CHAPITRE III
ou FAUT -IL PLACER L EDEN .'
La tradition universelle des peuples consacre le souvenir d'un âge fortuné dans lequel l'homme, exempt de travail et de tous maux présents , vivait au milieu des délices de la nature. L'existence d'un Eden se présente donc à nous avec l'autorité d'une croyance du genre humain. Mais si l'idée d'un Eden primitif se retrouve chez tous les peuples substantiellement la même , le lieu et les conditions de cet Eden varient à l'infini. Nous omettrions d'entrer dans ces discussions si de savants cxégètes et des historiens ne se préoccupaient encore aujourd hui du premier gîte et du point de départ de la race humaine. S'attarder à ces détails est, selon nous, s'exposer à perdre de vue le but de l'auteur inspiré et le côlé sublime de ses enseignements ; cependant il est de pieuses curiosités qui sont permises , et que l'écrivain trouve quelque plaisir à satisfaire.
Il n'est pas certain que Moïse ait désigné la Ghaldée comme le lieu du paradis terrestre'. Les noms
* Il n'y a point de liadilion constante à invoquer ici : voyez plus loin, p. 120.
de Tigre et dEiiphrate donnés à deux des fleuves qui l'arrosaient ne sont point des preuves péremptoires. Les premiers Chaldéens venaient de loin. Or les races errantes, comme tous les exilés, emportent avec elles les noms des choses et des lieux de leur première patrie, auxquels se rattachent de chers souvenirs. Elles les donnent volontiers aux montagnes, aux rivières, aux vallées qu'elles rencontrent dans les pays nouveaux où elles s'arrêtent. Les émigrants d Amérique ne donnent-ils pas tous les jours aux villes quils fondent le nom de nos cités européennes? Le Canada en fournit plus d'un exemple : le souvenir de la France se perpétue d'une façon touchante dans les noms de villes et de contrées de l'ancienne colonie française. Il se peut que le récit biblique ait de même localisé en Chaldée les antiques souvenirs de l'Eden.
Le pays d'Eden, comme parle la Bible, a servi de berceau à l'humanité , et l'on s'accorde assez généralement aujourd'hui à placer ce berceau dans des régions plus orientales que la Mésopotamie. Il suffit, a-t-on observé, de lire attentivement le texte sacré pour y découvrir, sous les noms des quatre fleuves , des eaux en marche vers d'autres points que ceux vers lesquels coulent le Tigre et l'Euphrate. L'un d'eux, le Phison, arrose un pays oîi l'on trouve les minéraux, l'or et les pierres précieuses; le second des fleuves édéniques, le Gihon, entoure la terre des Kouschites, ou l'Ethiopie : ces indications suflisent, selon l'estimation d'hommes compétents, pour justifier l'élimination de la Chaldée en tant que lieu
de FEden. Xi Tune ni TaiUre de ces deux données ne convienl à la plaine de la Babylonie. On n'y rencontre point quatre fleuves sortant d'une soiu'ce commune ; on n'y aurait jamais trouvé ni mines d'or ni pierres précieuses. Ce que l'on a dit eL écrit pour identifier les deux ileuves de la Mésopotamie aux quatre fleuves de l'Eden, est fort loin de satisfaire tous les esprits.
De nombreux commentateurs, se basant sur ce que dit la Bible du riche l>ays arrosé par le Pinson, ont identifié le Phison à l'Indus et placé dans l'Inde le paradis terrestre, comme d'ailleurs les traditions de l'Iran les y invitaient'. L'Indus prend sa source
^ Voici le passage relatif au site du paradis dans les traditions iraniennes : « Dans le centre du Jamboa-Ossipa, le point central des sept continents des Pouranas, est la montagne d"or de Mérou, laquelle s'élève de terre comme la corolle du lotus. Sur son sommet est la verte cité de Brahma , céléi^rée dans les cieux. Elle est entourée du Gange, fleuve qui sort du pied de Viclmou , purifie de ses eaux le discjuc lunaire, et de là, tombant du ciel, se divise en quatre fleuves qui pénètrent aux quatre coins du monde. Ces quatre fleuves sont : la Bhodra, ou Oby de la Sibérie; la Séta, ou Loang-ho, la grande rivière de Chine; rAlakamanda, principale branche du Gange, et le Chaksou ou l'Oxus. Dans ce séjour de la divinité est le Mandana ou le bosquet d'Indra; là aussi est l'arbre lambou, dont le fruit communique à la rivière de ce nom une vertu qui donne l'immortalité à celui (jui en lx>it. » ( Vivhnou-Poiiraiias, trad. Wilson , pp. 166 et 171.) Les jardins enchantés des Chinois sont placés au milieu du sommet du Ilouanlim, haute chaîne de montagnes plus au nord que l'Himalaya. Parmi les Médo- Perses régnait une tradition d'après laquelle, sur la montagne divine AllbordJ , demeuraient Ormu/.d et les esprits bons; cette montagne est appelée le « nombril des eaux ». Pline parle de la montagne de Mérou des livres indiens (VU, ii) ; les Grecs la connaissent et l'appellent Mcros. Josèphe et plusieurs Pères, Strabon et Diodore de Sicile placent ce mont dans la partie occidentale de l'Himalaya.
iioii loin du plateau de Pamir, dans le Thibct occidental. Trois autres fleuves sortent de ce pays , rOxus, le Tarim et Tlaxarte. Deux d'entre eux seraient ceux que la Bible nomme le Tigre (Hid- Deqel) et l'Euplirate ^Phraty. Il se peut que tels aient été les noms primitifs de ces fleuves transportés en Mésopotamie avec les migrations des peuples.
Les commentateurs qui placent lEden dans le Thibet occidental semblent être d'accord avec les ethnographes, qui indiquent généralement comme berceau des premiers hommes les contrées du grand massif central du continent asiatique*. Les trois types fondamentaux de toutes les races humaines sont représentés dans les populations groupées autour de ce massif. Aucune autre région du globe n'offre une semblable réunion des divers types humains distribués autour dun centre commun. De là également sont venus nos animaux les plus anciennement domestiqués.
Ainsi tout ramènerait à désigner comme lieu du paradis terrestre le plateau central de Pamir. C'est là qu'ont apparu et se sont multipliés les premiers hommes, jusqu'au moment où les populations ont débordé comme d'une coupe trop pleine et se sont épanchées en flots humains dans toutes les directions. C'est là que le souffle de l'Eternel aurait animé le limon de la terre et en aurait fait Adam. Là semblent être encore les réservoirs de l'humanité.
' Quatrofag'es, Hist. générale des races humaines, c. xv. Les trois grands types du langage se retrouvent dans les mêmes contrées.
120 LANCIEN TESTAMENT
De ces régions sont sorties les hordes qui ont envahi rOccident. C'est de là peut-être que partiront un jour les envahisseurs de l'Europe civilisée.
Telles sont les principales opinions des exégètes modernes sur la topographie du paradis terrestre. Celles des anciens commentateurs ne s'accordent pas davantage. Le quatrième livre d'Esdras , conservé en appendice dans la Vulgate, suppose que le paradis terrestre avait été créé avant la terre*, et saint Jérôme reproduit sans la désapprouver cette opinion au moins étrange. Philon, Origène et saint Ambroise placent TKden au troisième ciel ; les autres un peu moins haut, dans la région de la lune ou des étoiles ; saint Éphrem le met par delà le grand fleuve Océan ; Hugues de Saint- Victor croit que le paradis fut la terre tout entière. Enfin certains commentateurs modernes ont placé TEden en Amérique ^ Il va sans dire que chacun de ces auteurs diffère des autres dans l'explication de l'arbre de vie, du serpent et de la tentation '\
Cette diversité d'opinions ne justifie-t-elle pas ce que nous écrivions quelques pages plus haut? S'arrêter à ces sortes de questions , c'est s'exposer à perdre de vue le but de l'auteur inspiré, et rapetisser son enseignement aux proportions d'une ques-
» IV Esd. m, fi.
' Conicl. aLa[)id., in Gènes, ii , 8.
3 Nous citons, à simple titre de curiosité, le travail de M. Ilermann Kurlz, Adam und die mcnscliliche Urheinial/i , où lauteur essaye de prouver, au moyen des découvertes anthropologiques, que TAustralie, ou plutôt la Nouvelle-Zélande, fut le berceau de la race humaine. (X. Fr. Delitzsch, Wo In;/ dus l'arndies?)