CHEZ LES SOLDATS ILLETTRÉS
C'est toujours le môme spectacle affligeant, la même vision de misère intellectuelle. La scène se passe à Troyes, dans un cours d'adultes, un soir d'hiver, comme elle se passe en tant d'autres villes de garnison, où le régiment se rend aussi à l'école, et par nécessité.
Dans une première salle, une section de soldats illettrés travaille. Je vois là "2i chasseurs de Vincenncs, du 1er bataillon. Ceux-là épellcnt les petites lettres, déjà se penchent sur des livres à gros caractères d'imprimerie, essaient de lire un récit enfantin. Ce sont des illettrés qui, naguère, ont su un peu l'alphabet. Ils ont vaguement fréquenté l'école, aux années d'enfance. Ils y sont allés, par intermittences, un ou deux hivers, quelques semaines de-ci de-là. Ils se rappellent peu à peu cet A 15 (] dont les signes ne sont pas absolument hiéroglyphiques pour eux. Des souvenirs visuels les aident dans cette nouvelle prise de contact avec la Ici Ire moulée.
Ils ont travaillé ferme toute la saison post-scolaire. Ils sont à demi sauvés. Quelques-uns refont con-
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naissance avec les quatre opérations, revoient la table de multiplication.
Le jeune instituteur qui dirige la classe me dit :
o II- sont forl attentifs. Ils sentent qu'ils ont besoin de eette instruction élémentaire qu'ils ont fuie, ou qu'on leur a lait fuir. » Os vingt-doux « vitriers » demain ne seront plus di\s« emmurés », correspondront avec leur famille, prendront intérêt au journal, au livre, seront vraiment citoyens conscients dans la Cité.
Dans la salle voisine, on est chez les aveugles intellectuels dont la cécité est complète. Ils vivent en étrangers parmi leurs semblables. J'en compte dix-neuf. Ils sont tous <{■><, CôLcs-du-\ord, sauf un qui vient de S.iène-et-Loire. de l'arrondissement d'Autun. Jamais ils n'ont franchi le seuil d'une école, d'un cours d'adultes.
Pour quelles causes? Difficultés des communications, éloignement, travail précoce — la loi qui vise l'usine ne s'applique pas à la ferme — et misère, misère surtout ; manque de chaussures, de vêtements décents. Joignez à cela les préjugés, la routine, l'influence des « recteurs», des hobereaux, au pays breton, l'ignorance familiale !
Tant il y a que ces dix-neuf soldats sont des parias, des victimes, que le régiment confie à l'école (jour les arracher aux ténèbres qui les enserrent.
L'un d'entre eux ne sait pas un mot de français... en France. Les autres ont un vocabulaire des plus restreints. Ils bégaient mal la langue maternelle.
4i DE L ECOLE AU LIVRE
Ce sont de vigoureux garçons dont la figure est loin d'être inintelligente. De leurs grosses mains à l'épiderme épais qui manient le llingot comme un jouet, ils tiennent gauchement le crayon léger, sur lequel ils pèsent pour labourer sur l'ardoise comme s'ils poussaient sur le manche de la charrue s'enfonçant au sol. Ils inscrivent leur nom, car ce qu'on leur apprend tout d'abord, c'est à signer. Ils le font machinalement, sans comprendre, comme ils imiteraient sur un mur une silhouette d'arbre, de maison, d'animal.
Puis, c'est la leçon de lecture. Ils en sont aux diphtongues. Le directeur de l'école trace voyelles et consonnes au tableau noir, interroge individuellement les « étudiants militaires », puis commande le chœur comme il commanderait la charge. De la voix, du geste, nerveusement, il entraîne les chasseurs, qui, vivement, enlèvent l'obstacle, conquièrent la position.
Un sergent, au fond de la classe, assiste à l'exercice que l'accoutumance lui rend moins attristant qu'au visiteur de passage. J'avais emmené avec moi un jeune professeur du lycée. J'ai surpris au coin de son œil une larme, à la vue de cette scène navrante, où l'on ne savait qu'admirer le plus, de l'effort obstiné tenté par les rudes et tardifs écoliers, ou bien de la générosité intellectuelle dépensée par l'instituteur.
Des interrogations suivent, sur les faits d'actualité. sur l'organisation de la France. Sur ces dix-neuf sol-
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date, tous ignorent ce qu'est un préfet, un député. L'un d'eux connaît le nom du président de la République ! L'un nous répond que nous sommes gouvernés par un empereur. 11 s'agit bien de connaissances historiques, géographiques ! La vie contemporaine n'est pas vécue par t'es pauvres gars.
Oui, l'on en est là au début du vingtième siècle ! Et nulle sanction n'atteint les municipalités qui se rendent complices de ce crime social! Et les communes où ces infortunés ont pu se dérober à la loi scolaire ne sont pas signalées à l'indignation publique, ne sont pas frappées d'un blâme national — et, ce <pn serait plus sûr, d'une amende collective! Et les responsabilités des administrations locales ne sont pas mises crûment au jour !... Et cela dans une République !