouvements qui exigent des sensations très parfaites et très complexes. » Gomme le remarque M. Binet, l’observation est juste, mais mal interprétée. L’erreur d’interprétation consiste à confondre deux choses, la sensibilité musculaire ou kinesthétique et le pouvoir de coordination des mouvements. Or, on sait que beaucoup d’hystériques qui ont perdu totalement la conscience des mouvements passifs, c’est-à-dire la sensibilité musculaire, conservent le pouvoir de coordination volontaire.

Un certain nombre d’autres malades, moins nombreux d’après les observations de M. Binet, sont réduits par la fermeture des yeux à une impuissance motrice presque complète. A cet égard les observations de Demeaiix, de Duchenne de Boulogne, de Briquet, de Lasègue, etc., sont célèbres.

S’appuyant sur les faits si différents que l’on observe chez les deux groupes d’hystériques anesthésiques, après la fermeture des yeux, les physiologistes et les cliniciens se sont divisés à leur tour en deux catégories. Les uns s’attachent principalement à ce fait que certains sujets hystériques se servent de leurs membres insensibles, les yeux fermés, avec autant de précision que les yeux ouverts. Ils voient là une preuve que les sujets de ce genre possè , dent un sentiment d’innervation motrice guidant leurs mouvements volontaires ; en effet, disent-ils, ces malades

ont perdu le secours des sensations centripètes de mouvements, puisque le membre dont ils se servent est insensible ; ils sont en outre privés temporairement du secours de la vue, par la fermeture des yeux; donc, pour qu’ils restent, dans ces conditions, capables de diriger leurs mouvements, il faut qu’un état de conscience les éclaire incessamment sur la nature de ceux-ci ; et cet acte de conscience ne peut être que le sentiment de la décharge motrice. Tels sont les arguments développés par M. Charcot dans ses Maladies du système nerveux (tome III).

Un autre groupe de physiologistes (Bastian, Ferrier, Weir-Mitchell) trouvent très significatif que, chez certains sujets hystériques, les membres insensibles perdent toute aptitude motrice et soient frappés de paralysie quand les yeux du sujet sont fermés. Voici leur raisonnement : Si ces sujets sont réduits à l’impuissance motrice par la fermeture des yeux, cela tient à la fois à ce qu’ils ont perdu les sensations centripètes de mouvement et qu’ils sont pri vés du contrôle visuel par les dispositions même de l’expérience; dans ces conditions, il ne leur reste aucun des états de conscience nécessaires à la mise en mouvement de leurs membres; preuve évidente que ces sujets n’ont aucun sentiment de la décharge motrice, car s’ils possédaient ce sentiment, ils pourraient se mouvoir.

Dans une explication ingénieuse et appuyée sur l’expérience, M. Binet cherche à embrasser les deux séries d’observations.

Étudions d’abord les sujets dont l’obscurité paralyse les membres insensibles. Pour M. Binet, cette inaptitude aux mouvements rentre dans la catégorie des faits qui ont été observés dernièrement par M. Gh. Féré (Sensation et

mouvement, 1887). D’après cet auteur, il existe beaucoup d’hystériques et de névropathes chez lesquels une excitation physique ou mentale amène temporairement une dynamogénie de toutes les énergies de l’organisme. Les sujets que nous étudions seraient précisément de ceux qui ont besoin, pour mouvoir leurs membres, de cet accroissement de force ; s’ils se meuvent facilement les yeux ouverts, c’est qu’alors l’excitation de la volonté se trouve renforcée par l’excitation de la lumière. L’addition de cet excitant leur est nécessaire j quand ils en sont privés par la fermeture des yeux, leur activité est amoindrie et ils n’ont pas la force de soulever leurs membres. A l’appui de son dire, M. Binet rapporte l’observation suivante: Il s’agit d’une hystérique que la fermeture des yeux réduit à l’impuissance motrice presque complète. Elle est hémianesthésique droite ; la sensibilité superficielle et profonde est normale à gauche : « or, lorsqu’on lui commande d’exécuter des mouvements les yeux fermés, on constate que le bras gauche, bien qu’il ait conservé la sensibilité kinesthétique, n’accomplit les mouvements qu’avec une lenteur extrême ; lorsque le sujet veut toucher son front avec sa main gauche qui est posée sur ses genoux, on voit la main ramper lentement le long du corps, sur la poitrine, sur le cou et arriver, après des efforts répétés et au bout de vingt secondes au moins, jusqu’au front ; la main droite qui a totalement perdu la sensibilité kinesthétique ne se comporte pas différemment, sauf que de ce côté le mouvement de reptation est encore plus lent et plus pénible ». D’où cette conclusion vraisemblable que la parésie hystérique déterminée par l’occlusion des yeux ne s’explique pas par la perte du sens musculaire, puisqu’elle peut exister

a un certain degré dans des membres où le sens musculaire n’est pas aboli.

Arrivons maintenant aux malades chez lesquels l’occlusion des yeux est sans influence sur les aptitudes motrices. Les auteurs prétendent que ces malades ont perdu les sensations centripètes du mouvement. Pour établir cette assertion, ils invoquent ce fait que le sujet, quand il a les yeux fermés, perd la notion des mouvements passifs qu’on imprime à son membre insensible. « Tout ce que cette expérience prouve, dit M. Binet, c’est que le moi du sujet n’a pas une perception consciente de ces mouvements passifs ; mais si ces mouvements ne sont pas perçus, ils peuvent être cependant l’objet d’un enregistrement physiologique. » En effet, MM. Binet et Féré, dans un travail fait en collaboration (Arch. de ‘physiologie, 1887), sur lequel nous aurons à insister dans le chapitre iv, ont fait l’expérience suivante : le sujet ayant les yeux fermés, si l’on imprime à la main insensible un mouvement graphique quelconque, il arrive souvent que cette main, abandonnée à elle-même, reproduit le mouvement communiqué et trace une seconde fois la lettre et même le mot que l’expérimentateur lui a fait écrire. Cette expérience que nous avons répétée nous-même avec succès, prouve bien que, à défaut de perception consciente, il y a eu enregistrement physiologique du mouvement imprimé à la main.

De plus, nous avons vu que ces sujets ont conservé la faculté de coordonner leurs mouvements : ils peuvent écrire, coudre, tricoter, les yeux fermés. Ôr, si l’on interroge un tel sujet au moment où il écrit, par exemple, il répond qu’il ne se sent pas écrire ; il ordonne en quelque sorte à sa main d’écrire, mais il ignore si sa main a obéi.

« et lorsqu’on s’oppose au mouvement, en immobilisant ses doigts, il croit avoir fini d’érire, tandis qu’il n’a pas tracé une seule lettre. » Ainsi, les mouvements exécutés par un membre insensible, quand l’hystérique a les yeux fermés, sont des mouvements volontaires inconscients. D’autre part, les sensations centripètes de mouvement, sans être abolies, sont devenues, inconscientes. Dès lors, pourquoi ne pas admettre qu’un mouvement inconscient peut être dirigé, modifié, rectifié, à mesure qu’il s’accomplit, par des sensations inconscientes. En tout cas, une conclusion négative s’impose, c’est que rien, dans l’hystérie, ne démontre préremptoirement l’existence d’un sentiment d’innervation coïncidant avec le courant de sortie de l’influx moteur.

Et maintenant, trouvons-nous, comme Weir-Mitchell, dans l’observation des amputés, un argument en faveur de l’existence du sentiment de la décharge motrice ? Nous croyons que ces sujets, comme les hystériques, doivent être divisés en deux catégories : ceux qui ont perdu toute espèce de représentation motrice, relativement au membre absent (ce sont probablement les plus nombreux), et ceux qui ont conservé la faculté de mouvoir idéalement leur membre, comme s’il existait.

Des premiers, nous n’avons rien à dire, si ce n’est qu’on serait peut-être en droit d’espérer chez eux la persistance du sentiment de la décharge motrice, si la théorie de la sensation centrifuge du mouvement était vraie. En effet, il s’agit là d’un pur état de conscience, indépendant de toutes les sensations de mouvement d’origine périphérique. Dès lors, il nous semble difficile d’admettre que l’amputation

d’un membre puisse entraîner ipso facto la disparition d’un tel état de conscience.

Dans la seconde catégorie nous trouvons des sujets qui ont perdu à la fois et les sensations kinesthésiques et les sensations visuelles de mouvement. Néanmoins ils sont aptes à mouvoir telle ou telle partie ou la totalité d’un membre qui n’est plus.' Dans ce cas, au lieu de supposer la persitance d’un sentiment de décharge motrice, n’est-il pas plus rationnel d’admettre, en vertu de l’adage nihil in intellectu .., la reviviscence des images de mouvement, des sensations kinesthésiques, déposées antérieurement dans l’écorce cérébrale chaque fois que -des mouvements ont été exécutés ?

Mais pourquoi la persistance des sensations kinesthésiques chez les uns, leur disparition chez les autres. M. Charcot lui-même nous a suggéré une réponse, que nous ne donnons d’ailleurs qu’à titre d’hypothèse : Quand il s’agit d’exécuter un mouvement volontaire, les uns préalablement le mient, les autres le sentent. En d’autres termes là, comme pour le langage intérieur, il y aurait des visuels et des moteurs. A côté de ces types bien définis, on trouverait des individus (probablement la majorité), qui feraient appel à ces deux ordres de sensations. Des différences dans l’éducation, l’habitude ou la prédisposition héréditaire pourraient rendre compte de ces variétés. La même cause pathogénique (dans l’espèce il s’agit d’amputation) pourrait donc se traduire par des phénomènes cliniques différents suivant qu’il s’agirait d’individus appartenant à l’une ou à l’autre de ces catégories.,

De ce long exposé, nous ne retiendrons, comme ayant trait à notre sujet, que cette notion générale : dans l’état

actuel de la science, l’hypothèse du sentiment de la décharge motrice est loin d’être démontrée; toutes les probabilités sont en faveur de la théorie adverse. Il est par conséquent permis de penser que d’une part le sens musculaire n’est pas autre chose que la mise en activité de nos sensations kinesthésiques, soit ravivées dans les centres, pendant l’instant qui précède le f,at de la volonté, soit arrivant de la périphérie pendant l’exécution de nos mouvements ; que, d’autre part, un complément d’information nous est fourni par les sensations visuelles de mouvement, avant et pendant l’acte.

A l’origine du mouvement, c’est-à-dire du troisième moment de l’arc réflexe psychique, nous trouvons donc l’image kinesthésique. Celle-ci, en se réveillant dans l’esprit de l’individu sous l’influence de l’image visuelle, sa compagne habituelle, tend à produire le mouvement auquel elle s’est trouvée antérieurement associée et devient ainsi une cause d’excitation motrice. Ainsi un échokinésique voit exécuter un mouvement; l’image visuelle de ce mouvement apparaît dans son esprit, et réveille l’image motrice à laquelle elle est associée et finalement cette image motrice entraîne l’exécution du mouvement dont elle est la représentation cérébrale.

Il nous reste maintenant à étudier le terrain qui favorise cette succession d’actes psychiques, à montrer par suite de quelles modifications cérébrales le réflexe psychique a été ainsi réduit à son expression la plus simple, en un mot à donner la dominante psychologique d^s individus affectés d’échomatisme.

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