CHAPITRE X
Qu'était le Sinaï, cette montagne vers laquelle Moïse poussait comme malgré eux les Israélites, sans se laisser décourager par leurs murmures continuels ni intimider par leurs révoltes?
Les géographes aussi bien que les commentateurs de la Bible identifient aujourd'hui le Sinaï et l'Horeb : ces deux noms désignent une même montagnes ou plutôt deux pics de la même montagne. Ce sont peut-être le djébel-Mouça et le Ras-Soufsafèh actuels. Là Jéhovah était apparu à Moïse au milieu du buisson ardent ; là devait être offert le sacrifice de la délivrance : « Quand tu auras fait sortir mon peuple de l'Egypte, avait dit l'Eternel, tu offriras un sacrifice à Dieu sur cette montagne ^ »
On se demande ce qui avait déterminé le berger
* Il est permis de le conclure on rapprochant différents passages de l'Exode et des Rois : Exod. m, 1 et 12 ; xxiv, 4-2; xxxiii, (1, et III Reg. XIX, 8. On peut reconnaître dans le djéhel-Aribeh un des pics du Sinaï, le mont Horeb; les deux noms semblent avoir la même étymologie.
2 Exod. m, 12.
de Jéthro à laisser les troupeaux de son beau -père, et à visiter cette montagne dont les pics sauvages se dressent à deux mille pieds de hauteur. Quel crenre d'intérêt avaient pour lui ces crêtes nues et bouleversées? Ces gorges étroites serpentant entre deux grands murs de rochers , cette solitude sauvage dont les granits tantôt rouges, tantôt blancs, gris ou roses , produisent l'illusion de fantômes , étaient plus propres à repousser un visiteur de ce temps -là qu'à l'attirer. Il y a tout lieu de penser que ce lieu, désert entre tous les déserts, était considéré dès avant Moïse comme le séjour d'une divinité puissante. La Bible lui donne le nom de montagne de la divinité, c-rnN- t., hiir Elohim , même avant que Jéhovah ne s'y fût manifesté '. C'était donc un lieu sacré 2. En aucun autre endroit de la terre on ne se sent plus près du ciel , disent les voyageurs , ni plus sollicité au recueillement et à la prière ^ Depuis les manifestations du Sinaï, de nombreux pèlerins juifs, païens et chrétiens , y sont venus prier ou méditer ; ils ont laissé leurs noms écrits sur les parois de la montagne; mais tout porte à croire que l'origine du pèlerinage était antérieure à Moïse. Quand le prophète demande au pharaon la permission d'aller sacrifier dans le désert, il semble appuyer sa demande sur une coutume déjà existante*. Si ces
» Exod. m, 1 ; cf. iv, 27 ; xvm, o ; xix, 3 ; xxiv, 13 ; III Reg. xix, 8. ' Exod. III , 5.
3 Schenkel, Bihel-Lexicon, l. IV, p. 245, cité par Vigoureux,
A/an. bibl., le Sinaï; Schubert, cité par Hanueberg, op. cit., p. 106.
* Exod. m, 18. Les tribus chananéennes adoraient Baal et les
conjectures sont fondées, û faut admettre que Jéhovah enleva aux faux dieux leur autel pour dresser le sien sur ces sommets. Le vainqueur s'empare des dépouilles de l'ennemi vaincu : et de même qu'il a plu aux chrétiens, inspirés par leur foi, de convertir en églises les temples des idoles et d'en faire le théâtre de la gloire du Christ; ainsi, du moins peut -on le croire, Jéhovah voulut, par sa présence, faire d'une montagne fameuse li^Tée à la superstition le théâtre de sa gloire.
Quoi qu'il en soit, les Israélites étaient arrivés au pied du Sinaï, lieu mystérieux où régnait une sainte terreur, d'où s'exilait la vie créée, comme pour y faire la place plus grande à Dieu. C'est là que Jéhovah, Celui qui est, va conclure avec Israël, ce fils privilégié de l'humanité, un pacte immortel.
M. Renan, à l'occasion de la consécration du Sinaï et du pacte de Dieu avec Israël, reWent à son idée fixe : il accuse la Bible de rapetisser le Père des hommes aux proportion? d'un Dieu national , et de lui attribuer les goûts et le tempérament des dieux de la fable, qui aiment un lieu, en maudissant un autre, sont ennemis des peuples qui ne connaissent pas leurs autels, cruels à leur égard, bons seulement pour leurs adorateurs. Il y a là méconnaissance totale de la vérité. Jéhovah 1 Dieu unique et suprême, est. selon la Bible, le Dieu de toute la terre : Bomini est terra et plenitudo ejus : il a
autres divinités sur les collines, sur les hauts lieux, bamoth. (Voir les Prophètes dlsra^l, quatre siècles de lutte, etc., chapitres préliminaires.) ' t- f
ouvert de tout temps son cœur aux gémissements de tous les hommes. Même sous une fausse adresse, la prière, sortant d'une âme sincère, arrive jusqu'à lui, et il l'entend . Mais parmi les peuples d'alors, Israël était le seul à connaître ce Dieu, qui l'avait choisi pour devenir l'instrument du salut de tous, Jéhovah n'avait-il pas déclaré à Abraham que toutes les nations de la terre seraient bénies en sa postérité? Il avait répété cette promesse à Isaac et à Jacob.
Quant au choix des lieux, Dieu agit pour des motifs que la raison découvre souvent et qu'elle justifie.
Il est faux de dire qu'en appelant à le connaître le seul Israël, Dieu abandonnait les autres nations à l'ignorance en matière de vérités religieuses et de lois morales. Considérée dans son résumé, le Décalogue, la loi est destinée à tous les hommes et à tous les temps. Israël fut le simple dépositaire de la constitution morale et religieuse de l'humanité entière. En comparant leurs lois morales au Décalogue, les nations païennes constateraient un jour la supériorité de la loi du Sinaï , et finalement en feraient leur propre loi. Gela apparaît dans ce qu'on peut appeler les considérants des dix articles qui forment le Décaloguc : « Je vous ai donné des lois et des ordonnances , dit Jéhovah ; observez - les , car c'est en cela que vous ferez paraître votre sagesse et votre intelligence devant les peuples qui , entendant parler de toutes ces lois, diront : Voilà un peuple vraiment sage et grand ; voilà une forte nation. Quelle nation, si puissante qu'elle soit, a des dieux aussi proches d'elle, comme Jéhovah
est proche d'Israël et présent à toutes ses prières * ? » La néocritique va plus loin ; elle convertit en fables tous les récits relatifs au Sinaï. Suivant elle, ces récits auraient revêtu une forme historique vers le ix° siècle avant Jésus -Christ. « Pendant quatre ou cinq cents ans, la légende, dit M. Renan, grossit comme la bulle de savon , d'autant plus brillante et plus colorée qu'elle est plus vide. Il paraît seulement probable que le peuple quitta la montagne sainte, plein de terreur, et persuadé qu'un dieu très puissant habitait sur ces cimes. La loi de Moïse, ajoute-t-il, tient une bien petite place dans la vie d'Israël pendant quatre cents ans^ »
Si petite , si modeste que soit la j)lace faite à la loi, n'a-t-on pas ici l'aveu que cette loi était connue? Nous aurons en effet l'occasion de constater l'existence de la loi de Moïse au temps des Juges. M. Renan aurait dû expliquer comment au ix" siècle on eut ridée de rattacher l'existence de la loi à des faits insignifiants et à une montagne perdue dans un désert éloigné de la Palestine; il aurait dû surtout nous dire comment la bulle de savon est devenue d^ autant plus brillante et colorée qu'elle était plus vide. Est -il croyable qu'un peuple ait accepté sur le récit d'un faussaire un fait sur lequel reposaient son existence , sa vie , la sanction de tant de lois restrictives de sa liberté?
Toute l'histoire des Israélites roule, comme sur
' Deut. IV, o; cf. Exod. xix, 4; Deut. xxxii, 9; II Reg-. vu, 23; Ps. xxxi, 19.
^ Renan, op. cit., t. I , p. 195.
un pivot, sur la loi du Sinaï. Toute leur littérature s'en inspire. Il n'est pas de cantiques, parmi ceux que M. Renan appelle « la vieille poésie hébraïque », qui ne supposent ou ne mentionnent la montagne sacrée, où la puissante voix de rKlernel avait retenti. C'est un souvenir constant , presque une obsession , qui domine la conscience d'Israël. Cent fois et sous cent formes diverses , Israël répétera :
Jéhovuh est venu du Sinaï ; Il s'est levé de Seïr, Et il a éclaté du mont Pharan'.
Il n'en faut pas douter, c'est encore ici le parti pris de bannir tout miracle de la Bible qui fait rejeter la promulgation de la loi sur le Sinaï. On ne veut à aucun prix, dans le camp des néocritiques, de l'intervention de Dieu dans les affaires humaines. Du moins devrait-on s'épargner le ridicule d'hypothèses comme celles-ci : Moïse aurait profité d'un succès stupéfiant de pyrotechnie, ou bien d'un de ces orages effroyables qui sont si fréquents dans le pays, « pour faire croire à une révélation du dieufoudre qui résidait sur les hauteurs ^ »
Laissons s'attarder à de puériles hypothèses des gens fort embarrassés. Un miracle indiscutable, plus
' Dent, xxxm, 2; cf. Exod. xvii, lb-16; Jud. v; Ps. xxviii, 8; Lxvii, 8-9; Lxxxi ; Ilah. m, 3.
' Renan, Ilist. du peuple d'Israël, l. I, p. 191. Dans son second volume, le critique fait du Décalogue une œuvre élaborée par les sages de Jérusalem , vers le milieu du ix* siècle , « écrite probablemeni dans les chambres qui entouraient le temple. » (T. II, p. 401.)
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£^rand et plus saisissant que l'éclat d'un prodige, est. aux yeux de tout homme sérieux, le miracle historique et moral de la loi mosaïque considérée en elle-même, acceptée pour toujours avec ses conséquences. Voilà le granit contre lequel se brisent toutes les négations.
Il y a eu autant de législateurs que de peuples. Or. parmi les codes rédigés par les grands liommes. en est-il un seul qui ait eu une destinée comparable à la loi de Moïse, aux dix commandements qui en sont le fond? N'est-il pas encore le code moral récité chaque jour par les fidèles et dont s'inspirent les législateurs des nations qui veulent vivre? Il y a, en particulier, un caractère du Décalogue qui met un abîme entre lui et les codes les plus fameux : c'est qu'il atteint, dans ses prescriptions, jusqu'à la pensée de l'homme , à son intelligence et à son cœur. Moïse dit : Tu croiras, tu aimeras, tu ne désireras pas. Les législations purement humaines ne visent et ne peuvent viser que le délit matériel ; le reste leur échappe.
Après avoir formé dans le monde ancien un peuple unique en son genre , le Décalogue a régné et rècrne encore sur le monde. Il est et il demeure la base morale de l'humanité.
Quant aux circonstances de la promulgation de la loi, nous nous en tenons au récit de la Bible, Le prophète . averti par le Seigneur que la loi lui serait révélée au Sinaï . ordonna aux Hébreux de se préparer pendant trois jours à la venue de la Divinité. Gravir la montagne fut interdit sous peine de mort.
Le troisième jour, dès le matin, on vit une fumée épaisse sortir du Sinaï ; des éclairs fendirent le nuage qui enveloppait la montagne, et au bruit du tonnerre se mêlaient des sons de trompette. Tout le peuple tremblait de frayeur. ^loïse fit sortir les Israélites de leur camp pour adorer Jéhovah, et il les rangea au pied de la montagne. Seul avec Aaron , il s'éleva jusqu'aux nuages qui enveloppaient le Sinaï.
Ce fut alors qu'au milieu de la foudre la voix redoutable de Jéhovah proclama les dix articles qu'on a appelés le Décalogue ' .
I. — Je suis Jéhovah ton Dieu, qui t'ai fait sortir du pa^'s d'Egypte, de la maison d'esclavage. Tu n'auras point d'autres dieux que moi, le Seigneur. Tu ne feras point d'idoles ni d'images de ce qui est au ci'^1, ou sur la terre, ou dans les eaux ; tu ne les adoreras point . et tu ne leur rendras point le culte souverain , car je suis l'Eternel ton Dieu, Dieu jaloux, qui punis l'iniquité des pères dans les enfants
' Exod. XX, 1-17. Il y a deux manières de diviser les dix commandements. Les uns, après Josèphe et Philon, distinguent deux préceptes dans les versets 3-6, et n'en voient qu'un seul dans le verset 17. Suivant eux , il y aurait quatre commandements regardant Dieu et six commandements regardant le prochain. Les autres, avec saint Augustin, divisent le verset 17 en deux commandements distincts se rapportant, l'un à la femme du prochain, d'après le texte parallèle du Doutéronome (v, 21 ), et le second à ses biens. Cette répartition a été adoptée par l'Eglise dans ses livres de prières, et nous la suivons nous-môme dans notre traduction. Nous pensons (|ue le texte du Deutéronome doit être préféré, et que l'inversion de l'Exode est négligeable.
jusqu'à la troisième et la quatrième génération , mais qui fais miséricorde jusqu'à la millième génération à ceux qui m'aiment et qui observent mes commandements.
II. — Tu ne prendras pas le nom de Jéhovah , ton Dieu, pour garant du mensonge.