OBSERVATION I
Cette observation a été rédigée par M. Pic, interne des hôpitaux, alors que la malade était dans le service de M. Mayet i.
Mère morte aliénée. — Une fille a été atteinte dCaliénation mentale ; actuellement à peu près guérie. — Hystérie avec crises convulsives. — Débilité mentale. — Grande frayeur à la suite de la rencontre d'un énorme serpent; un mois après, elle imite les mouvements du reptile.
Jeanne F., quarante et un ans, ménagère, entre le 8 février 1887, à l’Hôtel-Dieu dans le service de M. Mayet.
Père mort à soixante-quinze ans d’une attaque d’apoplexie.
Mère morte à cinquante-sept ans ; elle était atteinte d’aliénation mentale survenue à la suite d’une frayeur.
Deux sœurs en bonne santé, un frère bien portant, un autre frère mort à trois ans des convulsions.
Mariée, elle a eu deux enfants, un fils mort d’un a transport au cerveau » et de convulsions, dit-elle, à l’âge de dix-neuf mois ; une fille âgée de vingt-deux ans, qui aurait été atteinte pendant un certain temps d’aliénation mentale, mais serait à peu près remise actuellement.
Cette malade jouissait d’une bonne santé dans sa première enfance , pas de scrofule à cet âge. Mais à deux ans elle eut la fièvre typhoïde et les convulsions. Rougeole à huit ans. A neuf ans elle eut une chorée grave, qui l’empêcha de marcher et pendant laquelle elle perdit l’usage de la parole. C’est depuis cette époque qu’elle
i M. Pic a bien voulu nous abandonner son observation ; nous lui adressons tous nos remercîments.
est sujette à des palpitations de cœur et à de la dyspnée quand elle monte un escalier.
Elle a été réglée à l’âge de dix-sept ans, et toujours régulièrement depuis. Mais depuis six ans, elle est sujette à de fréquentes métrorragies dans l’intervalle des époques menstruelles. Ces pertes ont quelquefois duré huit jours de suite. Le sang a plusieurs fois été émis en abondance et sous forme de caillots, parfois du volume du poing; leur présence dans l’utérus provoque de véritables douleurs expulsives. Leucorrhée fréquente à la suite de l’écoulement menstruel.
Elle se maria à dix-neuf ans, eut à vingt ans sa première couche. Bientôt après elle eut ses premières crises de nerfs : elle avait d’abord une sorte d’aura qui lui annonçait l’attaque ; ordinairement c’était une boule qui, partie du bas-ventre, lui remontait à l’épigastre, puis à la gorge où elle provoquait une sensation d’étouffement. D’autres fois c’étaient des rires ou des pleurs incessants. Ces phénomènes lui présageaient l’attaque et lui donnaient le temps de choisir un siège pour sa chute; alors elle pâlissait; puis, sans cri initial, perdait connaissance et tombait. Les dents étaient serrées, sa bouche écumait. Et enfin survenaient des convulsions cloniques. Tout se terminait par des pleurs et une émission abondante d’urine. La perte de connaissance était toutefois incomplète ; la malade perdait la vision et la sensibilité générale, mais l’audition persistait pendant la crise.
Les attaques allèrent ensuite en s’espaçant, ne revenant qu’à la suite d’une contrariété. Mais à vingt-huit ans elle perdit un enfant, et dès lors elles revinrent plus fréquentes pendant trois ou quatre ans. Elles ne se sont pas reproduites depuis. La sensation de boule a elle-même disparu. Mais elle a souvent, surtout lorsqu’elle a faim, la sensation d’une constriction spasmodique de la région pharyngienne. Au mois d’août 1885 elle était occupée à moissonner, lorsque tout à coup elle vit se dresser devant elle un énorme serpent qui lui darda des yeux fixes et ardents, en lui tirant la langue. — Elle tomba sans connaisssance. Quand elle revint à elle, le souvenir de sa frayeur l’obséda sans cesse. Elle croyait alors que les écailles du serpent lui frôlaient le cou ou que celui-ci lui
sifflait dans les oreilles. Bientôt après elle fut prise d’un tic, consistant en un mouvement rotatoire de la tête de droite à gauche excessivement rapide; ce tic était interrompu de temps à autre par une sorte de contracture des muscles du cou Axant le menton sur l’épaule gauche. Elle fit dans le courant de l’année dernière deux séjours à l’Hôtel-Dieu, l’un à la salle Sainte- Marie, l’autre à Saint- Roch. Elle serait sortie bien remise de cette dernière salle le lundi de Pâques. On lui avait appliqué une minerve qui lui maintenait la tête dans la rectitude, elle était soumise de plus à un traitement par les bains et par l’électricité. Elle rentra chez elle, mais fut en butte à de mauvais traitements de la part de son beau-frère et de sa fille, et dès lors la maladie recommença plus forte qu’avant. ■
État actuel ..— La malade est agitée presque constamment par des mouvements systématisés, lents et rythmiques; les uns, de beaucoup 1«S plus fréquents, consistant en une rotation de la tête du côté gauche et une inclinaison du côté opposé, se combinant avec des grimaces qui se passent principalement dans les muscles orbiculaires des lèvres et les muscles de la langue. Si elle avait tué le serpent, dit-elle, elle n’aurait pas été malade; mais le serpent l’a dominée, et dès lors elle a été condamnée à l’imiter par ses gesticulations bizarres ^, G’est ainsi qu’on la voit tout à coup prise d’un mouvement de reptation ; le bassin se projette en avant, la colonne lombaire s’incurve, le torse se renverse en arrière ainsi que le cou, tandis que la langue est projetée hors de la cavité buccale ; puis elle revient à la position première par une série de mouvements inverses. Lorsqu’elle inarcbe, ces mouvements sont plus accentués et plus violents; elle est prise quelquefois d’un opisthotonos si prononcé qu’elle tomberait en arrière, si on ne la retenait pas. Si on lui ordonne pendant la marche de laisser pendre ses mains le long du corps, celles-ci sont prises d’un tremblement augmentant par la fatigue. Ce tremblement ne s’observe pas au lit, soit au repos, soit dans les mouvements voulus; la direction du mouvement est suivie sans oscillations latérales.
1 Nous ferons remarquer qu’on peut presque considérer ce raisonnement comme celui d’une hallucinée ; la malade prend l’image visuelle du serpent pour le serpent lui-même.
La malade a bien conservé la sensation du sol; elle ne perd pas l’équilibre par l’occlusion des yeux. Les réflexes rotuliens sont exagérés des deux côtés. Pas de trépidation épileptoïde.
La sensibilité cutanée ne paraît pas atteinte, mais il existe de l’hypéresthésie ovarienne gauche et de l’anesthésie pharygienne. Les pupilles réagissent bien à la lumière et à l’accommodation. Parfois sensation de brouillard dans le champ visuel. Les bourdonnements d’oreilles sont assez fréquents.
L’appétit est bien conservé ; parfois des vomissements, ordinairement alimentaires. Diarrhée fréquente.
Rien aux poumons.
Rien à l’auscultation du cœur.
Le toucher vaginal ne révèle rien qui soit digne d’être noté.
Rien dans les urines.
Réflexions. — Nous sommes bien en présence ici d’un cas remarquable de zoandrie d’origine échokinésique. Ce n’est qu’un mois après la vue du serpent que les mouvements caractéristiques ont débuté : détail important à noter dans l’espèce. Pendant cet intervalle de temps, l’image visuelle du serpent a pris de la consistance, s’est dynamogéniée, puis a fini par agir sur l’image motrice au point de la forcer à s’extérioriser. L’automatisme est sorti vainqueur de sa lutte contre la volonté, si même il y a eu lutte; car la volonté, chez les hystériques, pèse peu dans la balance des faits psychiques, comme nous nous sommes efforcé de le moutrer.
Dans le traitement de ces troubles de la motricité, l’application d’une minerve nous semble parfaitement indiquée. Car si l’idée produit le mouvement, le mouvement à son tour réveille l’idée, et la malade, abandonnée à ellememe, tourne ainsi dans un cercle vicieux qui, à notre sens, peut avoir une influence fâcheuse au point de vue de
la durée de la maladie. Par contre, il est possible que les mouvements, empêchés par la minerve, finissent par s’épuiser parallèlement à l’idée qui leur a donné naissance.