CHAPITRE Yïlï
L'homme est entre Dieu et la bête : il ne dépend que de lui de s'élever ou de s'avilir. — Liberté de l'homme.
Dans tout animal, les parties supérieures, le visage et la tête, sont les plus belles : les parties moyennes et les inférieures ne le sont pas autant. Les hommes sont, parmi les êtres, au milieu et au bas. En haut est le ciel avec les Dieux qu'il renferme ; car la partie essentielle du monde, ce sont les Dieux et le ciel dans sa vaste circonférence. La terre est comme le centre et comme un des astres. L'injustice nous surprend parmi les hommes parce qu'on croit que l'homme est l'être le plus élevé de ce monde, aucun n'étant plus sage que lui. L'homme est entre les dieux et les bêtes : il incline vers les uns et les autres : tels hommes ressemblent aux premiers, tels autres aux secondes : et le vulgaire est entre les deux. Les hommes dépravés qui se rapprochent de la bête, entraînent, par leur exemple, les hommes intermédiaires et les violentent. Les natures intermédiaires sont meilleures que celles qui les violentent ainsi ; mais elles n'en sont pas moins dominées par ces êtres inférieurs à elles, parce qu'elles ont aussi leur côté
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faible où leur faiblesse ne s'est point préparée à se défendre contre l'attaque (4). Si des enfants habitués aux exercices corporels, mais d'une âme grossière, parce que rien ne l'aurait cultivée, l'emportent à la lutte sur ceux qui n'ont exercé ni leur corps ni leur âme, s'ils dérobent aux plus débiles leurs aliments et leurs habits si moelleux, n'est-ce pas une victoire qui ne doit que provoquer le rire? Comment le législateur aurait-il tort de permettre que ces êtres faibles portent la peine de leur paresse et de leur lâcheté, puisque, dédaignant les gymnases qui leur étaient ouverts et se laissant entraîner à la mollesse et à la langueur de la vie, ils se sont ris de devenir de grasses brebis destinées à être la proie des loups? Quand on agit ainsi, le premier châtiment, c'est d'être des loups, c'est-à-dire des hommes pervers; et l'on est soumis aux maux que le vice nécessairement doit souffrir. Ce n'est pas à dire que devenus ainsi méchants, ils doivent mourir : mais ils sont exposés à toutes les conséquences que la raison et la nature ont imposées aux mauvais principes : le pire suit le mal, comme le mieux suit le bien : et ce ne sont pas là des jeux du gymnase dont les enfants puissent s'amuser. Il faut, des deux parts, que les enfants, d'abord sans raison, grandissent et se forti-
(1) Voir plus haut le rapport, pages 82 et 150.
fient, qu'ils prennent leurs ceintures de combat et leurs armes : mais ici ce sont des habitudes bien supérieures à celles que l'on contracte à la palestre. Et pourtant ils sont désarmés : et les ennemis couverts de leurs armes triomphent aisément, parce que Dieu lui-même ne doit pas combattre pour des cœurs sans bravoure. La loi veut qu'à la guerre ce soit la valeur et non pas des prières qui assurent notre salut. Ce n'est pas par des prières qu'on obtient des fruits de la terre, c'est en la cultivant : on ne se porte pas bien si l'on ne soigne pas sa santé : et il ne faut pas se plaindre si les méchants récoltent plus de fruits, et si les soins qu'ils donnent à la terre sont plus féconds. Vraiment, il serait fort étrange de vouloir conduire à son caprice sa vie entière, sans penser à rien de ce que veulent les dieux, et de leur demander uniquement qu'ils nous sauvent, sans observer d'ailleurs en rien les lois que les dieux euxmêmes imposent à notre salut. Certes alors la mort vaut mieux pour l'homme que de vivre ainsi, contre le vœu de toutes les lois universelles. Dans cette opposition à toutes les lois divines, conserver la paix au sein de toutes ces extravagances et de ces vices, ce serait une faute de la Providence qui souffrirait ainsi le triomphe du mal. Les méchants régnent par la lâcheté de ceux qui leur obéissent : ce n'est que justice contre une injustice.
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Il ne faut pas du reste que la Providence soit telle que nous-mêmes nous ne soyons rien (1) : car si la Providence était tout, elle ne serait bientôt plus parce qu'elle serait seule. A quoi s'appliquerait-elle alors? Il n'y aurait plus que la divinité. La Providence existe bien sans doute : elle s'adresse à un autre qu'elle, mais non pas de façon à le détruire ; elle surveille cet autre, et par exemple l'homme; elle est au-dessus de lui, le maintenant dans son rôle d'homme, c'est-à-dire, lui apprenant à vivre suivant la loi de la Providence; et vivre ainsi, c'est faire ce que la loi ordonne. Or elle nous apprend que quand on est bon, la vie est bonne, et ici-bas et plus tard : et que c'est tout le contraire pour les méchants. Elle nous dit aussi que le méchant, s'abandonnant lui-même, s'en fie à d'autres de son salut, parce qu'il forme des vœux, coupables. Aussi les méchants ne croient-ils pas que les Dieux s'occupent de leurs actions particulières, dont euxmêmes ne tiennent pas compte : ils ne croient pas que les hommesde bien ont une autre vie, supérieure à tout gouvernement humain ; et que ce sont les dieux eux-mêmes qui les gouvernent. Comme eux-mêmes ne se sont jamais donné la peine de bien régir les autres, de les mener au bien, ils portent envie au chef qui, parmi eux, montre de la vertu : car, si de tels
(l) Voir plus haut le rapport, pages 121 et loi.
"220 EXTRAITS DE PLOTIff.
hommes étaient les maîtres, le nombre des gens de bien s'accroîtrait bientôt. Ainsi l'homme n'est pas un être parfait : il a toujours et il garde une position moyenne dans le lieu où la Providence l'a mis, sans lui permettre de se perdre tout à fait : il s'élève toujours de plus en plus par ces moyens de toute sorte dont Dieu sait se servir, et il rend la vertu de plus en plus puissante : il a toujours quelque parcelle, si ce n'est la plénitude, de la sagesse, de l'intelligence, de l'art, de la justice, que tous les hommes exercent mutuellement entre eux, croyant toujours que ceux à qui ils font du mal l'ont mérité. C'est ainsi que l'homme est une belle œuvre, une œuvre aussi belle qu'elle peut l'être, rattaché à la trame de l'univers entier, et ayant un sort meilleur que celui de tous les animaux qui sont sur cette terre : car aucun homme de sens ne peut nier que ces animaux, inférieurs à lui, ne soient soumis aussi à une règle. Reprocherat-on à cette règle d'avoir fait que les animaux attaquent l'homme, comme si les hommes devaient vivre sans lutte ni combat, dans une léthargie perpétuelle? Ces attaques des animaux sont des nécessités. De plus, les animaux nous sont évidemment utiles de beaucoup de façons : le temps a bien montré tout le parti que nous en pouvons tirer, et il n'y a en eux rien d'inutile, non plus que dans l'homme. Peut-on se plaindre que plusieurs d'entre eux soient sauvages, comme
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si les hommes aussi ne l'étaient pas? S'ils ne se fient point à l'homme, et si, dans leur défiance, ils se défendent contre lui, qu'y a-t-il là qui nous doive surprendre?