COMMENT FORGER DES APPRENTIS
L'apprentissage se meurt ! L'apprentissage est mort !
Tel es! le cri, telles sont les lamentations que, depuis de nombreuses années, mais jamais avec autant d'intensité que depuis quelques mois, on entend retentir dans la presse, dan- le monde industriel »'t ouvrier, dans les milieux enseignants.
Et, au vrai, il faut se réjouir qu'orateurs, puhlicistes, économistes, producteurs parlent etécrivent, jettent leur cri d'alarme à tous les échos. Car ils finissent ainsi par le faire entendre et à l'opinion Gt aux pouvoirs publics.
De plus, à exprimer avec une telle persistance leurs doléances collectives, ils prouvent tout l'intérêt qu'ils attachent à la solution d'une question considérée par eux comme nationale et dont l'urgence égale la nécessité.
Rapports, volumes, articles, conférences s'entassent, se succèdent; « l'agitation » se poursuit avec une « suite enragée ». Chacun se rend compte que, après avoir tant usé de la parole et de la lettre
moulée, il faut agir. Et il n'est pas douteux que bientôt s'accomplisse le geste impérieusement réclamé par l'industrie et le commerce français.
Comment en pourrait-il être autrement? L'apprentissage est défendu par la maîtrise avertie et passionnée de trois ministres du Commerce, MM. Jean Cruppi, M. Millerand et Dubief. Et ce sont, à côté d'eux, des spécialistes comme MM. Gasquet, directeur de l'Enseignement primaire, Paquier, Frixon, Pierre Brizon, Cuminal, Maurice Wolff, Modeste Leroy, etc., qui font assaut d'enquêtes, de projets, d'esquisses, tableaux et graphiques, et, à l'envi, luttent de compétence et de dévouement ; comme M. Astier, député, rapportant à la Chambre les plans de la commission du Commerce et de l'Industrie; comme M. Dron, député-maire de Tourcoing, préconisant les cours professionnels ; Pierre Morel, défendant les idées du Conseil municipal de Paris au retour d'un voyage d'études dans l'Europe centrale; Briat, exposant le programme du Conseil supérieur du travail ; Cohendy, celui du Conseil supérieur de l'enseignement technique ; Ferdinand Buisson, Bené Leblanc Baudrillard et Bocheron, celui de la Ligue française de l'Enseignement!
Jamais on ne vit en France, au sujet d'une réforme économique et sociale, pareille abondance de missions, consultations, interviews, questionnaires et réponses, le tout pris sur le vif, en pleins groupements professionnels. Toute une bibliothèque pourrait être composée avec les livres, opuscules
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et discours qu'ont fait surgir les débats techniques dont s'éclairera la discussion parlementaire.
Certes il y a une crise de l'apprentissage, mais il y a une littérature de l'apprentissage et il y a un parti de l'apprentissage.
Il faut dis apprentis. Le patronat grand et petit en .1 besoin.
Mais il a besoin d'apprentis d'un genre nouveau, d'apprentis vraiment modernes, répondant à ce qu'il attend d'eux. Il ne peut se contenter du demiadolescent mal dégrossi, à peine débrouillé par l'École primaire, qui, hier encore, lui suffisait. 11 lui faut un adolescent sachant enlever proprement un croquis, calculant vite, se rendant compte de ce qu'il fait, connaissant les organes des principales machines-outils, maniant avec quelque adresse scie, lime, rabot, varlope, ayant été dressé au travail manuel, prêt à avoir bientôt « de la patte », comme on dit en argot du métier, et, avec cela, possédant par surcroît une culture générale et technique qui lui permette de s'assimiler les connaissances pratiques, grâce au doigté, grâce à l'éducation de l'œil.
Cet apprenti modèle et« dernier cri », cet apprenti que l'on forme, et fort bien, en Suisse, en Allemagne, en Autriche-Hongrie, c'est à peine si, grâce aux écoles relevant tant du ministère du
Commerce que deTInstruction publique, on en peut établir 20.000 exemplaires dans notre pays. Et environ 600.000 jeunes gens — 200.000 filles, 400.000 garçons, d'après les plus récentes statistiques — entrent à l'atelier sans aucune instruction professionnelle, sont tout neufs devant la machine, devant l'établi et le tour, devant le marteau et l'enclume ou bien la trame et la navette.
Encore ces 600.000 débutants ne les admet-on, ne les garde-t-on qu'avec toutes sortes de regrets, parfois de résistances, quand on se décide à les utiliser.
Car il y a la terrible loi du 30 mars 1900, qui est à la fois pour ces « bleus » de l'armée industrielle une protection et une menace. L'arme légale esta deux tranchants. Elle sauve et elle blesse.
L'article I est humain et facilement applicable. Il lixe à dix heures par jour la durée du travail pour les enfants âgés de moins de dix-huit ans et pour les filles et les femmes.
L'article II est également humain.
Mais il est d'application gênante.
Il fixe la durée du travail à dix heures pour les adultes travaillant dans les mêmes locaux que les femmes et les enfants.
« Ce qui veut dire, explique M. Besson dans un mémoire sur la crise de l'apprentissage présenté au nom de la Société des ingénieurs civils de France, qu'aucun métier employant des apprentis le jour ne pourrafaire des heures supplémentaires quand bien
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même les apprentis ne sont plus présents. Chose plus grave, si dans un même atelier travaillent quatre corps de métier, comme dans la carrosserie, où interviennent forgerons, menuisiers, selliers et peintres, aucun de ces corps de métier ne pourra l'aire d'heures supplémentaires si un seul d'entre eux l'orme des apprentis. »
Contre l'article II, ouvriers autant que patrons ont protesté.
Les ouvriers disaient, par l'organe de leurs syndicats et groupements : « Ne mettez pas d'apprentis avec nous. A diminution de travail correspond diminution de salaire. »
Les patrons disaient : « Nous ne prenons plus d'apprentis, car leur présence limite la production, la journée de travail nous met en état d'infériorité vis-à-vis de la concurrence étrangère. »
Etles faits suivaient les plaintes. Les constatations publiées par les inspecteurs du travail devenaient affligeantes. La légion des aspirants à l'apprentissage refusés grossissait sans cesse. L'intérêt unissait patrons et ouvriers. La crise de l'apprentissage allait s'aggravant.
C'est la première étape, la période de résistance, dont la victime a été l'adolescence ouvrière.
Mais l'adaptation s'est faite, la mise au point est en train de s'opérer. L'n autre intérêt, depuis deux
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ans, est apparu, aux ouvriers aussi bien qu'aux patrons, comme dominant le premier. On a reconnu que se passer d'apprentis était possible en théorie, maladroit et dommageable dans la pratique. Une industrie se perd à ne pas renouveler ses collaborateurs, à ne pas former de recrues pour combler les vides. La lièvre de la protestation calmée, on a raisonné et l'on s'est ressaisi.
« Nous sommes, comme le dit un sociologue averti, M. Ernest Lesigne, entrés dans la phase du second mouvement, le bon, comme il résulte de l'examen attentif du rapport de la commission supérieure que vient de publier l'Office du travail dans son dernier bulletin.
« Plusieurs, puis beaucoup, parmi les expulseurs, dirent que, tout de même, c'était jouer un jeu dangereux que de sacrifier ainsi l'avenir, somme toute si prochain; qu'ils pourraient personnellement souffrir de leur imprudence en n'ayant bientôt plus d'ouvriers experts. Et puis, avaient-ils vraiment gagné tant que cela à leur coup de tête? Sans doute, ils n'avaient plus chez eux que des adultes, à qui ils faisaient faire onze ou douze heures, mais ils coûtent cher, ces adultes ; les enfants, au contraire, coûtent peu et ils font cependant de la besogne. Tout compte fait, même pour le moment immédiat, l'opération n'était pas un bénéfice, et elle serait certainement un désastre dans un temps non lointain. Il y eut donc, enmaints endroits, tendance à reprise d'enfants, avec journée de dix heures pour