CHAPITRE I. er
Des fausses idées qtfon se fait de f Éclectisme.
La difficulté qu'ils ont à recevoir mes conclusions peut aisément être attribuée à la coutume invétérée qu'ils ont de juger autrement de ce qu'elles contiennent, comme il a déjà été remarqué des astronomes qui ne peuvent s'imaginer que le soleil soit plus grand que la terre, bien qu'ils aient des raisons très certaines qui le démontrent
Descabtes.
L'Éclectisme subit le sort de toute idée nouvelle ; il a la plus grande peine à forcer les esprits à le comprendre. Ce n'est cependant pas que son idée ne soit claire et bien précise, quand on veut la considérer avec soin et impartialité. Ce n'est pas non plus qu'elle ait été mal exposée ; elle a été au contraire développée avec une éloquence qu'on n'est pas accoutumé à trouver dans les ouvrages phi-
losophiques. Mais comme tout système nouveau , il est obligé , avant d'arriver à l'intelligence , de traverser tant d'idées préconçues , tant d'opinions déjà arrêtées , qu'il n'est pas surprenant qu'en définitive il ne se trouve singulièrement défiguré.
Il est une autre circonstance qui contribue peutêtre pour une grande part aux fausses idées qu'on se fait de cette théorie philosophique ; c'est qu'on s'est servi d'un mot ancien, ayant déjà un sens précis, pour désigner une idée nouvelle. On est accoutumé à attacher à ce mot un certain sens, et ce sens est tout autre que celui que lui attribue le système moderne.
L'Éclectisme ! entend-on dire parfois , nous savons ce que c'est. L'éclectisme consiste à prendre dans chaque système ce qui paraît le plus probable, et l'Éclectique est, selon la définition deCicéron qui l'était lui-même , celui qui sans s'assujettir à suivre les lois d'une seule secte , pour lui obéir en ce qui concerne la philosophie , recherche toujours ce qui dans chaque sujet lui paraît le plus fondé (1 ). Et voilà l'Éclectisme moderne jugé sans appel sur un passage de Cicéron.
Cette légèreté qui n'est qu'absurde chez ceux
(1) Tusculanes, liv. iv.
qui ne prétendent pas s'occuper d'idées philosophiques, devient tout-à-fait condamnable chez ceux qui se posent comme penseurs et éducateurs de l'humanité ( 1 ). Evidemment ce n'est pas ainsi que la justice et la logique veulent qu'on procède. Quand on veut connaître et juger un système , il ne faut pas aller en chercher l'idée et la définition dans des écrits étrangers. L'étude du système peut seule nous apprendre ce qu'il est et ce qu'il vaut ; lui seul peut se faire connaître tel qu'il est.
Malgré cette règle dont on ne peut méconnaître la valeur , M. Leroux se proposant de juger et de réfuter l'Éclectisme , au lieu de s'adresser à M. Cousin pour savoir ce qu'il a entendu sous ce mot , en demande une définition à Diderot et au dictiontionnaire de l'académie. On comprend dès-lors combien sa tâche devient facile. Partant de l'idée d'un Eclectisme à peu près semblable à celui de Cicéron , il argumente contre lui et il conclut toujours contre l'Éclectisme moderne. Il serait si facile de prouver ce que nous avançons, qu'il n'est à peu près aucune de ses objections, à
(1) « C'est souvent un petit mal de ne pas entendre un auteur qu'on lit, mais c'en est un grand quand on le réfute et un très-grand quand on le diffame. »
J. J. Rousseau, lettre à M. de Beaumont.
laquelle on ne put opposer un grand nombre de passages où M. Cousin établit précisément la même idée d'où part M. Leroux pour attaquer le fantôme d'Éclectisme qu'il s'est mis devant les yeux. Et cela va parfois si loin qu'on est tenté plus d'une fois , en parcourant la réfutation de M. Leroux , de croire qu'il n'a pas d'autre dessein que d'escamoter sous le mot de synthèse ce qu'il y a de plus positif dans l'Éclectisme , pour se donner ensuite le plaisir de le découvrir une seconde fois. La synthèse a tant de trait de ressemblance avec l'Éclectisme que , sauf quelques opinions plusbrillamment exposées que neuves, et quelques autres fort confuses , la première ne paraît d'ordinaire qu'un Éclectisme déguisé.
Ce qu'il y a dans tous les cas d'incontestable, c'est que M. Leroux s'est fait un Éclectisme à sa manière pour pouvoir ensuite le réfuter à son aise ( l ).
(1) Celui qui n'est pas satisfait d'un système et qui se propose de le réfuter, devrait suivre l'excellente règle que Jacobî trace dans le passage suivant : « Quand je rencontre quelque opinion qui me paraît fausse et peu fondée, soutenue par une bonne tête, de manière qu'on puisse voir qu'elle a été méditée et considérée sous plusieurs points de vue , j'ai pour méthode de ne pas me contenter de croire qu'elle s'appuie sur de bonnes raisons , ou de conclure que, puisque les vérités ne peuvent se contredire , ce qui est contraire à ce que je pense est faux» Je commence par croire , non que
Mais toute la force de ses argumens tombe , dès qu'on remarque que c'est Cicéron qu'il combat et non M. Cousin , et qu'il est injuste de conclure de l'un à l'autre , puisque jamais ce dernier n'a prétendu renouveler le syncrétisme du premier. C'est ainsi qu'on le voit poursuivre sans cesse l'Éclectisme moderne du reproche de n'être pas un système , de n'en avoir point produit , de ne pouvoir point en produire , de n'être qu'une nouvelle espèce de scepticisme , tandis que l'Éclectisme établit positivement qu'il tend à une théorie et que cette théorie , il la demande à l'histoire ; que sa route est historique , il est vrai , mais que son but est dogmatique (1). Nous reviendrons du reste sur cette accusation qui nous parait aussi grave qu'injuste ; nous n'en parlons ici que pour montrer que M. Leroux n'a pas tenu compte de ce qu'est en lui-même l'Éclectisme moderne,
l'opinion opposée à la mienne est absurde, mais qu'elle est rationnelle, et pour trouver où est la cause de l'erreur, je cherche à voir comment cette idée a pu se former dans une bonne tête. Pour cela je m'identifie avec la manière de penser de l'auteur jusqu'à ce que je sois en état d'errer et de sympathiser avec lui. Avant ce travail je ne puis me persuader d'avoir bien compris celui que je combats; je rejette sur moi le défaut d'intelligence et je suppose dans l'adversaire plus de raison. Je ne me suis jamais écarté de cette manière de procéder et j'espère la conserver jusqu'à la fin de ma vie.» (t) Cousin , cours de l'hist. de la phil., 1889 , 1 , 507.
Cette fausse idée que M. Leroux se fait de l'Éclectisme se montre d'une manière bien sensible dans l'histoire qu'il trace de cette doctrine. Selon lui, il ne s'est rencontré dans l'histoire , avant M. Cousin , que deux Éclectiques ; et ces deux Éclectiques sont deux hommes fort peu connus de nos jours et très peu influents de leur temps , Potamon dans l'antiquité , et Juste Lipse à la renaissance.
11 est possible que Potamon et Juste Lipse aient été des Éclectiques selon la définition du dictionnaire de l'académie et celle de Diderot ; et il faut alors leur joindre nombreuse compagnie , et ne pas oublier du moins Cicéron ; il y a eu beaucoup d'Éclectiques de ce genre. Mais ces Éclectiques ne le sont pas à la manière de M. Cousin , ou , si l'on aime mieux , à la manière dont on doit l'être selon M. Cousin. Pour Potamon et Juste Lipse tout est bon, tout est admissible, tout est également vrai. Ils ne se donnent pas la peine de faire un travail critique de chaque système précédent ; les vrais Éclectiques au contraire commencent toujours par là , et ce n'est même que par là qu'ils prétendent arriver à quelque résultat positif. Nous le répétons , leur route est historique , mais leur but est dogmatique.
Or,^ôn rencontre dans l'histoire plusieurs écleo
tiques de cette façon, et ces éclectiques ne sont pas gens à dédaigner. Les Néoplatoniciens ne furent peut-être pas de fait de véritables éclectiques ; mais ils avaient bien le désir et le dessein , ils sentaient bien le besoin de l'être ; et s'ils ne le furent pas , s'ils tombèrent dans un dogmatisme prononcé, dans un mysticisme exclusif, ce fut en grande partie la faute de leur tems, qui ne pouvait leur fournir ni les matériaux , ni les ressources nécessaires pour atteindre le but qu'ils se proposaient. Que voulaient en effet les Néoplatoniciens? Concilier non seulement Aristote et Platon , mais encore toutes les traditions philosophiques et religieuses de la Grèce çt de l'Orient. C'était bien là un dessein éclectique universel , s'étendant sur tout le champ de la pensée humaine. Il est vrai qu'il ne porta aucun fruit ; mais ce n'est pas aux hommes qu'il faut s'en prendre , c'est aux choses et aux circonstances au milieu desquelles ils vécurent. Pour réussir, l'Éclectisme exige deux choses : une connaissance fort grande de l'histoire de la philosophie et un esprit critique très développé. Or, à l'époque des Néoplatoniciens , on ne pouvait avoir ni l'un ni l'autre ; on ne pouvait point par conséquent être réellement, pratiquement éclectique , et force leur fut de laisser échouer
le dessein qu'ils avaient formé de concilier les systèmes antérieurs. Leur syncrétisme n'est qu'un éclectisme avorté ; mais il indique cependant une véritable tendance éclectique.
Dans un tems plus rapproché de nous , à la fin du xvu. e siècle, se présente un profond penseur, qui posa les principes de l'Éclectisme moderne. C'était un homme d'un esprit vaste, tolérant et conciliateur au suprême degré, un homme dont M. Leroux fait beaucoup de cas, et avec juste raison; cet homme était Leibnitz. « Ce qui caracté- » risait par-dessus tout Leibnitz, au milieu de » beaucoup d'autres qualités supérieures, c'était » l'étendue de l'esprit. 11 conçut donc l'idée de » faire cesser la lutte qui divisait la philosophie » en combattant également les deux partis ex- » trèmes, et en les ralliant en même tems dans » le centre d'une théorie plus vaste qui les com- » prendrait avec les modifications nécessaires (1).
Voici un passage de Leibnitz, dans lequel est établi le principe de l'Éclectisme. « J'ai trouvé » que la plupart des sectes ont raison dans une » bonne partie de ce qu'elles avancent , mais non » pas tant en ce qu'elles nient. Les formalistes ,
(1) Cousin, cours de 1829, vol. i., p. 470.
* comme les Platoniciens et les Aristotéliciens ont » raison de chercher la source des choses dans » les causes finales et formelles ; mais ils ont tort
* de négliger les efficientes et les matérielles , etc. » Je me flatte d'avoir pénétré l'harmonie des diffé- » rents règnes , et d'avoir vu que les deux partis » ont raison , pourvu qu'ils ne se choquent » point. (1) »
N'est-ce pas là de l'Éclectisme ? Et nous pourrions citer bien d'autres passages dans lesquels Leibnitz présente la même idée (2).
L'Éclectisme n'a donc pas seulement deux partisants obscurs et peu estimables ; il a été professé par une école célèbre de l'antiquité ; il l'a été par un des plus puissants génies des tems modernes, par cet homme qui voulut l'introduire jusque dans la religion et fondre en une unité supérieure le catholicisme et le protestantisme, le principe d'autorité et celui de libre examen. L'Éclectisme n'est pas la doctrine d'un Potamon
(1) Recueil de diverses pièces de Leibnitz, Clarke., Newton , etc. 3. e édit., tom. h, p. 135.
(2) Voir nouv. essais, p. 397 ,- Dissert, de slilo phil. Nizolii, opp. iv- 58 et suiv. - Lettre à Bourguet , opp. vi, 211 . - Epit ad Bierling., opp. v, 355. - Opp. v, 13. - Recueil de pièces par Des* maizeaux , 3.« édit. h , 417-418. - etc.
et d ? un Juste Lipse ; il est celle des Plotin , des Procltis, des Leibnitz. Il n'est pas soutenu par des esprits étroits et égoïstes , mais par des hommes qui ont aimé et honoré l'humanité.
Si M. Leroux a ainsi méconnu dans l'histoire le rôle qu'a joué l'Éclectisme , c'est évidemment qu'il s'est fait de fausses idées de cette doctrine ; s'il n'a rencontré que deux éclectiques , Potamon et Juste Lipse, hommes justement oubliés, c'est que l'Éclectisme ne lui est apparu que sous la forme de l'inconstance d'esprit et de la légèreté de ces deux philosophes. Nous avons montré que ils lie sont pas de vrais éclectiques ; et auraientils prétendu l'être, il ne serait pas plus juste de tirer quelques conclusions fâcheuses à l'Éclectisme de la fausse application qu'ils en auraient faites , que des vers barbares de quelques rimeurs obscurs à la poésie véritable des Corneille et des Racine.
Après ces observations qui n'ont pas d^autre but que d'écarter quelques objections , nous allons rechercher en quoi consiste FÉclectisme , tel qu'il a été soutenu de nos jours.