‹ De l'éducation de l'enfant dans la familleChapitre 23 sur 23 · DU CARACTERE · texte numérisé non relu

DU CARACTERE

Dans son Anthropologie, Kant définit le caractère de Thomme dans les termes suivants : « On donne le nom de caractère à cette « qualité de la volonté, qui fait qu'un homme prend la décision de « se diriger d'après des principes pratiques (bases) qui lui ont été « dictés une fois pour toutes, par sa propre raison. » Ces principes peuvent être justes et vrais, ou bien faux, sans qu'en thèse générale cette définition du caractère cesse d'être exacte. Kant affirme que les hommes qui agissent en vertu de principes fermement établis sont tellement rares qu'ils doivent inspirer de l'admiration. Ils ont certainement beaucoup de valeur. Le caractère exprime, non pas ce que la nature a donné à l'homme, mais ce qu'il a fait de lui-même; quant à l'influence de sa nature, elle se fait connaître d'une façon passive par le tempérament. Toutes les qualités qui sont bonnes et utiles dans l'homme, dit Kant, ont leur valeur extrinsèque, tandis que le caractère donne la mesure de la valeur intrinsèque de l'homme; c'est là une valeur dont le prix est inestimable.

L'acte de répéter ou d'imiter, quand ce serait même des qualités morales, exclut toute idée du caractère; ce dernier, en efifet, consiste, d'après Kant, dans l'originalité de la pensée. Il dépend des qualités intrinsèques de l'homme. Ce qu'on appelle la bonté (faiblesse innée), * ou un tempérament mou, vaut moins lorsqu'il n'y a pas en même temps du caractère * , qu'une prédisposition à la rudesse et même à la méchanceté (tempérament à manifestations rapides et fortes); le fait est que cette dernière prédisposition du tempérament peut être atténuée par le développement du caractère. Un tempérament qui permet d'avoir de la lenteur et de la fixité dans les décisions, forme une prédisposition très avantageuse au développement du caractère.

1. Die Gutartigkeit aus Tempérament ist ein Gemàlde nus Wasserfarben und kein Charakterzug , — Kant. Anthropologie» Leipzig, 1880, page 215.

Notons que ce ne sera pas encore la manifestation du caractère d'une personne ; ce dernier, en effet, ne saurait exister tant que les principes font encore défaut. Elaborés par la raison, ces derniers doivent avoir une base morale et pratique. Voilà pourquoi Kant n'admet pas que la méchanceté puisse être une manifestation du caractère, rhomme ne pouvant jamais approuver en lui-même ce qui est mauvais. On ne saurait donc être méchant par principe, ajoute-t-il, on ne peut l'être qu'en violant, au contraire, un principe. En d'autres termes, la méchanceté n'est qu'une manifestation inconsciente du tempérament. Il est clair que Kant confond ^ci le tempérament avec le type. La rudesse seule (rapidité et force) d'un acte peut être déterminée par le tempérament. Quant à la malignité ou à la méchanceté, c'est là un phénomène qui est sous la dépendance du type; il n'est pas douteux que le caractère seul peut empêcher ce phénomène de se produire. 11 est impossible d'admettre, en effet, que la méchanceté puisse être le résultat d'un principe élaboré par la raison. De même que le tempérament (degré de rapidité et de force qui s'observe dans les diverses manifestations), les sensations qui sont amenées par certaines conditions prendront toujours part à la production de la méchanceté.

Kant ne détermine que d'une façon négative les bases qui devront servir à définir le caractère. Il pose à cet égard les thèses suivantes :

1** Ne pas altérer la vérité avec intention. On doit, en général, parler avec prudence, crainte d'avoir à confesser à sa honte l'absurdité de ses actes ;

2° N'être pas hypocrite. Ne pas avoir l'air d'être bien disposé envers une personne, tout en agissant contre elle dès qu'elle a le dos tourné ;

3** Ne pas manquer à une promesse donnée. Respecter les liens de l'amitié qu'on a eue dans le passé; ne pas trahir plus tard les marques de confiance et de franchise qu'on a reçues, autrefois, d'une personne ;

4** Eviter l'intimité des gens dangereux et se borner tout au plus à des relations d'affaires avec ces personnes [Noscitur ex socio, etc.);

5"* Ne pas se laisser impressionner par les jugements superficiels et malveillants des autres hommes, parce qu^une conduite opposée

prouverait de la faiblesse. Il faut aussi réagir contre la crainte qu'on pourrait avoir de ne pas agir selon la mode; celle-ci étant éminemment mobile et peu stable, un homme de caractère ne doit pas lui permettre d'avoir de Tinfluence sur sa moralité.

La seule preuve qu'un homme puisse donner du fait d'avoir conscience de son caractère, c'est de prendre pour base de ses réflexions et de ses actes la véracité. Celle-ci doit le diriger dans ses rapports avec les autres hommes, et dans les tentatives qu'il fait pour se connaître lui-même.

Dans ses écrits sur la pédagogie, Herbart* dit qu'on donne le nom de caractère au mode suivant lequel un homme prend une décision [Die Art der Entschlossenheit). Le caractère serait donc, d'après cette définition, ce que l'homme veut, comparé avec ce que l'homme ne veut pas. Herbart a déjà montré que les désirs et les volitions qui n'ont rien de commun avec le caractère, doivent être , distingués des actes de volonté ; ces derniers sont sous la dépendance du caractère. Afin de connaître un homme, dit Herbart, on l'observe

et on cherche à fixer sur lui son attention en le prenant pour objet. On remarque la même chose chez tout homme en particulier • pour qu'il comprenne les autres, il faut qu'il soit en état de se comprendre lui-même; cela veut dire qu'il doit être en état de se prendre pour objet et de faire son propre examen. Voilà pourquoi Herbart distingue le côté objectif et le côté subjectif du caractère de l'homme. Un homme s'observe, donne une direction à ses actes, et s'en explique la portée. \\ en est satisfait ou non. H examine donc, en se plaçant au point de vue objectif, les diverses manifestations de son activité consciente. Herbart pense que l'éducation ne peut avoir de l'influence que sur le côté objectif du caractère de l'homme, parce qu'il est très difficile à celui-ci d'élaborer pour son usage des principes après que ses aspirations et ses tendances se sont une fois établies.

Benecke * dit qu'aucune sensation, aucune émotion de l'âme ne reste, à proprement parler, sans influence sur le développement du

1. Joh. Fr. Herbart. Pedagogische Schriften. Langensalza. 1883,1 p« 3" édition, p. 95.

2. ErziehungS'Und Unterrichtslehre, T. I. Berlin, 1876, p. 160 et 461»

caractère d'un enfant. Il affirme que ce dernier se forme aux dépens de toutes les impressions, auxquelles on a Thabitude de ne pas* attacher de l'importance. Il pense que la pédagogie subira une transformation analogue à celle que la chimie a subi en son temps; on ne tenait aucun compte, en effets de tout ce qui est volatil ou gazeux. Il arrivera, de même, qu'on apprendra à considérer les influences de passage qui semblent insignifiantes et sans importance, comme le rudiment du caractère dont ils forment la base réelle {subslrafum).

Les anciens avaient bien remarqué déjà les conditions qui ont de l'influence sur le développement du caractère de l'homme. On savait bien, à cette époque déjà, qu'on favorise le mieux ce développement en apprenant à dominer les besoins qui se relient à des sensations et à des sentiments. Lorsqu'on faisait l'éducation d'un jeune homme, on l'habituait à supporter vaillamment la faim, la soif, la chaleur^ le froid et toutes sortes de privations. Dans la Perse de l'antiquité, on considérait les sécrétions abondantes comme le signe d'xme vie oisive et sans activité. On considérait comme excessivement indécent non seulement le fait de se moucher ou de cracher en société, mais encore celui d'avoir un gros ventre ou de s'écarter pour satisfaire un besoin végétal. On connaît, l'éducation rude des Spartiates, lesquels se proposaient principalement pour but de développer le caractère des jeunes gens. Quant au brouet noir des Spartiates, il contenait une quantité aussi considérable que possible de matières nutritives. On voulait réparer les pertes de l'organisme par une petite quantité de nourriture, crainte de contribuer au développement de manifestations sensuelles. On voulait surtout éviter la sensation de plénitude de l'estomac. Toutes les mesures qu'on prenait pour contribuer au développement du caractère étaient calculées de façon à agir sur le rapport des actes de volonté avec les sensation!» et les sentiments. Ces rapports ont toujours été considérés comme les agents essentiels sous l'influence desquels se développe le caractère.

On peut donner le nom de caractère à une manifestation de td^ volonté de l'homme^ qui est fondée sur des vérités qui ont été déter*minées par la raison^ et que celle-ci a établies sur des basses solides. C'est là la seule définition du caractère normal qu'on puisse don-

ner, en se plaçant au point de vue des manifestations normales de ThonCime. On constate l'influence des sensations dans toutes les les manifestations de Tanimosité et de la méchanceté, ainsi que celles qui n'ont de l'esthétique que l'apparence. Ces sensations empêchent la manifestation franche des actes de volonté qui sont sous l'influence de la raison. Nous pouvons en dire autant des actes motivés par l'ambition ou par un but d'intérêt personnel et égoïste, ainsi que de ceux qui sont destinés à avancer les intérêts matériels d'un certain milieu, ou de la société. Tous ces actes sont en rapport avec des sensations. Ils ne sont nullement une manifestation de ce qu'on peut appeler le caractère d'un homme normal. Ce sont là des aspirations, des désirs et des volitions, mais non pas des actes de volonté; c'est ce que nous allons prouver d'ailleurs, en nous fondant sur des données scientifiques.

Lorsqu'on étudie l'organisme humain , on le décompose ordinairement en une série de systèmes ; ces derniers sont formés d'organes homogènes. Constitués par des tissus déterminés, ces organes peuvent être décomposés en leurs parties constituantes, ou éléments. Chacun de ses éléments, pris à part, peut continuer à vivre s'il se trouve dans certaines conditions*. La force vitale de chaque élément se manifeste par des phénomènes qui sont sous la dépendance des propriétés essentielles de cet élément, à savoir : la nutrition, la sensibilité et le mouvement. Pour que l'élément puisse vivre, il faut que ces divers ordres de phénomènes se produisent en lui, simultanément ; aucun d'eux ne saurait se produire sans les autres. Il existe entre eux, en effet, un rapport étroit dont dépend la force et la rapidité de leurs manifestations. Le processus de la nutrition consiste principalement dans l'assimilation des substances nutritives; les forces vives, qui se dégagent pendant ce temps, contribuent à maintenir l'élément dans un état de tension. Cette dernière favorise les manifestations sensibles ^ de l'élément en question et celui-ci devient capable de recevoir les impressions venues du dehors; il

1. p. Lesshaft. Grundlagen der theoretischen Analôrnie, T. I. Leipzig, 1892. p. 3-4.

S. On donne le nom de sensibilité à la faculté qu'a l'organisme de recevoir des excitations et des irritations venues du dehors. Quant aux éléments des tissus, ils reçoivent ces dernières des parties (|ui les environnent.

peut ensuite manifester par des mouvements Tactivité qui se passe en lui. Toute excitation, toute irritation du tissu vient renforcer cette activité et l'accélérer en même temps. Après s'être réunies, les diverses phases de cette activité traversent des conducteurs nerveux et déterminent des actes réflexes (musculaires ou glandulaires); d'autres fois, elles pénètrent dans les centres conscients où elles donnent lieu à des sensations. Les excitations qui sont transmises à des centres ayant rapport avec le cœur ou le système vasculaire arrivent dans les centres conscients sous la forme de sensations ou d'émotions de l'âme. C'est la chaleur qui est ici le principal agent d'excitation; c'est elle qui peut faire croître l'activité des organes sur lesquels l'irritation est venue agir. Nous avons dit, plus haut, que le tempérament est sous la dépendance de la force et de la rapidité que possède l'activité des divers éléments et des diverses parties de l'organisme. Il est sous l'influence également des particularités individuelles que présente la structure du système vasculaire. Les manifestations qui se rapportent exclusivement au tempérament sont végétales ou animales ; elles se produisent sous forme d'aspirations vagues, dites instinctives. Si on retarde leur manifestation, ou si on dirige celle-ci en vertu de l'expérience acquise ou par suite d'un raisonnement, elles prennent la forme de désirs ou de volitions. Ce ne sont, quand même, que des fonctions purement animales, qui ne doivent pas gouverner l'homme à l'état normal. Elles doivent seulement exciter l'activité de la raison et donner lieu à des actes de volonté, qui auront pour base cette activité. Ces actes présentent des phénomènes qu'on n'observe pas chez les animaux et qui font le propre de l'être humain. On a toujours attaché beaucoup de prix aux manifestations de la volonté, lorsque, dirigée par la vérité, cette dernière forme la base de tous les actes d'un homme et de tous les rapports de celui-ci avec les autres. Voici ce que Kant dit à cet égard : « L'éducation, les exemples et les conseils ne peuvent pas faire naître la solidité et la fixité des bases qui sont nécessaires à la production du caractère; rarement élaborées avant l'âge de trente ans, ces bases apparaissent généralement à la suite d'une explosion qui éclate tout d'un coup. Elles arrivent quand l'homme est, pour ainsi dire, rassasié de l'état versatile

de son instinct. » Il est rare, suivant lui, que le caractère soit formé avant l'âge de quarante ans. Nous ne saurions être complètement de cet avis. Il est certain que Tenfant ne peut pas manifester du caractère; on ne saurait, en effet, admettre un caractère chez un individu qui n'est pas encore arrivé à la conscience de lui-même. Un enfant ne se sépare pas encore de son corps : « Je suis mon corps », pense-t-il. Il faut qu'un homme se soit habitué à la pensée abstraite pour qu'il puisse comprendre les paroles de Socratc qui disait : « Mon corps seulement m'appartient et non pas mon moi. » Ce n'est qu'alors que ce « moi » s'habituera â gouverner le corps. Il est possible, sans contredit, de traverser une existence tout entière sans arriver au pouvoir de la pensée abstraite, et sans atteindre la conscience de soi-même. Si on apprend de bonne heure à raisonner, à comprendre le vrai et à agir en conséquence, on saura plus vite diriger ses actes de volonté conformément à des principes qu'on aura établis soi-même. L'explosion brusque, dont parle Kant, ne nous parait nullement nécessaire.

Ce que nous venons de dire se rapporte aux manifestations du caractère qui se seront produites dans un organisme normal, et sous la forme vraie — idéale du caractère. Dans la réalité des choses, on rencontre des hommes qui sont considérés comme ayant du caractère, mais qui n'ont développé celui-ci que sous l'influence de conditions extérieures. Une manifestation de la volonté ne peut-être, à proprement parler, qu'un acte basé sur un mobile intrinsèque, propre à l'homme lui-même. C'est là un acte fondé sur des notions et des idées qu'on s'est assimilées, et non pas sur des connaissances retenues par la mémoire. Supposons qu'on vienne à commettre un acte inspiré du dehors et dont on n'a pris que la forme, cet acte-là ne pourra être considéré comme une manifestation de la volonté, quand même on aurait mis à l'accomplir de la fermeté et de l'esprit de suite. Ce sera là l'accomplissement de la volonté d'autrui, ou bien un acte qui aura eu pour but de satisfaire des sensations ; un acte égoïste, par conséquent. De pareils actes peuvent être tout au plus l'expression d'un caractère extérieur ou physique. Ce dernier peut se développer par suite d'un agent de dépression, venu du dehors, ou bien par suite d'un travail physique accompli non sur

des indications verbales, mais d'après des procédés qui ont été montrés à Favance. Une sensation très développée peut, elle aussi, contribuer au développement du caractère physique. L'éducation dite Spartiate, la discipline militaire, les punitions physiques, les mesures morales et psychiques elles-mêmes, peuvent arrêter dans leurs productions les aspirations instinctives du tempérament. Toutes ces mesures peuvent habituer un homme à accomplir strictement, et même avec un esprit de suite, certains actes. L'initiative personnelle (indépendante) fait défaut dans tous les cas de ce genre: elle est même comprimée, au contraire. Il n'y a que de l'obéissance à la volonté d'autrui. La volonté est une manifestation subjective et active; c'est la manifestation de notre <( moi ». C'est manquer à la la logique que d'admettre une volonté passive. Il vaut mieux se servir d'un autre terme et parler de volition, si les mesures qui ont servi de causes déterminantes ont été des mesures physiques. Lorsque ces mesures auront été de l'ordre moral, ou psychique, on parlera des désirs et jamais de volonté passive. Tous les actes qui seront déterminés, en pareil cas, par une excitation venue des organes végétatifs ou des diverses parties du corps, seront des aspirations dites instinctives. La force et la rapidité avec lesquelles ces aspirations pourront se manifester dépendront du tempérament de l'individu.

La différence qui existe entre le caractère vrai, qui est sous la dépendance de la volonté, et le caractère physique ou extérieur est énorme : dans le premier cas, la cause déterminante, principale, de la manifestation du caractère sera constituée par des conditions que l'homme lui-même aura élaborées, à savoir, par ses qualités morales. Dans le second cas, cette cause sera représentée par des conditions extrinsèques ou par un développement considérable de la sensualités Si on éloigne les premières et si on ne satisfait pas la seconde, l'homme cessera de se perfectionner. On verra même baisser l'activité qu'on l'aura forcé de manifester, ainsi que celle qu'il aura manifestée de son propre accord.

Quelles sont les données scientifiques qui permettent d'expliquer les manifestations du caractère? On sait à cet égard ce qui suit* ;

1. W. Wundt. Untersuchungen zur Mechanik der Nerven und Nei^vencentren, Stuttgart, 1876. 2 Abth. p. 133-138.

1® Toute excitation qui vient du dehors ou d'une partie déterminée du corps, n'est transmise qu'aux centres cérébraux par des conducteurs (nerfs). Les éléments qui peuvent transmettre les excitations portent le nom d'éléments sensitifs. Une fois arrivée aux centres cérébraux, l'excitation qui nous occupe peut être transmise par des conducteurs intermédiaires (centraux) aux éléments sensitifs voisins; elle pénètre ainsi jusqu'aux éléments qui se trouvent sur la surface des hémisphères cérébraux. C'est en ce dernier point que se trouvent les centres de l'activité consciente. Les éléments qui font partie de ces centres peuvent transmettre cette excitation dans d'autres centres analogues ou bien aux éléments dont partent des conducteurs qui se rendent dans les appareils moteurs du corps. Ces derniers éléments portent le nom d'éléments moteurs.

2* Deux excitations qui agissent en même temps peuvent avoir un effet de deux sortes : dans un premier cas, elles se rencontrent dans des éléments de sensibilité. L'effet de l'une est enrayé par l'autre et l'action de chacune de ces excitations se trouve par là même affaiblie. Dans un second cas, au contraire, les deux excitations qui nous occupent se rencontrent dans un élément moteur; l'effet de l'une vient alors s'ajouter à celui de l'autre. C'est là un mouvement ou un acte dont l'effet représente la somme de deux excitations; il sera donc plus énergique.

La première partie de notre seconde thèse est d'accord avec certaines expériences; nous avons vu déjà, en effet, que deux sensations douloureuses déterminées simultanément s'affaiblissent l'une par l'autre. Elles peuvent même s'annuler l'une l'autre. On observe la même chose quant aux actes fonctionnels de la volonté. Un agent d'excitation venu du dehors ou du corps lui-même peut rencontrer un obstacle dans les actes fonctionnels de la volonté. En supposant que cette dernière se soit produite en même temps, l'effet de cette excitation pourra être abaissé ou enrayé. Tel pourra être le cas, également, lorsque l'agent d'excitation éveille des traces (mémoire) de différentes mesures qui ont été subies, ou bien des traces de sensations et de sentiments qui ont été manifestés, ou bien enfin des traces de désirs et de volitions qui ont été imposée. Il est donc indispensable, dans le premier cas, qu'il y ait des traces de mani-

festations de la volonté : il faut aussi que ces dernières soient déterminées par chaque sensation et par chaque sentiment. Quant à ces dernières, elles ne doivent jamais exciter des mouvements réflexes, mais toujours l'activité de la raison. Comme conséquence de cette activité, nous verrons apparaître des manifestations de la volonté et, comme résultat final, — des actes qui seront strictement répartis dans l'espace du temps.

Ce n'est qu'en s'exerçant qu'on arrive à présenter de pareilles traces de la volonté, que Herbast appelle la mémoire de la volonté (Gedàchtniss des Willens). Il importe que par des efforts qui sont allés en progressant d'une façon graduelle et successive un homme se soit habitué à gouverner ses sensations et ses sentiments. Il faut aussi qu'il se soit habitué à diriger son activité vers un but connu et déterminé. Une activité raisonnable et rationnelle, qui ne permet pas aux manifestations sensuelles de se développer, des efforts persistants et le travail, tels sont les principaux agents du développement du caractère. En d'autres termes, c'est grâce à ces facteurs que l'homme s'habitue à manifester, d'une façon indépendante et avec énergie, son activité intellectuelle et physique. Il apprend aussi à modifier ses actes en prenant pour base les vérités qu'il s'est assimilées et la connaissance des éléments du travail physique. Le but principal des efforts que l'homme fait sur lui-même doit tendre vers la manifestation, de plus en plus grande, du pouvoir créateur et vers le perfectionnement de son moi.

Nous avons dit plus haut, que la volonté peut être élaborée par l'activité de la raison. Elle ne saurait consister dans une répétition imitative de connaissances retenues par la mémoire et qui se reproduisent en vertu de l'association des idées. Il faut que ces connaissances aient été assimilées par l'analyse et vérifiées par l'expérience. Il est clair qu'il est nécessaire, à cet effet, que la raison soit développée au préalable, chose qui n'est possible que dans certaines conditions; il faut que les impressions qu'on reçoit soient strictement réparties dans l'espace du temps et que l'activité intellectuelle croisse d'une façon graduelle et continue. Cette dernière devra être analytique aussi bien que synthétique. Tout cela est sous la dépendance du type auquel appartient un individu. Il est impos-

sible,' en effet, d'admettre le développement d'un caractère moral dans le type hypocrite; le mensonge, qui se manifeste ici dans tous les actes, est directement opposé aux vérités qui forment la base du caractère. On ne saurait admettre, non plus, la manifestation d'un caractère dans le type hébété-mou. Ce qui manque ici, c'est Tinitiative et l'expérience personnelle ; les actes sont peu vérifiés et apparaissent principalement sous l'influence de causes qui sont dues au hasard. Les individus ambitieux ou hébétés-méchants peuvent manifester du caractère; le premier est discipliné par son besoin de primer, l'autre par des mesures extrinsèques qui l'offensent et l'humilient. Celles-ci éveillent en ce dernier l'aspiration (plus exactement la volition) de ne pas rester au-dessous des autres. C'est pourquoi l'individu hébété-méchant cherche à défendre sa dignité, dont on ne tient pas assez compte, suivant lui (amour-propre). Remarquons que ce qui se forme ici est un caractère physique (réaliste). Toutes les fois que leur intérêt personnel est en jeu, les individus appartenant aux deux types qui nous occupent manifestent leurs désirs et leurs volitions avec beaucoup d'énergie... Si ce dernier mobile venait à manquer, ils feraient preuve d'un défaut absolu de caractère; ils agiraient uniquement sous l'influence de leurs sensations. En résumé, ils sont capables d'agir avec énergie et fermeté, si leurs désirs et leurs volitions sont excités par des stimulants extrinsèques : leur activité, néanmoins, sera plutôt judicieuse que raisonnable. Ils répètent, en général, ce qu'ils ont appris et retenu de mémoire; ils se distinguent par une activité analytique peu développée en comparaison des autres manifestations qui leur appartiennent. Les personnes du type débonnaire, remarquables par le développement actif de leur raison, laissent à désirer du côté de leur éducation physique; ils sont peu habitués à un travail persévérant et savent aussi mal gouverner leurs sensations ; voilà pourquoi ils ne peuvent pas manifester suffisamment un caractère moral. Ce dernier se manifeste avec énergie 'dans le type déprimé, mais il a une application moins large, — personnelle, — non sociale, pour ainsi dire.

Nous avons vu que la manifestation vraie du caractère est en rapport avec le degré du développement intellectuel et moral; il

s'ensuit que le type auquel un individu appartient constitue une certaine prédisposition au développement de son caractère. Celui-ci, néanmoins, est principalement sous la dépendance du rapport qui existe entre les actes fonctionnels de la volonté et les sensations ; il dépend également de l'habitude d'agir, en se fondant sur des thèses générales qu'on a comprises. Le fait de s'être assimilé les éléments du travail physique n'est pas moins important à cet égard. Toutes ces propriétés réunies d'un individu déterminent son mode principal d'agir et de penser. 11 s'ensuit que, quand même la prédisposition dont nous venons de parler existerait, le caractère ne pourra pas s'établir tant qu'on n'aura pas appris à gouverner ces sensations. Il faudra aussi que les actes qu'on commet se manifestent avec énergie et avec des particularités individuelles. Il importe par conséquent de distinguer strictement le type du caractère ; ce sont là des manifestations qui se distinguent formellement l'une de l'autre. Il va sans dire que le type normal et le tempérament normal offrent le plus de prédisposition à la formation du caractère normal. Plus on approche de ce tempérament et de ce type, plus on aura de la facilité à développer en soi le caractère normal.

Nous avons dit, plus haut, que dans le but de développer le caractère, les pédagogues de la Grèce antique attachaient surtout de l'importance au fait de savoir gouverner ses sensations et ses sentiments. Voilà pourquoi ils habituaient les jeunes gens à réagir contre toutes les sensations qui sont en rapport avec les organes de la vie végétative. Les jeunes Grecs devaient supporter vaillamment le froid, la chaleur et les sensations douloureuses. Toutes ces conditions ont une importance particulière dans l'éducation par la famille; il importe d'y arrêter l'attention de façon à en comprendre le sens intime.

Chacun sait, par expérience, qu'on peut satisfaire la sensation de la faim par une petite quantité de nourriture ; on peut au contraire prendre l'habitude de ne s'arrêter qu'au moment où on éprouve la sensation de plénitude dans l'estomac. Lorsqu'on prend de la nourriture, on peut satisfaire les sensations du goût, de la faim ou de la plénitude de l'estomac. Cette dernière sensation dépend de celle qu'on éprouve dans les muscles des parois abdominales, Lorsque

celles-ci sont plus ou moins tendues. La sensation de la faim est un phénomène très complexe ; elle se compose d'une série de sensations qui se relient à l'activité de plusieurs organes, tels que : les muscles des lèvres, de la langue, de l'appareil de la mastication, du pharynx et de l'œsophage jusqu'à l'estomac. Il y a encore l'irritation produite par les sécrétions des glandes qui se trouvent dans toute l'étendue des voies digestives jusqu'au pylore. On a observé sur des malades, chez lesquelles la nourriture ne pouvait pas traverser l'œsophage, par suite d'une affection de ce dernier, et on a vu ainsi que la sensation de la faim est une sensation complexe. Ces malades avaient contracté des fistules de l'estomac par suite d'une opération qui avait été faite dans cette région. Or, l'estomac une fois rempli de nourriture par cette fistule, les malades se plaignaient d'une faim supérieure. Pour satisfaire cette faim, ils prenaient de la nourriture qu'ils mâchaient pour la rejeter ensuite; leur faim persistait néanmoins. Il se trouvait que leur « faim supérieure » et leur « faim inférieure » étant satisfaites, il leur restait encore une « faim moyenne ». La sensation du goût ne permet pas de distinguer les aliments qui sont nuisibles de ceux qui ne le sont pas ; elle ne sert qu'à distinguer certaines qualités de la nourriture qu'on prend ; on retient ces qualités de façon à pouvoir reconnaître plus tard la nourriture qui vous est offerte. La sensation du goût peut être fortement développée par la comparaison et peut servir de critérium pour définir, d'une façon exacte, les diverses propriétés des aliments et pour les retenir dans sa mémoire. L'homme n'a besoin de nourriture que pour réparer la dépense qui est en rapport avec l'activité incessante de tout l'organisme vivant. Notons que cette dépense croît en proportion de cette activité. La sensation de la faim est satisfaite très vite, mais il arrive généralement qu'en prenant de la nourriture on cherche encore à éveiller plus fortement les sensations du goût ou à se procurer la sensation de plénitude dans l'estomac. On ne doit habituer un enfant ni à cette dernière sensation ni à celle du goût, car ce sont là des excitations supplémentaires qui nécessiteront plus tard un grand effort d'énergie pour arriver à s'en débarrasser. Les enfants prennent volontiers des sucreries, de la nourriture végétale et une grande quantité de boisson ; les premières agissent fortement sur le

sens du goût ; quant aux dernières, elles distendent Testomac, tendent par là même fortement les parois abdominales et donnent la sensation de plénitude dans Testomac. Les enfants qui appartiennent à la classe dite intelligente refusent pendant les repas tantôt un plat, tantôt un autre. Ils le font quelquefois en imitant leurs aînés; d'autres fois ils choisissent les mets qui font une impression plus forte sur le sens du goût. Ceci prouve que ce dernier sens peut être parfois tellement développé qu'il devient tout à fait capricieux. Ces enfants ne mangent pas volontiers une nourriture qui est apte mieux que tout autre à réparer les pertes de l'organisme, Cette nourriture (viande, lait et œufs) contient le plus de substances nutritives dans un volume relativement peu considérable et sous une forme facile à digérer. Ce sont pourtant là les substances qui sont surtout nécessaires non seulement pour réparer les pertes qui se font constamment dans l'organisme de Tenfant, mais encore pour le processus de formation. Il semblerait que la nourriture dont nous venons de parler irrite moins le sens du goût que les sucreries; il est plus difficile d'en manger jusqu'à ce que la sensation de plénitude de l'estomac intervienne. Les enfants se procurent aussi cette sensation en absorbant de grandes quantités de boisson^ de l'eau froide prin-^ cipalement. Ajoutons que l'habitude de prendre pendant les repas une nourriture de température variable nuit à la régularité de la digestion ; elle est positivement nuisible pour les dents, comme nous le montrerons plus loin en décrivant la première et la seconde dentition. Les fonctions digestives ne peuvent être normales qu'à une certaine température donnée; lorsqu'on ingère une nourriture froide, celle-ci devra d'abord se réchauffer, de façon à atteindre la température normale. Ce n'est qu'alors que le processus normal de la digestion pourra se faire. Une grande quantité d'eau ingérée distend l'estomac et donne la sensation de plénitude à l'estomac. Ajoutons que le choix de la nourriture est en général parfaitement arbitraire ; on peut dire que le fait de se nourrir se transforme en un acte qui contribue au développement de la sensualité chez l'enfant. On ajoute aux mets des épices (moutarde, poivre, vanille, etc.), on fait usage de boissons alcooliques (eau-de-vie, vin, bière, liqueurs); — ce sont là des excitants supplémentaires qu'on sera forcé de

rendre de plus en plus forts. Autrement les processus nécessaires à la vie ne se feront pas d'une façon régulière.

L'ensemble de ces phénomènes, peu considérables, qui peuvent paraître secondaires et même sans importance, constitue ien réalité les principales conditions de développement du caractère physique. Or il importe que celui-ci existe déjà pour que le caractère moral puisse se former. Les affections de l'estomac, le catarrhe chronique de cet organe principalement, font voir l'importance de la sensation qui accompagne le fait de prendre de la nourriture. Dans le catarrhe chronique de l'estomac, les parois de cet organe sont recouvertes d'une mucosité épaisse et filante qui empêche l'action du suc gastrique sur les parois de l'estomac. Il arrive que les parois de l'estomac sont irrités par l'action de ce suc ; aussi la nourriture qui vient d'être prise peut-elle être rejetée sans avoir été digérée. Cette irritation incessante gêne et inquiète si bien le malade que celui-ci est incapable de se concentrer sur son ouvrage, il craint des échecs de toute part. Toujours occupé à rechercher les causes de ses souffrances en dehors de lui, il s'en prend à tous ceux qui l'entourent. L'état de ses affaires l'alarme. Un très bon observateur clinique, le professeur Niemeyer', affirme que les individus atteints de pareilles affections de Testomac ont des allures indécises; ils n'ont pas confiance en leurs forces et désespèrent de leur situation comme de leurs affaires, etc. Leur maladie une fois guérie, ils ne voient plus les choses en noir. « Il y a quelques années, dit Niemeyer, j'ai eu Toccasion de soigner un homme très riche qui était atteint d'un catarrhe de l'estomac et des intestins; ce malade pensait qu'il allait faire banqueroute. Il fit suspendre la construction d'une maison parce qu'il pensait qu'il n'aurait pas assez de moyens pécuniaires, etc. Après avoir subi un traitement pendant quatre semaines, il reprit confiance en lui-même. Il cessa de douter de ses forces et de sa richesse, aussi termina-t-il, ^ans encombres, la construction d'une fort belle maison. »

L'opinion, que nous venoiis de citer, et que nous avons empruntée à la littérature médicale, ainsi que l'observation à l'appui,

U Die Krankheiten der Digeslionsorgane, der Leber undMilz, Berlin, 1859, p. 449.

font voir Timportance capitale d'une sensation qui croît d'une façon graduelle : cette importance sera d'autant plus grande que Thomme ne réussira pas à dominer la sensation qui l'obsède. Il en devient peu à peu complètement Tesclave ; ses souffrances sont telles, qu'aucun argument ne pourra lui faire voir qu'il est la dupe d'une sensation anormale. Les phénomènes qu'on observe en pareil cas ont une autre signification encore : ils font voir que l'homme apprend, au début, à connaître les impressions directes et immédiates et qu'il agit en vertu de ces impressions. Plus tard il commet des actes du même genre sous l'influence de sensations et d'émotions psychiques analogues. En d'autres termes, les causes physiques peuvent amener à leur suite des manifestations immédiates qui peuvent être déterminées, plus tard, par des causes psychiques. Dans ce dernier cas, l'homme sera porté à rechercher la cause de ces manifestations en dehors de lui, dans le milieu ambiant. La nourriture qu'on prend, par exemple, ne satisfait pas les besoins de l'organisme ; l'irritation constante qui s'ensuit fait que l'homme cherche autour de lui la cause du mécontentement qu'il éprouve. Il s'en prend à son genre d'activité parfois. L'impossibilité de gouverner ses besoins, qui est la conséquence d'une irritation supplémentaire, rejaillit sur les fonctions psychiques, de l'individu ;'celui-ci devient irrésolu et plie devant les influences étrangères. Les phénomènes d'imitation apparaissent. C'est là une thèse générale qu'il est surtout facile de vérifier et de s'expliquer en étudiant les diverses expressions de la physionomie*. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, cette thèse s'exprime, ici, de la façon suivante : « On s'ha- « bitue d'abord à relier à certaines sensations et à certaines impres- « sions la contraction des muscles qui entourent les organes des sens « supérieurs ; plus tard, on fait Les mêmes contractions lorsqu'on « est sous l'influence des sensations et des impressions correspon- « dantes. Ajoutons que les degrés de la contraction et le nombre

1. P. Lesshaft. «Du lien génétique qui existe entre l'expression de la physionomie et Tactivité des muscles qui entourent les organes des sens supérieurs. » Moscou, 1881.. Annales de la société des Sciences naturelles, de V Anthropologie et de V Ethnographie, près de TUniversitô de Moscou, — Grundlagen der theoretischen Anatomie, tome L Leipzig, 1892, p, 286-298.

« des groupes musculaires qui y prennent part sont directement « proportionnelles à la force de l'impression. »

Nous avons dit que le fait de prendre de la nourriture peut être transformé en un acte de sensualité ; on peut en dire autant des fonctions des organes de la respiration. L'organe de Todorat se trouve à l'entrée des voies respiratoires. Le sens de l'odorat ne peut pas servir à déterminer si Tair qu'on respire est utile ou nuisible ; c'est là d'ailleurs un sens très peu développé chez l'homme ; aussi les impressions très fortes sont-elles les seules qui puissent être distinguées par son entremise. Il est certain qu'on peut développer ce sens dans une certaine mesure, mais jamais au point d'égaler le sens do l'odorat du chien par exemple. On sait que cet animal peut reconnaître par l'odorat les traces d'un homme qu'il connaît ainsi que celles d'un animal déterminé. Quant à l'homme il peut reconnaître par l'odorat diverses substances volatiles, qui ont une odeur particulière. Qu'on mette des fleurs qui sentent fort dans la chambre où dort un enfant ou bien dans celle où il se trouve constamment ; qu'on pulvérise, dans le même local, avec des liquides parfumés ; qu'on parfume le linge et les vêtements de cet enfant ; il arrivera certainement que ce dernier s'habituera à ces irritations supplémentaires. Il pourra même s'y faire si bien, que ses fonctions seront abaissées sitôt que ces agents d'excitation lui seront enlevés. Ces liquides parfumés contiennent des huiles éthérées qui agissent en s'évaporant sur l'air qu'on inspire et qui est inhalé par là même plus facilement. La respiration devient plus superficielle dans un atmosphère de ce genre et l'activité des muscles inspirateurs s'abaisse en conséquence. Si on s'est habitué à respirer dans un pareil mélange, on sera obligé d'imposer aux muscles respiratoires un travail plus énergique, sitôt qu'on se trouvera dans un local qui contiendra de l'air pur. Ces muscles n'étant pas habitués à un travail exagéré, il en résultera de la fatigue musculaire et, comme conséquence, de la dyspnée. Une influence analogue, bien que dans un sens opposé, est exercée par un fumigatoire quelconque (tabac) qui remplit une chambre de fumée; c'est là également un excitant supplémentaire. En observant les fumeurs d'habitude, on a la démonstration nette de la difficulté qu'on a à se débarrasser d'un excitant supplémentaire.

On s'aperçoit combien ces excitants contribuent à faire diminuer la possibilité de diriger ses sensations d^une façon consciente. Nous avons vu que la croissance et la formation, qui ont lieu sous l'influence d'une température élevée ou de certains rayons du spectre solaire, ne sauraient être considérées comme normales; il en est absolument de même de la formation qui se fait sous l'influence de parfums. Ce sont là, également, des excitants supplémentaires.

Les ornements inutiles dont on pare un petit garçon ou une petite fille sont, eux-aussi, des excitants de ce genre, qui contribuent à développer la sensibilité. La simplicité et la propreté doivent régner principalement dans les vêtements, parce que ce sont là deux choses qui aident le plus au développement régulier d'un enfant. Elles contribuent à éloigner les excitants supplémentaires.

La fonction génitale est une de celles qui s'accompagnent des sensations les plus fortes. Lorsque ces sensations prennent chez l'enfant une intensité si grande que celui-ci ne peut plus les gouverner, c'est qu'elles ont été amenées par une excitation venue du dehors. Toutes les conditions qui déterminent une irritation des parties génitales, les punitions corporelles faites sur la région fessière, le défaut de propreté de ces parties, des caresses extérieures qui irritent la surface sensible du corps, etc., telles sont les causes principales qui contribuent à exciter le sens génital et qui maintiennent ce genre d'excitation d'une façon artificielle. Les observations qui ont été faites sur la façon dont ce sens apparaît chez les enfants et sur l'influence qu'il exerce sur leurs actes montrent ce qui se passe ici au moment de son développement. De pareils enfants demandent souvent qu'on leur lie les mains pour les empêcher d'irriter les parties génitales. Nous avons eu l'occasion d'observer un petit garçon de douze ans qui ne pouvait rester tranquille, et qui changeait à chaque instant de place avec rapidité. Ses poches étaient remplies de petits cailloux dont il se remplissait la bouche; il faisait remuer ensuite ces cailloux de façon à irriter les parois de la cavité buccale. Sans s'occuper de l'endroit où il se trouvait et des personnes qui étaient présentes, cet enfant irritait très souvent, parle frottement, ses parties génitales. Il passait ainsi constamment d'une irritation à une autre. Il mangeait avec une avidité remarquable et

24i DE L'EDUCATION DE L'ENFANT

pouvait absorber de grandes quantités de nourriture. Il lui était impossible de se concentrer sur une occupation, et il ne pouvait pas du tout se gouverner. Il n'avait pas assez de patience pour jeter une balle dans une direction donnée, ni pour Tattrapper lorsqu'on lui en jetait une. Il était incapable de le faire, d'ailleurs. En règle générale, il ne pouvait pas se forcer à faire une chose qui l'ennuyait; il avait si peu l'habitude de concentrer son attention sur ce qu'il faisait qu'il parlait sans faire les intonations voulues sur les mots. Il ne faisait qu'émettre, par saccades, des sons uniformes et sourds. Sja mémoire n'était pas du tout développée, et il n'avait d'aflection pour personne; après avoir mangé, il faisait quelques mouvements brusques, puis il s'endormait profondément tout en restant assis sur sa chaise. Il ne tendait instinctivement que vers un seul but, celui de se soumettre constamment à une irritation. Il passait d'un genre d'irritation à une autre. Il n'y avait pas ici la moindre trace d'un caractère physique ; toutes les tendances qui ont pu être constatées chez cet enfant étaient purement instinctives.

Toutes les sensations qui se rattachent aux fonctions des organes végétaux sont certainement en rapport avec le développement du caractère physique de Thomme : moins ces sensations sont développées, plus facilement l'homme peut les maîtriser et les soumettre à sa volonté. Ajoutons que, lorsqu'il s'est habitué à les gouverner d'une façon immédiate, il a appris par là-même à gouverner les sensations et les sentiments analogues. Quant au sens génital, on peut dire qu'il est plus facile à s'en rendre maître s'il ne se développe pas de trop bonne heure. C'est surtout facile lorsque le jeune homme s'est déjà habitué à manifester des actes fonctionnels de la volonté. Les sensations végétales ne doivent donc pas atteindre chez l'enfant un degré assez considérable pour jouer le rôle d'excitants supplémentaires et entraver la production des actes de la volonté. Il nous reste à voir comment on doit faire pour les empêcher de se développer et d'apparaître.

Il importe que la nourriture d'un enfant ne contienne pas des substances qui peuvent être une cause plus forte d'irritation. On doit donc exclure du régime de celui-ci les épices et tout ce qui excite par trop le sens du goût. La nourriture doit seulement four-

nir les matériaux nécessaires au développement et à la croissance de l'enfant; elle doit tendre h remplacer les pertes qu'a subies Tor^ ganisme de ce dernier. Elle doit donc être nourrissante avant tout; quant aux substances qui ne peuvent pas être digérées par l'organisme à un certain degré de son développement, et qui peuvent être cause d'une excitation supplémentaire par leur qualité et leur quantité^ elles ne doivent pas être ingérées. Nous nous proposons d'examiner plus loin, dans une partie spéciale, la meilleure manière de nourrir un enfant; aussi n'entrerons-nous pas ici dans de plus amples détails. On pourrait dire la même chose de la boisson, de Tair, des vêtements, etc. En donnant l'explication de toutes ces conditions, il importe de ne pas oublier que l'attachement et l'estime qu'un enfant porte à une personne influent sur le degré auquel il imite celle-ci. Il sera d'autant plus facile à agir en toute chose comme cette personne, qu'il a moins l'habitude de raisonner sur les impressions qu'il reçoit.

En dehors des sensations qui se rattachent aux fonctions de la vie végétative, il y a d'autres circonstances qui agissent sur le caractère physique de l'enfant. Ce sont, par exemple, les amusements qui ont pour but de produire une forte impression sur Tadulte et auxquels on permet souvent aux enfants de prendre part (bals, soirées, théâtres et autres amusements publics). En faisant une forte impression sur l'enfant, ces divertissements constituent une excitation supplémentaire, que celui-ci a de la peine à maîtriser. Il faut qu'il'ait déjà appris à se gouverner pour qu'il puisse dominer les sensations qu'on a fait naître chez lui de cette manière, et qu'il puisse les considérer d'une façon consciente. L'habitude de se trouver constamment dans une température élevée a une influence analogue; prise par rapport à une température moyenne (14** R.), cette dernière constitue un excitant supplémentaire. En habituant un enfant, d'une façon graduelle et successive, à rester actif malgré une température élevée comme malgré une température abaissée, on obtient qu'il sache être au-dessus des influences de la température ; c'est là un résultat qu'on ne saurait atteindre en le soumettant constamment à une même température élevée. Toutes ces circonstances ont certainement une influence énorme sur le développe-

ment du caractère. Comme nous Favons déjà dit, les anciens s'en servaient et atteignaient certainement des résultats incontestables. Un travail sérieux, entrepris avec esprit de suite de façon à atteindre un but déterminé nonobstant tous les obstacles, constitue une autre condition essentielle qui favorise le développement du caractère. C'est par des occupations organisées avec système que l'école peut contribuer au développement de celui-ci chez Tenfant; ce dernier doit apprendre à vaincre les obstacles qui se trouvent sur son chemin, en prenant la route la plus simple. Il va sans dire que ces occupations ne peuvent pas consister dans un travail intellectuel seulement ; elles doivent comprendre, dans la même mesure, le travail physique. C'est en se livrant à ce dernier que le jeune homme apprendra à gouverner ses organes; il s'habituera à déterminer les rapports des objets dans l'espace et à répartir ses occupations dans l'espace du temps. Il apprend de cette façon les éléments d'un travail simple ; toutes les fois qu'on est en présence d'un pareil travail, on doit se dominer au point de pouvoir atteindre son but en le moins de temps possible. A cet effet, il faut savoir concentrer son attention de façon à diriger toute son activité vers le but qu'on se propose. On trouve donc ici toutes les conditions nécessaires pour qu'on apprenne à gouverner ses sensations et ses sentiments; or, c'est là ce qu'il faut pour le développement du caractère de l'homme. Les pédagogues laissent absolument de côté une branche de Téducation physique, qui prend le nom de gymnastique. Ce fait ne saurait s'expliquer autrement que par leur ignorance de la structure de Torganisme humain. Il faut qu'ils ne sachent rien non plus du lien intime qui existe entre les diverses fonctions. Ces pédagogues pensent, généralement, que Téducation de l'intelligence consiste seulement en une accumulation, aussi grande que possible, de connaissances; ils espèrent former l'enfant, au point de vue moral, par des enseignements et des remontrances. Quant à l'éducation physique, elle est sensée se faire , grâce à des exercices qu'on exécute à tout hasard, sur des appareils appropriés. La direction de cette branche de l'éducation est abandonnée à des personnes qui ne savent absolument rien de la pédagogie. C'est là une manière de voir qu'on ne saurait aucunement partager.

V éducation; physique dun enfant doit être conduite de façon à ce que celui-ci sache gouverner et diriger les manifestations de ses forces, ainsi que ses actes. V enfant doit être 'préparé aux travaux élémentaires, dans une mesure telle, qiiune explication verbale ou écrite suffise pour le mettre en état de faire par lui-même tout ce dont il a besoin. Voici comment on pourrait encore définir le but de l'éducation physique et de l'éducation intellectuelle : Tune comme Tautre doivent se proposer comme but de diminuer l'arbitraire qui se manifeste dans les actes d*un individu. Elles devront tendre, de plus, à ce que toutes les manifestations de celui-ci deviennent de plus en plus indépendantes. L'enfant doit apprendre à se gouverner de façon à ce qu'il puisse faire le plus de travail possible, en le moins de temps possible et en dépensant le moins de forces possible. Il est clair que ce but ne saurait être atteint par des mouvements de hasard et par des exercices, faits sur les appareils qu'on a sous la main, La même loi de la succession, qui doit être de règle dans l'éducation intellectuelle, devra être appliquée ici; en d'autres termes, 1^ principe pédagogique est le même dans les deux cas.

L'esprit de système qui est fondé sur une théorie et qui règne à l'école fait absence dans la famille. Celle-ci ne peut donc faire qu'un travail préparatoire que Técole systématisera plus tard et auquel elle donnera de l'esprit de suite. Supposons qu'on évite, autant que possible, dans la famille, l'influence d'excitants supplémentaires; supposons qu'on laisse libre de choisir le genre d'occupation qui lui convient; encore faut-il qu'on exige de lui qu'il mène à bonne fin toute chose qu'il aura entreprise. On ne doit pas lui permettre de passer à une occupation nouvelle avant d'avoir terminé l'ancienne. Parmi les choses dont l'enfant a besoin, il faut abandonner à son initiative personnelle tout ce qui correspond à son savoir-faire, — tout ce qu'il peut faire lui-même, par conséquent ; ces petits travaux, faits avec exactitude autant que possible, lui font généralement plaisir; ils ont encore cet avantage qu'ils le préparent à une activité plus compliquée, tout en lui inspirant de la confiance en ses propres forces. S'il est obligé de bonne heure à faire par lui-même ce dont il a besoin, il s'habitue par lui-même à porter certaines obligations; il sent mieux en même temps qu'il est

responsable de ses actes. C'est ce qui contribue à le rendre plus attentif et plus exact dans tout ce qu'il fait. Ajoutons qu'il doit être anandonné autant que possible à son initiative personnelle, et qu'on doit bien se garder de lui donner des indications précises pour chaque cas particulier. C'est tout au plus s'il est permis de le guider par des instructions générales qu'on exposera d'une façon simple et brève. On ne doit jamais montrer à un enfant les procédés manuels d'un travail, mais on doit se borner à lui donner des explications verbales. Lorsqu'on lui donne celles-ci on part d'un procédé qui lui est déjà connu et on en déduit d'une façon logique le procédé nouveau qu'on est en train de lui expliquer. Lorsque, au contraire, on enseigne de visu à un enfant un procédé technique, il peut l'imiter d'une façon toute mécanique, il n'y concentre pas beaucoup son attention et ne le perçoit pas d'une façon consciente. Les choses se passent tout autrement si, après avoir écouté l'explication de ce procédé, l'enfant doit se le représenter en se fondant sur les impressions sonores qu'il a reçues. Il agit ensuite en vertu d'un acte intellectuel conscient, en modifiant, conformément à des représentations nouvelles, le procédé qu'il a appris à connaître. De cette façon, son activité se répartit beaucoup plus largement dans l'espace du temps; son attention s'y concentre davantage et ses actes prennent une direction plus consciente. Ce sont là les conditions les meilleures pour que l'enfant apprenne à mieux diriger ses sensations et ses sentiments ; il s'habitue aussi, de cette façon, à manifester sa volonté.

On craint trop, en général, les obstacles que peut rencontrer sur son chemin l'activité d'un enfant, voilà pourquoi on cherche à rendre le travail de ce dernier plus facile. Il arrive, au contraire, qu'on détruit ainsi l'effet qu'on a cherché à obtenir en faisant travailler cet enfant ; cela veut dire qu'on ne l'habitue pas à vaincre des obstacles. Si on montre à un enfant un objet, il ne peut s'assimiler que la forme de cet objet, il ne peut se créer une notion ni de cette forme, ni de l'objet lui-même. Si, au contraire, on lui donne en paroles une explication simple et compréhensible de cet objet, de façon à ce qu'il se le représente en se fondant sur ces explications ; si, ensuite, on lui montre cet objet afin qu'il vérifie la représentation

qu'il s'en est faite, il se formera une notion de la forme de l'objet et de Tobjet lui-même.

Dans le premier cas l'enfant n'a pas à se faire une représentation consciente, en se fondant sur des impressions de l'ouïe. C'est là en effet la difficulté la plus grande qu'il puisse avoir à vaincre, de sorte qu'il ne saurait le faire à moins de tendre ses forces à l'extrême. Remarquons, d'autre part, que ce sont des efforts de ce genre qui exercent surtout son intelligence et sa volonté. Qu'on se garde donc non seuleiftent d'éviter à un enfant ce genre de travail, mais encore de le lui rendre plus facile. La fermeté, la décision et l'esprit de suite dans les actes se développent principalement lorsqu'on s'habitue à vaincre par la fermeté les obstacles qu'on rencontre sur son chemin; il ne faut donc pas chercher à les éluder par des détours.' La mémoire sert souvent à tourner les obstacles qu'on rencontre dans le travail intellectuel ; ajoutons que le développement considérable de cette faculté s'accompagne toujours d'un défaut de capacité pour l'analyse. L'enfant cherche toujours à atteindre aussi facilement que possible le but qui lui a été déterminé. Voilà pourquoi il se servira toujours de la faculté qui prédomine chez lui, en supposant qu'il y en ait une. Si sa mémoire est très développée, il lui sera plus facile de retenir les choses de cette façon et il ira ainsi plus vite. Il évitera donc toujours un travail d'analyse, moyennant lequel il aurait à mettre plus de temps et de peine pour s'assimiler les mêmes choses. Ce genre de travail, en effet, exigerait une répartition plus grande dans l'espace du temps des diverses parties qui le composent. Il se passe quelque chose d'analogue lorsqu'on montre à un enfant un procédé qu'il répète d'une façon mécanique; ce sera certainement plus facile, pour lui, que d'avoir à se faire une représentation, fondée sur une description verbale, puis d'agir en vertu de cette représentation. Il est préférable que l'enfant se prépare luimême tous les objets qui devront servir à ses occupations et à ses amusements. Cela vaut mieux pour lui que de recevoir des joujoux tout prêts, ornés avec recherche et pourvus de mécanismes ingénieux qu'il ne saurait comprendre. Tout cela, — les transformations que peuvent subir ces joujoux y comprises, — ne fera que l'étonner; il cassera immédiatement ces joujoux pour trouver lai cause des phéno-

mènes qu'il a observés. Le joujou qu'il aura cassé ne lui expliquera pas la cause occulte de ces phénomènes, et l'objet, en lui-même, perdra pour lui toute sa signification. Ce qu'il a fait lui-même, au contraire, lui est connu dans tous ses détails ; l'ensemble de ce qu'il a créé ainsi, gardera donc pour lui toute sa signification. Ce sera le résultat de son travail personnel dont il s'explique tous les détails, de fa^^on à pouvoir se les assimiler complètement.

La tendance à la sensualité constitue le principal obstacle qu'un homme ait à vaincre. Cette tendance dépend, comme nous l'avons dit plus haut, des forces de la chaleur ainsi que des sensations et des sentiments végétaux dont les manifestations sont en rapport avec le •tempérament. Pour qu'un homme puisse vaincre les obstacles qui naissent de son organisme, il faut qu'il puisse diriger d'une façon consciente ces forces ainsi que les sensations et les sentiments que celles-ci font surgir. Il faut aussi qu'il sache discipliner ses actes et les rendre conscients. Voilà pourquoi un travail qui consiste à vaincre une série d'obstacles habitue mieux que tout autre un enfant à se gouverner. Il faut seulement que ces obstacles croissent et se compliquent d'une façon graduelle. Il faut aussi que l'activité intellectuelle et physique prenne part l'une et l'autre au travail qui consiste à les vaincre. Il ne suffit pas qu'un enfant se soit habitué à gouverner ses actes, mais il est encore une condition qui devra être réalisée forcément : il faut que tous les actes de cet enfant aient une même direction déterminée. C'est par la notion du vrai que ce dernier devra se diriger dans tous ses actes. Elaborée par ses propres efforts, cette notion du vrai devra être éveillée en lui d'une façon habituelle par tout agent d'irritation qui vient agir sur lui. C'est cette notion qui devra toujours être son guide. Ces habitudes, que l'enfant devra s'être appropriées déjà pendant qu'il se trouve sous l'influence de la famille, devront servir plus tard de base au développement du caractère moral de l'homme.

Nous avons vu plus haut quelles sont les influences qui agissent sur le développement du tempérament de l'enfant; nous avons vu aussi combien celui-ci dépend des conditions de la vie intra-utérine, ainsi que de celles dans lesquelles se développe sa vie végétative après la naissance.

Le type d'un enfant dépend du développement intellectuel de celui-ci, ainsi que du degré auquel cet enfant s'est approprié la notion du vrai. Son caractère est la résultante du rapport qui existe entre les manifestations de sa volonté, d'une part, et ses sensations et ses sentiments, d'autre part. En d'autres termes, le caractère consiste en la possibilité d'agir et de penser, non pas conformément à des préceptes et à des instructions apprises par cœur. Un homme de caractère dirigera, au contraire, sa conduite par des thèses, des vérités générales et des procédés généraux d'action, qu'il se sera assimilés. Ajoutons que cet homme devra diriger ses actes par des principes de morale qu'il aura élaborés par lui-même. Le tempérament est sous la dépendance des conditions hygiéniques dans lesquels un enfant a été conçu, et dans lesquels il croît et se forme ; le type est sous l'influence du milieu qui entoure cet enfant et de la diversité des impressions que ce dernier reçoit et qu'il s'assimile ; le caractère suppose de l'indépendance dans l'activité intellectuelle et physique, ainsi que de l'habileté à vaincre des obstacles en se fondant sur des thèses et des vérités générales, ou sur des procédés d'action généraux ; le caractère moral, enfin, ne saurait être admis, à moins qu'on ait l'habitude de se diriger par le principe du vrai toutes les fois qu'on a des obstacles à vaincre.

On dit, en général, que le caractère ne se développe que par la lutte avec des difficultés ; on pense même souvent qu'à défaut d'une pareille lutte il ne saurait y avoir de caractère. Cette opinion est exacte, en ce sens qu'il faut que l'homme lutte d'abord avec ses propres faiblesses, ses propres défauts et ses propres habitudes. Il a non seulement à satisfaire ses propres sensations et ses sentiments, mais encore à les transformer en des excitants normaux de son activité.

11 faut ensuite qu'il continue cette lutte sous forme de travaux intellectuels et physiques qui se vérifient, se complètent et se dirigent les uns les autres. Tout ce qu'on s'assimile par un travail devenu aussi indépendant que possible agit surtout sur le développement du caractère ; c'est en pareil cas, en effet, qu'on est surtout forcé de veiller à ses actes et de gouverner ses sensations et ses sentiments. L'indépendance d'action] forme ici, cela va sans dire, une

condition essentielle, parce que Pacte est précédé, en pareil cas, d'un travail intellectuel conscient.

Quant à la lutte, elle s'observe chez les animaux également; elle se rattachent ici aux manifestations du tempérament, et n'a lieu que sous l'influence de sensations et de sentiments. Les animaux peuvent aussi être disciplinés, mais sous l'influence d'un agent d'excitation extrinsèque. Il ne saurait être question ici d'une activité intellectuelle indépendante. La ruse dont un animal peut faire preuve pour arriver plus rapidement à ses fins peut être la conséquence d'un exemple que l'animal a vu et qu'il imite; d'autres fois c'est la conséquence d'un fait d'expérience qu'il a retenu par la mémoire. Lorsqu'un animal se heurte contre des difficultés et des souffrances pendant qu'il poursuit un but déterminé, il cherchera à éviter ces dernières. Il attendra, au besoin, le moment où ces difficultés n'existeront pas. Il tâchera ainsi d'atteindre son but sans s'exposer à des souffrances. S'il a réussi à cet égard, il en fera autant toutes les fois qu'il se trouvera dans des conditions analogues. Le souvenir des difficultés et des souffrances auxquelles il a été exposé pourra l'empêcher d'agir dans le même sens. Il est impossible de voir dans tout cela des manifestations de la volonté ; on peut trou^ ver chez les animaux des manifestations qui correspondent au caractère physique, mais il est impossible d'admettre chez eux l'analogue du caractère moral: Celui-ci se rattache toujours à des réflexions et à la notion abstraite du vrai.

Toute aspiration instinctive qui dépend * du tempérament est éminemment versatile, changeante et éventuelle ; elle est complètement sous l'influence de la pression atmosphérique de l'air, de la qualité de la nourriture ingérée, ou d'une excitation qui n'a pas été satisfaite. Les sensations et les sentiments doivent être les agents d'excitation des fonctions conscientes et des actes fonctionnels de la volonté. Ils ne peuvent pas guider les actes d'un individu d'une façon immédiate. S'il en était autrement, l'homme resterait au niveau de la plante, ou tout au plus de l'animal; il ne s'élèverait jamais au niveau d'un être humain, car il ne saura pas ni créer un idéal, ni aspirer à l'atteindre. Il importe d'éviter chez l'enfant l'action d'agents supplémentaires d'excitation, et cela dès le premier

moment de la vie extra-utérine. Afin d'y arriver, on doit comprendre la nature de Tenfant et avoir de la patience dans ses rapports avec lui.

L'influence d'une mère, dont la culture est sérieuse, peut être surtout constatée dans l'éducation qui a rapport aux premières années de l'enfance. Une mère intelligente est en effet tout ce qu'il y a de plus élevé au monde, c'est là un être d'un prix inestimable. On peut dire, sans faute, que le niveau du développement de la société est toujours directement en rapport avec le niveau du développement de la femme. Plus la femme est cultivée, plus l'éducation de l'enfant dans la famille sera sérieuse; ajoutons que cette éducation a une influence capitale sur toute la vie de l'homme. Il est naturel que la direction suprême de l'enfant appartienne à la mère. Si cette mère est douée de raison et si le degré de sa culture est élevé, ces qualités agiront puissamment sur le développement de l'enfant et sur la formation de son caractère moral. Une pareille femme n'admettra ni arbitraire ni mensonge dans ses rapports avec son enfant; elle respectera de plus en celui-ci la dignité humaine. Une pareille femme seulement pourra contribuer au développement intellectuel de l'enfant. Le caractère moral de ce dernier aura ainsi la possibilité de se fixer. Cette mère, telle que nous l'avons décrite, ne s'occupera pas de la forme seulement; par un mot dit à propos, par une explication, elle empêchera l'activité de l'enfant de tomber. Elle contribuera à ce que celui-ci s'approprie la notion du vrai. Elle ne favorisera pas en lui le développement des manifestations sensuelles, mais bien le développement de son activité consciente.

En définissant les conditions de développement du type, nous avons dit qu'il est important que l'enfant remarque, par lui-même, les phénomènes qu'il observe. C'est de son propre mouvement, aussi, . qu'il doit en chercher la signification. En examinant les conditions du développement du caractère nous avons à ajouter qu'il importe que Factivité de l'enfant soit maintenue dans un état constant de tension. Tout en lui laissant parfaitement son initiative, on doit veiller à ce qu'il fasse, d'une façon aussi complète que possible, tout ce qu'il entreprend ; il importe aussi que toute chose qu'il a commencée soit menée à bout. Tout cela doit se faire, selon une habitude

contractée et sans que les bons rapports de lenfant, avec sa mère ou avec son instituteur, soient en rien altérés. Tout ce qu'on dit à l'enfant doit avoir un parfait esprit de suite et n'être jamais arbitraire. Il est nécessaire de se rappeler qu'on ne saurait contribuer au développement du caractère de l'enfant à moins de savoir se gouverner soi-même et d'avoir la conscience de ses propres actes.

Il résulte de ce que nous avons dit sur les conditions du développement du caractère que l'agent essentiel en pareil cas est constitué par l'habitude de lutter contre les obstacles qu'on rencontre en se fondant sur des thèses et des vérités générales. Ces dernières ont dû être assimilées au préalable. On doit aussi s'être habitué également à vaincre ses sensations, qui doivent être l'excitant normal de l'activité consciente. C'est en exerçant d'une façon indépendante et avec persistance son activité intellectuelle et physique, qu'on arrive le mieux à remplir ces conditions. Rationnel et conscient, chaque acte devra être le résultat d'une manifestation de la volonté. Il n'est pas douteux qu'un travail physique, accompli avec esprit de suite, a surtout de l'influence ici; il en aura d'autant plus qu'il sera le résultat d'un travail intellectuel ou qu'il servira de vérification à ce dernier. Tput travail physique de ce genre exige qu'on soit conséquent dans ses actes, qu'on ait de la persévérance, qu'on sache se servir de ses forces et qu'on les manifeste, conformément à la valeur de l'obstacle qu'on doit vaincre. C'est l'école qui devra rendre un enfant capable d'un pareil travail, en l'y préparant d'une façon systématique. L'éducation physique doit être menée ici de front avec l'éducation intellectuelle et rendre l'élève capable d'un travail élémentaire quelconque. Celui-ci doit être mis à même de faire toute chose en se guidant par une instruction verbale ou écrite ; il doit être rendu capable ainsi de faire tout ce dont il a besoin dans la vie. Dans la vie de famille, l'enfant doit être constamment actif ainsi que nous l'avons dit plus haut. Il doit se créer lui-même des occupations, il doit savoir limiter ses besoins et faire lui-même, autant que possible, ce dont il a besoin. L'école pratique, que constitue la vie, contribue plus qu'autre chose à former un caractère dans la lutte avec les besoins et les privations. Il faut seulement qu'on ait l'habitude d'être dans le vrai et de ne pas craindre le

travail. Nous devons faire remarquer cependant que de pareilles conditions agissent d'une façon dépressive sur l'activité intellectuelle ; il s'ensuit un trouble dans l'harmonie et dans l'esprit de suite des fonctions qui cessent d'être normales. Lorsque la lutte est acharnée, les obstacles ne sont plus gradués, aussi l'homme devient-il dur et rude. Ajoutons que ses actes ne sont plus répartis suffisamment dans l'espace du temps; il ne sait pas différencier ses actes d'une façon minutieuse et leur donner une forme esthétique. On ne lui trouve pas les attentions, la prévenance et la délicatesse qu'on constate dans les sentiments affectifs qui reposent sur l'idéal. Une école systématique (théorique) devrait contribuer au développement du caractère, grâce à un accord complet entre l'éducation intellectuelle et l'éducation physique. Elle devrait habituer l'enfant à travailler sérieusement en ne s'écartant pas des vérités que cet enfant s'est approprié et qu'il a pris l'habitude d'appliquer dans ses réflexions et dans ses actes. Il est difficile que l'école puisse résoudre ce double problème de la culture et de l'éducation : il faudrait alors que le précepteur comprenne et remplisse ses devoirs d'une façon presque idéale, qu'il sache entraîner ses élèves par les matières de son enseignement et qu'il les habitue en même temps à vérifier par eux-mêmes leurs connaissances. Il est nécessaire aussi que les élèves soient unis par les liens d'une bonne et étroite camaraderie. Ces conditions se trouvent si peu dans une école ordinaire que tout en excitant l'activité d'un enfant, celle-ci favorise plutôt la formation d^un type que celle d'un caractère. C'est l'énergie, la persévérance et l'indépendance dans les actes qui forment les signes essentiels du caractère ; or, ces propriétés ne sont possibles qii'à condition que l'impressionnabilité du sujet soit conservée et que ce dernier sache se gouverner et donner une direction à son activité. Pour que le caractère moral se développe, il faut encore que l'activité d'un individu s'associe toujours avec l'influence directrice des vérités que celui-ci s'est assimilées. Il faut encore que l'homme soit toujours vrai dans ses réflexions et dans ses actes. Voici comment nous pourrions résumer la différence qui existe entre le type d'une personne et le caractère de celle-ci : le type reflète principalement l'influence du milieu qui entoure

l'enfant sur le développement intellectuel et moral de celui-ci; quant au caractère il se résume dans l'indépendance. Un homme de caractère modifie, en l'adaptant à la vie, ce qu'il s'est assimilé par l'éducation; il se conforme strictement à des principes bien établis qui sont toujours conformes au vrai.

Il est une opinion qui est encore très répandue aujourd'hui ; on croit que le meilleur moyen de faire suivre son cours à la nature, c'est de se soumettre à ses sensations et à ce qu'on appelle ses inclinations instinctives ; on considère que c'est là un phénomène naturel que d'agir de cette façon. De plus, on entend souvent dire aux •pédagogues-praticiens que l'éducation morale (c'est-à-dire l'éducation du caractère moral) peut se faire par des instructions, des réprimandes et des conseils. Il est très facile de démontrer la fausseté de pareilles opinions. Les sensations végétatives ou inclinations instinctives sont le résultat d'irritations que les organes végétatifs transmettent au centre conscient. Arrivées à ce point, ces irritations n'éveillent ordinairement pas l'activité de la pensée; elles ne donnent lieu qu'à des désirs et à des volitions qui conduisent à la satisfaction animale de ces sensations. En d'autres termes, elles n'amènent à leur suite que des manifestations végétales ou animales, qui ne donnent lieu qu'à des actes réflexes. Celui qui se dirige uniquement par ses sensations végétales, ou par ce qu'on nomme l'instinct, restera toute sa vie à l'état d'un animal ; il ne montera pas au niveau de la vie raisonnable qui caractérise l'homme et qui contribue vraiment à son perfectionnement. A l'état normal, l'excitation produite par les sensations et les sentiments devra donner lieu à des actes fonctionnels conscients, qui s'exprimeront par des actes de la volonté. C'est alors seulement que le « moi » pourra se rapporter d'une façon objective à son corps ; ce n'est qu'alors que ce « moi » dirigera l'activité de l'homme et pourra exclure l'arbitraire de ses actes et de ses pensées ; un homme qui n'en est pas arrivé à ce point ne saurait être un membre conscient de la société; il ne pourra contribuer ni au perfectionnement de soi-même, ni à celui, de ses semblables. Si l'on n'a pas développé en soi une activité consciente, on n'arrivera pas à la pensée abstraite; on ne saura pas non plus se créer un idéal, et on ne prendra pas comme le but

essentiel de son existence le fait d'atteindre cet idéal. Les besoins sensuels ont ceci de particulier qu'après avoir été satisfaits, ils amènent le rassasiement et même la satiété et le dégoût. Sous peine de déterminer de l'apathie, ils exigent ensuite une excitation plus forte; or, l'apathie, qui est en rapport avec la diminution de la sensibilité, amène finalepient un affaiblissement de Ténergie vitale de l'homme. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, les excitations sensuelles sont soumises à la loi psycho-physique suivante : l'excitation doit monter dans une progression géométrique pour que la sensation correspondante puisse croître dans une progression arithmétique. L'activité intellectuelle, au contraire, présente ceci de parculier qu'elle ne peut jamais être satisfaite complètement; il ne peut donc y avoir ni satiété ni dégoût. Il y a plus, lorsqu'elle est excitée d'une façon graduelle et successive, de nouveaux horizons s'entr'ouvrent et attirent par leur lien logique et leur profondeur. Les régions de l'idée sont tellement vastes, grâce à leur signification intime et aux aspects multiples qu'elles peuvent prendre, qu'il ne peut pas être question pour elles de limites. Il ne peut donc pas y avoir ici de la satiété. C'est seulement lorsqu'on vit par l'idée qu'on est porté à rechercher, en soi-même, les motifs de ses actions; on fait alors des efforts pour arriver à la connaissance de soi-même ; on recherche les mérites et les qualités de son « moi » et on apprend à placer la vie idéale au-dessus d'une vie égoïste, réaliste et animale. Quiconque ne vit pas de l'idée ne peut pas avoir des manifestations de la volonté; il ne peut donc pas avoir non plus des manifestations d'un caractère vrai. Pour que ce dernier se mani« feste, il faut que l'homme se soit complètement assimilé certaines vérités déterminées ; il faut encore qu'il en ait si bien pris l'habitude qu'elles s'associent, pour ainsi dire, machinalement avec chaque sensation et avec chaque sentiment.

Examinons, à son tour, la seconde opinion citée plus haut. Il est évident que l'éducation morale de l'enfant, qui donne à celui-ci la notion du vrai, ne saurait consister en des instructions, des conseils et des réprimandes qu'on fait entendre à l'enfant. Ce qui agit surtout sur l'enfant, ce sont les exemples qu'il voit dans sa famille; c'est encore l'explication des thèses générales qui sont la

conséquence logique de faits, que Tenfant connaît amplement. Cette explication doit être faite en se plaçant à un point de vue objectif. Il est plus utile, pour l'enfant, que ces thèses générales soient déduites dans l'enseignement systématique ; si elles reposent sur des faits particuliers, au contraire, Tenfant pourrait avoir des doutes. Il sera porté à se demander si les déductions qu'on lui donne sont vraiment objectives. Un autre point capital, c'est que l'élève ait pour son précepteur de la confiance et de l'estime. Il faut encore que ce dernier sache déduire les thèses générales simplement d'une façon compréhensible et absolument logique. Quant aux indications et aux conseils, empreints d'un esprit de routine que donnent les pédagogues, ils restent généralement sans aucune influence sur l'enfant : cela se fait, en p'remier lieu, parce que ces conseils sont déterminés par le hasard et manquent d'un lien logique avec les faits que con* naît l'enfant; en second lieu, parce que le pédagogue ne sait pas se placer, en général, à un point de vue objectif. Voilà pourquoi il ne sait pas convaincre l'enfant, celui-ci étant porté à douter facilement de l'exactitude de toute thèse qu'on cherche à lui inculquer; en troisième lieu, ces remontrances contiennent généralement des déductions plus ou moins blessantes pour l'enfant, circonstance qui annule l'influence qu'on voudrait avoir sur celui-ci ; enfin, en quatrième lieu, parce qu'elles se répètent tellement dans leur uniformité qu'elles en sont fatigantes. Ajoutons que, dans l'état actuel des choses, chacun se charge de l'éducation morale d'un enfant sans songer à ses propres défauts. Parmi ceux qui entreprennent cette tâche, il y en a qui n'ont ni la culture, ni l'expérience nécessaire. Ils ne sont, d'ailleurs ni vrais ni sincères, par rapport à l'enfant, et par rapport à l'œuvre dont ils âe sont chargés. Il ne saurait être question, en pareil cas, d'une influence morale. Bien, au contraire, les leçons et les conseils ont une influence fâcheuse, car ils déterminent chez l'élève une série de phénomènes réflexes. Ils font baisser Timpressionnabilité de Tenfant par rapport au maître et diminuer, par là même , l'influence et la signification de celui-ci. Le caractère moral de l'individu se forme, dans tous les cas, beaucoup plus tard; il faut, au préalable, que la notion du vrai soit fixée dans son esprit d'une façon définitive. Il faut même que cette notion

soit assez solidement établie pour former le régulateur habituel de toutes ses réflexions et de tous ses actes. Un travail psychique indépendant devra précéder dans tous les cas. Ce travail habituera rhomme à examiner ^ avec une entière conscience de soi-même, les sensations et les sentiments qui apparaissent en lui; c'est par un travail du même genre que Thomme contrôlera tous ses actes par la notion du vrai, celle-ci s'étant déjà formée dans son esprit d'une façon définitive. La conscience de soi-même et la, notion du vrai ne sauraient être assimilées, grâce à une influence étrangère ; elles ne peuvent être que le résultat de l'analyse qu'un individu a fait de ses propres manifestations et de ses propres actes.

L'observation, l'expérience, le raisonnement, peuvent, sans contredit, servir de base au développement du caractère moral de l'homme; c'est là un procédé pratique d'arriver à ce but. Nous devons faire remarquer cependant que la compréhension de la vérité ne sera, en pareil cas, ni aussi large, ni aussi profonde qu'autrement. On observe souvent un phénomène de ce genre chez des jeunes gens qui sont devenus les adeptes passionnés d'une doctrine. C'est dans cette doctrine qu'ils puisent les bases qui devront leur servir à expliquer la vérité, c'est d'après elle aussi qu'ils dirigent toujours leur activité pratique. Supposons néanmoins qu'un homme ait développé son caractère moral sous l'influence d'une activité qui a été toujours incessante et indépendante ; supposons qu'il se soit habitué, par un exercice gradue, à gouverner ses sensations et ses sentiments; supposons, enfin, qu'il ait développé chez lui d'une façon systématique la faculté de la pensée abstraite, et qu'il soit arrivé ainsi à la notion du vrai, cet homme aura acquis un développement de l'intelligence aussi large que possible ; il aura, de plus, une indépendance. extrême dans toutes ses manifestations. Il est clair qu'il se montrera persévérant dans son activité, qui sera aussi complète et aussi large que possible. Mettons en regard le sectaire qui se laisse entraîner par une doctrine; celui-ci développe son caractère par l'observation et l'expérience, par la voie pratique, pour ainsi dire, il n'aura jamais la même largeur dans le raisonnement et dans l'activité que le premier* Plus étroit, l'idéal qu'il a accepté lui a été enseigné et expliqué par d'autres ; on ne saurait donc s'attendre ici à la même indépendance

dans les manifestations; Tactivité sera plus étroite , les bases moins solides. Ajoutons, néanmoins, que les principaux facteurs qui impriment à l'homme une direction et qui lui posent des entraves, au besoin, seront les mêmes dans les deux cas : ce seront les vérités qu'on s'est appropriées et la notion du vrai. Un autre côté similaire, c'est la faculté du moi conscient de se placer à un point de vue objectif par rapport aux sensations, aux sentiments et aux aspirations de l'individu.

Il est certain que les besoins personnels et égoïstes d'un homme, ainsi que différentes mesures, la persécution, par exemple, peuvent jouer le rôle d'un agent qui crée des entraves aux manifestations de l'être. Un enfant ambitieux surveille attentivement ses actes, il peut leur poser des entraves et leur imprimer une direction conformément à ses besoins et à ses nécessités. Il n'exercera, néanmoins, un pareil contrôle sur lui-même que dans le cas où ses propres aspirations et son intérêt personnel pourraient l'y pousser. Dès que ces mobiles ont disparu, au contraire, il devient apathique et peu impressionnable. Ajoutons que c'est là un fait qui s'observe invariablement toutes les fois qu'un homme se dirige par des mobiles personnels, et non par des principes fondés sur des idées. En leur qualité d'excitants supplémentaires, ces mobiles amèneront bien à leur suite des actes qui pourront être fermes et conséquents, mais ces actes cesseront de se produire dès que ces excitants ou mobiles supplémentaires seront satisfaits. Ce n'est donc là qu'une manifestation relative du caractère; ^elle manque de fermeté et n'offre pas d'ailleurs des garanties suffisantes ; elle prendra d autres aspects, sitôt que Tindividu en question se trouvera dans d'autres conditions d'activité. Elle se modifiera également si l'intérêt matériel chez celui-ci cessait d'être en jeu. On ne saurait parler ici du rapport que les manifestations de la volonté ont avec les sensations; en effet, ce qu'il y a ici, à proprement parler, ce n'est pas une volonté qui est dirigée par la vérité ; il n'y a qu'une sensation qui s'est développée d'une façon exclusive. Toute l'activité de l'être est concentrée dans le désir de faire durer cette sensation et de la satisfaire. Une sensation exclusive et qui augmente fortement d'intensité est, en pareil cas, le principal agent d'excitation qui dirige l'activité de

l'homme. Un caractère réaliste ou sensuel de ce genre se forme donc par suite de la prédominance sur les autres sensations et sur les autres sentiments d'un désir qui peut devenir une passion. Cette prétendue variété du caractère se rencontre plus souvent que d'autres ; elle peut ressembler si bien au caractère vrai qu'elle risque d'être confondue avec celui-ci, chose qui arrive souvent. La distinction ne peut être faite que dans un cas : lorsque les aspirations personnelles et égoïstes d'un individu qui possède le caractère réaliste n'ont pas été satisfaites, lorsqu'il a été même froissé dans ses aspirations, ou bien lorsque les conditions qui peuvent exciter ces dernières font défaut, il tombe dans l'apathie. La force et l'énergie dont il a fait preuve jusqu'ici diminuent; il se met à faire la chasse aux impressions nouvelles et recherche des excitants supplémentaires, tels que le jeu, le vin, etc. Ces excitants viennent remplacer la sensçition qui n'a pas été satisfaite et les besoins personnels qui s'étaient développés en lui. Il n'y a pas de supplice plus grand que l'apathie jointe à l'absence d'un mobile qui puisse diriger l'activité de l'homme ; l'énergie vitale de celui-ci baisse, et il remarque parfois lui-même qu'il va en se décomposant.

Les conditions qui retiennent les manifestations d'un individu et leur posent un obstacle peuvent être encore des mesures extérieures psychiques et physiques. De pareilles mesures de discipline extérieure se résument en ceci : on cherche soit à apporter des entraves aux actes d'un enfant, soit à donner à ces derniers une direction voulue par l'entremise d'une forte sensation ou d'une forte émotion. Ces mesures peuvent consister dans une forte impression de l'ouïe, dans une remontrance, dans une réprimande, dans une sensation douloureuse due à diverses positions du corps, dans une punition corporelle, dans une offense en paroles ou en actes, dans une mise aux arrêts, dans des privations, etc. Dans tous ces cas, on s'imagine qu'on dirige par toutes ces mesures le développement moral d'un enfant et qu'on contribue à la formation de son caractère; en d'autres termes, on croit qu'on habitue ainsi un enfant à retenir ses actes réflexes et à gouverner ses sensations. Les fortes irritations ou les fortes excitations abaissent ou arrêtent même les phénomènes réflexes ; ils posent généralement des entraves aux actes d'une personne. C'est ainsi que s'ex-

plique l'effet des violences physiques ou morales ainsi que des mesures auxquelles on a recours pour discipliner un enfant ou pour donner une direction, comme on dit, à son développement moral. La façon dont se fait ce dernier résulte assez de ce que nous avons dit plus haut ; il est clair que des mesures comme celles-là pourront abaisser Timpressionnabilité d'un enfant, mais jamais elles ne contribueront à lui donner de Tindépendance et à développer ses qualités morales.

Une discipline extérieure ne peut jamais donner la notion du vrai; elle ne peut donc pas contribuer au développement moral. Pareille en ceci à tout acte de violence, elle ne peut que rendre plus obtuse Timpressionnabilité d'un enfant; elle diminue par là même et va jusqu'à abolir toute manifestation d'indépendance. Le développement du caractère est chose impossible dans des conditions comme celles-là.

Il résulte de tout ce que nous venons de dire, que l'habitude de se diriger dans ses pensées et dans ses actes par des vérités et des thèses qu'on s'est complètement assimilées contribue surtout au développement du caractère. Ces vérités et ces thèses devront avoir, sur l'homme une influence essentielle ; elles devront le gouverner et lui imprimer une direction de chaque instant.

L'énergie avec laquelle se manifeste l'activité de l'organisme dépend de la composition et de la nutrition des tissus, des organes et des diverses parties du corps. Elle dépend encore de la force et de la rapidité avec laquelle se font ici les échanges. Quant à la manifestation de la force active qui existe dans l'organisme, elle est sous la dépendance directe de l'appui qui existe pour le moment. Il résulte des lois fondamentales de la mécanique, à savoir de celle de l'inertie ainsi que de celle de l'égalité de l'action et de la réaction, qu'on ne doit pas considérer* les forces physiques qui se manifestent dans l'organisme comme des forces intrinsèques indépendantes du milieu ambiant. Dans les conditions ordinaires, en effet, ces forces ne sauraient agir sans le point d'appui extérieur qu'offre le sol et les parties du corps qui reposent sur ce dernier. Présentons-nous un

1. V. p. Lesshaft. Grundlagen der theoretischen Anatomie. T. I. Leipzig, 1893. p. 229-232.

homme, par exemple, qui se trouve plongé dans un milieu qui n'offre à son corps aucune résistance, — dans ce qu'on appelle le •vide, par exemple. A défaut d'un point d'appui, cet homme ne pourra exécuter avec aucune partie de son corps un mouvement qui aura comme conséquence de déplacer son centre de gravité. La manifestation dans le corps de forces physiques se trouve donc sous la dépendance directe du point d'appui sur lequel le corps se trouve. C'est là une force extérieure par rapport à notre corps sans laquelle notre centre de gravité ne pourrait être changé de place *. L'énergie des forces qui se manifestent dans l'organisme dépend donc, d'un côté des conditions intérieures de la nutrition et du développement de l'organisme, et de l'autre de l'existence d'un point d'appui. Par l'éducation physique, l'enfant devra être habitué à donner un point d'appui aux parties de son corps qui sont mises en mouvement; il devra ensuite être mis à même d'exécuter d'une façon consciente et rationnelle tous les mouvements qui sont possibles à l'homme. Faits avec la tension nécessaire, les mouvements devront être répartis dans l'espace du temps comme il convient. Les modifications individuelles de ces mouvements et les manifestations individuelles de la volonté seront sous la dépendance du procédé d'action qui prédomine chez une personne et du caractère de celle-ci. En mettant en regard ces divers facteurs on trouve la mesure dans laquelle les actes d'un individu dépendent du milieu ambiant, de son tempérament, de son type et de son caractère.

Ces mêmes lois de la dynamique ont toute leur importance lorsque lés forces intellectuelles d'un homme se manifestent. Lorsqu'un organisme est normal, tous les objets qui l'entourent et qui agissent sur les organes des sens supérieurs et sur la surface sensible du corps sont les excitants de l'activité intellectuelle. Les forces intellectuelles actives sont provoquées, par là même, par des excitants extrinsèques; elles sont donc soumises à la loi de l'inertie. Aucune émotion, aucune sensation, aucune pensée ne surgissent chez l'homme sans l'influence d'un excitant qui agit d'une façon

1. N. Vichnegpadsky. Ti^aite de mécanique élémentaire. Saint-Pétersbourg, 1860, p. 2â3.

médiate ou immédiate. L'action doit être, ici comme ailleurs, égale à la réaction, et c'est le monde extérieur qui représente le point d'appui. Sans une réaction venant de ce dernier, aucune action n*est possible. La pensée n'est possible que lorsque les diverses impressions qu'on reçoit sont strictement séparées les unes des autres par des intervalles de temps. De môme que dans les manifestations actives physiques, on constate ici l'application des deux lois suivantes, à savoir : une force est indépendante de l'irritation qui a précédé et les influences de plusieurs forces qui agissent en même temps sont indépendantes les unes des autres. En d'autres termes, la force active agit indépendamment de l'état des tissus sur lesquels elle exerce son action ; que le tissu soit affaibli ou non, a force restera la même et l'effet seul variera. On voit que les lois de la dynamique qui s'appliquent aux manifestations des forces physiques trouvent leur application dans les manifestations des forces intellectuelles également. Supposons un enfant dont les organes des sens supérieurs ont été préservés de toute influence du monde ambiant, cet enfant ne pourra manifester aucune activité consciente, il sera d'autant plus faible d'esprit qu'on aura mieux réussi à écarter dé lui les influences extérieures. Si on écarte d'un enfant tout ce qui peut exciter son activité intellectuelle, il est clair que cette activité ne pourra se développer. L'intelligence étant inactive et inerte, la nutrition des organes et des centres correspondants sera par là même compromise; la faculté de recevoir les impressions extérieures subira également une diminution. Lorsque l'impressionnabilité est diminuée, l'observation n'est plus possible et on ne saurait donc pas acquérir de l'expérience. Un enfant hébété par la tendresse, par exemple, qu'on a préservé avec soin de toute influence extérieure, dont on a prévenu tous les actes et dont on a tout écarté, présente toujours plus ou moins de faiblesse d'esprit. Le degré dépend ici de l'habileté avec laquelle on a su le préserver de toute influence extérieure et limiter son activité. C'est en comparant les diverses impressions qu'il reçoit par les sens supérieurs qu'un enfant se forme une représentation sur les excitants qui agissent sur lui. Il en apprend aussi la signification et acquiert la possibilité de reconnaître le vrai.

Les condif ions que nous avons énumérées plus haut, et qui contribuent à la culture intellectuelle et physique de Tenfant, tout en lui apprenant à reconnaître le vrai, agissent principalement sur le développement de son type. Il est possible que sa manière de penser et d'agir individuelle, subjective pour ainsi dire, ne se manifeste pas ici. Les phénomènes qui appartiennent au type se reproduisent avec une constance remarquable toutes les fois que certaines conditions ont agi sur leur développement. Ils sont les conséquences d'un certain degré de conscience et de véracité. Lorsqu'on connaît un certain type, on peut prédire d'une façon assez exacte les actes de toute personne appartenant à ce type ; plus ce type sera net chez un individu, plus les actes de celui-ci auront des traits accentués. Ce qui manque ici, néanmoins, ce sont les manifestations individuelles de la volonté ; on ne trouve pas des actes personnels qui prouvent qu'on sait envisager d'une façon objective ses émotions et ses sensations de façon à les maîtriser s'il y a lieu. L'inaptitude à envisager d'une façon objective ses émotions et ses sensations est un défaut essentiel qui exclut la possibilité du perfectionnement de soi-même. Une personne qui en est là ne peut que suivre la routine. Les modifications que subissent les manifestations qui appartiennent au type ' ne seront que sous l'influence du tempérament ; quant aux manifestations de la volonté, elles pourront faire absolument défaut. L'habitude de suivre la mode, l'amour de la forme, l'imitation dés impressions qu'on a reçues et des connaissances acquises, d'autres manifestations des habitudes routinières enfin, auront le dessus sur celles de la volonté.

Supposons qu'en faisant la culture de son intelligence on ne se soit pas borné à assimiler des connaissances mais qu'on ait séparé les diverses parties du travail intellectuel par des intervalles de temps assez considérables pour que la faculté de la pensée abstraite se soit développée. On s'est approprié des notions et des vérités générales ; les éléments dont ces vérités se forment ont été compris, de même que les procédés qui permettront de saisir les phénomènes particuliers en se fondant sur ces vérités. Tant qu'elles n'ont pas été vérifiées par l'observation et par l'expérience personnelle, ces vérités ne pourront pas servir de base aux manifestations

iixdividuelles et indépendantes de Thomme. Lorsqu'on s'assimile des vérités par la mémoire sans les vérifier par l'expérience, les voies qui se rendent aux centres conscients ne sont pas frayées. Ce sont ces centres, en effet, qui contribuent à la vérification de ces vérités et à leur élaboration indépendante. L'assimilation de ces vérités n'a pas été complète en pareil cas ; on n'a pas été préparé à comprendre leur signification et leur application : aussi ne pourront-elles pas servir de base aux actes de l'homme et aux manifestations de sa volonté.

A rencontre du type, le caractère se manifeste par des actes fonctionnels de la volonté qui sont individuels et subjectifs; on ne trouve pas ici des actes imités et appris par cœur. Bien au contraire, tout ce qui a été assimilé et compris a été ensuite modifié d'une façon indépendante. L'assimilation de thèses et de vérités générales ne suffit donc pas au développement du caractère, il faut encore qu'on ait gagné de l'esprit d'observation et de l'expérience. Il faut ensuite qu'on sache se servir de tout ce qu'on a acquis de cette façon pour diriger ses actes. On doit de plus apporter son « moi » dans son activité et on doit savoir modifier ses actes en les soumettant aux actes fonctionnels de sa volonté et aux conditions dans lesquelles on se trouve agir. Les erreurs, les échecs, les privations, — toutes sortes d'éventualités enfin, ne devront servir qu'à augmenter l'expérience et à perfectionner l'individu. Ces causes ne devront jamais agir en abaissant l'activité de Thomme et en déterminant chez lui l'inactivité et l'apathie. Le perfectionnement n'est possible qu'à condition de savoir se placer à un point de vue objectif par rapport à ses propres besoins et à ses actes. C'est pourtant là la condition qui fait défaut le plus souvent. Les manifestations du type et les habitudes routinières vont si loin parfois que l'homme à besoin de formes toutes prêtes, non seulement pour ses vêtements, ses prières, ses ornements et ses amusements, mais encore pour sa manière de parler et pour les lettres qu'il écrit. Il en a besoin pour toutes les manifestations et toutes les expressions de son âme. La mode prescrit souvent de défigurer le corps d'une façon impossible, nuisible même ! Elle transforme l'homme en une espèce de portemanteau qui va et vient, ou en un mannequin qui n'a plus rien de

la forme humaine. La mode va jusqu'à poursuivre les individus qui n en tiennent pas compte et qui sont simples et immédiats dans leur extérieur comme dans leur manière d'être. Grâce à la prédominance de certains types et à la fréquence de ces habitudes routinières, lé culte de là forme, lès convenances, le mensonge et Thypocrisie sont exclusivement répandus; rien ne les fait disparaître si bien que le développement moral de Thomme. Celui-ci présuppose, comme nous Tavonsvu, des manifestations individuelles et indépendantes, dirigées par la notion du vrai et par des vérités qu'on a vérifiées avant de se les assimiler. La culture doit développer chez l'homme la faculté de différencier minutieusement les impressions qu'il reçoit. Elle doit ensuite l'habituer à s'expliquer la vérilé et à agir d'Une façon consciente; simple et rationnelle. Il faut qu'en individualisant ses actes, il puisse toujours manifester d'une façon indépendante son activité et son caractère. C'est dans ce dernier cas seulement que l'homme pourra contribuer lui-même à son perfectionnement de façon à vivre de la vie raisonnable qui caractérise l'être humain en le distinguant de la brute. Ce perfectionnement de soi-même se manifestera précisément dans le caractère moral ainsi que dans les actes individuels et indépendants dirigés par la notion du vrai d'une personne, ou en d'autres termes : un homme contribue au perfectionnement de soi-même lorsqu'il prend pour base de ses pensées et de ses actes la véracité et lorsque celle-ci le dirige dans ses efforts de se cohnaitre lui-même et dans ses rapports avec ses semblables.

En se fondant sur tout ce qui a été dit plus haut sur les manifestations essentielles de l'homme, on peut former les conclusions qui suivent :

1^ Le caractère de Thomme est déterminé par la faculté qu'il possède de se diriger dans ses réflexions et dans ses actes par des thèses ou vérités générales. Il Test aussi par sa faculté de manifester, en se fondant sur ces dernières, son activité individuelle et indépendante.

2* Les thèses ou vérités générales sont élaborées par l'observation et par l'expérience, où bien par une culture systématique. Elles doivent toujours être déduites de leurs éléments et vérifiées

par réxpèrience. Dans aucun cas, elles ne devront être assimilées par la mémoire à elle seule.

3"" La vérification par Texpérience ne saurait être faite sans qu'on sache travailler physiquement, sans qu'on soit à même de gouverner ses actes et sans qu'on ait l'habitude du travail. Appropriés d'une façon consciente, les procédés généraux de tout travail physique doivent être tellement habituels qu'on puisse entreprendre la vérification d'une thèse donnée, en se fondant sur une description verbale ou écrite.

4** La force et la rapidité des sensations et des actes manifestés par un individu sont l'expression de son tempérament ; ce sont là des manifestations inconscientes. Le type d'une personne dépend du degré de développement intellectuel et moral de celle-ci ; quant aux manifestations du type, elles sont générales et s'observent dans toutes les personnes qui appartiennent à ce type : aussi portentelles l'empreinte de la routine. Un homme sera d'autant plus routinier qu'il aura amassé par la mémoire un plus grand nombre de connaissances et de procédés de travail, qui n'auront pas servi de matériaux pour éveiller en lui la pensée abstraite. Il faudra aussi qu'il ne s'en soit pas servi pour élaborer par lui-même des thèses et des vérités générales.

5* Le tempérament se manifeste d'une façon inconsciente et se trouve sous la dépendance des phénomènes de la nutrition et des forces de la chaleur. Comme c'est un phénomène inné, il existe déjà chez l'enfant qui vient de naître. Il peut se modifier plus tard, grâce aux altérations qui surviennent dans la composition et dans la structure de l'organisme; il peut aussi être sous la direction du caractère de l'individu. Le type se développe sous l'influence du milieu ambiant; l'activité (force) qui se manifeste à ce moment s'explique d'une façon absolue au point de vue physique, intellectuel et moral, par les lois de la dynamique. Les manifestations du type sont générales, routinières, et correspondent aux conditions dans lesquelles l'enfant s'est développé ; le type s'établit pendant que l'enfant est dans la famille.

6*^ Le caractère physique ou réaliste d'une personne est caractérisé par la faculté de manifester sa volonté, dans un but personnel

et égoïste, sans se diriger par la notion du vrai. La faculté de considérer ces actes et ces manifestations, eh se plaçant à un point de vue objectif, ne se rattache pas ici à des principes généraux, à un idéal abstrait.

7"* Le caractère moral s'exprime par des manifestations de lavolonté, qui sont individuelles et subjectives. Elles sont dirigées par la notion du vrai. Une façon objective d'envisager les actes et les fonctions de son propre organisme se rattache, chez un homme doué d'un caractère moral, à là véracité. Celle-ci se fait voir dans les èflForts que fait l'individu pour se connaître lui-même, ainsi que dans ses rapports avec ceux qui l'entourent. Ces qualités font voir l'idéal abstrait que l'individu a élaboré. Il cherche à approcher cet idéal dans ses réflexions et dans ses actes.

8® Le caractère d'une personne, qui s'exprime dans son initiative personnelle et dans son activité indépendante, se rattache à sa faculté de considérer d'une façon objective ses sensations et ses sentiments, et de diriger ses actes d'unie façon consciente. Lès manifestations du caractère sont individuelles ; elles peuvent être dirigées vers l'augmentation du bien-être matériel (caractère physique), ou bien elles peuvent être dirigées par la notion du vrai (caractère moral). Le caractère d'une personne se développe excessivement tard ; il semble ne se développer, que dans l'âge mûr, au moment où l'éducation générale se termine.

9** Pris dans le sens strict du mot, le perfectionnement de soimême n'est possible qu'après le développement du caractère moral. Ce n'est qu'à ce moment, en effet, que lès manifestations individuelles de la volonté sont dirigées par la notion du vrai. Celle-ci devra s'être établie dans la manière de réfléchir et dans les actes d'un homme, aussi bien que daas les rapports qu'il a avec ses semblables.

10® Plus un enfant s'est habitué dans la famille au travail indépendant et à l'observation, plus il est préparé au développement du caractère. S'il est habitué, en même temps, à la notion du vrai, il est prédisposé au développement du caractère moral.

H* A l'état normal, les sensations et les sentiments deviennent

les excitants naturels des fonctions intellectuelles. Ils doivent aussi rendre leurs manifestations plus énergiques.

12* L'éducation doit placer un enfant dans des conditions qui favorisent son libre développement; il doit vaincre, autant que possible par lui-même, les obstacles qu'il rencontre. Il doit s'habituer à un travail constant, qui n'est pas uniforme, et qui a un but déterminé. Il doit avoir la compréhension du vrai. En dehors des simples paroles qui s'adressent directement à lui, il ne doit avoir aucun encouragement. Il ne doit pas être soumis à des punitions.

4 3** Pour que l'assimilation de vérités et de thèses générales ainsi que leur application soient possibles, il faut s'être expliqué au préalable, d'une façon graduelle et successive, les éléments qui ont servi à les déduire. Il faut aussi avoir appris à vérifier ces vérités par l'expérience et par les méthodes scientifiques qui existent. Une vérité qui n'a été retenue que de mémoire ne pourra jamais être appliquée dans l'occasion. Mieux que tout autre agent, le travail qui consiste à faire la déduction et la vérification des vérités qu'on s'assimile développe la faculté de considérer ses propres actes d'une façon objective. Le développement du caractère est impossible sans des efforts persévérants et un travail sérieux.

14** Un homme est d'autant plus responsable de ses actes que la faculté de considérer, d'une façon objective, ses fonctions et ses propres actes a acquis chez lui un développement plus considérable. Cette responsabilité croît surtout en proportion du développement moral d'un individu.

Le lien qui existe entre le tempérament, le type et le caractère ressort de tout ce qui a été dit plus haut.

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