‹ De l'eclectismeChapitre 12 sur 13 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

V Éclectisme répond à f esprit de notre tems.

L'esprit du xix« siècle s'est reconnu dans l'Éclectisme. Cousin.,

Notre époque n'est-elle pas , peur ainsi dire , le grand rendez-vous de tous les siècles? s'Ecesteik*

Si nous examinons Fétat des esprits de la génération actuelle , nous resterons convaincus que l'Eclectisme est la philosophie nécessaire du siècle , car elle est la seule qui soit conforme à ses besoins et à son esprit ; et tout siècle aboutit à une philosophie qui le représente (1). Ce qui distingue cette génération , c'est l'absence complète de tout amour et de toute haine pour les formes et les idées du passé. Elle est prête à admirer tout ce qu'il y a eu de grand et de beau dans les camps opposés ; mais elle n'a pris parti pour au-

(1) Cousin , Cours de 1828, 13* leçon, p. 43,

cune des anciennes factions, parce qu'elle ait qu'elle vaut mieux que tout cela, parce qu'elle ne veut plus d'aucun exclusisme. Libre de tout engagement avec les siècles précédens , elle sait ce qu'elle leur doit ; héritière des travaux de tous, elle veut bien les continuer, mais non sous la forme que tel ou tel parti leur a donnée.

Dans les champ de l'histoire , le grands hommes dejtous les temps lui sont chers ; Hildebrand , le génie organisateur du moyen-âge, a autant de droit à son admiration que Luther , le génie de la liberté religieuse , que Descartes , le libérateur de la pensée de tout joug étranger. Elle les admire également ; mais elle ne veut porter les couleurs ni de Hildebrand , ni de Luther , ni de Descartes ; elle veut être de son temps et non du xii e siècle ou du xvi 6 ou du xvn e , quoique elle sache ce qu'ils ont produit de bon et de grand , et qu'elle reconnaisse les services qu'ils ont rendus à la cause de l'humanité.

En politique même modération , même absence de tout amour et de toute haine. Les luttes des monarchistes et des démocrates la touchent peu. Elle sait que ni les uns ni les autres ne donneront aux hommes ce qu'ils demandent , et que la dispute roule tout entière sur des choses d'autre-

fois. Elle sait ce qu'il y a eu de grand et d'admirable dans les républiques d'Athènes et de Rome ; elle sait aussi que le principe monarchique a porté à la fin du moyen-âge un coup mortel à la barbarie et à la féodalité. Mais elle sait aussi qu'elle n'est ni à Athènes ou à Rome , ni aux xvi e et xvu c siècles. Elle déteste également toutes les tyrannies , autant celle des peuples que celle des rois ; elle veut être libre , mais elle veut aussi être heureuse, et elle ne comprend pas trop bien comment un bonheur sans mélange deviendra le partage de l'agriculteur et de l'ouvrier , dès qu'ils auront le droit de déposer leur scrutin dans une urne.

En philosophie, même calme et même modération. Il est remarquable comme chaque école la laisse froide ; ce n'est pas qu'elle n'éprouve une vive admiration pour tous les génies qui ont cherché à résoudre les questions vitales de la philosophie ; mais leurs solutions diverses ne font aucune impression sur elle ; elle en sent l'insuffisance. Elle ne veut plus de solutions simplistes ; l'expérience du passé lui a appris qu'elles ne sont pas vraies , parce qu'elles sont exclusives et qu'elles négligent nécessairement la moitié de ce qui est en question. Elle n'est pas plus disposée

à admettre avec les matérialistes que l'homme n'est qu'un corps , qu'avec les idéalistes qu'il n'est qu'une âme ; elle sent qu'elle vaut trop pour n'être qu'une brute, et trop peu pour être un ange. Elle n'est pas plus disposée à croire avec les panthéistes que Dieu n'est que l'âine du monde , qu'avec les purs déistes qu'il est entièrement extramondain ; Dieu n'est pour elle ni une force ni un être fait, quoique dans des proportions colossales, à l'image de l'homme.

Mais pour n'avoir pas épousé la cause des partis anciens , elle n'est pas indifférente. Elle porte dans son cœur une haine vigoureuse pour toutes les intolérances, pour tous les exclusismes, qui voudraient ressusciter ce qui est mort. Elle est éprise d'un vif amour pour tout ce qui est large , pour tout ce qui tend à la fusion des partis extrêmes et nécessairement exclusifs, pour toute idée calme et grave qui s'élève au-dessus des oppositions pour les embrasser dans une unité plus élevée.

Tel est l'esprit de la génération actuelle ; cet esprit est essentiellement éclectique.

Aussi, s'il est une philosophie qui puisse répondre à cet esprit de notre temps , cette philosophie ne peut être qu'éclectique. Ce n'est pas à une

époque où tous les hommes de tète et de cœur ne veulent servir d'autre parti que celui de Thu* manité , qu'un système exclusif peut avoir quelques chances de succès. Pour répondre aux besoins de cet esprit général qui dans sa tolérance et son impartialité sait rendre justice à tout ce qu'il peut y avoir de bon , même dans les plus mauvaises causes , et repousser ce qu'il y a nécessairement de défectueux et de mal , même dans les meilleures , il faut , à son exemple , être impartial et tolérant ; il faut, non plus se rattacher à telle école , à tel parti philosophique , être pour Gondillac ou pour Kant, pour Locke ou pour Leibnitz , mais reconnaître et prendre ce qu'il y a de bon et de vrai dans chaque école , dans chaque parti , et de ces fragmens de vérité trouvés par l'humanité tout entière et recueillis dans l'histoire, faire un système qui ne soit plus celui de tel ou tel philosophe , mais celui de l'humanité elle-même.

Il y a eu des momens dans la vie de l'humanité où l'intelligence a été obligée pour sauver sa liberté menacée par une idée devenue dominante et par cela même despotique , de se jeter dans l'extrême opposé , de détruire un exclusisme tyrannique par un autre exclusisme , et de rejeter

loin d'elle comme une funeste erreur tout le développement antérieur. Dans ces époques malheureuses, mais nécessaires, on renverse tous les systèmes reçus; on en disperse avec dessein les matériaux ; on reprend l'édifice à sa base et sur un nouveau plan , comme si rien de bon n'avait été fait auparavant. Mais nous ne sommes point aujourd'hui à un de ces momens. Il n'y a point de système exclusif dominant les esprits et les consciences ; il n'y a point de tyrannie intellectuelle à détruire. Le xvm e siècle a si bien rempli son œuvre de démolisseur que nous n'avons plus rien à faire sous ce rapport. Toutes les doctrines antérieures sont éteintes; et si quelqu'une jette encore quelque brillante , mais rare lueur , c'est le dernier éclat d'une lampe qui va mourir.

C'est précisément parce qu'ils ne nous touchent plus, qu'ils ne vivent plus au milieu de nous, que nous pouvons être animés d'un esprit si impartial pour tous les systèmes précédens. Nous sommes d'autant plus disposés à leur rendre justice qu'ils ne peuvent plus nous blesser en rien , ni peser sur nous en aucune manière. La justice ne commence pour les idées , comme pour les grands hommes , qu'après leur mort. Voilà pourquoi nous sommes à une époque de modération ;

Voilà pourquoi , en état de reconnaître ce qu'il y a de bon dans tous les partis , nous pouvons et nous voulons nous l'approprier et le mettre en œuvre. Quel esprit bien fait fc'imagine aujourd'hui que la vérité n'est que dans un système, et qu'une ligne de démarcation sépare les hommes en deux camps , dans l'un desquels est la vérité entourée de quelques rares apôtres , et dans l'autre l'erreur avec l'immense majorité des hommes?

Qui aurait aujourd'hui le triste courage de décréter toute la race humaine d'erreur et de mensonge et de s'attribuer à lui seul la belle découverte de la vérité ? Quelle philosophie serait assez pleine de sa propre valeur pour nous assurer que avant elle toutes les autres n'ont marché que dans les sentiers de l'erreur et qu'elle seule a le glorieux privilège de tenir en main le précieux fil conducteur qui peut nous guider vers la lumière? Cette présomptueuse prétention ne rencontrerait pas de nos jours beaucoup de partisans ou, pour mieux dire , de dupes. S'il se trouvait encore un homme assez préoccupé de son idée , pour se croire lui seul plus sage , plus clairvoyant , plus habile que l'humanité tout entière , et qui du haut de son exclusisme et de son intolérance se crut le droit d'accuser tous les autres hommes de folie , il est facile de prévoir qu'on

le laisserait être sage tout seul et qu'on préférerait se tromper avec l'ensemble de l'humanité.

L'Eclectisme échappe à tons ces inconvéniens. Il n'a pas besoin , pour se faire valoir , d'entrer en hostilité avec toute la race humaine; il n'accuse pas tout le passé d'erreur ; il reconnaît ce que chaque école a su découvrir de vrai, et il est d'accord avec elle sur ce point. S'il s'écarte de chacune d'elles sous quelques. rapports, rien d'étonnant ; aucun homme n'est parfait et aucun système ne peut embrasser toute la vérité. Au lieu de jurer sur la parole d'un maître , il admire et admet ce qu'il a eu de grand et de beau ; il laisse de côté ce qu'il avait de défectueux. N'estce pas là une conduite sage et conforme en tous points à l'esprit du tems?

« Un système est-il incomplet; ne contient-il qu'un seul élément de la conscience et des choses ; n'est-il fondé que sur un principe unique , si spécieux et si brillant qu'il puisse être? il est réduit pour ne pas se renier lui-même , à n'apercevoir aucune vérité dans tous les systèmes fondés sur un principe contraire , et h ne trouver un peu de raison que dans ceux qui reposent sur le même principe. Une pareille conception historique est l'arrêt d'un système; car c'est une triste

sagesse que celle qui a pour condition la folie universelle ; et ne se défendre qu'en accusant tous les autres , c'est s'accuser et se condamner soi-même. Mais supposez un système qui, par une observation patiente et profonde , et une induction à la foi vaste et scrupuleuse , soit parvenu à embrasser tous les élpmens de la conscience et de la réalité ; quand ensuite il portera ses regards sur l'histoire , de quelque côté qu'il se tourne , il ne rencontrera pas un seul système d'un peu d'importance dans lequel il ne retrouve quelque élément de lui-même , et avec lequel il ne s'accorde au moins par quelque endroit. En effet, on ne peut guère se séparer assez du sens commun accordé à tous les hommes pour tomber et se reposer dans des erreurs pures de toute vérité : Terreur ne pénètre dans l'intelligence que sous le masque d'une vérité qu'elle défigure. Un système vraiment complet s'applique donc avec une facilité merveilleuse à l'histoire. Il n'est pas force pour s'absoudre de proscrire tous les systèmes ; il lui suffit de séparer la part inévitable d'erreur mêlée à la portion de vérité qui est la force et la vie de chacun d'eux ; et en opérant de la même façon sur tous , d'ennemis qu'ils étaient par leurs erreurs contraires , il les fait amis et frères par les vérités qu'ils renferment , et ainsi épurés et

réconciliés, il en compose un vaste ensemble, adéquat à la vérité tout entière. Or, cette méthode , à la fois philosophique et historique , qui , en possession de la vérité , sait en retrouver des fragmens çà et là dans tous les systèmes , c'est l'Eclectisme (i) ».

L'Éclectisme répond à l'esprit de notre époque. Notre époque qui a écrit sur son drapeau politique ordre et liberté , ne peut tracer sur son drapeau philosophique que cette belle devise , modération, impartialité 9 largeur de vue} et cette devise est celle de l'Éclectisme.

Mais si l'Eclectisme est le produit de notre tems , il tend k agir à son tour sur lui pour le modifier et l'ampliorer d'après ses principes. Il y a action et réaction continuelle entre l'esprit général d'une époque et le système dominant. Ainsi l'Eclectisme , enfant de la culture générale du xix e siècle , doit à son tour influer sur ses destinées. Que d'autres s'en plaignent ; tous les vrais amis de l'humanité s'en réjouiront, parce que tous pensent avec J. J. Rousseau qu'il importe plus aux hommes de tenir aux opinions qui les

(1) Cousin, fragmens, 3* ériit, vol. 1 , p. 39 et 40.

unissent qu'à celles qui les divisent (i). Sans doute l'Eclectisme ne fera pas des miracles , il ne transformera pas le monde comme par un coup de baguette. Mais quel homme raisonnable peut ajouter quelque foi à ces promesses d'amélioration subite, radicale, complète? La philosophie n'agit que d'après les lois générales de la nature , c'està-dire, lentement ; mais ses résultats n'en sont que plus solides. Nous avons vu une fois un charlatan qui faisait pousser en quelques minutes quelques brins d'herbe; nous n'avons jamais vu la nature opérer par des procédés si expéditifs* Mais l'herbe du charlatan séchait aussi vite qu'elle avait cru ; celle qui pousse et verdit lentement , selon les sages lois de la nature , vit et prospère , et ne se fane pas au premier rayon du soleil.

Qu'on ne nous accuse pas d'égoïsme , si au lieu d'entrer en conspiration éternelle contre la lenteur des lois de la nature , nous courbons la tête et nous nous y soumettons. Non , nous ne sommes point égoïstes ; plus qu'aucun de ceux qui affichent le plus lugubre désespoir , nous sommes touchés, nous sommes froissés des misères qui

(l) Lettre à M. de Beau mon t.

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