PROGRAMME
1° Faire connaître, par des analyses étendues et approfondies, les principaux monuments de cette école depuis le second siècle de notre ère, où elle commence avec Ammonius Saccas et Plotin, jusqu'au sixième siècle, où elle s'éteint a\ec l'antiquité philosophique, à la clôture des dernières écoles païennes, par le décret célèbre de 529, sous le consulat de Décius et sous le règne de Justinien ;
2° Insister particulièrement sur Plotin et sur Proclus;
Montrer le lien systématique qui rattache l'école d'Alexandrie aux religions antiques, et le rôle qu'elle a joué dans la lutte du paganisme expirant contre la religion nouvelle ;
3° Après avoir reconnu les antécédents de la philosophie d'Alexandrie, en suivre la fortune à travers les écoles chrétiennes du Bas-Empire et du moyen âge, et surtout au seizième siècle, dans cette philosophie qu'on peut appeler philosophie de la renaissance ;
4° Apprécier la valeur historique et la valeur absolue de la philosophie d'Alexandrie ;
5° Déterminer la part d'erreur et la part de vérité qui s'y rencontre, et ce qu'il est possible d'en tirer au prolit de la philosophie de notre siècle.
Les mémoires devaient être déposés au secrétariat de l'Institua avant le 1er juin 1845.
C'est uniquement d'après cette mesure tracée par vous-mêmes, que votre section de philosophie i jugé les quatre mémoires qui vous ont été envoyés,
de l'école d'alexajndrie. 3
et qu'elle a distribué ses éloges et ses critiques. Après les grands concours que vous avez successivement institués sur la métaphysique et la logique d'Aristote, sur le Cartésianisme et la philosophie allemande, celui-ci présentait encore un intérêt tout particulier et des difficultés toutes spéciales. La philosophie alexandrine s'étend de la fin du second siècle après l'ère chrétienne, jusqu'au milieu du sixième. Elle naît dans Alexandrie devenue, grâce au génie de son fondateur, le centre des lumières et du commerce de l'ancien monde. Elle se forme du concours des éléments les plus divers. La Grèce, d'où les sciences avaient émigré pour un temps , lui fournissait les principaux; l'Orient, qui venait d'enfanter le christianisme, la Kabbale et le Gnosticisme, lui en donna de tout différents et de non moins graves. L'ancienne religion de l'Egypte ne fut pas tout à fait sans influence sur elle, et le génie romain dut aussi la modifier en quelques points.
D'un autre côté, elle est depuis Plotin la seule philosophie que présentent les écoles grecques et païennes , ou plutôt la seule philosophie que porte alors le monde civilisé. Les chrétiens ne doivent en avoir une que beaucoup plus tard, après la longue et pénible éducation du moyen âge. Toutes les sectes de philosophie les plus illustres et les plus puissantes ont disparu : ou plutôt , elles se sont toutes réunies en une seule pour faire face au danger commun. Toutes les doctrines si nombreuses et si fécondes jusqu'aux approches de l'ère chrétienne sont désormais stériles : le scepticisme vient de tenter non point
4 EXÀMKH CRITIQUE
même un dernier combat : il n'en est plus capable ; mais avec Sextus Empiricus, il a fait en quelque sorte le long inventaire de son ancien arsenal; et à une époque où il ne peut plus se servir de ses armes impuissantes, c'est comme un testament qu'il lègue à la postérité. L'école d'Alexandrie est la seule héritière de tout ce qui a précédé, de même qu'elle représente et unit toutes les tendances du monde païen qui la produit. On sait que d'Alexandrie, où elle prend d'abord naissance, et où elle vient à diverses reprises se retremper, comme à la source qui lui rend quelque chaleur et quelque vie, cette philosophie passe à Rome, dans la personne de Plotin qui n'y résida pas moins de vingt-six ans : puis de Rome, elle passe à Athènes où elle jette encore un vif éclat dans la personne deProclus, et où elle doit enfin mourir, revenant ainsi expirer au berceau qui dix siècles auparavant avait vu naître la sagesse grecque avec Socrateet Platon. La philosophie alexandrine a régné tour à tour dans les trois villes de l'antiquité qui ont le plus servi les progrès de la civilisation. L'Egypte, l'Italie, la Grèce ont tour à tour partagé ses doctrines et se sont passionnées pour elle.
D'autre part, cette philosophie prend définitivement la forme qui lui est propre vers le milieu du troisième siècle, c'est-à-dire, à ce temps précisément où le christianisme conquiert dans la société antique cette domination qu'il ne perdra plus, et qui tout à l'heure sera manifeste au monde entier par la conversion d'un César. Plotin, le plus grand personnage de la philosophie nouvelle, n'écrivitpas lui-même contre
de l'école d'alexahdrie. 5
cette religion qui commençait par détruire toute philosophie. Mais l'un de ses disciples, Porphyre, d'après ses conseils, attaqua par des discussions approfondies et régulières, le christianisme qui, de la faiblesse, en était déjà venu à la menace. L'ouvrage de Porphyre, malheureusement perdu, fut l'un des plus redoutables parmi tous ceux qu'enfanta cette longue polémique : Eusèbe et saint Jérôme le réfutèrent avec emportement. Deux empereurs même, Constantin et Théodose II, rendirent contre lui des édits qui le condamnaient au feu -, et depuis ce temps, il n'est pas un historien de l'Église qui n'ait cru devoir le maudire. Les ressentiments ne sont pas même aujourd'hui encore apaisés. Ce ne fut pas certainement l'éclectisme alexandrin, malgré ce qu'on en a dit, qui suscita la longue persécution sous Dioclétien et Galère. Mais ce furent des philosophes de cette école qui préparèrent et soutinrent le dernier effort du paganisme expirant, d'abord en réformant l'ancien culte sous Maximin , et en le rapprochant du culte nouveau , mais surtout en dirigeant la grande tentative de Julien. Le jeune empereur était pénétré des doctrines d'Alexandrie : il écrivit des ouvrages philosophiques, il vécut et mourut entouré de philosophes. Priscus et Maxime reçurent en Perse son dernier soupir, et assistèrent à son agonie, qui était aussi celle de la philosophie et du monde païen. La philosophie d'Alexandrie ne se borna donc pas à des spéculations : elle prit une part directe et considérable aux affaires -, elle contribua de toutes ses forces à défendre les croyances et les institutions du passé.
(') EXAMEA CR1TTOU-
Jamais philosophie autre que celle-là ne se mêla si passionnément aux intérêts du jour : et un exemple à peu près analogue, malgré toutes les différences, ne s'est guère reproduit que parmi nous dans le dix-huitième siècle. Mais la philosophie du dix-huitième siècle a triomphé de la féodalité : celle d'Alexandrie succomba devant le christianisme.
Voilà déjà, Messieurs, bien des titres à l'attention de tous les penseurs : une école qui, durant quatre siècles et plus , a représenté l'esprit païen tout entier, dans ses croyances philosophiques résumé des temps antérieurs, qui l'a représenté et soutenu dans sa lutte contre la religion chrétienne-, une telle école offre un immense intérêt historique. Considérée de plus près et en elle-même, elle n'en offre pas un moindre. Les caractères qui la distinguent lui sont tellement propres, et sont si parfaitement tranchés, qu'ils l'isolent de toute autre, bien qu'elle tienne intimement au passé et qu'elle ait exercé une influence puissante encore sur les temps qui ont suivi. Ces caractères peuvent être réduits à deux : \° l'éclectisme, qui relie cette philosophie aux philosophies précédentes; 2° le mysticisme qui l'en sépare et qui la constitue véritablement. L'éclectisme, c'està-dire l'union dans une certaine mesure des systèmes antérieurs, et des deux plus grands, ceux de Platon et d'Aristote, se conçoit fort bien à l'époque où se développe l'école d'Alexandrie. C'est pour toute la philosophie antique une sorte de nécessité. Tous les systèmes ont fait leur temps, tous sont morts; mais tous ont marqué une trace impérissable, tous
de t/fxole ou.ex ^nuiront légué d'utiles et grands souvenirs à la postérité qui les recueille avec piété. Mais le génie grec, si pratique, si réel, si humain, venant aboutir, pour son dernier mot, au mysticisme le plus exalte, s .1 est encore le plus scientifique et le plus régulier de tous, c'est là un fait digne du plus sérieux examen; c est une question des plus délicates et des plus graves de montrer combien l'esprit oriental a dû modifier profondément l'esprit grec pour amener un résultat si peu attendu. Il est bien vrai qu'à cette époque le monde entier estentraîné dans ce mouvement auquel la philosophie d'Alexandrie ne sut pas se soustraire. Le christianisme , malgré son intervention si active et si bienfaisante dans les intérêts sociaux, n est pas moins mystique que l'alexandrinisme lui-même : il emprunte souvent à son rival des formules, des opinions, loin de lui en donner : et quand les docteurs de l'Église sont éclairés et impartiaux, ils savent rendre justice, comme saint Augustin , aux successeurs de Platon, et reconnaissent même ce qu ils leur doivent , aussi bien qu'au fondateur de l'Académie. ,, De plus , le mysticisme alexandrin a ete dépose
dans des monuments étendus qui sont parvenus jusqu'à nous, et qui offrent à l'érudition et à la sagacité philosophiques la matière des plus importantes et des plus pénibles recherches. Plotin est un homme de aénie, malgré les erreurs de son système. Ses ouvrages mis en ordre par son disciple Porphyre sont écrits d'un style obscur si l'on veut, mais plein de grandeur et d'originalité. Us offrent parfois des beautés
EXAMEN CRITIOLE
qui égalent celles de Platon. La morale y est aussi élevée, aussi pure qu'elle peut l'être dans le disciple de Socrate, ou dans aucun père de l'Église. On a pu parler de Dieu avec plus de vérité, plus de justesse : personne n'en a parlé avec une vénération plus profonde , avec une conviction plus ardente, avec un sentiment plus sincère et plus réfléchi. Plotin n'est pas seulement l'honneur de la philosophie alexandrine : il est certainement l'un des philosophes qui font le plus d'honneur à l'esprit humain; sa vie tout entière atteste les admirables vertus de son âme, son désintéressement, sa justice et son amour sans bornes de la vérité. Si Proclus, illustre d'ailleurs comme mathématicien, est moins grand parle génie philosophique et par le caractère, il l'est davantage par la science: et l'on sent déjà dans ses travaux, cette ordonnance régulière, cette méthode rigoureuse qui annoncent et préparent l'esprit moderne.
Et pourtant, Messieurs, Plotin et Proclus sont presque inconnus. Le quinzième siècle, dans son admiration enthousiaste pour l'antiquité renaissante, a bien pu consacrer une longue étude au Platon alexandrin; Ficin a bien pu traduire et commenter le disciple comme il avait traduit et commenté le maître: mais depuis Ficin, fondateur sous les ordres desMédicis de l'académie platonicienne de Florence, on a presque oublié Plotin : et de nos jours les soins de la philologie se sont bornés à reproduire presque textuellement l'excellent travail fait par le médecin du grand Cosme. Quanta Proclus, que Ficin, encore l'un des premiers, avait fait connaître, il avait été depuis
DE T/ ÉCOLE D' ALEXANDRIE. i)
lors plus négligé, s'il est possible, que son prédécesseur; et c'est l'un de nos collègues , M. Cousin, qui de nos jours s'est fait un honneur de ressusciter cette gloire éteinte, en publiant de nombreux manuscrits enfouis jusque-là dans les bibliothèques.
Il faut ajouter que les historiens de la philosophie, cédant à des motifs très-divers, avaient porté contre la philosophie alexandrine les sentences les plus sévères, et souvent les plus passionnées. Ils ne lui avaient point prêté peut-être toute l'attention qu'elle mérite, et ils l'avaient en quelque sorte condamnée à un oubli que provoquait déjà bien assez la difficulté des doctrines et des monuments qui la conservent. Le premier en date et le plus grave de tous, Brucker, est impitoyable pour les systèmes et pour les personnes. La secte éclectique, comme il l'appelle, et qu'il fait commencer au début du troisième siècle avec Potamon et Ammonius, lui semble une sorte de monstruosité : et dans son indignation un peu aveugle, il ne craint pas de faire remonter ses reproches et ses sarcasmes jusqu'aux pères de l'Eglise, Athénagore, saint Pantène, saint Clément d'Alexandrie qui, cédant aux pièges du diable, ont fait de l'éclectisme dans les écoles chrétiennes d'Alexandrie. Aussi, contre son habitude, néglige— t-il d'analyser un à un les livresdes philosophes alexandrins. L'obscurité de Plotin le rebute: il traite ses longues et parfois admirables discussions sur Dieu et sur l'âme , de niaiseries métaphysiques : et il se contente de réunir dans une analyse générale, et confuse par conséquent, les principales idées que la secte éclectique tout entière a
développées durant quatre siècles dans les ouvrages les plus nombreux, et parfois les plus opposés. Il ne distingue ni Plotin, ni Proclus, de Porphyre, de Jamblique et des autres : il confond à peu près tout dans une réprobation commune, dans un dédain qui n'épargne personne. Cependant il est un peu moins dur envers Julien, dont il déplore la fin prématurée; et il s'attendrit même sur la mort affreuse de la belle Hypatie, sans chercher le moins du monde à en justifier saint Cyrille. C'est qu'en général Brucker est animé contre l'éclectisme alexandrin des rancunes religieuses les plus vives. Il partage toute la haine de Mosheim contre cette philosophie qui a osé, durant quelque temps, tenir tête au christianisme; qui, suivant lui, a prétendu opposer Apollonius de Tyane et ses faux miracles au Christ et à ses miracles divins, et qui de plus a eu le tort d'infecter l'Église, jusque dans ses plus illustres soutiens, du venin d'opinions audacieuses et coupables. Le peu de bien qu'il trouve dans cette philosophie, il affirme qu'elle le doit tout entier à la religion chrétienne. La morale même des Alexandrins, épurée comme elle l'est, ne leur appartient pas, suivant lui 5 et il ne veut pas croire, même sur le témoignage de saint Augustin, que la philosophie ait préparé plus d'une fois les cœurs païens au christianisme. Brucker, en un mot, bien qu'il écrive au milieu du dix-huitième siècle, est !encore plein de la sainte fureur des chrétiens orthodoxes du quatrième et du cinquième : et il conclut en affirmant que l'éclectisme alexandrin n'a pas moins nui à la philosophie elle-même qu'il n'a nui h la religion.
DE L'ÉCOtË b'ALËMAlIfllUE. 11
Le jugement de Tennemann n'est pas au fond plus favorable que celui de Brucker-, et voilà pourquoi nous l'en rapprochons. Il est sur le point de mettre tout à fait de côté, dans son grand ouvrage, le mysticisme alexandrin ; et s'il en fait l'histoire, c'est par un scrupule de conscience. Il tient à ne pas laisser de lacune dans sa vaste entreprise; et c'est à ce titre presque seul qu'il y admet les Alexandrins. Il se console de cette nécessité en pensant qu'il n'y a point d'erreur absolue, et que celles du néoplatonisme doivent, comme toutes les autres, contenir quelques parcelles de vérité. Tout en rendant justice à l'élévation de Plotin, et à l'influence qu'il a exercée, suivant lui, jusque sur Spinosa et Leibnitz même, il veut à peine reconnaître un système dans ses œuvres. Il n'y trouve qu'un assemblage de spéculations isolées, de considérations obscures, d'élans de cœur et d'inspirations qui n'ont d'unité et de lien que par la tendance générale et l'esprit qui y domine. Il s'arrête moins sur les autres Alexandrins, sur Proclus même: et son opinion générale est toute contraire à l'alexandrinisme. Il lui reproche de n'avoir fondé son dogmatisme que sur des rêveries et des fictions, d'avoir négligé toutes les sciences réelles, de s'être adonné à la superstition , d'avoir eu ses légendes tout comme l'Église catholique, c'est Tennemann qui le dit, d'avoir perverti l'histoire et ses enseignements par la confusion des idées, et d'avoir abouti au panthéisme et au fatalisme. Tennemann démontre facilement, et avec toute raison, que le christianisme est fort supérieur à la philosophie d'Alexandrie. La
chose n'est certainement pas douteuse : mais il eût été digne d'un esprit comme le sien de distinguer et de signaler hautement les causes invincibles qui conduisaient la philosophie grecque à la mort, et qui appelaient en même temps le christianisme à la vie. La comparaison ici n'est pas très-équitable: et Tennernann, aussi bien que Brucker, aurait pu montrer peut-être plus de pitié et plus de justice envers les vaincus.
Parmi les grands historiens de la philosophie, Tiedemann nous paraît avoir été le plus impartial et le plus vrai; et voilà pourquoi nous n'en parions qu'après les deux autres. D'abord, il sent une sorte de joie d'arriver après deux ou trois siècles au moins de stérilité à peu près complète, ou d'erreurs inqualifiables, à ces riantes campagnes, comme il le dit, de l'alexandrinisme, et de passer de l'obscurité à cet éclatant édifice dePlotin. Aussi se donne-t-il la peine d'examiner ce grand édifice avec le soin le plus scrupuleux, et le distingue-t-il profondément, et de ce qui le précède, et de ce qui le suit. Il étudie Plotin dans ses doctrines les plus importantes pour approuver les unes et combattre les autres. Il sait parfaitement y découvrir ce système que Tennemann n'avait pu y voir. S'il blâme sa théodicée, qui est en effet insoutenable, il loue beaucoup diverses parties de sa psychologie, et surtout les preuves que Plotin a données de l'immatérialité de l'âme et de la liberté de l'homme. Tout en réfutant la théorie du premier principe, et de l'un ineffable, tout en repoussant celle de l'éma- . nation, et le panthéisme qui en sort nécessairement,
Tiedemann n'hésite pas à dire que la doctrine de Plotin a rendu de grands services à la philosophie par sa direction toute rationnelle, et il la défend contre les attaques exagérées dont elle a été souvent l'objet. Il ne se dissimule pas l'obscurité dont s'enveloppe souvent la pensée de Plotin : mais il brave courageusement cet obstacle, parce qu'il sait bien que ses peines ne resteront pas sans récompense. Il a séparé avec soin Plotin de tous les autres Alexandrins, qu'il traite avec beaucoup moins d'admiration. Jamblique ne lui paraît qu'un charlatan, et il reproche vivement à Proclus les concessions fort peu philosophiques qu'il a faites à la superstition populaire. Il rattache à l'école d'Alexandrie, et peut-être sur des motifs plus apparents que réels, quelques grands personnages, saint Augustin entre autres, et Boëce : et en se résumant, il remarque, à la gloire du néoplatonisme , que de Carnéade à la ruine des écoles d'Athènes, en sept siècles, il n'y a qu'un système nouveau, celui des Alexandrins.
Nous ne voulons pas pousser plus loin cette revue des travaux dont l'école d'Alexandrie a été l'objet, mais nous pouvons dire qu'il n'en est pas un seul qui puisse complètement satisfaire ni les historiens, ni surtout les philosophes.
Si après les juges spéciaux et compétents, on interroge les juges vulgaires, la réponse sera moins favorable encore. Dans l'opinion commune, les philosophes d'Alexandrie sont tout au moins des rêveurs dont les spéculations parfaitement vaines et inintelligibles attestent la décrépitude de l'esprit païen.
li examejn CRITIQUE
Vous le voyez donc, Messieurs, rien ne manquait au sujet que vous aviez choisi, ni la grandeur des choses, ni celle des hommes, ni la nouveauté même. L'école d'Alexandrie nous a laissé, plus heureuse que tant d'écoles antiques, des monuments nombreux et du plus haut prix: ces monuments peu connus ont été généralement mal appréciés par les historiens les plus habiles. Vous avez donc bien fait d'appeler des recherches consciencieuses et de plus amples lumières sur une question si grave et si obscure. L'histoire de la philosophie et celle de l'esprit humain ne pouvaient que gagner à la révision plus impartiale et plus savante d'un procès qui, comme on l'a dit de bien d'autres, a été jugé, mais n'a pas été instruit. Nous avons la ferme confiance que le concours ouvert par l'Académie apportera dans la discussion des pièces nouvelles, des éléments plus étudiés et plus décisifs : et l'examen auquel nous allons nous livrer prouvera, nous en sommes sûrs, que cette fois encore les concurrents ne sont pas restés audessous de leur tâche.
Les mémoires envoyés à l'Académie sont des œuvres estimables à divers degrés et à divers titres. Deux sont du plus grand mérite, l'un sous le rapport de l'histoire, l'autre surtout sous le rapport de la philosophie. Un seul est peu digne de figurer dans cette lutte sérieuse et difficile. Nous les jugerons successivement tous les quatre, en suivant l'ordre même de leur valeur, et en commençant par le plus faible.
DE L ECOLE 1) ALEXAAEUUE. 15
Félix qui potuit rerura cognoscere causas.
Virg., Georgiq.
Ce mémoire, ou mieux cette esquisse, se compose de 85 pages in-4°, et bien qu'il porte pour titre : Examen critique de V école d' Alexandrie, ce sont plutôt des considérations très-générales et très-vagues sur l'histoire entière delà philosophie. Les Alexandrins n'y paraissent que dans une mesure très-étroite : leur métaphysique s'y montre à peine avec les traits les plus saillants qui la distinguent. Rien de l'histoire : aucune étude directe des monuments, aucune citation des sources, rien en un mot d'un travail approfondi. La forme même qu'a prise l'auteur n'est pas très-sérieuse; c'est une sorte de récit épistolaire où il raconte à l'un de ses amis les conversations qu'il a eues avec son frère sur quelques points de philosophie ; il adopte parfois la forme du dialogue, et il entre dans des détails destinés à rendre son récit plus dramatique. Nous ne blâmons pas en lui-même un cadre de ce genre : d'illustres exemples ont montré tout le parti qu'il est possible d'en tirer; mais il faut toujours que la gravité du fond rachète la légèreté de la forme, et ici, tout en reconnaissant la justessedes idées principales, nous n'avons rien trouvé qui attestât une notion suffisante de la question. Ce petit travail est divisé en cinq parties, dont la première contient un
résumé très-rapide, quoique assez exact, de la philosophie depuis Soeratc jusqu'à l'école d'Alexandrie, en la considérant surtout au point de vue delà morale. La seconde, d'un caractère moins net, a pour but de montrer l'état de la société et des mœurs païennes à l'époque où l'école d'Alexandrie commença l'éclectisme destiné à unir les systèmes qui l'avaient précédée. Dans la troisième partie, l'auteur a essayé de donner une analyse du système de Plotin, elle est tout à fait incomplète : il a dit quelques mots de Porphyre et de Jamblique : il a omis ici Proclus tout entier, pour n'en parler que plus tard, et le faire contemporain du décret de Justinien qui ferma les écoles d'Athènes. En traçant en deux ou trois pages la lutte du christianisme et de la religion expirante, il a montré assez d'impartialité envers les Alexandrins. Mais il accuse Julien d'avoir voulu faire mettre secrètement à mort Athanase. Pour soutenir une aussi grave accusation, il fallait indiquer l'autorité à laquelle on l'empruntait, et nous regrettons qu'une insinuation de cette portée se soit glissée sous la plume toute bienveillante, et parfois même assez gracieuse, qui a tracé ce léger tableau. La quatrième partie traite de la destruction des écoles grecques, de la dispersion des professeurs, et de l'influence de la philosophie alexandrine jusqu'à Descartes. Enfin le cinquième renferme quelques aperçus très-sommaires sur la marche delà philosophie depuis le dixseptième siècle jusqu'à nos jours. L'auteur a presque complètement perdu de vue son sujet spécial ; et l'école d'Alexandrie a disparu, bien qu'il fût possible
d'en retrouver quelques traces jusque dans des penseurs contemporains.
L'auteur évidemment n'a point consulté directement les textes grecs : et les mots fort rares qu'il cite sous leur forme grecque offrent presque tous des fautes inexcusables.
Si nous nous sommes arrêtés assez longuement sur ce travail, tout imparfait qu'il est, c'est qu'il nous a paru inspiré par les intentions les plus honnêtes, si ce n'est les plus éclairées. L'auteur est un ami sincère de la philosophie : mais il ne la cultive que dans ses loisirs, dit-il, et pour éviter les ennuis du désœuvrement, autant que poury chercher des enseignements utiles. Ce n'est pas assez faire pour elle, la science exige plus de dévouement, et l'on ne doit pas s'étonner qu'un terrain cultivé avec si peu de soin produise des fruits si peu mûrs.
L'auteur ne sait point assez ni quelles sont les conditions sérieuses que doivent remplir les concurrents pour se présenter devant vous, ni ce qu'est aujourd'hui, dans l'école contemporaine, la discipline rigoureuse à laquelle la science a su se soumettre : nous l'engageons à juger, par les prix que vous avez déjà couronnés et qui ont été publiés, des efforts par lesquels on les gagne, et d'en essayer de non moins grands s'il veut faire avancer la science qui paraît lui être si chère.
H GOfix. (xèv iv Ôswpta wv voOç îyjii*
Plotin, Ennead., 1, liv. 2, ch. 6.
Ce second mémoire offre un tout autre caractère que le précédent. Par l'étendue qu'il a, par les recherches et les études qu'il suppose , il est tout à fait digne d'entrer dans votre concours, s'il ne mérite pas d'en gagner la couronne. Toutes les parties de votre programme y ont été traitées sans en excepter aucune : toutes les questions posées par vous ont été discutées, avec des développements assez longs, puisque ce mémoire n'a pas moins de 350 pages in-4°. ïl présente trois défauts assez graves qui peuvent se réduire à un seul : connaissance imparfaite 1° des sources, 2° de l'histoire, 3° des questions philosophiques impliquées dans l'alexandrinisme ou soulevées par lui. Sa qualité dominante est une régularité fort louable : tout est classé, indiqué, mais sans étude sufïisamment profonde.
Une introduction de 80 pages touche successivement aux points suivants , après une indication sommaire des divisions mêmes de ce travail : les antécédents du néoplatonisme, ses caractères, son origine, ses rapports avec les philosophies antérieures, une classification de ses principaux systèmes, et enfin une appréciation d'AmmoniusSaccas, dont le nom figu-
mit dans votre programme, et qui mérite en effet l'examen le plus attentif.
L'auteur tout d'abord a caractérisé le néoplatonisme d'une manière exacte, mais incomplète, en ne parlant que de son rôle dans la lutte de l'esprit païen contre la religion nouvelle. Le néoplatonisme ne lui paraît qu'une résurrection malheureuse du passé, et pour nous servir de ses expressions : « C'est « un vieillard attaché aux coutumes de sa jeunesse, « et essayant vainement de les défendre au milieu « d'une génération qui n'en sent ni le besoin ni l'u- « tilité, et qui respire déjà une autre vie.» Le néoplatonisme, comme son histoire l'atteste dune façon irrécusable, a fait tout autre chose que de raviver des croyances devenues impuissantes. Aux idées de Platon, il est venu ajouter des idées entièrement originales, inconnues jusque-là de la Grèce, et qui répondaient certainement aux besoins du temps, sans les satisfaire aussi bien que le christianisme. Il ne faut pas non plus se borner à rechercher ce que les Alexandrins ont fait pour la société : il faut voir surtout ce qu'ils ont fait pour la philosophie , dont les intérêts sont distincts, si ce n'est séparés : et leur rôle social est moins important , bien qu'il le soit beaucoup , que leur rôle métaphysique.
Pour se rendre compte des antécédents immédiats du néoplatonisme, l'auteur remonte d'abord aux tentatives de quelques écrivains juifs, Aristobule, Aristée et Philon, qui cherchèrent à concilier les croyances orientales avec la philosophie grecque. Ce point de vue est vrai ; mais il fallait le développer bien davan -
20 EXAME1N CRITIQUE
tage. Oq ne sait que fort peu de chose d'Aristobule et d'Aristée; mais les œuvres de Philon nous restent : elles sont nombreuses et dignes du plus grave intérêt. Sur une foule de points de la plus haute importance, Philon annonce et prépare les Alexandrins. De plus, il n'est point inspiré par le christianisme, comme on l'a pu dire de quelques-uns d'entre eux, puisqu'il est né plusieurs années avant la venue même du Christ. Il est fort savant : il sait la philosophie grecque, et celle de Platon en particulier, aussi bien que la religion de son pays. Ses doctrines, qui ont tant de rapports avec celles qui suivirent, sont le résultat parfaitement original des relations qui s'établissaient dès lors entre l'esprit grecet l'esprit oriental. A ce titre, Philon est l'écrivain de cette époque qui appelait le plus impérieusement les études des concurrents. Bouterweck a pu, avec l'assentiment de Tennemann, le nommer le premier néoplatonicien d'Alexandrie. Si l'auteur du mémoire n° 1 a été beaucoup trop court sur Philon, ses recherches sur Plutarque, sur Apollonius de Tyane, sur le Gnosticisme et sur Numénius même, qu'il nomme cependant le véritable précurseur du néoplatonisme, et qui passe pour avoir inspiré Plotin, sont défectueuses à un titre pareil. Ce n'est pas non plus être juste envers les Alexandrins que de chercher à prouver, par la comparaison des doctrines antérieures, « qu'ils n'ont rien fait de nouveau, et que leur principal mérite fut de réunir en un tout assez bien lié (p. 20) les éléments divers répandus ou seulement indiqués par ceux qui s'occupèrent avant eux de philosophie. » Il n'est pas
de l'école d'alexatidrie. 21
plus juste de prétendre qu'ils transformèrent la philosophie en théologie, et que les philosophes prirent de plus en plus le caractère de prêtres.
Il est bien vrai que la théodicée est surtout ce qui préoccupe les penseurs d'Alexandrie. Ce sont des idées de cet ordre qui agitent alors le monde, et qui vont tout à l'heure le renouveler. Ce sont elles qui entretiennent encore quelque vie dans le monde païen , de même que ce sont elles qui font toute la vie du christianisme. Il est bon sans doute de blâmer le mysticisme et ses excès; mais c'est exagérer beaucoup que de croire que les Alexandrins n'ont vu dans la philosophie n qu'un développement plus ou moins bien fait des doctrines religieuses ». Sans nier leurs erreurs, il faut reconnaître qu'ils ont été parfaitement indépendants. Par la force des choses, leur rationalisme inclina vers le mysticisme, et les esprits médiocres se précipitèrent sur cette pente dangereuse, où les poussaient les exemples mêmes de leurs ennemis. Mais Plotin. pour lequel, il est vrai, l'auteur semble admettre une exception, tout en faisant de questions de théologie l'occupation unique et ardente de sa vie, n'a jamais abdiqué son caractère de philosophe. On est plus fondé à reprocher aux Alexandrins leur panthéisme ; mais il ne convient pas de faire remonter cette doctrine et celle de l'émanation jusqu'à Platon (p. 25). C'est aller trop loin évidemment que de soutenir qu'elle est implicitement contenue dans son svstème : et l'auteur aurait bien dû, pour prouver cette assertion, citer les passages originaux sur lesquels il prétend l'appuyer. On peut,
avec plus de raison rapprocher le panthéisme alexandrin de celui de Philon, des Gnostiques, et même de Numénius ; mais, encore une fois, ce n'est point assez accorder à l'alexandrinisme, que d'en faire uniquement l'heureux héritier des opinions du passé. L'alexandrinisme a son originalité propre , malgré toutes ses ressemblances avec les opinions antérieures ou contemporaines.
Dans le chapitre suivant (ch. â de l'Introduction), l'auteur se demande quelle est la véritable origine du néoplatonisme, et nous devons regretter ici qu'il n'ait pas exposé plus précisément sa pensée. Il vient de rechercher tout à l'heure les antécédents du néoplatonisme. Quelle différence doit-on établir entre l'origine et les antécédents ? Les deux idées sont fort voisines, et il eût été bon de distinguer avec soin la nuance qu'on veut mettre entre elles. Toutefois, nous pouvons accepter ce nouveau chapitre comme un complément de l'autre, et nous devons ajouter que ce complément est assez heureux, du moins à quelques égards. L'auteur s'efforce de montrer que le néoplatonisme n'est pas né, comme l'a dit Mosheim (p. 30) déjà réfuté par Meiners, de la lutte qu'Ammonius Saccas , devenu apostat, avait voulu engager contre le christianisme méprisé par lui. L'auteur examine ensuite quelle a été l'influence de l'Orient en général sur le néoplatonisme, et en particulier l'influence de l'Inde, de la Chaldée, de la Phénicie et de l'Egypte ; et il conclut que l'hypothèse qui assigne une origine orientale au néoplatonisme (p. 42) « est purement gratuite et ne repose sur au-
cun fait. » Cependant il reste à expliquer ce caractère, tout nouveau pour la philosophie grecque, qu'a revêtu le néoplatonisme. Ce caractère, d'où vient-il? Uniquement de l'esprit du temps. C'est trop dire 5 et tout en reconnaissant que la philosophie sort toujours et partout de cette source commune, il aurait fallu remarquer combien les relations de toute sorte établies avec l'Orient avaient modifiédès lors l'esprit des Grecs, et les avaient portés au mysticisme dont la philosophie d'Alexandrie fut l'expression la plus haute et la plus complète. Ce sont là, du reste, des vues que l'auteur lui-même a indiquées; mais il ne s'est pas aperçu qu'en isolant autant qu'il le faisait le néoplatonisme de toute influence étrangère, il plaidait, par cela même, pour sa parfaite originalité qu'un peu auparavant il avait contestée. C'est une contradiction qui n'enlève rien d'ailleurs à la justesse des détails, et à la force de l'argumentation, qui nous a paru plus remarquable ici que dans tout ce qui précède. Une observation ingénieuse et qui ne doit pas nous échapper, c'est qu'en effet de tous les philosophes de l'école alexandrine, presque aucun n'est Grec (p. 53) : ils sont tous de l'Egypte et de l'Asie.
Mais si la philosophie d'Alexandrie est exclusivement grecque, il importe de savoir ce qu'elle a emprunté aux philosophies de la Grèce. C'était un point très-grave que signalait votre programme, Messieurs, et que signale aussi déjà le nom même de néoplatonisme. Ici se montre, dans le mémoire que nous examinons, cette insuffisance que nous avons annoncée
plus haut. L'auteur rattache bien les Alexandrins à Platon leur maître : il signale bien d'une manière générale les développements exagérés et faux que son système a reçus , surtout en ce qui concerne la théorie des idées : mais ces détails sont excessivement restreints ; la discussion est tout à fait incomplète. A côté de Platon , c'est à peine si Pythagore et Aristote sont nommés. C'est, de plus, faire un assez étrange rapprochement, que de trouver entre les Alexandrins et Platon des liens analogues à ceux qui rattachent les Luthériens et les Calvinistes aux deux grands réformateurs du seizième siècle. Si les protestants ont regardé Luther et Calvin comme les interprètes les plus fidèles de l'Écriture , il n'est pas exact de dire que les Alexandrins ont regardé Platon et Pythagore comme les interprètes les plus fidèles de la sagesse antique. L'analogie n'est qu'apparente; et si elle a quelque vraisemblance pour Proclus, elle est parfaitement fausse pour Plotin, qui n'admirait certainement dans Platon que la sagesse de Platon lui-même. L'auteur ne veut pas non plus que les Alexandrins soient appelés éclectiques : pour lui ce sont uniquement des disciples de Platon. Il indique d'ailleurs avec justesse les conditions du véritable éclectisme , et il prouve sans peine que le procédé de Cicéron eu est fort différent. Par comparaison il rend hommage aux Alexandrins qui ont su du moins coordonner sous un principe supérieur « les opinions des « philosophes anciens, qui avaient avec ce principe « quelque point de contact, et qui ne firent pas un a mélange bizarre et illogique de doctrines diverses
m et sans liaison » (p. 70). Il fallait aller plus loin pour être conséquent : il fallait reconnaître dans la méthode des Alexandrins un réel éclectisme, qui n'a point encore de lui-même cette conscience entière qu'il aura plus tard au dix-huitième siècle avec Leibnitz, et qu'il a de notre temps, mais qui ne s'ignore point cependant tout à fait, et qui est certainement dans la bonne voie , malgré toutes ses erreurs.
Il ne reste plus de l'introduction dont nous venons de parcourir les principales divisions que deux chapitres, l'un où les diverses écoles du néoplatonisme sont classées, l'autre qui traite d'Ammonius Saccas. La classification des écoles néoplatoniciennes est empruntée à M. de Gérando, qui en reconnaît trois: la première, celle de Rome, représentée par Plotin, et qui n'est que la systématisation des doctrines antérieures; la seconde qui, dans la personne de Jamblique, fait descendre la philosophie aux pratiques de la théurgie, et à toutes les superstitions les plus vulgaires, et qui a son siège surtout en Egypte; la troisième enfin qui, avec Proclus et dans Athènes, abandonne toute action sociale, et se restreint aux discussions de l'école, à l'érudition, au commentaire. Nous ne croyons pas cette division fort exacte. Jamblique et ses imitateurs ne peuvent former une école à part. Leurs erreurs sont toutes personnelles, et ne constituent pas une école ni un système. Une division plus simple et plus vraie ne reconnaît dans l'alexandrinisme que deux écoles, celle de Rome avec Plotin, celle d'Athènes avec Proclus. Il eût été bon d'indiquer, à quelque division d'ailleurs qu'on s'ar-
rotât, les rapportsde ces diverses écoles qui se succèdent et qui s'engendrent. Nous n'avons rien trouvé sur ce point intéressant dans le mémoire n° l.Jamblique tient à Plotin dans une certaine mesure; Proclus y tient aussi. Par quels liens? c'est ce qu'il fallait dire. Quant au chapitre sur Ammonius Saccas, ici encore nous reprocherons à l'auteur d'avoir été beaucoup trop bref, et de n'avoir presque rien dit du rôle si important qu' Ammonius joua dans la philosophie nouvelle. C'est lui que dans votre programme vous signaliez comme le fondateur de l'alexandrinisme : c'est lui qui fut le maître de Plotin. L'antiquité ne nous a conservé à son égard que quelques renseignements : mais c'était une raison de plus pour réunir ces informations fugitives, et pour tâcher de les féconder par un examen long et sagace. L'auteur n'a traité qu'un seul point qui a beaucoup plus de gravité qu'il ne semble le croire -.c'est la religion d'Ammonius Saccas, revendiqué par les chrétiens, avec tout autant d'ardeur que par les païens eux-mêmes. Porphyre, cité par Eusèbe (Hist. Eul., liv. 6, ch. 19), soutient qu'Ammonius abandonna le christianisme pour la philosophie. Eusèbe contredit Porphyre et affirme qu'Ammonius resta chrétien. Brucker s'est prononcé pour ie témoignage du philosophe alexandrin. Tennemann (tom. 7, p. 24) a laissé la question indécise, et l'a déclarée insoluble : c'est le parti qu'a pris aussi l'auteur du mémoire, et, commeTennemann encore, il a dédaigné et cette question et une recherche approfondie de l'action philosophique de celui qu'elle concerne.
de t/ école d'alexais'oete. 27
Nous nous sommes étendu, .Messieurs, sur cette introduction, qui n'est pas d'ailleurs sans mérite, comme vous l'avez pu voir, parce qu'elle donne une idée assez entière de la méthode et du talent de l'auteur: ses mérites et ses défauts s'y montrent déjà d'une manière évidente; et nous les retrouverons absolument les mêmes jusqu'à la fin de son travail. C'est un esprit très-sérieux et en général fort juste. Ce qui lui manque, c'est d'avoir étudié les sources mêmes ; il prend ses autorités de seconde ou troisième main ; et parmi celles auxquelles il se fie, il y en aurait plus d'une de contestable. Il est clair que les vraies autorités ne lui sont pas connues suffisamment ; vous avez pu voir aussi que les vraies questions lui échappent, et qu'il ne sait pas donner à chacune d'elles l'importance qu'elle comporte. C'est pourtant un travail plein de conscience ; mais l'auteur n'a pas assez bien vu les conditions indispensables pour le rendre vraiment fructueux.
Après l'introduction, le reste du mémoire se compose de quatre parties qui répondent par ordre et trèsrégulièrement aux conditions de votre programme. La première expose la philosophie néoplatonicienne suivant la triple division que l'auteur y a établie: la seconde traite de la lutte du néoplatonisme et du christianisme: la troisième de l'histoire du néoplatonisme : la dernière enfin renferme une appréciation de cette philosophie.
L'auteur rattache à l'école de Rome trois philosophes seulement : Plotin, qui la fonde, et ses deux disciples Amélius et Porphyre. L'analyse la plus dé-
"28 EXAMEN CRITIQl E
taillée a été naturellement consacrée au premier; et elle ne contient pas moins de 79 pages. La biographie de Plotin a été empruntée tout entière à son disciple Porphyre: c'était là en effet qu'il fallait la puiser: mais il eût été convenable, tout en l'acceptant, de la compléter et de l'éclaircir par des réflexions et des critiques dont le mémoire est trop sobre. Le caractère de Plotin a quelque chose de très-singulier, si nous nous en rapportons à son élève. Il est à la fois plein de grandeur et de bizarrerie. Brucker n'a pas hésité, d'après les étranges détails que donne Porphyre, d'attribuer les erreurs de Plotin à la seule influence de son tempérament mélancolique; et l'excellent historien de la philosophie explique les aberrations qu'il blâme par des causes toutes physiques. Ces causes ont certainement une grande importance; Brucker les a exagérées: mais il ne fallait pas, par un excès contraire, les passer sous silence : et la personnalité de Plotin avec ses imperfections et ses incontestables mérites, était bien digne d'arrêter un instant les regards d'un philosophe. Si nous blâmons cette lacune, nous ne pourrons pas davantage approuver le jugement porté sur le style de Plotin. Ce jugement nous semble de tout point inexact. Il ne faut pas dire que « Plo- « tin n'était pas assez maître de la langue grecque « pour écrire d'une manière remarquable » (p. 84). Le style de Plotin n'est pas irréprochable, on doit en convenir : c'est à Alexandrie qu'il a été élevé, c'est à Rome qu'il écrit : mais ce style a été assez souple pour rendre dans toute sa délicatesse et dans toute sa profondeur la pensé de l'écrivain. Quelques expressions
dk l'école d'alexaxdiul. 29
bizarres, peu correctes même, qu'on y peut signaler, tiennent en partie au pays et à l'époque où Plotin écrit: elles tiennent plus encore à sa méthode habituelle, dont Porphyre nous a donné le secret et que rappelle l'auteur du mémoire. Ce style cependant, tel qu'il est, a l'énergie et la concision les plus rares : la pensée de Plotin est très-abondante, parfois même elle l'est à l'excès: mais l'expression en est toujours ferme, et c'est sa force qui le plus souvent fait son obscurité. Plotin réunit quelque chose de la manière d'Aristote à celle de Platon, malgré toutes les différences qui les séparent. Nous louons le soin qu'a eu l'auteur du n° 1 d'analyser les Ennéades, dans l'ordre même où Porphyre les a placées, et de ne s'être pas borné à une exposition plus ou moins arbitraire des doctrines de Plotin. Sans doute il ne faudrait pas attachera Tordre des Ennéades telles qu'elles sont venues jusqu'à nous, une importance exclusive : mais ce serait un tort non moins grave de le négliger.