CHAPITRE IV
conditions nécessaires de la vie morale d'adam dans l'éden
Nous l'avons dit, un abri protecteur, au premier jour de son existence, était aussi nécessaire à l'humanité que le nid à l'oiseau. Le paradis terrestre est un corollaire de la création de l'homme telle que Moïse la raconte. Sans doute Dieu ne devait point à Adam et à Eve tous les biens surnaturels donl il les combla, ni même les délices de l'Eden ; mais du moment qu'il créait l'homme, sa providence paternelle a voulu prendre les moyens de le conserver et de le nourrir. L'idée du paradis terrestre, que le rationalisme présente comme un conte puéril du premier âge , s'otïre donc à nous , au contraire , comme un fait très motivé et très logique. Les conditions de l'époque géologique où l'homme apparut sur la terre étaient dures. Les animaux carnivores erraient en liberté. Si l'on n'accepte pas la donnée d'un abri tutélaire, la théorie de Darwin s'impose : il faut admettre que l'homme naissant a été protégé et nourri par des parents dès longtemps accoutumés à la lutte pour la vie. Mais, rappelons-le,
révolutionisme est contredit à la fois par la géologie et par l'expérience. L'homme ne descend ni de la grenouille ni du singe.
Adam avait donc besoin d'être défendu et nourri dans son corps; mais cet homme enfant avait-il moins besoin d'être nourri et protégé dans son âme?
Nous ne pouvons établir avec certitude ce que Dieu devait ou ne devait pas faire pour l'homme placé dans l'état que les théologiens appellent de pure nature, c'est-à-dire un état où l'homme n'eût pas été destiné à la vie surnaturelle, à la béatitude du ciel, et serait demeuré comme enfermé dans la sphère du monde naturel. Cependant puisque l'homme avait reçu de Dieu une âme faite à son image, capable de le connaître et de l'adorer, peut-on raisonnablement admettre que Dieu Tait privé des moyens de s'élever jusqu'à lui? Peut-on s'imaginer Dieu créant l'homme athée , lui donnant une intelligence et lui refusant l'objet essentiel de cette intelligence. Dieu? L'homme a été fait pour le connaître et l'aimer en l'adorant. Quand Milton a peint les premiers sentiments de Ihomme nouvellement créé , il le représente tournant vers le ciel ses yeux étonnés , contemplant le firmament immense , les campagnes , les montagnes , les vallées , et se demandant ce qu'il est, où il est, par quelle cause il est : il le demande au soleil brillant, à la terre sombre, aux collines, aux rivières, aux bois, aux plaines: « Belles créatures, s'écrie-t-il, dites, si vous le savez, comment suis-je ici? Quel est celui qui m'a créé? » Le Créateur, dit Milton, répondit lui-
même à l'appel de sa créature, et pour la première fois Dieu et l'homme se rencontrèrent sur la terre : « Je suis celui que tu cherches, répondit la voix de Dieu '. »
Dieu, en effet, devait se faire connaître à l'homme. Si son intelligence sufïisait absolument pour le conduire au Créateur, et si les forces naturelles de l'esprit pouvaient l'élever jusqu'à l'idée d'une cause première et toute - puissante , du moins faut-il reconnaître que l'homme fini , entouré d'êtres finis , ne pouvait qu'après un long temps s'élever à l'idée de l'infini. Dieu lui-même voulut inoculer cette idée à l'homme; ou plutôt, comme l'enseigne saint Thomas, Adam naquit dans la lumière et dans l'amour. 11 n'eut ni à lever les yeux ni à consulter sa raison : Dieu était en lui et il était en Dieu ^
Ce n'aurait été qu'au prix d'un long labeur et de douloureuses épreuves que l'homme eût pu arriver à l'idée concrète de Dieu. Encore n'eût-il eu que l'idée d'un Dieu force, cause, puissance, non celle du Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, du Dieu qu'adorent les chrétiens. La Bible nous apprend qu'il a épargné aux premiers hommes les recherches et les hasards de la fausse philosophie, et les périls idolâtriques , en se révélant directement à eux. L'homme a reçu de son Créateur l'idée de l'infini, l'idée de Dieu dans le paradis terrestre.
* Milton, Paradis perdu , fluuit VIII.
^ « Adam non coj^noscohal Deiini ex sensibililjus siculi nos, sed cliani pcr inimcdiatani rcvelationem, >> dit saint Thomas. Telle est la doctrine de saint Au},'^nstin [do Civ. I)ei , xiv, 20).
Celle communication directe de Dieu avec l'homme nous étonne, mais elle n'est pas invraisemblable. Sans doute Dieu pouvait user d'intermédiaires. Les monarques ont coutume de s'en servir; la prudence le leur conseille, et leur orgueil les y pousse. L'intermédiaire peut être plus habile que son roi ; s il réussit, son maître s'en attribue la gloire. Mais il n'en va pas ainsi de Dieu. Tout ce qu'un homme gagne en se servant d'un homme plus expert que lui , Dieu peut le perdre , lorsqu'il recourt au ministère d'une créature. Nous comprenons qu'après la chute Dieu se soit servi souvent de l'entremise de l'homme, à cause de son incomparable sainteté et de l'horreur que lui inspire le péché ; mais il n'en était pas ainsi au premier jour de la création. Lorsque l'homme était encore innocent, Dieu pouvait établir des rapports directs avec lui.
Enfin Dieu est père. Il aimait l'œuvre pure de ses mains ; il en avait façonné , pour ainsi dire , chacune des fibres. Bien qu'aucune nécessité ne l'y contraignît, il voulut se montrer lui-même à sa créature, à son fils qui est l'homme. « Il a ennobli à jamais le langage humain , dit un philosophe traitant de l'origine du langage ; il a formé les premiers sons que l'oreille de l'homme ait entendus. »
Combien paternels et familiers furent les premiers rapports de l'homme et de Dieu ! L'Ecriture les a traduits par de touchantes images, en nous disant que le soir, quand s'élevait la brise , le Créateur descendait et se promenait avec Adam dans le paradis. Il conduisit lui-même vers le
premier homme les animaux domestiques, les oiseaux du ciel et les bêtes sauvages , afin qu'Adam leur donnât des noms^ Dieu présidait ainsi aux premiers exercices de l'intelligence de son fils et aux premières aspirations de son cœur.
Enfin, voyant que ce fils bien -aimé ne trouvait parmi les créatures aucun esprit avec lequel son esprit pût s'entretenir, aucun cœur auquel son cœur pût se communiquer , Dieu fit , de la substance même d'Adam, une femme pleine de beauté, de grâce, de pureté, de sensibilité, et il la donna en présent au premier-né d'entre les humains. C'est l'image de l'homme, mais dépouillée de ce que son visage a de dur et de sévère ; c'est son image parée d'un charme (ranquille et doux, avec des traits plus fins et un cœur plus tendre. Sa stature moins élevée, ses membres plus faibles la désignent à la protection et ne laissent pas de place à la rivalité, principe desliucteur de l'amitié. L'homme et la femme ne font qu'un : ce sont deux êlres en une même chair, duo in carne una.
Après s'être révélé comme père, Dieu se devait à lui-même de se révéler comme maître et seigneur. Les deux charmantes créatures qu'il a unies ont une plus haute destinée que de se complaire l'une à l'autre : elles doivent à Dieu le travail et l'hommage de l'obéissance.
La première condition de leur vie est le travail, le travail sans lequel les dons de Dieu, loin de pro-
• Gen. II, 18-21 ; m, 8.
gresser, dépérissent ; le travail , seul correctif de cet ennui « qui fait le fond de la vie humaine ». Dieu, dit la Bible, plaça l'homme dans le jardin d'Eden pour le cultiver et pour le garder : ut oper cire tur et custodiret.
Toutefois ce n'était pas là un précepte formel, assez rigoureux du moins, pour mettre l'obéissance à l'épreuve : la vigilance et le travail sont des vertus trop faciles à l'homme bien né pour constituer l'effort méritoire. Le travail de l'Eden était un plaisir, non une peine. La terre fournissant en abondance tout ce qui était nécessaire à la nourriture, il suffisait d'embellir et d'entretenir sans fatigue un jardin tout préparé. C'est même avec plaisir que l'homme développe les germes d'industrie, de talent, d'art que le Créateur a déposés en lui. Dieu a voulu, pour assurer le progrès social, qu'il en fût ainsi. Ne nous représentons donc point l'Adam du premier jour livré, dans le paradis, à un désœuvrement indigne d'un esprit actif : il eût contredit une loi de nature. Ils pèchent contre elle et se montrent ennemis de leur propre bonheur ceux qui j^lacent la supériorité du rang et de l'existence dans l'affranchissement de la loi du travail.
Dieu invite Adam à garder le paradis : ut custodiret eum. Nous l'avons déjà dit, au moment de l'apparition de l'homme, existaient les mêmes animaux féroces qui vivent aujourd'hui. Les fleuves qui entouraient l'Eden ne suffisaient pas à le protéger : poussée par la faim , la bête fauve traverse les rivières. Ce serait exagérer les privilèges du paradis
terrestre que de le placer dans des conditions qui ne seraient plus celles de la terre. L'Eden requérait la vigilance, il devait être gardé : c'est, avec la culture facile d'une terre féconde , le seul travail que Dieu imposa à riiomme.
Hélas ! l'Eden était menacé par d'autres ennemis que les bêtes fauves : il était menacé par les esprits révoltés, par les mauvais anges. Ici encore, ici surtout l'homme devait veiller.
Jusqu'ici Dieu s'est révélé à Adam en tant que père : le travail et la vigilance étaient un plaisir et comme la satisfaction d'un intérêt personnel : il n'était pas nécessaire de les commander. Mais voici qu'il se*" révèle comme maître : « Et Jéhovah commanda à Adam, » isi, prœcepit. Le commandement devait intervenir. Dieu ne pouvait, sans abdiquer, investir l'homme d'une autorité souveraine. L'homme règne sur les créatures, et ce domaine suffit trop souvent, hélas 1 à lui faire oublier son Créateur. Il faut qu'il sache, que s'il est le roi de la terre, il est le vassal du ciel. La liberté et l'indépendance sont deux choses qui ne se doivent pas identifier, liossuet appelle la liberté qui nous est départie une liberté sujette, et un Père de l'Eglise, une servitude libre sous un seigneur souverain : libéra servit us. Le Seigneur fit donc à l'homme ce commandement : « Tu te nourriras de tous les fruits du jardin , mais tu ne mangeras pas ceux de l'arbre de la science du bien et du mal; car, le jour où tu en mangeras, tu mourras ^ »
' Gen. II . 10- 17.
Il est donc facile de comprendre comment et pourquoi Dieu a imposé à l'homme un commandement : c'était une conséquence de la liberté qu'il lui avait si généreusement accordée.
Il était entré en effet dans les desseins de Dieu de créer des êtres sans raison, aveuglément et fatalement obéissants : ce sont les minéraux , les végrétaux et les animaux. Il avait aussi voulu créer des êtres raisonnables qui, après avoir triomphé d'une épreuve, obéiraient ensuite avec intelligence et liberté, mais sans mérite, parce que leur obéissance serait sans combat : ce sont les anges. Enfin il a créé des êtres intelligents, libres, capables de mérite et de vertu : ce sont les hommes. Il a voulu se procurer à luimême, « au monde, aux anges et aux hommes, » selon le mot de saint Paul . le spectacle magnifique du juste aimant le souverain bien par choix, au prix du sacrifice ; du juste aux prises avec la tentation , et triomphant de l'épreuve . avec la grâce et la liberté. Il a voulu pour sa gloire que l'âme, sollicitée à s'éloigner de lui, triomphât des séductions de la désobéissance, et lui restât fidèle. Les épreuves que Dieu imposera aux hommes n'auront rien d indigne de Dieu, rien des petitesses jalouses que révèle le mythe de Prométhée . puni pour avoir dérobé au ciel un privilège que les dieux se réservaient. Si Adam avait usé sagement de son libre arbitre, le mal demeurait enchaîné, et notre premier père goûtait le bonheur de l'innocence conservée et les joies du mérite.
On objecte que le contraire est précisément arrivé.
Dieu l'avait prévu : il savait la condition de la liberté et ses défaillances. Avant Adam, une troupe d'anges avait abusé de ce don précieux; Dieu tira sa gloire de leur chute aussi bien que de la constance des anges fidèles. Les uns publient sa libéralité infinie, les autres sa justice. Il en sera de même de la faute d'Adam. L'homme tombera, mais Dieu le relèvera; la chute sera suivie de la rédemption, œuvre plus admirable encore que la création : l'expiation peuplera le ciel d'une multitude de saints. Si lamentable que soit la chute en elle-même, n'a-t-elle pas été l'occasion de la venue du Rédempteur sur la terre : Félix culpa, quœ talem ac tantum meruit hahere Redemplorem !
Malgré Fabus que Thomme peut en faire , la liberté est un des dons les plus élevés que Dieu ait faits à sa créature. Si l'homme peut être fier de son intelligence et de sa conscience, il doit l'être aussi de sa liberté, qui le rend capable de vertu, de mérite et de gloire. Peut -il se plaindre de sa destinée? Qu'a-t-il à demander, s'il n'est pusillanime, sinon que Dieu proportionne l'épreuve à ses forces et que, dans sa bonté, il la fasse légère.
Dieu pouvait imposer à l'homme de durs sacrifices : il ne le voulut point. Montrant à Adam un des arbres du paradis : « Tu mangeras, dit-il, du fruit de tous les arbres ; mais tu ne toucheras pas au fruit de l'arbre de la science du bien et du mal. » Et, comme pour adoucir la défense, il met l'attrait du bien à côté de l'attrait du mal, et montrant un arbre bienfaisant entre tous, l'arbre de la vie : « Tu
mangeras, reprend-il, des fruits de cet arbre et de tous les autres, hormis des fruits de l'arbre de la science du bien et du mal. »
« Dieu, dit Bossuet, donne à Ihomme un précepte aisé, parce qu'il veut lui rendre la vie commode , tant qu'elle sera innocente ; » mais il ne lui donne pas un précepte puéril. C'est ce que nous allons montrer.