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CHAPITRE IX

De la nécessité actuelle de P Éclectisme,

Tous les rôles fanatiques en philosophie, tous les rôles à la fois d'injustice et de sottise , c'est-à-dire encore , tous les rôles inférieurs , ont été dérobés au xix. « siècle par les- siècles précédons; il est comme condamné à un rôle nouveau , le plus humble en apparence , mais en réalité le meilleur et le plus grand , celui d'être juste envers tous les systèmes -sans être dupe d'aucun d'eux ; de • les étudier tous , et au lieu de se mettre à la suite de l'un d'eux , quoiqu'il soit,. de les enrôler tous sous- sa bannière , et de marcher ainsi à leur tête a la recherche et à la conquête de la vérité. Côchh.

Ce que nous avons dit jusqu'ici suffirait-; et au-delà , ce nous semble , pour démontrer que l'Éclectisme est le seul système actuellement possible , et par conséquent nécessaire . Qu'il nous soit cependant permis d'ajouter encore un mot sur ce sujet et de montrer cette nécessité par la con-

naissions le mode de développement de la nature humaine, nous verrons que la première hypothèse ne pouvait pas se réaliser. L'esprit humain ne va d'un extrême au centre qu'en passant par l'extrême opposé. Pour me servir du langage de l'école, pour aller de la thèse à la synthèse , il faut traverser nécessairement l'antithèse. La tendance théologique exclusive appelait donc une réaction, et il devait se former une tendance mondaine exclusive. Après la considération de l'infini , devait venir celle du fini ; après l'oubli de l'étude du fini , celui de l'étude de l'infini.

Tel fut en effet le caractère que prit la philosophie qui s'est développée depuis la renaissance jusque vers la fin du siècle dernier. L'homme et le monde , tels sont les sujets qu'elle étudie de préférence ; elle part d'eux pour arriver enfin à eux ; et si sur son chemin elle rencontre l'idée de l'infini, elle ne le traite guère que comme un inconnu et quelquefois comme un simple terme moyen qui la ramène encore au monde et à l'homme. L'idée de l'humain , du fini , domine ; celle de Dieu , de l'infini , y est comparativement sacrifiée. Cette philosophie est essentiellement mondaine, selon l'expression de M. Ritter. (1).

(1) Ritter, de l'idée et du développ. hist. de la phil. chrétienne.

La méthode qu'elle emploie, est tout autre que celle de la scholastique , mais elle est aussi exclusive. Etudiant de préférence l'homme et le monde, objets qu'on peut voir , examiner , observer , elle préconise la méthode d'observation , et s'occupant fort peu de ce qui s'élève au-dessus des choses observables , elle sent aussi fort peu le besoin de recourir à la méthode de raisonnement , à la pure dialectique.

Remarquons, avant de faire un pas de plus en avant, que l'histoire de la philosophie ancienne nous offre un spectacle semblable. Nous trouvons en effet dans la philosophie orientale une considération exclusive de l'infini. Et cette idée a les mêmes conséquences pratiques qu'elle eût au moyen-âge, l'élévation du pouvoir sacerdotal et le mépris de l'individualité humaine. La philosophie grecque au contraire est amenée par Socrate à la considération et à l'étude de l'homme, du fini : et cette idée a encore les mêmes conséquences pratiques qu'elle a eues, dans les tems modernes, la ruine du pouvoir sacerdotal et une juste appréciation des droits de l'homme. L'histoire de la philosophie ancienne contient de plusf une troisième période dans laquelle l'esprit humain cherche , autant qu'il pouvait alors le faire ,

à concilier les deux périodes précédentes et à considérer à la fois l'infini et le fini. Nous voulons parler de cette philosophie néoplatonicienne , qui fut éclectique autant que son époque le lui permit , et qui se proposa de fondre en un seul système les théologies de l'Orient et les systèmes de la Grèce.

Après avoir été dans les deux extrêmes , l'esprit humain dans l'antiquité essaya de revenir au centre et d'embrasser de là à la fois les deux oppositions qui s'étaient manifestées dans son développement.

N'en sera4-il pas de même dans l'ère chrétienne ? L'esprit humain ne suivra-t-il pas encore les mêmes lois qui veulent qu'après avoir été d'un extrême à l'autre , il tende à arriver au juste milieu?

L'analogie nous indique assez , ce nous semble, que ce troisième moment doit aussi se montrer dans la philosophie moderne , et qu'il doit y avoir une époque , où cessant d'être exclusif et se plaçant au point central , l'esprit humain embrasse à la fois dans ses contemplations Dieu et le monde , le fini et l'infini.

Sommes-nous loin de ce moment ou a-t-il déjà commencé pour nous? A en juger par l'impartialité que nous apportons dans notre appréciation

des deux momens de l'infini et du fini en philosophie , nous sommes portés à croire que nous sommes déjà dans une nouvelle période ; on ne considère pas avec tant d'intégrité le mouvement dans lequel on est pris soi-même. « Pour que nous puissions , dit M. Ritter (1), nous représenter la seconde période de la philosophie comme marchant dans une tendance exclusive , il faut que nous soyons déjà hors de cet exclusisme. Si nous étions encore dans cette tendance, nous ne pourrions la tenir pour exclusive. » Piemarquons encore que de nos jours on a abandonné les haines et les préventions que la philosophie moderne avait pour la scholastique et le moyen-âge , dont une réaction exclusive , mais naturelle, l'avait éloignée. Remarquons aussi qu'il y a tendance à tenir plus de compte de l'élément religieux , pour lequel la philosophie moderne affichait assez de mépris ou ne cachait pas du moins son indifférence. A ces symptômes et à plusieurs autres qu'il serait trop long de rappeler ici, nous ne pouvons méconnaître que nous ne soyons déjà entrés dans une troisième période dont le caractère doit être de repousser tout exclusisme et de

(1) Ritter, de l'idée et du développement historique delà philosophie chrétienue.

tendre à étudier à la fois l'infini et le fini , et à en saisir le rapport.

Si cette troisième période qui commence, a pour caractère essentiel l'absence de tout exclusisme > elle devra L être essentiellement éclectique. Recommencerait-elle en effet l'étude exclusive de la philosophie moderne , et se bornerait-elle à examiner par la seule méthode d'observation l'homme et le monde? Evidemment elle ne peut le faire , puisque cela a été assez longuement fait et qu'elle condamne l'exclusismë qui a présidé à ces travaux. Voudrait-elle reproduire, au moyen d'une méthode toute dialectique, une nouvelle scholastique et courber les tètes des hommes , à la manière des saints Simoniens , sous les pieds d'un pape non chrétien? Elle n'est pas mieux disposée à se perdre dans cet autre excès. Elle ne peut vouloir d'aucun excès ; elle ne peut que s'asseoir à un juste milieu , à un point central d'où elle puisse embrasser toutes les tendances et les unir en un point plus élevé. Elle ne prendra pas une dose de religion et une dose d'incrédulité, une dose de monarchisme et une dose de républicanisme pour en faire un mélange bizarre et sans unité. Cette manière de représenter l'Eclectisme peut être fort spirituelle , mais elle est peu digne d'un esprit

réfléchi. Elle examinera toutes choses et elle retiendra ce qu'elle trouvera de bon dans tous les systèmes, dans toutes les écoles.

— Eh bien , nous dit-on , vous n'amasserez par ce moyen que des ossemens; vous aurez beau les juxta-poser ; vous n'aurez jamais un corps vivant. Le problême philosophique change sans cesse ; à chaque génération il se présente autre ; car chaque génération ayant une vie autre que toutes les autres , a aussi un problème différent à résoudre. Que voulez-vous aller prendre chez les morts? (1).

Distinguons. Il n'est point exact de dire que le problème philosophique change sans cesse ; ce problême est au contraire toujours le même. Au fond Platon ne se proposait pas de résoudre une question autre que celle que Descartes avait devant les yeux , que celle à laquelle nous cherchons aujourd'hui à donner une réponse. Tous les systèmes se sont posés la même question ; tous ont voulu trouver les lois qui régissent toutes choses, et ces lois sont immuables; comment pourrait-il en être autrement?

Mais si le problême est invariablement le même,

(1) Leroux > Refit t. de l'Eclectisme , p. 21 etsuiv.

il n'en est pas de même des essais de solution qu'on cherche à en donner. Chaque époque apportant sa part de travail et de découvertes, donne à la réflexion de nouveaux élémens au moyen desquels elle peut s'approcher plus près de la solution véritable , de ce que nous pourrions appeler la solution objective. Voilà ce qui explique la mobilité et la variation excessive des systèmes philosophiques.

Mais est-ce à dire pour cela que les systèmes antérieurs ne contiennent rien d'objectivement vrai , parce qu'ils ont été faits, chacun au point de vue desontems et avec l'esprit de son tems? Quand Copernic renversa le système de Ptolémée, rejetat-il comme faux absolument tout ce que contenait celui-ci , et ne garda-il pas certaines parties qui reposaient sur des observations positives?

Et d'ailleurs où a-t-on vu que l'Eclectisme veuille coudre à côté l'un de l'autre un fragment de Descartes et un fragment de Locke , un morceau de Platon et une partie d'Aristote? Nous l'avons déjà dit , ce n'est pas un travail de manœuvre que veut faire l'Eclectisme. S'il prétend concilier tous les systèmes , ce n'est qu'à la condition de les fondre, de les transformer en un système plus élevé. Il ne prend pas en aveugle

el au hasard des opinions des philosophes antérieurs ; il les fait passer d'abord dans le creuset de la critique ; et par là il tend à en faire un tout organique et vivant. Le travail de l'Eclectisme n'est pas le travail d'un érudit qui s'est séparé du monde et tisse au fond de son cabinet les bizarres produits de son imagination et de sa science prétendue. Jamais système n'a été autant inspiré par l'esprit de son tems que celui-ci ; jamais philosophie n'a aussi bien représenté les besoins de son époque ; et si c'est là un signe de puissance et de valeur , il nous est facile de montrer qu'il se retrouve au plus haut degré dans le système que nous défendons.

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