CHAPITRE IX
sent yivaces à travers la floraison de la plus saine culture. C'est pourtant là ce qui gouverne la vie morale d'innombrables créatures humaines dont la raison ne peut se développer, étouffée sous ce lierre luxuriant et malfaisant.
Dans les temps de crise, aux époques troublées, quand arrivent les désastres, quand les fléaux se déchaînent, toutes ces croyances, qui en temps ordinaire remuaient confusément et obscurément au fond des esprits, commencent à s'agiter au souffle de la peur et comme ranimées d'une vie intense et fiévreuse, sortent tout eff'arées au grand jour.
C'est alors qu'on voit ce que l'ignorance peut engendrer de folie. Tout récemment encore, quand le choléra sévissait à Marseille, les médecins, comme partout, comme toujours en notre pays, les médecins se prodiguaient, se dévouaient pour les malheureux atteints par le fléau. Eh bien, à ce moment même, une idée étrange, inouïe, venue on ne sait d'où, née on ne sait comment, s'était répandue. On disait, on croyait que les médecins allaient empoisonnant les malades ; et ce n'est pas seulement dans un ou deux cerveaux dérangés que cette idée s'était implantée ; l'horrible bruit courait partout et trouvait créance dans une bonne partie de la population affolée. Sur plus d'une porte de docteur on lisait ces mots tracés en grosses lettres : « Empoisonneur. » Des médecins qui se présentaient pour donner leurs foins aux cholériques étaient renvoyés brutalement,
parfois ayec des injures, même avec des menaces; Chose affreuse I une mère dont les enfants agonisaient, se plaça en traTers de sa porte pour barrer le passage au docteur, aimant mieux laisser entrer la mort.
Dans une autre ville en proie au fléau, on entendit plus d'une fois retentir an milieu du silence funèbre de la nuit des menaces de mort contre ceux qu'on appelait les semeurs de choléra et qui n'étaient que d'honnêtes passants attardés, regagnant leur logis. Gomme le mal frappait surtout dans les maisons étroites et malsaines, dans les taudis, dans les réduits, quelques imaginations égarées par la frayeur et l'exaltation avaient conçu le soupçon d'une alliance monstrueuse entre le pouvoir et le fléau pour la destruction ou l'affaiblissement du parti socialiste.
Ainsi dans un temps où l'on a tant fait pour améliorer le sort dn peuple, où chaque jour voit éclore quelque œuvre nouvelle de prévoyance et de bi^ifeisance, en un temps où l'on peut dire sans exagération que le sort de tous ceux qui travaillent et qui souffrent est la première et la constante préoccupation des gouvernements, des corps élus et de tous les bons citoyens, où la charité qui seule ou presque seule autrefois venait en aide à la souffrance et à la misère, est aujourd'hui secondée, étendue, transformée par l'effort permanent, actif, intelligent de la société tout entière impatiente et jalouse