CHAPITRE IX
Les Israélites se remirent en route le cœur plein de confiance. Le prodige dont ils venaient d'être témoins leur montrait assez que la protection singulière qui les entourait les suivrait partout.
La route la plus courte pour gagner la terre de Chanaan eût été de remonter vers le nord et de suivre les côtes de la Méditerranée, Mais cette route était jalonnée de forteresses égyptiennes^; le pharaon eût facilement exterminé les fugitifs. Les Hébreux ne pouvaient non plus de sitôt affronter les belliqueuses populations chananéennes, qui occupaient la Palestine et ses frontières ^
* Maspero, op. cit., t. I, p. 351. Le sud delà Palestine avait été reconquis par le pharaon Touthmès III, qui régnait un peu avant l'Exode. Les hiéroglyphes du temple de Karnak racontent la campagne qu'il entreprit contre Cadès et Mageddo et mentionnent les villes dont il s'empara. Le pays demeura sous la domination égyptienne jusqu'après les Juges (Mariette, les Listes des Pylônes de KHrnak).
- Exod. XIII. 17-10. Les Philistins étaient alors alliés des Égyptiens, et les Hébreux eussent été pris entre deux ennemis iChabas, Rovherches sur la XIX" dynastie ). Moïse avait promis d'offrir un sacrifice au Sinaï (,Exod. m, 12).
Il fallait d'ailleurs qu'Israël s'organisât . qu'il devînt une nation dans laquelle, pour être mieux obéi, le pouvoir serait hiérarchisé , et où , pour être plus respectées, les lois seraient revêtues d'un caractère sacré. Le décalogue devra être promulgué et expliqué, el les lois civiles recevoir une consécration divine. Alors seulement le peuple d'Israël sera prêt à la lutte. Confiant en Dieu, conscient de ses destinées, il grandira au sein d'une forte discipline, préparé à la défense et à l'attaque ; il deviendra l'instrument des grands desseins de la Providence.
Un séjour prolongé dans le désert offrait les conditions désirables pour transformer en Etat ce qui n'était encore qu'une masse humaine sans cohésion et sans avenir. Moïse, sur l'ordre de Dieu, conduisit son peuple dans la direction du Sinaï. C'était soumettre ses frères à une dure épreuve. Ils voulaient s'établir dans la terre de Chanaan , et voilà qu'ils lui tournent le dos ; ils aspiraient à posséder un pays riche, et voilà qu'ils entrent dans des régions réputées au loin pour leur stérilité.
Il serait téméraire d'affirmer que la presqu'île du Sinaï, au temps oîi les Hébreux y pénétrèrent, était aussi aride qu'aujourd'hui. Il y a eu une époque où l'Arabie, certaines parties de l'Egypte, le Sahara, étaient riches en végétation. Soumis à un régime de pluies intenses, recouverts dans une grande étendue d'alluvions d'une fertilité extraordinaire, ces pays nourrissaient beaucoup d'animaux ^ Le torrent
' De Lapparent, Traité de Géologie , 2" édit., p. 1278. Plusieurs villes de l'ancienne Egypte, que l'on découvre ensevelies sous les
d'Egypte, qui parcourt la péninsule dans sa longueur, fut autrefois un fleuve aux rives luxuriantes. Mais au régime des pluies douces et bienfaisantes succéda une phase de violents orages, qui donnèrent naissance à des torrents impétueux, capables de changer en quelques heures l'aspect d'un pays*. La terre vés^étale fut balavée dans la mer. laissant à nu non seulement les pics et les roches, mais le sol même des vallées, et faisant de la presqu'île une région irrémédiablement inculte. A part quelques oasis où coulent des sources de mauvaise eau et où poussent des tamaris et des palmiers, l'aridité y est absolue. Aujourd'hui la vue de ce désert est désolante : des pierres aux couleurs étrangement variées , éclairées, sous un ciel sans nuages, par un soleil de feu, un sol gris ou jaunâtre, et, pour rappeler la vie, des reptiles. Si l'on excepte la haute vallée où est situé le couvent de Sainte -Catherine, et l'ouadi- Feiran , sur les rives duquel se trouvent les ruines de l'ancienne ville de Pharan, on chercherait vainement une demeure humaine. Seules , quelques
saisies, étaient situées au milieu de plaines très fertiles. « Au temps de la IV« dynastie (xxxiii* siècle avant notre ère), dit Mariette, l'Egypte possédait une végétation, une faune, une flore presque tropicales, c'est-à-dire un climat très différent du climat actuel. i> (V. le Correspondant du 10 nov. 1893, les Dates préhistoriques, p. 494.)
* M. llolland [Account of the Survey, c. vu) décrit forage du 3 décembre 1867, qui noya trente personnes, détruisit des troupeaux entiers, balaya dans l'ouadi-Feiran mille palmiers, ainsi qu'un bois de tamarisques long de trois kilomètres. Le torrent , qui mesurait le soir trois mètres de profondeur et trois cents mètres de largeur, n'était plus le lendemain matin qu'un filet d'eau insignifiant.
508 i; ANCIEN TESTAMENT
troupes de Bédouins parcourent le désert d'oasis en oasis, se dis])ulant une source près de laquelle ils fixent leurs tentes pour quelcpies jours *.
En hiver, il pleut à torrents; Tété, ce sont des orages d'une violence inouïe, avec des bruits étranges ;
* Les annales des premières dynasties de lÉgypte mentionnent l'existence , dans la péninsule sinaïtique , de deux peuples qu'elles appellent les Pelti (archers) et les Menti ou Menitoû (demeurants). Les premiers formaient des tribus errantes; les seconds, comme leur nom Tindique, des groupes sédentaires. La presqu'île aurait donc été originairement habitable et habitée (Chabas, Éludes sur l'antiquité historique, p. 9b; Ebers, Durch Gosen zum Sinaï ; Brugsch, Wanderumj nach der Tiirkis-Minen). D'un autre côté, dés la 1V*= dynastie, c'est-à-dire trente- trois siècles avant notre ère, l'Egypte avait des colonies d'ouvriers établies au Sinaï pour le travail des mines et des fonderies de cuivre. Un précieux basrelief nous a conservé la victoire du roi Koufou, au Sinaï, sur les Anou ou Petti qui harcelaient les ouvriers (Lenormant, op. cit., t. II, p. 69 I. Ces colonies trouvaient dans le pays des moyens de subsister; les travaux de canalisation ou de terrassement dont on a retrouvé les restes y maintenaient une fertilité relative (Chabas, op. cit., pp. 348 et suiv.). Cependant le pharaon était obligé de dépêcher de temps en temps à ses féaux mineurs des convois de bestiaux et de provisions : « du blé, seize bœufs, trente oies, des légumes frais, de la volaille vivante. » (Birch, Account of the Surie;/, p. 186; Maspero, op. cit., p. 47b). On exploitait dans les mines du Sinaï la turquoise, mafelï , la malachite, le cuivre, que l'on convertissait en bronze noir et qu'on apportait en Egypte en briques oblongues. Une inscription très ancienne constate qu'un fonctionnaire fut envoyé au Sinaï avec une troupe de 734 hommes pour en ramener du mafek cl du cuivre (Chabas, op. cit., p. 30). Chose étonnante, ces ouvriers, qui extrayaient le cuivre et fondaient le bronze, ne dédaignaient pas, dans les raines, les outils de pierre. C'étaient, pour la plupart, des prisonniers de guerre ou des condamnés ari metalla. Diodore a décrit leurs pénibles travaux (1. III, c. xii-xiv). Les mines du Sinaï furent en exploitation juscjue sous le règne de Hhamsès III, c'est-à-dire jusqu'après la conquête de la Terre promise. Tous ces faits corroborent ce (|ue dit la Bible de la faljricalion du veau d'or par des ouvriers fondeurs ( Exod. xxxii).
on croirait entendre résonner les filons de métal qui strient le g^ranit des monta^^nes. Les Bédouins fuient alors épouvantés, et quand la tempête est passée, le silence qui succède remplit l'âme dune tristesse infinie ; le moindre bruit acquiert une sonorité extraordinaire ; il se répercute en de multiples échos. Le son d'une seule voix devient le murmure d'une foule *.
Là s'élève le ventquon appelle \e khamsin. Accompagné d'un brouillard couleur de plomb qui masque le soleil, il est violent au point de soulever des torrents de poussière. La chaleur devient telle qu'hommes et animaux ne peuvent respirer. Ce sont des bouffées de feu qui pénètrent jusque dans les poumons. La transpiration s'arrête, la peau se dessèche ; une fièvTe ardente brûle le sang . qui afflue à la tête ; les facultés mentales sont paralysées ; c'est un malaise, un engourdissement indéfinissables.
Faut-il croire que la péninsule du Sinaï, quand Moïse y pénétra, fût aussi désolée? Trois mille cinq cents ans se sont écoulés depuis le séjour des Israélites. En un si long temps, les conditions du pays ont pu empirer. Nous pensons qu'alors les ressources pour la vie n'y faisaient pas autant défaut que de nos jours: mais elles n'en étaient pas
* Lottin de La\a\. Voyarje dans la péninsule arabique et l'Egypte; Courtelle. Observations sur la presqu'île du Sinaï, dans la Description de l'Egypte, t. XVI; Palmer. Sinai from the fourth Egyptian dynasty to the présent day , et The désert of the Exodus; Stanley, Sinai and Palestine; Vigoureux , la Bible et les Découvertes modernes, t. II, la péninsule du Sinaï; et surtout Ordnance Suriey of the Peninsula of Sinai.
moins insuffisantes à nourrir deux millions d'habitants, hommes, femmes, enfants et troupeaux. La stérilisation du sol avait dès longtemps commencé. C'est donc au miracle qu'il faut avoir recours , si Ton veut s'expliquer comment les Hébreux ont vécu là quarante ans. Jéhovah voulait apprendre à ce peuple, dont il était le premier, et l'on peut dire le seul chef, à se confier en lui. Les miracles du désert furent assez éclatants pour qu'Israël n'en perdît jamais la mémoire. Il se souviendra dans tous les siècles de son libérateur d'Egypte et de son père nourricier du désert ; ce sera pour lui la raison d'une foi inébranlable. Lorsque les jours de la captivité reviendront pour les enfants coupables de Jacob, ils se rappelleront Celui qui
Dans leurs maux souffrait avec eux,
Dans leurs chutes, leur tendait la main, VA. s'ils étaient fatigues, les portait dans ses bras;
et ils s'écrieront au souvenir des jours de Moïse :
« Où est -il celui qui nous fit passer la mer,
Le berger avec le troupeau ; Celui qui fit jaillir l'eau de la pierre.
Et nous conduisit au lieu du repos*? »
Le rationaliste se voit ici enfermé dans une impasse. Niera-t-il le séjour d'Israël au désert pendant quarante ans? Israël a conservé dans la Bible le bulletin officiel et circonstancié de ses campements
* Is. Lxiii, 9-14.
et de ses stations. Xiera-t-il le miracle? Alors le séjour de deux millions d'hommes au désert reste inexpliqué.
Au bout de trois jours de marche, les Israélites manquèrent d'eau. Hommes et animaux mouraient de soif. Après des recherches longtemps infructueuses , ils découvrent une source ; mais l'eau est amère. Moïse corrige l'amertume en y laissant infuser un bois que Dieu lui désigne , et que des voyageurs affirment connaître sous le nom de lassaf, sorte de houx dont les branches carbonisées peuvent, selon eux, adoucir les eaux saumâtres^ Aux cris d'admiration qu'excite le phénomène, Moïse répond que Dieu n abandonnera jamais Israël sauvé des mains des Egyptiens, si toutefois Israël se montre fidèle à son Dieu ^.
Arrivé à l'oasis d'Elim, le peuple voyageur s'y reposa auprès de douze sources et à l'ombre de soixante -dix palmiers^; puis il s'engagea dans le désert de Sin, actuellement appelé El-Marka. Dans cette plaine aride, couverte de cailloux, les vivres firent défaut. Depuis un mois que les Israélites
* Lottin de Laval, Voyage dans la péninsule arabique, p. 21;). Nous citons cette recette sans en garantir la valeur. Les explorateurs ont essayé souvent , mais inutilement, le procédé indiqué par M. Lottin. Des commentateurs catholiques, comme Cajetan et Corneille Lapierre, disent qu'un certain bois avait naturellement la propriété dadoucir les eaux, mais dans une faible proportion, et ils ne recherchent pas quel était ce bois.
2 Exod. XV , 22-26.
^ Exod. XV, 27, Remarquer l'emploi du chiffre 12 et celui du chiffre 7 et de ses multiples. Ces chiffres jouent souvent dans la Bible le rôle de nombres vaguement déterminés.
étaient en marche, ils avaient à peu près épuisé leurs provisions ^ Les plaintes et les malédiction* recommencèrent : « Ah I que ne sommes-nous restés en Egypte, s'écrie- 1 -on de toutes parts, alors que nous étions assis auprès de marmites remplies de viande et de corbeilles pleines de pain ! Pourquoi nous as-tu conduits dans ce désert pour nous y faire tous mourir de faim*? »
Moïse prie pour ce peuple ingrat. Dieu lui envoie un pain merveilleux, qui semble tomber du ciel et recouvre la terre autour du camp : c'était la manne 3. On appelle aujourd'hui manne un produit d'une variété de tamaris nommée /arfu. Cet arbre laisse dégoutter de ses branches, à certaines époques, une substance mielleuse, qui tombe sous forme de petites graines blanches. Faut-il identifier de tout point cette
' Exod.xvi.
* Les Israélites, comme Ions les malheureux, tous les iudi-ents y sont portés, exagéraient leur dénuement ; car ils eurent toujours avec eux au moins quelques troupeaux. Nous les voyons offrir des animaux en sacrifice. Ils avaient aussi l'occasion d'acheter du blé ou de la farme aux nomades qu'ils rencontraient ( Deut ii 6- Jos. I, 1 1 ; cf. Num. vu, 14 et seqq.; Lev. viii, 2, 26, 31 ; ix, 4, ètc ' où il est question d'offrandes de farine;.
' Exod. XV,. Le peuple, dit le texte biblique, en vovant la manne qui recouvrait le sol , s'écria : Man liu ! « qu'est-ce que cela? » Et le nom de man- In, ou manne serait resté à la nourriture merveilleuse que Dieu envoyait. Mais il semble plus probable <,u-il faille traduire l'expression man hu par : c'est de la manne. La manne en effet, était connue dès les temps les plus anciens en Égvplè sous le nom de mannu. Elle faisait l'objet d'un commerce entre ce pays et les nomades de la péninsule ( Maspero, op. cil., p. 350) Les Hébreux, trouvant de la ressemblance entre la manne qu'ils voyaient et celle qu'ils connaissaient, poussèrent cette exclamation : man hal « c'est de la manne. »
manne à celle qui pendant quarante ans nourrit les Hébreux dans le désert? On ne le peut. La manne est d'elle-même insuffisante , pour ne pas dire impropre à ralimentation ; mais, à la prière de Moïse, Dieu lui communiqua une vertu qu'elle n'a pas naturellement , et elle put nourrir . pendant des années, un peuple tout entier'.
Le miracle des cailles, qui s'abattirent en bandes serrées sur le sol . rappelle aussi un phénomène ordinaire, la migration de ces oiseaux. Les cailles traversent par grande? troupes le désert d'Arabie à des époques régulières. Après avoir passé la mer, elles tombent si fatiguées sur le sol, qu'on les prend par centaines. Dans leur migration, elles profitent la nuit d'un vent favorable , et elles se reposent le jour. Le fait en lui-même n'est donc point un miracle : il le devint par ses circonstances. Moïse le prédit aux Israélites comme une manifestation de la bonté et de la gloire de Dieu . et il leur demanda de se préparer à recevoir cette nouvelle faveur en se sanctifiant -.
Les apôtres , les chrétiens des catacombes , les Pères, ont vu. dans le mode et la forme des merveilles opérées par Dieu au désert, la figure des
^ La manne devint la nourriture habituelle des Israélites : cependant elle n'était pas leur seul aliment : ils ne manquaient pas entièrement de farine et de pain. La famine n'en aurait pas moins été horrible, sans la manne miraculeuse, car la manne produite par le tamaris, ne contenant pas de principe azoté, est insuffisante comme aliment ordinaire.
* Exod. XVI. 12-13, combiné avec Num. xi, où nous voyons le miracle des cailles se renouveler une seconde fois fcf. Ps. lxxvii, 1-29).
bl4 L'ANCIEN TESTAMENT
réalités futures ' . La manne , le rocher que frappe Moïse et dont il fait jaillir une source, sont des symboles où se reflètent les mystères de la rédemption. Quand les prophètes parleront du salut messianique , ils le feront en termes qui rappelleront les prodiges du désert. Ils s'inspireront , comme Joël, du souvenir des sources miraculeuses*. Le Christ se comparera à la manne , figure imparfaite de la nourriture eucharistique. « Nos pères, disaient les Juifs, ont mangé la manne dans le désert; Dieu leur a donné le pain du ciel. » — « Oui, répondit Jésus, vos pères ont mangé la manne dans le désert, mais ils sont morts. Moïse ne vous a pas donné le vrai pain du ciel ; ce pain , c'est mon Père qui vous le donne. Je suis ce pain de vie : celui qui vient à moi n'aura plus faim, et celui qui croit en moi n'aura plus soif. » Saint Paul, résumant la tradition des rabbins, dira du rocher frappé par Moïse : Petra autem erat Chrislus *. Sens profondément mystérieux et qu'autorise la parole même de Dieu : a Je serai, avait-il dit à Moïse, je serai debout sur la pierre pendant que tu la frapperas. »
Le serpent d'airain est une autre figure messianique que le Christ lui-même appliquera à sa personne et qu'il accomplira ^ C'était au moment où
* C'est en parlant de l'exodo et du voyage d'Israël à travers la prcs({u'ile du Sinaï que saint Paul a dit la célèbre parole : Omnia in fifjuris cvnliitrjehanl illis (ICor. x, i-6).
' Joël, m, 18; Ezcch. xlvii; Zach. xiv, 8. ^ Joan. VI.
* I Cor. X, 4.
■' Joan. m , 14-15.
les Israélites , perdant encore courage , murmuraient de nouveau contre Dieu et contre Moïse : « Pourquoi, répétaient-ils à ce dernier, pourquoi nous as- tu tirés de l'Egypte, pour nous faire mourir dans ce désert, où nous ne trouvons ni pain ni eau? Nous sommes dégoiîtés de cette nourriture misérable de la manne. » Alors le Seigneur envoya contre eux des serpents venimeux, dont la morsure causa la mort d'un grand nombre. Le peuple vint trouver Moïse et lui dit : « Nous avons eu tort de parler contre Jéhovah et contre toi : intercède pour nous auprès du Seigneur , afin qu'il chasse ces serpents. » Et Moïse pria pour le peuple, et Dieu lui dit : (( Fais un serpent de métal, élève-le sur un pieu : quiconque aura été mordu et le regardera conservera la vie. » Moïse fit un serpent d'airain et le plaça au haut d'un pieu; et tout homme qui aA'ait été mordu et regardait le serpent était sauvé * .
Si les Hébreux ne saisirent pas toute la portée de ce symbole , du moins ils comprirent qu'ils étaient sauvés non par le serpent qu'ils voyaient, mais par une puissance supérieure. Cette puissance, Fauteur du livre de la Sagesse l'appellera le Logos, le Verbe, la Sagesse de Dieu^ et les siècles chrétiens la nommeront Jésus- Christ.
Ce que la multitude des Israélites que conduisait Moïse dut comprendre , c'est qu'une providence
1 Num. XXI, 4-9. Le serpent d'airain fut conservé, à côté de l'arche, jusqu'au viii« siècle avant Jésus-Christ. (IV Reg. xviii, 4.
2 Sap. XVI, 7, 12, 21.
attentive et paternelle veillait sur eux ; que ces protections correspondaient aux destinées promises ; que Dieu, dans sa miséricorde, leur pardonnerait les doutes, les infidélités, les murmures, les rébellions, et que s'il les éprouvait, s'il les châtiait, c'était pour qu'ils demeurassent entre ses mains un instrument fidèle de ses grands desseins.
Il ne faudrait pas supposer que le peuple d'Israël, dans sa foi à Jéhovah, se crût affranchi du soin de se procurer lui-même des aliments , et négligeât entièrement les industries agricoles. Les oasis, plus nombreuses qu'aujourd'hui, les restes d'alluvions, les marécages une fois rendus abordables comportaient quelque culture. Les Israélites n'étaient pas inactifs; et que pouvaient-ils faire de mieux que de cultiver les oasis où ils campaient, pour trouver un supplément de nourriture? Moïse, il est vrai, les dressait à la guerre ; car il fallait les préparer aux luttes prochaines , et le désert du Sinaï était de temps à autre parcouru et fouillé par des tribus guerrières; mais ni la guerre ni le soin des troupeaux n'absorbaient tout leur temps.
Les Hébreux stationnaient depuis quelque temps dans une oasis appelée aujourd'hui ouadi-Feiran \ lorsque les Amalécites, qui se partageaient la péninsule avec les Madianites, vinrent tout à coup pour les piller et les chasser. Ils avaient entendu parler de la présence d'une population d'émigrés, occupant un pays où jusque-là ils avaient régné en maîtres.
' Ou , pour préciser inioux , ;i rendroit où Touadi-Feiran reçoit l'ouadi-Aleyal , i)ri''s du mont ScmIkiI.
Peut-être aussi, comme les Bédouins de nos jours, prétendaient-ils seulement profiter du passage d'une caravane extraordinaire , qu'on disait riche , pour tenter un heureux coup de main et faire une razzia d'animaux et d'objets précieux. C'est la première fois que le jeune peuple de Dieu se trouvait en face avec l'ennemi ; voici comment il se comporta :
Moïse dit à Josué : « Choisis-nous des hommes et va combattre les Amalécites '. Demain, moi, je me placerai au sommet de la colline en tenant le bâton de Dieu. » Josué fit comme Moïse lui avait ordonné , et il attaqua les Amalécites. Cependant Moïse, Aaron et Hur ^ étaient montés au sommet de la colline ^. Aussi longtemps que Moïse tenait les mains levées, les Israélites avaient le dessus ; mais quand il les laissait retomber, les Amalécites reprenaient l'avantage. Et comme les mains de Moïse se fatiguaient , Aaron et Hur prirent une pierre , firent asseoir Moïse dessus et lui soutinrent les bras. Le prophète tint alors ses mains étendues vers les combattants jusqu'au coucher du soleil, et Josué extermina les Amalécites *.
* Josué , fils de Nun , prince de la tribu d'Éphraïm , est nommé ici pour la première fois. Il s'appelait d'abord Osée (Num. xiii, 8); c'est sans doute à la suite de sa victoire que son nom fut changé en celui de Josué, Jé/iovah est salut.
* Hur, fils de Caleb et descendant de Juda (I Parai, ii , 18-20), était, suivant la tradition juive , le fils de Marie, sœur de Moïse. Il était le grand -père du constructeur du tabernacle.
3 On a identifié cette montagne au djebel-el-Tahouneh actuel , situé sur la rive droite de Touadi-Fciran. On construisit en ces lieux une ville qui portait le nom de Pharan, et dont on peut voir encore quelques ruines. On povu'rait conclure de plusieurs endroits de l'Écriture (Deut. i. 1 ; III Reg. xi, 18) que Pharan fut le lieu d'une agglomération humaine dès les temps les plus reculés.
* Exod. XVII, 8-12. Quand il sortit d'Egypte avec son peuple. Moïse
Telle fut la première victoire que Moïse eut à enregistrer, sans doute dans le livre des Guerres de JéhovahK II donna à l'autel où il offrit le sacrifice d'actions de grâce le nom àWdonaï-nissi, « Dieu est notre étendard, » pour apprendre à jamais à Israël
avait compris la nécessité d'organiser une force militaire pour se protéger contre les attaques auxquelles il se trouvait exposé. Sa petite armée , de jour en jour plus disciplinée, était devenue capable d'engager et de soutenir des coml)ats de quelque importance. On croit qu'il recruta parmi les Égyptiens qui avaient accompagné les fugitifs des chefs expérimentés. La lutte engagée avec les Amalécites dut être sérieuse. Plus tard, les succès militaires d'Israël à son entrée dans la Terre promise prouveront que l'armée Israélite était devenue relativement puissante. M. Renan, après des tergiversations , finit par confirmer ce que nous disons. Moïse et Josué étaient, dit-il, des chefs à la manière d'Abd-el-Kador, et leurs soldats possédaient un armement meilleur que celui des peuples qui les entouraient [Hist. d'Israël, t. I, p. 220).
• Le Livre des guerres de Jéhovah , Sepher milhamoth Jehovah, a disparu. C'était une sorte de recueil de poésies ayant principalement trait aux victoires d'Israël; le psaume lxvih est peut-être un de ces chants. Ce recueil était antérieur à Moïse ; il porte , en
effet, l'article dans le texte, 12D2, in tw libro, (Exod. xvii, 14), comme l'indiquent les points -voyelles. C'est gratuitement que Reuss avance que l'article a été mis sans raison par les érudits de la synagogue. Il y avait un livre où Ton enregistrait les événements merveilleux de l'histoire d'Israël et les vieux souvenirs de la nation. On pense que le chant de Lamech faisait partie du recueil, qui dut s'étendre et s'enrichir avec le temps. Corneille Lapierre a pensé que les passages extraits du Livre des guerres ont été intercalés dans le Pentaleuqnc par les reviseurs de ce dernier ouvrage. Mais il est plus juste d'admettre, avec dom Calmet, que Moïse renvoie au Livre des guerres (Num. xxi, 14 et seqq.) comme à un ouvrage plus circonstancié , où , par son ordre , les détails des faits étaient chantés. L'ne nation commence à célébrer ses gloires dans la poésie avant de les écrire en prose. Ce qui est certain, c'est que les citations de ce livre sont d'un style très ancien ; les chants qu'il contenait étaient l'œuvre d'auteurs contemporains des événements. (V. plus haut, p. 74.)
que la \'ictoire dépend de Dieu seul et non de la force des armées; qu'il protège lui-même les armes des nations qu il veut sauver. Les peuples qui mettent leur confiance dans son secours ne sont jamais anéantis.
A l'éducation religieuse et militaire d'Israël, Moïse, instrument des volontés de Dieu, ajouta 1 éducation civile et sociale. Nous arrivons au moment historique où la loi dite patriarcale va prendre fin. Moïse, résumant en sa personne toute l'autorité des patriarches, va substituer, au nom de Dieu, la loi écrite à une loi conservée principalement dans la mémoire, la loi codifiée jusque dans ses détails à une loi rudimentaire. Moïse était à la fois prêtre, docteur, chef d'armée, législateur, juge. Tous ces pouvoirs il les tenait de Jéhovah . qui l'en avait investi. Conformément au conseil de son beau-père Jéthro , le prêtre de Madian , il avait préludé à son œuvre de législation en choisissant des hommes fermes et courageux, qu'il avait établis princes du peuple pour rendre la justice en tout temps. Ces préposés , ces chefs encore inexpérimentés , rapportaient à Moïse les affaires difficiles et se réservaient les moindres causes'.
De la sorte , le peuple s'accoutumait peu à peu à l'obéissance, à la discipline, aux exigences de Tordre social. Le commandement et l'obéissance étaient l'un et l'autre un acte religieux. A chaque pas nouveau, Israël comprenait mieux que le Sei-
' Exod. xvm , 12-27,
gneiir voulait «. rinslriiire et le régler, comme un père s'applique à régler et à instruire son fils * ». Ainsi, par degrés, il se trouvait mieux préparé au grand acte de soumission et de foi que Dieu allait réclamer de lui , en lui imposant la loi écrite et les commandements du Sinaï.
' Deut. viii, 5.