‹ De l'Ecole d'AlexandrieChapitre 125 sur 161 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Identité de l'objet contemplé et de l'être qui contemple.

La contemplation montant de la nature à l'âme, et de l'âme à l'intelligence, et les contemplations devenant de plus en plus complètes, et s'unissant aux êtres qui contemplent, et dans l'âme bien ordonnée, les choses connues se confondant avec le sujet même qui connaît, puisqu'elles tendent toutes à l'intelligence, il est clair que les deux ne font plus qu'un, non par la liaison seule comme pour l'âme parfaite, mais en essence, et parce qu'au fond être et connaître c'est tout un (1). Alors il n'y a plus une chose et puis une autre chose, puisqu'il faudrait qu'il y en eût encore quelque autre où cette différence disparût. Il faut donc que les deux choses deviennent ici véritablement une seule chose : c'est la contemplation vivante, et non plus l'objet que l'on contemple et qui est dans un autre. Être dans un autre qui

(!) Voir plus haut le rapport, pages 100 et 136.

vit, ce n'est pas vivre soi-même. Si quelque objet de contemplation et de pensée vient à vivre, c'est qu'il est lui-même la vie, non pas la vie végétative, la vie sensible, ni toute autre vie de l'âme : car ce sont là aussi des pensées; et l'une est la pensée végétative, l'autre la pensée sensible, l'autre la pensée de l'âme. Et comment sont-elles des pensées? c'est qu'elles sont des raisons, et que toute la vie est pensée tantôt plus faible et tantôt plus forte, comme la vie elle-même. Mais l'existence la plu s éclatante et la première, c'est la première intelligence, l'intelligence une. La pensée est donc la première vie : la seconde vie est la seconde pensée : et la vie dernière est aussi la dernière pensée. Ainsi toute vie de ce genre est aussi pensée. Les hommes peuvent saisir sur-le-champ les différences de la vie; mais ils ne le voient pas aussi bien des pensées : et s'ils en distinguent quelquesunes, il en est d'autres qu'ils ne connaissent point du tout, parce qu'ils ne cherchent pas même à savoir ce que c'est que la vie. Il faut remarquer, en outre, que tout ce discours tend à montrer que tous les êtres ne sont que des contemplations. Si donc la vie la plus vraie est la vie de la pensée, et si elle se confond avec la plus vraie pensée, la pensée la plus vraie est vivante : sa contemplation et l'objet contemplé sont précisément le vivant et la vie, les deux réunis en un seul. Mais comment les choses multiples peuvent-elles

IIIe ENNJÉADE. LIV. VIII, CHAP. VII. 227

former cette unité? C'est que l'Un ne contemple pas. Lorsque l'Un contemple, ce n'est pas en tant qu'Un : ou sinon, il n'y a pas d'intelligence; mais, commençant commeUn, il ne continue pas à rester comme il a commencé : il devient multiple sans le sentir, et comme s'il se déchargeait d'un fardeau : il se développe lui-même, voulant tout avoir parce que cela est meilleur pour lui que de ne le vouloir point. Le Second se produit alors : et c'est comme un cercle qui se développe lui-même, figure, surface, circonférence, centre, lignes : les unes en bas, les autres en haut, meilleures par le principe d'où elles viennent, pires par la fin où elles vont. Le principe n'est pas identique à ce qui en sort, et au but qu'atteint le produit. Le produit et le but ne sont pas ce qu'est ce principe unique. En d'autres termes, l'intelligence n'est pas l'intelligence de l'Un (1), mais elle est l'intelligence entière : étant tout entière, elle est aussi à toutes choses. Il faut donc que cette intelligence soit toutes choses et à toutes choses, et que sa partie même ait tout et toutes choses : sinon quelque partie n'aurait pas l'intelligence : elle se composerait de non-intelligences, et ce serait comme un chaos qui attendrait de devenir intelligence, grâce à la réunion de tous ces éléments. Voilà

(1) Voir plus haut le rapport, page 105.

ce qui fait qu'elle est infinie, et que, si quelque chose sort d'elle, elle n'en est pas amoindrie, non plus que ce qui vient d'elle, parce que cela aussi est tout; et que l'intelligence, d'où tout vient, reste entière, parce qu'elle n'est pas un agrégat de parties.

IIIe EWKÉADE. L1V. IX, CHAP. III. 229

Page 1