‹ De l'eclectismeChapitre 2 sur 13 · PARIS, LIBRAIRIE DE LADRANGE · texte numérisé non relu

PARIS, LIBRAIRIE DE LADRANGE

Quai des Augustins y 19.

MDCCCXL.

MONTACBAN. — IMP, DE J. RENOUS ET COMP.

'*"' g>Ô AVERTISSEMENT.

L'éclectisme rencontra à sa naissance le champ de la philosophie occupé par deux classes de penseurs, les uns partisans des idées du xvm. e siècle, les autres défenseurs obstinés des débris de la scholastique ;. les uns et les autres continuant un combat devenu inutile, puisque la victoire était décidée. Il était dans Tordre des choses que les deux partis se déclarassent contre l'idée nouvelle, qui , ne voulant épouser les passions , les amitiés et les haines d'aucun des deux , et rendant cependant justice à ce que l'un et l'autre avaient de bon, prétendait continuer le passé , en l'agrandissant et le développant (1). Ces attaques ne pouvaient être redoutables,

(1) « Il était inévitable que tous les systèmes exclusifs se soulevassent contre un système qui entreprenait de mettre fin à leurs querelles , en brisant leurs prétentions opposées et en les pliant à une «^ discipline commune. Tous les partis extrêmes se sont donc ligués . jf contre l'Eclectisme, sous l'honorable drapeau du maintien de la dis- • corde ». — Cousin, fragments , 3,« édit. i. p. 42-43.

précisément parce qu'elles partaient d'idées mourantes, sur leur déclin , tendant de plus en plus à s'effacer de la scène du monde philosophique , et dans tous les cas trouvant peu de sympathie dans les jeunes générations.

Aujourd'hui l'éclectisme est attaqué au nom du progrès ; et ceci est plus grave , à une époque où les esprits ne s'inquiètent guère plus du passé et aspirent vers l'avenir avec une incroyable ardeur. On ne lui reproche plus de renverser et de détruire ce qui est , d'innover, de] mettre au jour de nouvelles idées ; on l'accuse , au contraire , de tendre à immobiliser ce qui est , d'être la philosophie du statu quo, d'élever des barrières à la marche de l'humanité. Autour de cette accusation viennent s'en groupper d'autres qui, quoique moins propres à faire impression sur les esprits, méritent cependant d'être réduites à leur juste valeur.

Cette réfutation de l'éclectisme, qui a d'abord paru dans l'encyclopédie progressive, a été publiée à part par son auteur, M. Leroux.

Celui qui s'est élevé ainsi , au nom du progrés contre la méthode philosophique de M. Cousin , est un homme grave, dont nous respectons infiniment les intentions et dont nous admirons le dévoùmcnt à la cause de l'humanité. Mais ses accusations ne nous paraissent pas fondées, il nous semble qu'elles partent d'une fausse idée de l'éclectisme , et il nous a paru d'autant plus nécessaire de les repousser , que évidemment M. Leroux

n'a souvent été que l'organe d'opinions trop généralement répandues , résultant d'un examen plus que superficiel de l'éclectisme et propagées évidemment par des hommes qui ne trouvent point leur compte dans l'esprit large et conciliant de cette doctrine philosophique.

Ce n'est précisément pas pour réfuter la réfutation de M. Leroux que nous avons écrit les quelques pages qui suivent ; seulement l'apparition de son Kvre nous a semblé une occasion favorable de dire quelques mots en faveur de l'éclectisme. Aussi avant d'entrer en matière , et pour ne plus revenir sur ce sujet , nous nous bornerons à faire une remarque générale sur la manière dont procède M. Leroux. Au lieu d'attaquer l'éclectisme tel qu'il est en soi , ou tel que M. Cousin l'a exposé , il n'argumente presque jamais que contre des opinions soutenues par ce philosophe , et d'ordinaire indépendantes de ce qui fait le fond, l'essence même de l'éclectisme, et ensuite il conclut toujours contre l'éclectisme en général. C'est ce que quelques exemples mettront dans tout son jour.

Il y a dans le livre de M. Leroux un fort long chapitre dans lequel il considère M. Cousin comme homme politique. Je ne veux pas relever le ton d'amère critique qui y règne (1) ; M. Leroux semble lui-même en

(1) Ce n'est pas de la sorte que discutaient les philosophes du xx. • siècle: la politesse accompagne toutes leurs paroles, et la

être un peu honteux , à en juger par les précautions qu'il prend pour faire excuser la violence de ses paroles. Je veux seulement demander ce que la conduite politique de M. Cousin , même en la voyant sous d'aussi noires couleurs que M. Leroux , peut prouver pour ou contre la vérité de la méthode philosophique dont il est l'auteur. Je ne crois pas qu'on ait jamais trouvé un argument contre la méthode d'observation dans les malversations et les concussions de Bacon.

On voit encore M. Leroux confondre, je ne sais trop pourquoi , l'école écossaise avec l'école éclectique ; et chaque fois qu'il a argumenté contre la première , conclure contre la seconde. Évidemment cette manière de raisonner ne peut être avouée par la logique. Aussi en définitive ce qu'il donne pour une réfutation de l'éclectisme ne porte guère que sur ce qui n'est pas l'éclectisme , et en somme, quand on a mis de côté tous les passages dans lesquels il le confond avec des opinions qui ne lui sont point essentielles , il ne reste que quelques pages dans lesquelles il l'examine en lui-même, ce qui aurait dû faire, ce nous semble, le fond même de son argumentation.

colère ne prend jamais chez eux la place de la raison ; on en a un exemple remarquable dans les objections que Arnaud, Gassendi et d'autres adressèrent à Descartes , et dans les réponses de celuici. La passion est pour la réflexion un fâcheux compagnon de voyage; et je ne saurais voir ce que la philosophie peut gagner a tous ces emportemens.

Cette remarque était nécessaire pour expliquer pourquoi nous ne suivrons M. Leroux dans tous ses erremens ; nous ne voulons traiter que de ce qui concerne l'éclectisme comme méthode philosophique. Toutes les fausses conclusions qui sont tirées contre lui, de la discussion d'opinions qui ne le touchent en rien, ne peuvent pas nous occuper , et il suffit de les faire marquer en général pour qu'il ne soit pas nécessaire de les indiquer l'une après l'autre,

Nous venons de dire que M. Leroux confond l'éclectisme avec l'école écossaise ; il consacre une grande partie de son livre à la réfutation de celle-ci ; nous ne le suivrons pas sur ce terrain ; nous voulons nous borner à ce qui regarde l'éclectisme. Nous remarquons seulement que les objections qu'il oppose à la psychologie de l'école écossaise, ne portent pas sur le fond même de son système , et n'ont pas plus de valeur que celles qu'il présente contre la méthode de M. Cousin. L'école écossaise n'a pas été bien loin, il est vrai; elle s'est arrêtée à la psychologie , à dessein et retenue par une crainte exagérée de tomber dans l'hypothèse ; mais ce qu'elle a établi , nous paraît solide ; elle nous semble avoir donné une bonne base à cette partie de la science , et jeté une grande lumière sur la question de la connaissance .humaine; elle a été moins hardie, mais peut-être plus près de la vérité sur ce point que Kant et l'école critique allemande. Au reste, il serait à désirer que la psychologie de cette école que M. Jouffroy a ex-

posée et développée avec autant de clarté que de profondeur , fut défendue contre les attaques de M. Leroux ; ce serait une occasion de rappeler ce qu'elle a d'excellent.

DE

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