CHAPITRE X
temps à perdre. Si la génération, qui maintenant est entre nos mains, en sort sans porter, dans la société où elle va se répandre, des principes sûrs, des idées saines, et la ferme volonté de les faire prévfldoir, si elle ne donne pas à la République des mœurs vraiment républicaines, c'est-à-dire vertueuses, elle accroîtra le mal qu'elle est appelée à combattre, elle en rendra la guérison plus difficile encore.
Mais pour former cette génération en qui reposent nos espérances, ce ne sont pas seulement les idées fausses quMl faut rectifier, et les idées justes qu'il faut implanter, ce sont les bons sentiments qu'il importe de réveiller et de répandre, car ces sentiments n'ont pas moins d'action sur la volonté que les idées elles-mêmes ; et dans un pays comme le nôtre les mouvements de la sensibilité causent plus d'entraînements que la raison ne dicte de résolutions.
Voyons donc parmi les sentiments qui font vivre la famille et prospérer l'État, qui sont le gage de la santé morale chez les particuliers et dans les sociétés, voyons quels sont ceux que nos bouleversements politiques, que les changements produits dans nos mœurs par l'accroissement de la richesse, le développement de l'industrie, la liberté de la presse, la vulgarisation des lettres et des arts, ont pu affaiblir ou dessécher et qu'il faut vivifier et raffermir.
Au premier rang de ces sentiments appauvris je
lie DE Utol)€ÀTION
placerais te respect de Taijbtorité. Il est aussi tantila d'en nier raffaiblissement qu'aisé d*en trouver les causes. Dans un pays qui, en moins d'un siède, m, été remué jusqu'en ses dernières profondeurs par cinq rércdutions prévues cm imprévues, et maté h plusieurs reprises perdes réactions violentes et des coups d'État sanglants^ toutes les autorités^ politiques, judiciaires, civiles, religieuses, militaires ou autres, ont été successivement et inévitablement compromises parleurs faiblesses ou leurs défections, leurs complaisances ou leurs complicités^ Ajoutons à c^ ({n'entre les partis victorieux et les partis vaincus, a toujours régné une déplorable émulation de éénigrement réciproque; si bien que la rage de la défaite et l'abus de la victoire, ne laissant intacte aucune réputation, même la plus piHV, ont conspiré à détruire dans les Âmes le respect de Tautorité. Et cependant dans cette période agitée de notre histoire, s'il y a eu des défections fameuses, il y a eu bien des fidélités glorieuses ; et au-dessous des trahisons retentissantes, bien d'obscurs déve4ments, bien des vertus muettes. Mais la gloire UUL moins de bien que la hcnte ne fait de mal, et d'ailleurs toute l'attention de la foule se porte vers la scène et sur tes grands acteurs. Or l'autorité n'est pas un principe purement abstrait, que sa nécessité évidente mette à l'aJbri de toute atteinte. Ce principe prend un corps, il s'incarne, et les hommes qui te représentent ne sauraient faillir sans que le principe
CBAPURE X lii
kii-nièi&c ftR à. souffrir de leurs défaillaaces. Ei quand ces défaillaiiees se muUiplieat» quand elles se ranavellent à des iatervalles fréqueats» resUme dimewe, ht défiance augoieiiiey et le respect s'ea ▼a. Il y a doncf une serte de fatalité historique dans raffaiblkBement de ce sentiment yital; cependant puisque l'iBsialutité de tant de gouvernements caducs loi a été si f ufieste^ on peut raisonnablement espérer que la stabilité des i^tiUiiioas républicaines lui rendra force et yerta.
L*enlant, par cela même qu*il est enfant, est enclin au respect. G^est dans la famille que ce sentiment pr^id naissance ei qu'il se développe mêlé à la piété filiale. Me^ il ne reste pas enfermé dans le cercle de la famille, il s'étend d'abord à toutes les personnes qui à un titre quelconque représentent r&utorité paternelle et enfin, quoique à un degré moindre, à toutes les grandes personnes. C'est qu'en effet, dans son essence, le respect n'est que le sentiuientet l'aveu de notre infériorité et de notre dépendance, et l'enfant a conscience de son infériorité vis- ^vis de tous ceux qui l'entourent ; chaque instant lui démontre qu'ils le surpassent en force, en savoir, en expérience; il est donc naturellement porté à le reconnaître ei à le témoigner; toutefois peu à peu, h mesure qu'il grandit et que décroît Is distance qui le sépare des hommes faits, il s'enhardit à la comparaison, qu'il trouve parfois à son avantage. Tout à l'heure, le voilà leur ég6d et peu disposé à
accorder aux autres ce qu'on lui refuserait à luimême. Dans cette évolution qui modifie insensiblement le caractère de ses sentiments à Tégard de ceux dont il se rapproche chaque jour davantage, il faut prendre garde de laisser s^afTaiblir et se perdre le respect de l'autorité. Et pour cela il faut de bonne heure transformer ce sentiment instinctif en sentiment réfléchi ; si on réussit à faire comdrendre à Tenfant que ce sentiment est à la fois une obligation morale et une nécessité sociale, il deviendra respectueux par devoir et par raison comme il Tétait par instinct.
Sans doute, pour être respecté, il faut être respectable, et les sentiments s'inspirent bien plus qu'ils ne s'imposent. Aussi les gouvernements doivent-ils ne confier les fonctions publiques qu'à des hommes qui commandent l'estime, et les électeurs doivent-ils n'accorder leurs suffrages qu'à des citoyens dont la réputation soit intacte. Mais, si scrupuleux quese montrent gouvernants et gouvernés, ils ne sauraient éviter des méprises et des surprises ; car, d'un côté, la vérité n'est pas toujours facile à démêler, et, de l'autre, un passé irréprochable n'est pas une garantie d'une certitude entière. Les fonctions publiques ont des tentations inconnues à la vie privée, et auxquelles ne résistent pas toujours des hommes réputés jusque-là impeccables.
Il importe donc qu'en dehors de l'estime qui tient à la personne, et que nous ne pouvons pas plus