AT PAYS DES ILLETTRÉS
M. Lallemand avait été frappé par 1rs résultats navrants qu'accusail la statistique des illettrés entrant au régiment. Les arrondissements de Rochechouart et de Saint- Yrieix fournissaient un pourcentage dépassant parfois 30 p. 100!
Le mal était connu. Mais on peut, en ces pays de montagnes et de huis, et à raison, arguer des distances, dire que l'école qui est au village ne saurait recevoir la clientèle des fermes si souvent disséminées au loin, à quatre ou cinq kilomètres, que les enfants ne peuvent, par la pluie, par la neige, fournir quatre fois par jour de si longues étapes. Et puis, la misère est grande, le travail précoce, la garde des frères et des so>urs plus jeunes retiennent fillettes et garçons à la maison, aux champs ! D'où une fréquentation ou intermittente ou nulle !
.M. Lallemand, secondé par le sous-préfet de Rochechouart, M. Besques, qui a, lui aussi, l'âme d'un éducateur, a cherché et trouvé le moyen d'apprendre les petites lettres à un certain nomhre de ces infortunés que l'ignorance sépare de leurs contemporains.
Il a imaginé démettre le Cours tout près des intéressés, de !>• situer dans le voisinage de la clientèle. L'école est trop loin de la ferme. L'école sera dans la ferme.
I. emplacement des Cours réservés aux seuls illettrés a été déterminé par la répartition géographique des « analphabètes ».
Après enquête, on sut que 17!» personnes —
99 femmes, 80 adultes hommes — ne savaient ni lire ni écrire dans les cinq communes du canton. Pour les attirer, on adapta l'horaire aux convenances, aux intérêts des auditeurs. L'on décida d'ouvrir les Cours à la tombée de la nuit, après les travaux de la journée, entre 6 et 9 heures du soir. Les Cours pourraient être mixtes, à condition que les jeunes filles fussent accompagnées par un membre de la famille, responsable.
Huit Cours ont été ouverts depuis janvier. Ils ont lieu en pleine campagne, dans desfermes ou louées ou prêtées parleurs propriétaires. Les locaux furent trouvés, grâce au concours des maires et des instituteurs, après bien des tâtonnements. Le prix de location, variant de 2o à 100 francs, pour la saison, comprend le chauffage et l'éclairage.
On avait d'abord songé à confier les cours d'illettrés à un corps spécial d'instituteurs, détachés des cadres. Mais quelques instituteurs en fonction dans les écoles voisines ont offert spontanément leur collaboration. J'en ai vu, qui font, chaque soir, — car les cours ont lieu cinq fois par semaine, et pendant quatre mois, — quatre kilomètres et davantage, en pays accidenté, par tous les temps. Rien ne les arrête dans leur apostolat.
Je suis allé passer quelques heures dans le chantier et pendant 1'outrrage avec ces bons ouvriers, aux fermes desPlas, duBreuil de Navres, delaMaurinie, de la Chaise.
Longues étaient les distances à parcourir, rudes
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les cahota de la voiture qu'il fallait supporter pendant des trajets de 25 kilomètres, boueux 1rs soutiers conduisant aux fermes, mais les scènes auxquelles il m'était permis d'assister avaient leur réconfort.
La singulière, l'intime, la familiale École et qui rappelait si pou l'.Vole ! Dans la grande salle a lieu la grave et touchante assemblée, la veillée réparatrice. Un à un, les auditeurs, la blouse recouvrant la veste, sabots aux pieds, arrivent. Ils s'assoient vite devant une grande table, se font vis-à-vis. Les gars ont le grand chapeau de loutre limousin planté sur le chef, comme au plein du soleil, dans les champs ; les tilles emprisonnent leurs cheveux dans un foulard multicolore. Dans un coin, un grand vieux lit s'enveloppe d'étofle bleue. Au fond, en face de l'entrée, un dressoir met l'éclat de sa vaisselle vernissée qu'encadrent les tons adoucis des antiques étains. Dans l'âtre, un grand feu de bois flambe, projetant ses lueurs sur le plafond aux poutres surbaissées, noir de fumée et d'années. Une femme, — c'est la maîtresse de céans, — tricote; son mari écoute les hôtes qui épi lient le syllabaire et entretient la flamme. Quelques anciens du village voisin sont debout, regardant, en silence, le spectacle qui s'offre à leurs yeux étonnés.
On en est à la quinzième leçon. Déjà quelques « étudiants populaires » sont débrouillés. J'en vois de tous les âges ; l'un a treize ans, un autre cinquante-quatre. Ils n'ont jamais franchi le seuil d'une école.
«La bonne volonté est grande, les progrès sont rapides», me dit le jeune maître — il a dix-huit ans et demi — qui fait la classe à ce groupe pittoresque de braves gens venus, sans fausse honte, pour se guérir du mal d'ignorance.
Il ajoute :
« Ils n'allaient pas au Cours d'adultes ordinaire. Ils gênaient et se sentaient gênés. Ici, ils n'ont pas à souffrir des comparaisons humiliantes pour leur amour-propre. Je suis sur qu'ils liront et écriront, car ils sont assidus, dociles, désireux de tirer profit d'un enseignement qui est accepté par eux avec joie ».
Avec reconnaissance aussi. On ne saurait croire de quels sentiments de gratitude profonde ces travailleurs entourent le sous-préfet, les instituteurs qui se vouent à leur sauvetage intellectuel. C'est fête pour eux que de les remercier, que de dire, en montrant leurs livres, leurs cahiers, combien ils sont reconnaissants à leurs moniteurs. Sur les rudes visages luit un éclair de joie et de victoire.
Adolescents et adultes viennent au Cours par groupes, en chantant le long des routes. Ils s'amusent à épeler les affiches dans les foires et. avec une ardeur de néophytes, attirent leurs camarades, ou indifférents ou craintifs, à l'école du soir. Ils sentent qu'ils sortent des ténèbres, qu'ils marchent vers la lumière, qu'ils seront demain les égaux de ceux qui savent, qui comprennent journal et livre. Ils échapperont au dédain, à la pitié. Ils ne vivront
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plus en étrangers dans leur temps, dans « leur petite patrie » dont l'histoire leur es! étrangère.
L'essai d'organisation cantonale ;» pleinement réussi. Le nombre des auditeurs, loin de décroître, s'étend de semaine en semaine : il varie, en chaque centre, en chaque foyer d'action, de ■> à 30.
Le succès est encourageant. Il engagera l'arrondissement, puis le département tout entier à suivre L'exemple donné par le canton de Rochechouart. Et sans nul doute, l'essai sera tenté ailleurs que dans la Haute-Vienne. L'amour-propre national a le droit de réclamer la disparition de la tache noire que L'analphabétisme étale sur la carte de France.