CHAPITRE II
Rapports du monde intelligible au monde sensible.
C'est du monde intelligible, du monde véritable et un, que vit et que dépend'ce monde, qui n'est point véritablement un (1). Il est multiple et divisé en une pluralité, il est éloigné de l'autre par ses dissemblances, et il est devenu différent. Il n'y a plus d'amitié entre eux : et c'est la haine qu'a produite leur distance. C'est par les lacunes qui le déparent que l'un est devenu nécessairement l'ennemi de l'autre. La partie ne se suffit pas à elle-même : et bien que conservée par un autre qu'elle, elle n'en est pas moins l'ennemi de ce qui la sau>e. Il l'est devenu non par une raison qui le force à le devenir, mais par la nécessité d'une nature inférieure, qui ne pouvait pas ne pas être. Le monde intelligible
1 Voir plus haut le rapport, pages 104 et 146.
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n'était point tel en effet qu'il pût être la dernière des choses. Il était la première; il avait grande puissance; bien plus, il avait toute puissance; et il avait dès lors cette puissance de faire une autre chose sans chercher à la faire : car il ne l'aurait pas eue de lui-même, s'il l'eût cherchée. Elle n'aurait pas été le produit de sa propre essence : mais il eût été pareil à l'artiste qui n'a pas de son propre fonds la puissance de faire , mais qui l'acquiert et se la donne en apprenant à travailler. L'intelligence donc ayant donné quelque chose d'elle-même à la matière, produisit toutes choses, calme et tranquille: c'est là la raison qui s'écoule de l'intelligence. Ce qui s'écoule (1) de l'intelligence, c'est la raison : et elle s'écoule sans cesse, jusqu'à ce que l'intelligence soit présente dans les êtres. C'est de même que tout est renfermé simultanément dans la raison, qui est déposée dans le germe, et que toutes les parties coexistent dans une même raison, sans qu'aucune combatte l'autre, sans qu'aucune nuise par sa différence au développement de l'autre : et cependant, dans la masse se forme le mouvement, et les parties se séparent, de façon que l'une puisse arrêter l'autre et que celle-ci puisse détruire celle-là; de même de l'intelligence, qui est une, de cette raison, qui est la
(1) Voir plus haut le rapport, page 105.
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même, l'univers entier est sorti, s'est isolé; et de toute nécessité, telles choses sont devenues amies et semblables entre elles; telles autres enuemies et hostiles. Les unes se détruisent mutuellement par leur volonté, les autres sans le vouloir, et par leur destruction même, elles ont produit la génération de celles qui les remplacent. Cette action qu'elles exercent et qu'elles souffrent, n'a point empêché qu'il ne résultât de cet ensemble une seule harmonie, chaque chose rendant les sons qui lui sont propres, et la raison venant faire au-dessus d'elles, une harmonie unique, un ordre qui domine l'univers entier. Car cet univers n'est pas comme l'intelligence et la raison : mais il participe de Tune et de l'autre. Et c'est là ce qui fait qu'il lui fallait l'intervention, et de l'intelligence, et de la nécessité : la nécessité, qui pousse au pire, et conduit à la déraison, parce qu'elle est elle-même irraisonnable : l'intelligence, qui domine la nécessité. Le monde intelligible seul est raison : il n'y a pas d'autre monde qui le soit. S'il y avait une autre chose, il faudrait que cette autre chose fût moindre que lui; ce ne serait plus la raison, ni la matière non plus, puisqu'elle est sans ordre : c'est donc une sorte de mélange. La limite extrême où il finit, c'est donc la matière et la raison : le principe d'où il part, c'est l'âme supérieure au mélange qu'elle régit. Et il ne faut pas croire que l'âme souffre
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de ce lien avec le monde; car elle ordonne et conduit sans peine l'univers, rien que par sa seule présence.