‹ De l'éducation à l'écoleChapitre 60 sur 159 · CHAPITRE X H · texte numérisé non relu

CHAPITRE X H

refuser à ceux qui la méritent qu'on ne peut nous l'imposer pour ceux qui ne la méritent pas, il importe, dis-je, que nous soyons de bonne heure habitués à respecter les fonctions en elles-mêmes et Tautorité qu'elles confèrent. Ce respect dû à la fonction, à raison de sa nature, ne nous rendra que plus sévères pour ceux qui s'en montrent indignes, et plus circonspects dans nos choix ; de plus il rendra plus facile une obéissance nécessaire et restituera à l'autorité un prestige qui ne peut s'affaiblir sans danger pour les premiers intérêts du pays.

Il y a dans toute autorité un principe de respect qu'il faut dégager et mettre en lumière. Ce principe a sa racine dans le caractère et l'importance des fonctions dévolues à l'autorité et dans la valeur intellectuelle et morale qu'elle réclame de ceux qui en sont investis. Civile ou militaire, politique ou judiciaire, morale ou Scolaire, elle représente l'intérêt public, l'État, la patrie qu'elle a pour mission de défendre. Il n'y a pas d'assimilation possible entre l'exercice de ces fonctions et les professions ou les métiers qui n'ont d'autre objet qu'un intérêt purement privé.

D'autre part, pour rendre la justice, pour commander une armée ou une partie de l'armée, pour administrer un département ou une commune, pour instruire et former la jeunesse, il faut des qualités de caractère et d'esprit que n'exige point l'exercice d'un métier. Mais de même qu'une société ne peut

vivre sans le secours de l'autorité, de même l'autorité ne peut être réelle et efficace que si elle est secondée par le respect. Appliquons-nous à faire comprendre aux enfants ces vérités élémentaires, et à faire nattre en eux les sentiments dont elles contiennent le germe. S'il est une fmrme de gouvernement qui en ait plus particulièrement besoin, c'est assurément la forme répuUîcaine ; car un gouvernemeiil absolu, sAr d'inspirer la crainte, peut à la rigueur se passer du respect, ou se contenter de Fapparence; tandis qu'une république, qui ne demande rien à la force, a du respect un besoin absolu. Il est plus nécessaire encore aux fonctions électives quli toutes les antres ; car le mépris de l'élu retombe sur rélecteur, et l'on se rabaisse soi-même en rabaissant son choix ; respecter ceux qu'a élevés le suffrage, ce n'est pas autre chose que se respecter soi-nsème. C'est malheureusement une habitude de traiter plus que familièrement, et de juger sommairement les hommes revêtus de fonctions publiques et surtout de fonctions électives. On croit se grandir de toulela liberté qu'on prend à leur égard ; c'est un mal à guérir, car ce ne sont pas seulement les hommes qui y perdent, c'est la fonction elle-même et par suite la société. Habituons donc les enfants à parler respectueusement de tous les hommes que la confiance de l'État ou des électeurs a investis de fonctions publiques, ou que leur mérite, leurs succès, leurs services ont portés à un rang

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élevé dans les diverses carrières ; habituons-4e3 à juger les hommes, noa sur les défauts, dont aucun n'est exempt, mais sur les qualités dont ils font preuve et les services qu'ils rendent.

Il est un autre sentiment qui devrait, ce semble, avoir besoin du frein plus que de TaiguîUon, c'est le respect de la grandeur intellectuelle ou morale. En effet,^le8 peuples sont naturellement portés à Torgueil, et cet orgueil des peuples trouve sa meilleure excuse ou pour mieux dire sa légitimité dans la gloire des grands hommes qui rejaillit sur la nation entière. Ce sentiment parait si naturel et il est en réalité si puissant cImz certains peuples, qu'il y engendre parfois des exagérations ridicules. Admirer ses grands hommes, les exalter, les surfaire, c'est presque de Tégoïsme. Cet égoïsme patriotique et respectable jusque dans son excès n'est pas un défaut finançais. Soit que la passion de l'égalité nous égare, soit qoe l'habitude de la criticpie nous domine, noe grcmds hommes n'ont guère à » louar de nous, et, à la façon dont on les traite, il leur est difficile de croire à Tamour de leurs concitoyens.

Et daiis^Tobjet aimé toui leur derieiii aimable»

dit Molière^ en parlant des amants. Ce n'est point ainsi que nous en usons avec nos gloires, ^k>us ne nous laissons guère aveugler par Vaffectidû ; à

travers Téclat qui les environne, nos regards scrutateurs et jaloux savent percer jusqu'aux défauts qui les déparent ; et malheureusement on peut dire des hommes illustres ce que Corneille dit des rois :

Pour grands, que soient les rois, ils sont ce que nous sommes. Ils peuvent se tromper, comme les autres hommes.

Ces défauts inséparables de la nature humaine, au lieu de les voiler ou de les taire par un sentiment bien entendu de patriotisme et de reconnaissance, nous prenons plaisir à les mettre en lumière, à les grossir même et à en triompher. Pauvre et misérable triomphe, qui rabaisse nos grands hommes sans nous relever nous-mêmes, car la distance entre eux et nous n'en est pas diminuée, et si notre dénigrement les rabaisse, il nous fait descendre d'autant. Il est vrai que cet acharnement cesse avec leur mort, que la réaction du sentiment public est presque instantanée, et qu'à ce tapage de la jalousie et de la calomnie succède presque sans intervalle un concert de louanges et d'admiration. Une fois l'homme tombé, sa statue s'élève.

Notre temps a en effet ceci de particulier qu'il est prodigue d'honneurs envers les morts illustres et d'outrages envers les vivants. De tous côtés sortent des statues pour réparer ces injustices et ces injures ; mais ces réparations tardives n'ont pas encore adouci les mœurs, et Ton continue à faire expier aux grands hommes la célébrité dont ils jouissent et à

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leur faire acheter chèrement les honneurs qui les attendent. Et cependant quoi de plus contradictoire et de plus antidémocratique que d'exiger le respect pour les derniers des hommes, parce qu'ils sont citoyens, et de le refuser à ceux qui, citoyens aussi, ont tant d'autres titres à nos hommages ?

Quel honnête homme n'est saisi de dégoût à voir des folliculaires rouler dans la boue les gloires les plus pures, et des pygmées insulter aux géants de la pensée et de l'action? Mauvaise est assurément Tidolàtrie des noms, et la République a raison d'y substituer le culte de la Loi ; mais qu'est-ce donc que la loi sinon une image plus ou moins parfaite de la justice, et qu'a de commifti la justice avec cette rage de dénigrement et d'injure qui s'acharne sur les supériorités de tout genre, avec ce ravalement de toute grandeur intellectuelle ou morale? Ce n'est pas de l'égalité républicaine, c'est, qu'on me passe un barbarisme pour une chose vraiment barbare, c'est de V égalisation.

Que l'instituteur ne néglige aucune occasion de déposer dans le cœur de l'enfant les semences de ce sentiment sain et vivifiant de l'admiration; qu'il voile par une sorte de pudeur respectueuse et ëlîdfe les quelques faiblesses qui sont comme l'alliage mêlé aux plus précieux métaux, qu'il apprenne à l'enfant à respecter l'humanité dans ses types les plus glcrieux, àrespecterla patrie dans ses plus dignes représentants. La critique à outrance ne peut que dessécher

lia DE L'ÉDUCATION

la Boiirce dee émolations fécondes et des liobies bîtioDS.,

Il est un sentimeni délicat entre toos eH que je Youdrais voir fleurir dans Tàme de nos enfants; ce sentiment qui a suffi à lui seul pour fiaire rhonneur de certaines républiques anciennes^ c'esile respect de la yieillesse. Nous sommes sur ce point moins ^uirtâatee qu athéniens et plus enclins à rire deg Tietllards qu'à les plaindre. Chez nous non plus on ne se lèye pas volontiers pour faire place à la vi^Uesse, et plus d'une fois dans la rue j'ai eu le coeur serré à Yoir des enfants, des jeunes gens même pousser drmt deranteux, forçant des vieillards à se détourner pour leur livrer passage. La belle et sévère leçon donnée par La Fontaine aux trois jouvenceaux moqueurs n'est que trop souvent méritée de nos j<»irs. Quel honneur pour nos modestes écoles ai nous privions y faire renaître ce sentiment exquis!

Aujourd'hui les enfants sont devenus Tob^ei de ]b sollicitude nationale, et il faut s'en féliciter; malade la part des parents ils sont souvent airasi l'objet d'une tendresse complaisante et d'ime vanibé déplacée et ruineuse; on ne les élève pas, on bs gâte; oi» ne les he^Ue pas, on les pare; c'est prescfue dt l'idolâtrie. Par contre, la vietllessen'estpaseiiffimEeiir^ notre temps a pour elle des termes, durs, et où. il entre moins de pitié que de dédain. Il y a sans doiite^ des vieillesses imposantes et glorieuses, devant lee* quelles tout s'incline, et notre pays en a sa bonne

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