‹ De l'école a la cité, études sur l'éducation populaireChapitre 6 sur 73 · LES TROIS APPRENTISSAGES · texte numérisé non relu

LES TROIS APPRENTISSAGES

Et, parallèlement aux deux autres apprentissages,

s'avance l'apprentissage professionnel qui , lui aussi, appelle, implique l'obligation. Une campagne méthodique et ardente est menée en sa faveur, et l'active volonté d'anciens ministres du commerce, MM. Jean Cruppi, Dubref, Millerand s'y associent heureusement.

Qu'il faille aboutir, et vite, articles, conférences, enquêtes et faits l'ont démontré. L'industrie abesoin d'apprentis que quelques écoles spéciales ne suflisent pas à lui fournir.

Une loi est à reviser pour que le monde patronal utilise les apprentis dont il déplore la disparition, mais qu'il évite et même rejette à l'heure actuelle : la loi des 30-31 mars 1900, qui réduit les heures de travail des adultes quand ils sont employés dans les mêmes ateliers que les jeunes ouvriers.

Une loi est à voter — elle est déposée — qui organise obligatoirement les Cours techniques, sans retenue sur les salaires et avec horaire de iours, pour éviter le surmenage des étudiants manuels.

Mais tout fait prévoir que, des trois obligations, c'est l'obligation de l'apprentissage industriel et commercial qui aura le pas sur ses rivales.

Mais je suppose cette obligation votée et j'admets même la victoire des trois obligations : rien encore ne sera obtenu et le succès ne sera pas encore au bout de la triple entreprise, si l'adhésion morale des pères, des mères, des industriels, des commerçants et des agriculteurs, si leur consentement complet et sincère ne sont donnés aux lois sociales de la jeunesse.

Même en régime d'obligation, la liberté conservera ses droits, ne pourra abdiquer ses devoirs. Car les trois obligations pour les trois apprentissages ne vaudront qu'autant qu'elles auront pour appui la discipline volontaire, l'entente consciente de tous, la foi civique.

D'ailleurs des projets aux lois, il y a souvent, surtout quand il faut découvrir des millions, de la place pour du temps, de la patience, parfois des déceptions.

Le palais à trois étages qui doit abriter magnifiquement ceux qui peinent à la ferme et à l'atelier, est encore dans les cartons des architectes sociaux. En attendant qu'il soit construit, les Professeurs populaires pourront encore , pendant de longs hivers, dans les chaires de l'école du soir, prodiguer des trésors de générosité intellectuelle et morale aux Étudiants populaires.

Il y a une question des illettrés, et elle est poignante et complexe, et de solution malaisée. Elle soulève des polémiques passionnées. Elle fournit matière à des articles tantôt indignés, tantôt attristés. Les arguments s'aheurtent en un bruyant conflit d'opinions. Chaque parti l'ait état de chiffres qui, publiés sans certificat d'origine, sans contrôle, sont acceptés peut-être de bonne foi, mais sûrement sans aucun esprit critique, et vont circulant, puisant surtout leur authenticité dans la force que leur donnent de péremptoires rééditions.

Le problème existe, et la recherche de la solution s'impose. Mais ses données ne sont pas scientiliques.

Les statistiques qui sont couramment reçues et qui ont même comme le semblant d'une estampille officielle, ne méritent qu'une confiance atténuée.

Quel crédit peut-on leur accorder quand on constate, en les rapprochant, qu'elles se contredisent, et souvent se neutralisent ? Et comment peut-on se flatter de trouver le remède d'un mal dont l'étendue est imprécise et la fréquence des cas contestée ?

Point d'unité dans l'enquête qui demeure vague et obscure. Selon leur source, les renseignements varient, endorment l'opinion dans un optimisme mensonger ou bien provoquent un pessimisme tantôt acerbe, tantôt découragé.

Il existe au sujet des illettrés absolus, ne sachant ni lire, ni écrire, — car les demi-illettrés, les adultes d'instruction à peine rudimentaire ont encore échappé aux hasardeuses fantaisies de recensements improvisés, — jusqu'à trois sortes de statistiques qui, loin de se renforcer, s'affaiblissent.

Et d'abord : la statistique civile, conjugale, si l'on veut. Les progrès de l'instruction primaire en France sont par elle liés au fait que les conjoints apposent ou non une signature au bas de l'acte de mariage. Le marié, la mariée savent-ils signer? Ils sont considérés comme échappant à l'analphabétisme. Et des déductions suivent, des commentaires explicatifs qui valenl ce que vaut la constatation sommaire et précaire dont ils sont le naïf délayage. Système bizarre et tronqué, vérilication illusoire et partielle qui laissent en dehors de leurs prises tous les célibataires.

Mais force est bien d'eu tenir compte, puisque, dans dos documents d'Etat, on les utilise. D'après les dernières additions faites dans 1rs trente-six mille communes, en 1905,97,1 p. 100 des conjoints savaient

signer et ne se contentaient plus du traditionnel signe de croix. En 1900, 90 |>. 100 seulement étaient initiés à l'art du paraphe. D'où l'on conclut sur cet ;i peu près médiocrement probant que le progrès va grandissant.

Il est une autre statistique. Elle est à demi civile, à demi militaire. Elle a également son centre d'opérations dans les mairies. Elle est colligée dans les préfectures et centralisée au ministère de l'instruction publique. Elle s'applique aux jeunes gens portés sur les tableaux de recensement. Les intéressés sont interrogés, au moins en principe, sur leur degré d instruction, et leurs réponses sont notées sur les cotes de 0 à 5.

C'est un simulacre d'examen où l'on se lie à des réponses faites sans sérieux à des questions posées sans netteté et sans conviction, souvent aussi sans compétence. Quelle apparence que les intéressés, ou leurs parents, ou leurs tuteurs fassent des déclarations, partois des aveux, ayant une valeur probante! Et comment s assurer du degré d'instruction atteint par les inscrits d'office, les résidants à l'étranger, légion d'assujettis qui ne se présentent pas et dont l'effectif est de 1 8. 449 pour le contingent de 1008?

N'importe. Sur ces bases plutôt înigiles et mouvantes, on a bâti une statistique qui don ne (tour les soldais incorporés en 1008, 9.853 illettrés sur

10 de l'école au livre

318.449 recensés, soit une moyenne de 3,09 p. 100 au lieu de 3,53 p. 100 l'année précédente. En 1907, en effet, on avait nombre, dit-on, plus de 11.000 illettrés.

Encore ce coefficient, soit de 3,53 p. 100, soit de 3,09 p. 100, obtenu par des moyens empiriques, estil sujet à caution.

L'enquête municipale est contredite par l'enquête universitaire instituée en 1909. Il résulte, en effet, des recherches qui ont été faites dans chaque commune par les instituteurs que la statistique porte en France, à la différence de la règle adoptée dans les pays étrangers comme la Suisse et l'Allemagne, sur tout le contingent des jeunes gens parvenus à l'âge du service militaire, au moment où s'ouvrent les opérations du recensement. Elle s'applique, non aux seuls conscrits mais à tous les inscrits indifféremment : anormaux, débiles, étrangers, qui ne seront pas incorporés et dont il serait juste de défalquer le chiffre du total exagérément enflé.

M. Maurice Faure, sénateur, rapporteur du budget de l'instruction publique, a déjà signalé les causes de majoration qui échappent à l'action de l'école. Il indiquait que dans les Ardennes le nombre des totalement illettrés (42) sur 2.441 inscrits doit être diminué de 19 unités rentrant dans la catégorie des anormaux au point de vue physique ou intellectuel, à savoir :

'i idiots ; 1 aliéné ;

pileptiques :

7 aveugles ; 3 sourds-muets.

Il ajoute que les 23 illettrés « normaux » restants sont des nomades, dos vanniers ambulants, etc., sur lesquels l'instituteur n'a aucune' action.

( >n peut donner d'autres exemples et qui sont probants :

Indre-et-Loire. Les 47 totalement illettrés en 1007 comprennent :

7 idiots ou aliénés ;

1 paralytique de naissance;

2 nomades.

Le reliquat, M7. représente un et demi p. 100 du nombre des inscrits.

Haute-Saône. En 1007 : ^.r2a7 inscrits. 36 illettrés, dont S anormaux.

Haute-Marne. En 1006: 1.636 inscrits; 24 illettrés dont I anormal, 2 nomades; — 1907 : 1.750 inscrits, 10 illettrés, dont 2 anormaux, un nomade.

Les illettrés appartiennent pour la plupart, à la population floltantc.

Meurthe-et-Moselle. En 1007 : 4.049 inscrits, 107 illettrés, dont $2 totalement illettrés, 25 sachant lire seulement.

I "iil été exemptés ou ajournés du service militaire pour débilité physique ou mentale, à savoir : 1 pour épilepsie :

1 pour cécité ; 13 pour idiotie on débilité mentale ;

18 pour débilité physique ; 32 étrangers (Alsaciens, Lorrains, Belges, Luxembourgeois, etc.).

10 forains ou bateliers.

Ainsi, en plus des anormaux physiques et intellectuels, le chiffre des 82 totalement illettrés de Meurthe-et-Moselle doit être diminué du chiffre de 22 étrangers, et celui des 25, sachant lire seulement, doit être diminué du chiffre de 10 étrangers.

Dans les Bouches-du-Rhône, l'inspecteur d'académie a fait des constatations qui ne laissent pas d'être curieuses et piquantes. La statistique avail gratifié le département de 181 conscrits illettrés en 1905, et, brusquement de 279 en 1906. L'inspecteur d'académie après enquête minutieuse, écrit au Bulletin départemental :

« J'ai consulté les états déposés au bureau militaire de la préfecture. J'ai pu ainsi, pour l'année 1907, relever 145 illettrés, dont 112 dans la ville do Marseille, et 33 dans le reste du département des Bouches-du-Rhône. Sur les 112 illettrés de Marseille, 41 sont nés à l'étranger et 17 lils d'étrangers; la plupart d'entre eux ont demandé au dernier moment à être naturalisés.

« Les 33 illettrés en dehors de Marseille se répartissent entre l'arrondissement d'Arles et celui d'Aix; 9 dans le premier el ï\ dans le second ; 4 sont nés à l'étranger et 2 lils d'étrangers. On peut dire que le nombre des français est assez, restreint pour qu'il n v ail pas à pousser un cri d'alarme. ^>

Troisième statistique et récente. Elle est toute militaire. Elle se présente, au moins en apparence, avec un caractère imposant et sévère de véridique exactitude.

En 190S, l'armée a fait une enquête ou plutôt a publié les résultats de l'enquête qu'elle fait annuellement et dont elle n'avait pas encore produit les chiffres. A leur arrivée au corps, les conscrits sont interrogés, et de plus soumis à la double épreuve classique : page d'écriture, dictée. Or, pour le contingent de 1908 s élevant à 239.119 hommes, non plus seulement inscrits mais conscrits, le nombre dc^, illettrés passe d'un saut brusque à I 1.524, soit non plus 3,09 p. 100 que donnent les Mairies, malgré les dénégations des Ecoles, mais 6,06 p. 100 que donnent les Régiments, accusant ainsi deux fois plus d'illettrés au militaire qu'au

Mais la statistique fournie par l'armée ne donne pas plus que les autres satisfaction a qui ne se contente pas d'affirmations, à qui exige de la netteté.

Quelle est l'unité de mesure dont on se sert dans les compagnies pour juger le degré d'instruction ? Des exercices de même difficulté sont-ils proposés partout? Les juges ont-ils même façon d'interroger, de corriger, même optique intellectuelle ?

Qu'entend-on au juste par un illettré dans certains régiments où l'on fait passer de nouveau, quand on est encore tout frais émoulu de Saint-Cyr, un examen du Certificat d'études, aggravé et surchargé, à des paysans ahuris et apeurés? S'en tient-on aux limites exactes de l'analphabétisme ou plutôt n'a-t-on pas une tendance à élargir ses frontières ?

Est-ce le même jury qui, à tout le moins pour un régiment, procède à la vérification de l'élémentaire savoir surnageant dans la mémoire de l'adolescence ouvrière et rurale?

Des doutes s'élèvent, ébranlant la confiance que l'on voudrait avoir pour un essai de consultation pédagogique tenté par l'autorité militaire.

Si, en Suisse, où, avant lacorporation, existe Y examen des recrues., si méthodiquement réglé, établi avec une exacte uniformité — l'on soumettait les jeunes soldais à l'examen, aux modalités dissemblables, à la notation capricieuse et disparate, qu'on a imagines en France, on compterai! plus de 17 illettrés. Et l'on en accuserait plus de 58 en Allemagne, où l'on n'enregistre pour toute l'armée que ce chiffre d'ailleurs contestable et contesté l. Car des questions adressées à des conscrits poméraniens, bavarois, saxons, ont amené des réponses aussi invraisemblables au point de vue historique et géographique que les erreurs et absurdités débitées par des conscrits poitevins ou bien bretons, et que

1 En Allemagne, la surpopulation permel de n'incorporer que deux inscrits sur quatre.

!.\ QUESTION DES ILLETTRÉS Ci

l'on a exploitées si bruyammenl dans la Presse. Elles ne dénotent pas une supériorité de savoir chez dos voisins qui pourtant n'étalent p;is avec tracas l'ignorance de leurs concitoyens, mais, au contraire, par un bluff louangeur, antithèse de notre fureur de dépréciation, proclament que le peuple allemand est le plus instruit du monde civilisé.

Les contradictions s'accumulent donc en matière de statistique appliquée à l'instruction élémentaire des soldats. Elles ne font guère la clarté dans les intelligences.

Mais surtout l'on demeure en pleines ténèbres en ce qui touche le savoir féminin. Rien n'a été prévu pour se rendre compte de l'état d'ignorance où voit la jeune tille et la femme, surtout dans la classe des domestiques, soit urbaines, soit surtout rural s.

La proportion des analphabètes est pourtant plus forte chez la femme que chez l'homme, car la fillette d'âge scolaire plus que le garçon est retenue à la maison pour y aider mère, frères et sœurs, pour y vaquer aux soins du ménage pendant que les parents sont aux champs, àlatelicr.

Dans quelle misère intellectuelle, des milliers de malheureuses sont plongées, on le devine, on en a limpression, on le vérifie à l'user, par des observations isolées faites autour de soi. Mais on ne s'est pas donné la peine, et moins encore que pour l'homme, d'ouvrir une enquête et de faire des constatations d'ensemble.

Si défectueuse que soit la méthode adoptée pour savoir à quel effectif se monte l'armée des analphabètes, il n'en demeure pas moins que, vingt-huit ans après l'application des lois scolaires sur l'obligation... théorique, il y a encore des illettrés par milliers.

Les résultats escomptés par les fondateurs de l'enseignement primaire devaient être tout autres. Ils espéraient qu'en un quart de siècle l'ignorance totale aurait totalement disparu.

Kpris d'idéalisme, ils avaient forgé une législation dont l'expérience a mis à vif les imperfections attribuables à une générosité trop confiante.

S'il y a des illettrés en France, s'il est même étonnant qu'il n'y en ait pas même davantage, c'est qu'on s'est trop fié au bons sens public, c'est qu'on n'a pas pris les précautions nécessaires contre l'inertie et l'indifférence des masses paysannes, contrela résistance familiale, habile à défendre ses intérêts, tirant profit de l'enfance à la ferme et aux champs, dans un moment où la main-d'œuvre se fait rare et chère, c'est aussi que l'école a dû lutter contre une grande force opposante : l'Eglise qui, en Suisse, et dans les pays protestants d'Allemagne, n'a pu contrecarrer l'effort de l'Etat.

Comment viendrait-on à bout de la désertion scolaire quand tout semble la favoriser, quand

1rs Commissions scolaires sont inexistantes dans trente mille communes, quand, là où elles l'onctionnent autrement que sur le papier, elles se composent légalement d'élus, forcés, par intérêt, de vivre dans la génuflexion et le tremblement devant les électeurs, quand les Caisses des Écoles subventionnées par la loi ont vu la loi, violant les règles établies par elle, détruire ce qu'elle a fait et supprimer les subventions nécessaires à l'existence d'organes nécessaires eux-mêmes au jeu de la fréquentation scolaire :

Le mal de L'analphabétisme es! lié au mal de l'absentéisme.

Qu'attendre. — ainsi que le prouvent les sûres et droite- et sincères consultations ouvertes par la Ligue de l'Enseignement et par« Pages Libres», — de lois caduques enseignant dès l'enfance, aux écolières et écoliers, la violation de la loi qui, par suite de la faiblesse, de la complicité où glisse le pays, ne peut empêcher les réfractaires dont les présences sont irrégulières à l'Ecole de former un contingent atteignant le sixième de l'effectif?

Et nul ne s'en émeut, ou, s'il s'en attriste, n'agit ! Et, sauf en quelques villes très rares, — Amiens, Rouen, le Havre, — les délinquants ne sont pas poursuivis ! D'amende, de prison, en use-l-on jamais? D'ailleurs la peine serait vite retirée, sur intervention des influences locales et autres. Quant à l'affichage en certains milieux où la lutte contre la République est devenue la lutte contre l'École, il serait titre

Ed. Petit. 2

d'honneur et de vaillance pour le rebelle dont le nom serait mis en vedette.

Comme le disait M. Baudrillard dans un rapport présenté au 27e Congrès de la Ligue Française de l'Enseignement (Besançon) : « Il ne "servirait à rien de nous leurrer. Il faut avoir le courage de le reconnaître. L'enseignement primaire est effectivement laïque et gratuit. Il n'est pas, sauf exceptions, effectivement obligatoire. »

« Presque nulle part, on ne dresse plus la liste des assujettis à la loi. Cette première formalité, sans laquelle croule tout l'édiiicc de l'obligation, n'est pas accomplie. Du milieu parisien au milieu campagnard, on néglige de rédiger la liste des enfants de six à treize ans. Ou si on la dresse, comme dans certains arrondissements de Paris, c'est en recueillant, dans chaque école, les noms des enfants qui y sont venus spontanément, et en cousant bout à bout toutes ces listes élémentaires.

« On agit comme on le ferait dans l'armée, si l'autorité militaire, pour établir la liste des conscrits d'une classe, relevait dans chaque caserne, les noms des nouveaux soldats qui auraient rejoint leur corps spontanément.

« Cette violation de la loi dont les municipalités ont toute la responsabilité a des conséquences bien dignes d'elle par leur aspect à la fois comique et attristant. »

MM. Muret et Roton, dès 1 90 i. écrivaient. « C'est dans L'insuffisance de la fréquentation que réside

surtout le mal. D'enfants que n'a jamais vus l'école, il en est, mais en petit nombre. Toutefois, qu'importe que d'autres y soient inscrits s'ils n'y paraissent qu'à la dérobée, pour la déserter en outre, sept, huit ou neuf mois sur dix; c'est exactement, quant aux résultats à espérer, tout comme s'ils n'y venaient pas du tout. »

L'Ecole ou plutôt la famille qui sacrifie le travail scolaire au travail des champs, au travail domestique, lajsse sortir, chaque année, des milliers de « défaillants » que l'absence de fréquentation réduit à l'absence de savoir.

L illettré adolescent et adulte est l'ancien élève,... si peu élève... quia pratiqué la désertion soit volontaire, soit forcée. Même M. Lebossé, inspecteur primaire, a pu affirmer, avec une fine ingéniosité de critique exacte : «Il esta remarquer que le nombre des enfants absents pendantplusde cent et ccntdix jours par an, — et ce sont tous les ans les mêmes, — est à peu près égal au nombre des conscrits ne sachant ni lire ni écrire ou lire seulement (4,88 p. 100 en 1906) . Le nombre des illettrés étant à peu près stationnairc depuis 1900, on peut donc à peu près affirmer que les conscrits illettrés ontétéles irréguliers de l'école, ceux qui manquaient la moitié de Tannée. Les enquêtes faites un peu partout aboutissent aux mêmes conclusions : sur 32 conscrits notés 0 et l dans ma circonscription *, 1 savait lire et écrire, et était

l.LaFlècne (Sarthe).

noté 0 par erreur ; o anormaux n'étaient jamais venus en classe ; les 26 autres étaient des irréguliers. »

Voilà donc, libérés légalement du service scolaire dont ils s'étaient pratiquement libérés, l'adolescent illettré, la jeune fille illettrée, qui sont pris dans l'engrenage de la vie économique et sociale.

Que fait-on pour eux ?

La pseudo-obligation scolaire se change en effective liberté postscolaire.

Le Cours d'adulte leur est ouvert. On les sollicite d'y entrer.

Y viennent-ils volontiers ?

— Non certes.

Là où il leur est permis de s'y rendre, — dans l'Ouest, le Cours d'adultes d'Ktat est interdit par nombre de propriétaires et de fermiers, aux domestiques agricoles et ils ont à choisir entre le pain et l'instruction, — ils en prennent le chemin à contrecœur.

Le Cours d'adultes qui est recherché en tant de communes par lescertiliés de la veille, par les jeunes gens désireux de compléter ou bien de fortifier leur instruction, est fui par l'illettré.

11 s'y sent gauche, gêné, humilié auprès de camarades plus jeunes el débrouillés. 11 souffre dans son amour-propre, malgré la cordiale protection dont

l'entoure l'instituteur. Une fausse honte le retienl au seuil cl. la porte franchie, l'incite, après deux ou trois séances, après constatation du rude effort à faire, à ne pas revenir. 11 crainl des railleries que, d'ailleurs, par pitié, on lui épargne. Il s'enfonce dans les habitudes de paresse intellectuelle que le pli mécanique du travail manuel renforce encore en lui.

D'ailleurs, à la veillée, comment pourrait-il fournir besogne utile ? Le soir, — que de fois ne l'ai je pas constaté, — il est las, le pauvre hère, après la rude journée de labeur. Il s'assoupit sur le livre, sur la page d'écriture où sa main pousse la plume comme elle poussait l'araire dans la plaine.

Parfois, flans l'École du soir à plusieurs classes, à plusieurs degrés, où l'illettré n'obtenait qu'une petite et inutile part de leçon magistrale, on a institué des Sections spéciales où le déshérité intellectuel, ne sachant ni lire, ni écrire, a été seul admis, seul instruit, avec quelle patience, avec quel dévouement, comme je l'ai pu voir si souvent. Là, il se sent plus à l'aise, il est clans un milieu où il se rend compte qu'on s'intéresse à lui, qu'on compatit à l'état d'infériorité où il est, et il lui est plus facile de remonter la pente, de réparer le temps perdu.

.Même, dans la Haute-Vienne, dans le canton de Rochechouart où le nombre des conscrits illettrés s'était élevé à 30 p. 100, une initiative a été prise qui a réussi. Dans l'hiver de 1908 des fermes ont été louées, des classes d'illettrés y ont été ouvertes. De cinq à sept heures du soir, pour que l'étudiant

22 DE l'école au livre

populaire ne fût pas harassé, on lui apprenait les petites lettres et les quatre opérations. J'ai pu voir vieillards, jeunes gens, femmes et hommes d'âge mûr assis autour d'une table, dans la cuisine, dans la chambre à coucher, transformées en salles d'études et s'appliquer, d'une volonté obstinée, pour apprendre àlire le journal, à faire une lettre, à établir un compte. Je me souviendrai toujours d'une séance ou déjeunes laboureurs travaillaient avec une docilité patiente sous le ferme gouvernement d'une institutrice. Dans tous les Cours de pénétration rurale les progrès ont été satisfaisants.

Dans l'hiver de 1908-1909, à la suite d'une circulaire adressée aux préfets, le 23 octobre 1908, par M. G. Doumcrgue et où, généralisant le « sondage » essayé dans un coin du sud-ouest, il recommandait d'ouvrir des Sections spéciales, il s'est produit, sous la pression de statistiques incohérentes certes mais douloureuses, comme une poussée, comme un vaste effort de générosité intellectuelle vis-à-vis des attardés de l'Ecole.

Dans les villes de garnison, des cours d'illettrés ont été ouverts, surtout dans l'est, dans le nord. Ils ont duré en moyenne cinq mois. Mais il y a sept mois de vacances... postscolaires, de non-fréquentation cette fois légale et, pour que les résultats obtenus dans la campagne d'hiver soient durables,

il impoii' que le régiment, dans l'intervalle, fortifie l'Œuvre de l'École.

Il y a plaisir pourtant à constater certaines mesures très nouvelles, susceptibles de produire dos effols heureux, ei qui valent d'être citées.

Dans la Sarthe, 1 inspecteur primaire do Saint- Calais a invité les instituteurs à « dépister » les illettrés, surtout ceux qui vont être de la « classe » et qui, l'hiver, pendant l'année précédant le départ, doivent être sollicités de suivre la classe — d'illettrés.

Mans la Haute-Garonne, l'inspecteur d'académie a publié au Bulletin départemental la statistique des illettrés, par canton. L'on a connu ainsi les points faibles où il fallait porter l'effort. Le mal étant localisé, on s'est appliqué à y remédier. Des Cours spéciaux ont été institués avec succès, de novembre a mars.

Dans la Seine-Inférieure, l'inspecteur d'académie s'est efforcé, en prenant le mal à la racine, d'obtenir que la fréquentation scolaire fût observée. Il s'est ingénié à avoir des listes exactes pour le recensement des enfants d'âge scolaire. Il a tiré le meilleur parti possible de la loi, en attendant qu'elle soit remaniée et renforcée. Il s'est appuyé sur les Caisses des écoles, sur les Commissions scolaires.

L'inspecteur d'académie du Maine-et-Loire donne des renseignements précis et probants : « De sérieux efforts ont été faits cet hiver, pour améliorer la situation, et dans certaines circonscriptions,

24 de l'école au livre

d'excellents résultats ont été obtenus. C'est ainsi que, dans l'arrondissement de Baugé, nos instituteurs ont pu amener à l'école du soir 19 jeunes gens complètement illettrés, que, dans celui de Cholet, ils en ont attiré 18 sur 29, auxquels ils ont appris, en trois mois, les éléments de la lecture, de l'écriture et du calcul. Dans ce même arrondissement, 13 femmes sur 15 ont répondu à l'appel de nos institutrices ; parmi elles, se trouvait une mère de famille âgée de quarante ans venue pour se mettre en état de correspondre avec son fils, actuellement soldai, et qui a réussi. »

Le résultat le plus remarquable a été obtenu par les maîtres de l'école publique Victor-Hugo à Angers. Ces instituteurs dévoués qui reçoivent, chaque année, à leurs cours d'adultes les soldats du 135" régiment d'infanterie, avaient dans leurs classes, en hiver, 94 illettrés; ils ont appris à lire, écrire el compter à 89 d'entre eux.

Il est juste de remarquer que dans le nombre des illettrés qui nous sont signalés ligure une assez notable proportion d'anormaux et d'arriérés.

En ce qui concerne plus particulièrement les jeunes soldats, il convient de signaler l'heureuse initiative que I un des instituteurs de la deuxième circonscription d'Angers, celui deThouarcé, se propose de prendre. « L'an prochain, écrit-il à son inspecteur primaire, j'essaierai de réunir durant l'hiver tous les conscrits de la classe appelée sous les drapeaux, afin de leur apprendre les premiers éléments

(It^s choses qui leur sont utiles au régimenl -, j'en profiterai pour me rendre compte exactement de ce qui leur reste du savoir acquis à l'école. Je me propose d'encourager et de généraliser ce1 excellent moyen d'action. »

L'inspecteur primaire de l'arrondissement de Pigeac(Lot) écrit : « Il y a dos enfants loués comme bergers et qui n'ont chaque année qu'un mois ou deux de scolarité. Il a été recommandé aux instituteurs de prendre ces enfants à part, au besoin en dehors des heures de classe et de leur apprendre le plus rapidement possible la lecture, l'écriture, el les éléments du calcul. Ce sont ces enfants qui. dans la région, risquent de rester illettrés.

Dans l'arrondissement dePontivy (Morbihan), une initiative heureuse est à signaler : un instituteur a suggéré aux parents de quelques jeunes bergers la clause suivante du contrat de louage : « Le maître devra laisser son domestique fréquenter les cours pendant les trois mois d'hiver. » Il a constaté les effets de cette innovation.

L'effort très généreux, très louable, de solidarité intellectuelle qui a été commencé en 1909 sera continué. On n'en peut douter. Mais les procédés de guérison sont empiriques, comme le sont les méthodes de prophylaxie et de statistique.

L'initiative privée et collective des éducateurs volontaires a beaucoup fait, fera beaucoup encore

en faveur des illettrés qu'elle découvrira, poursuivra, amènera par persuasion au pied des chaires ouvertes dans l'École du soir.

Mais, outre que la lassitude peut se produire, que le dévouement est inégal suivant les régions, on admettra comme logique qu'il vaut mieux prévenir le mal que le guérir.

C'est un axiome de médecine qui vaut aussi en éducation et en sociologie.

Veut-on résoudre l'obsédante question des illettrés ?Des mesures s'imposent qu'il est expédient de prendre sans plus tarder, car la situation va s'aggravant :

1° On a laissé tomber en désuétude l'un des articles les plus utiles, les plus pratiques de la loi de 1882 : le prévoyant article VIII qui prescrit l'inscription préalable obligatoire et d'office de tous les enfants d'Age scolaire.

Dans les agglomérations urbaines, l'enfant est perdu de vue chaque fois qu'il change de quartier, de domicile. C'est un errant introuvable, qu'on dépiste avec moins de zèle administratif surtout fiscal, qu'un chien ou qu'un cheval, car il ne paie pas de taxe municipale. Sans doute il est malaisé de le découvrir avec les moyens dont on dispose. Mais que ne restaure-t-on l'emploi, aujourd'hui vulgarisé en maint pays d'Europe, du registre ou répertoire de population qui, le 5 juillet 1791, fut établi par la Constituante?

L'Assembler ordonnait la déclaration obligatoire

LA QUESTION X)F.< ILLETTRES 27

des habitants quand ils se déplacent. Elle l'imposait, corroborée par la déclaration également obligatoire du propriétaire, toute infraction étant sévèrement punie.

Qu'on y revienne, qu'on y contraigne les nomades intermittents tM les temporaires irréguliersaux foyers changeants. Ceux-là seuls n'en voudront pas dont on a intérêt à vouloir qu'ils en usent. Comme disait Bailly, en 1794 : la Déclaration « ne peut inquiéter les bons Français ; ils ne demandent qu'à être connus ». Et la Déclaration, indispensable pour dresser la liste exacte des enfants soumis légalement au service scolaire et dont les instituteurs n'ont plus communication en tant de Cités, servirait aussi à l'établissement précis dos listes électorales, à l'application des lois sociales, à la recberebe des insoumis du régiment qui ont été si souvent les insoumis de l'école.

2° Le crédit affecté aux Caisses des écoles rendu effectivement obligatoire est à rétablir. La question scolaire est une question sociale, et le problème de la fréquentation s'enlace au problème de la misère. Qui ne peut babiller décemment sa fillette, son garçon, qui ne peut leur donner ebaussures, livres, cotisation pour la cantine, ne les envoie pas à l'école. De la loi de 1882, la Caisse des écoles est logiquement et humainement l'institution surtout, à retenir, à fortifier, car elle fortifiera la loi amendée. La Caisse des écoles, distributrice avertie de fournitures, de vêtements, avec ses annexes : Cantines,

Colonies (le vacances, Patronages, rendra L'école aimée, attrayante, recherchée.

3° Que l'on choisisse pour assurer l'obligation scolaire, entre les divers projets de refonte déposés : projet Briand, — projet Doumergue , — projet Dessoye, — projet Pozzi, — qu'on les fonde en un texte clair, précis, d'application aisée, mais que l'on se hâte d'aboutir !

La Commission scolaire a prouvé son impuissance ? La justice de paix doit la remplacer. Le système de la douceur, de la persuasion a fait son temps. Il nous a valu une génération qui semble désapprendre le chemin de l'école. La sévérité armée s'ajoutant à l'entraide sociale largement organisée ramènera l'ordre et la règle dans une grande institution qui ne peut s'accommoder de la faiblesse et du relâchement car, dans la mêlée mondiale des intérêts, l'avenir économique du pays en dépend.

4° Outre que la fréquentation est intermittente, elle est de trop courte durée. Le certificat d'études peut être obtenu trop tôt. La Chambre a décidé, sur la proposition de M. Ferdinand Buisson, d'en retarder l'octroi jusqu'à douze ans. M. Maurice Faure, au Sénat, a obtenu qu'on reculât l'âge de la présentation à l'examen à douze ans vraiment révolus. Mesure excellente qui retiendra l'élite, et, grâce à quelques mois de plus de travail scolaire, la garantira mieux contre l'oubli des connaissances premières — mais mesure qui s'applique à une minorité et qui ne vaul pas contre la non-fréquentation

de la majorité dont la famille se fait la complice intéressée.

B S'il est interdit d'employer, avant la treizième année, dans l'industrie, l'enfant qui n'a pas conquis son certificat d'études, pourquoi même défense n'estelle pas appliquée à l'enfant employé aux travaux agricoles qui, pourtant, par l'introduction du machinisme, s'industrialisent chaque jour davantage?

La loi sur la limite d'âge doit s'étendre à la terre comme à l'usine. Elle doit être protectrice de l'enfance rurale comme die l'est de l'enfance urbaine.

Que l'école, au village, s'accommode, s'ajuste au milieu, qu'elle tienne compte des saisons, qu'elle modifie son horaire, allongeant, raccourcissant la classe, pour faire leur part aux menus travaux champêtres où la famille peut utiliser écolières et écoliers : cela s impose. Mais ce qu'il faut combattre, ce qu'il faut abolir, c'est l'exploitation précoce, c'est la ruine physique et intellectuelle de petits êtres trop tôt condamnés à l'esclavage de la louée ! N'ai-je pas vu dans la Lozère des bergers de six et de sept ans livrés aux maîtres et, par eux, aux bêtes pour un salaire de cinquante centimes par jour ?

6° De treize à dix-huit ans, s'ouvre, béante, la période critique, tant de fois signalée pour l'âge... critique. L'enfant est adolescent i> Gomment former

en lui l'homme, la femme appelés à jouer un rôle utile dans la Cité ?

Sans doute, on a fait un grand effort depuis 1895 en faveur de la jeunesse populaire. Les Associations d'anciennes et d'anciens élèyes se sont multipliées. On en comptait 55. On en peut nombrer 6.000. Mais c'est la septième partie de ce qu'il en faudrait,

Des cours d'adultes, — il en existe cinquante mille environ, — sollicitent les promotions sortant de l'école. Mais sur six millions environ déjeunes gens en âge de les suivre, huit cent mille en profitent dans les Cours officiels, deux cent mille dans les Cours fondés par les Sociétés d'Enseignement populaire. C'est donc un sixième seulement de la clientèle à atteindre qui en bénéficie.

L'obligation de la seconde instruction, de treize à dix-huit ans, doit être décrétée, si l'on veut que les illettrés n'existent plus qu'à l'état de souvenir, et que diminue le nombre des demi -illettrés que l'on ne saurait évaluer non plus et qui doit être considérable, et qui constituera pourtant demain, en pays démocratique, pour une forte part, le Souverain !

Trois fois par semaine, à des heures à déterminer dans les villes, les Sociétés d'instruction populaire agréées qui voudraient, moyennant, des subsides calcules d'après les heures de service et les présences, assumer, à côté des organisations municipales, la charge de l'enseignement post-scolaire, — dans les campagnes, les instituteurs, — un person-

LA QUESTION liU> ILLETTRES 31

ael de stagiaires cl d'ambulants renforçant les cadres et les horaires étant modifiés, — assureraient le service qui deviendrai! national et qui serait rétribué et contrôlé.

A l'essai d'improvisation par la liberté, par L'initiative des collaborations volontaires, soit individuelles, soit collectives, qui a eu le mérite et la peine d'habituer les intéressés à l'instruction prolongée, de ménager la transition, de faire l'éducation des mœurs nécessaire à l'application des lois, succéderait L'organisation méthodique et rationnelle dont les Communes, les Départements, L'Etat auraient la charge, dont la République aurait le profit matériel et moral.

Enfin comme couronnement, comme sanction finale de l'éducation populaire, il est expédient d'instituer comme en Suisse Y Examen des Recrues.

D'ailleurs l'idée est en marche. Le 4 mars 1909, la Chambre des députés volait sans discussion un projet qui, dans ces termes, est soumis à l'approbation du Sénat :

Article crémier. — Chaque année les conscrits non pourvus de diplômes ou certificats d'instruction primaire ou secondaire, doivent, dès leur arrivée au corps, au jour fixé par l'autorité militaire, subir un examen destiné à constater leur degré d'instruction.

Art. 2. — II sera organisé dans chaque corps de troupes des cours spéciaux d'instruction militaire, à l'effet d'assurer cette instruction aux conscrits dont les épreuves auront été jugées insuffisantes.

Art. 3. — Un règlement d'administration publique,

32 de l'école au livre

rendu après avis du Conseil supérieur de l'Instruction publique, sur le rapport des ministres de la Guerre, de la Marine, de l'Instruction publique, déterminera la composition et le mode de nomination de la Commission d'examen, les formes de l'examen, la nature des épreuves écrites, et, pour les illettrés, de l'épreuve orale, le mode de correction et de notation, la publication des résultats et toutes autres conditions d'application de la présente loi.

Le Sénat peut très promptement faire de ce Projet d'ExameD une réalité.

Sans doute pour mènera bien l'entreprise qui est nationale, il faudra prévoir des dépenses. Mais les recettes qui seront intellectuelles et morales et qui auront leur répercussion sur les progrès économiques du pays, sont aussi à considérer. Elles doivent entrer dans le bilan.

Un budget qu'on peut évalueràsù; millions devra être ajouté aux frais qu'entraîne l'Enseignement primaire, — mais il en sera comme la Prime d'assurance. Il deviendra la garantie que le travail scolaire, que L'effort d'argent et d'esprit consenti par contribuables et éducateurs ne sont pas perclus. Le risque-pertes sera couvert.

On alléguera qu'il y a d'autres dépenses nécessaires, d'immédiate urgence, et que l'on diffère. Mais le même argument vaut en Allemagne où la

Post-Ecole n'est pas sacrifier à l'œuvre militaire et maritime.

L'heure est venue d'agir. Comme après la tentative du précurseur que fut Victor Duruv, si les professeurs volontaires qui tiennent l'école du soir venaient à se décourager, on ne recommencerait pas, d'un lotrg temps, le labeur désintéressé soutenu d'un si vif élan depuis quinze années. Certaines expériences sociales ne peuvent, à court intervalle, subir un double échec sans être frappées d'impuissance et de stérilité, à toujours.

On réclame, pour l'apprentissage professionnel, l'obligation. Le Conseil supérieur du travail, la Commission parlementaire de l'enseignement technique, d'anciens ministres du Commerce, comme MM. Dubief, Millerand, Jean Cruppi, après enquête minutieuse, l'appuient de leur active influence. Un projet de loi est déposé par M. Astier, député, qui a vulgarisé 1 idée dans le pays par une « agitation » à la manière anglaise.

Mais la question, pour atteindre ses justes proportions et pour s'adapter à ses fins précises, doit être élargie.

Il est expédient et équitable que la solution du problème s'applique non point seulement à la jeunesse industrielle et commerciale, mais à toute la jeunesse populaire.

Pourquoi procéder par catégories, presque par classes ? Pourquoi disjoindre et fragmenter ce qui doit avoir ampleur et harmonie, ce qui doit tendre

Ed. F'ktit. 3

34 DE l'école au livre

à l'unité ? Pourquoi admettre les seuls débutants de la production économique au profit et à l'honneur d'une éducation prolongée dont doivent bénéficier logiquement tous les débutants de la vie qui, pour ne pas être spécialisés, ne font pas moins œuvre de leurs mains, surtout s'ils sont travailleurs de la terre ? N'ont-ils pas droit, eux aussi, à l'accès d'un savoir au moins élémentaire, pratique et général, ne doivent-ils pas suivre obligatoirement l'École du citoyen, dont les leçons sont indispensables dans une démocratie maîtresse de ses destinées politiques et sociales ?

Les illettrés de l'alphabet et les demi -illettrés du livre, les apprentis de l'éducation civique, les masses profondes des promotions qui montent vers l'avenir, tous « ceux de demain» doivent être considérés comme devant passer par une nécessaire initiation, dans la période de l'adolescence, au même titre, mais dans des conditions différentes, que les ignorants du métier, que les illettrés de l'outil.

La Nation est tenue aux mêmes devoirs et aux mêmes égards à l'endroit de tous ses enfants, car, tous, dans des voies parallèles, collaborent à sa grandeur et à sa prospérité.

C'est l'accession de toute la jeunesse populaire à des connaissances générales, indispensables d'ailleurs à l'ouvrier qui, sans elles, sera toujours un manœuvre, qu'il csl urgeni d'organiser.

La question n'est pas simplement ou scolaire ou technique : elle est sociale e1 humaine.

1 \ QUESTION DES ILLETTRES 35

1 ministère du Commerce, le ministère de l'Agriculture, le ministère du Travail, le ministère de l'Instruction publique, pour toutes leurs spécialités d'enseignement, et, avec eux, toutes les forces administratives combinées sont à mettre en jeu.

Kl même guand l'action législative et officielle s'exercera, il y aura encore place pour l'initiative et des individus cl des libres collectivités.

La Nation devra défendre et protéger d'un effort incessant la seconde instruction, la seconde éducation en qui réside l'avenir même de la Nation.

Page 1