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V. — Documents pour servir a l'histoire de la vie de

CHODERLOS DE LACLOS 113

INTRODUCTION

Il en est de Laclos comme de quelques-uns des esprits les plus délicats de notre littérature amoureuse : on connait mal son œuvre, sa vie reste encore obscure . Tour à tour capitaine inventeur, conspirateur , secrétaire du duc d'Orléans, directeur du Journal de la Société des amis de la Constitution, Laclos partagea , de manière sage , ses loisirs entre l'étude de 1 algèbre et les problèmes de V amour .

En 1782, à Vâge de quarante et un ans , il publiait les Liaisons dangereuses, et reprenait plus tard , avec la meme science et une égale sérénité, ses exercices sur les tirs. Des policiers prudents , profonds psychologues , le qualifièrent , dans un rapport , « d'homme de génie; très froid ». N'égaroris pas ce témoignage précieux de contemporains ; un défaut dont sont coutumiers les biographes , c'est d'exagérer' les vertus du personnage qu'ils analysent : fonctionnaires zélés , nos rapporteurs n ont pu tomber dans pareil excès. Ils ont deviné le

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caractère de Laclos et il semble que , depuis leur sobre jugement , nos critiques n' aient pas trouvé d'étiquette qui convint mieux à V auteur des Liaisons dangereuses. Nous verrons comment , même , ils se seraient écartés plutôt de ce sage avis.

Un gros livre ne suffirait pas s'il fallait narrer toutes les circonstances singulières de son existence , sa carrière auprès des d'Orléans, so?i rôle pendant la Révolution , ses campagnes , ses prisons... Pour satisfaire des engagements avec mon aimable éditeur , je dois remettre à plus tard cette étude; je me suis contenté de grouper en appendice un faisceau de pièces d' archives qui pourront fournir au lecteur curieux l'aperçu saisissant de cette vie studieuse et variée.

Ce fragment de ^Education des femmes, qu'on lira plus loin , ne doit pas avoir à nos yeux d'autre intérêt , d'autre mérite que celui d'un document . Mais que penser d'un document qui concerne d'abord Laclos lui-même et son œuvre littéraire ; qui est précieux pour l'histoire de so)i temps et des idées de P époque ; qui s'adressait enfin, et s'adresse encore , à cette partie charmante de l'humanité , sa?is laquelle , comme Va dit un délicieux naïf , l'autre ne pourrait vivre : les femmes ?

Par une circonstance fortuite, une causerie de cafè y Villiers de V Isle-Adam imagina f’Eve Future. La conception simple f mais d'une complication égale , que Choderlos de Laclos se fit de la femme idéale et parfaite, fut le fruit déplus longues réflexions et de méditations plus fréquentes. Ce mathématicien voluptueux

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et réfléchi ne bannit pas l'amour ; il le résout comme un théorème de géométrie ; il le voudrait dépouillé de tout caractère artificiel et trompeur. Toutefois , prêchant le retour à la nature , opposant à la femme sociale, infectée physiquement et moralement , une femme naturelle, belle de corps et d'âme , rendons-lui celle justice qu'il imagine rien. La sensiblerie d’Emile et de la Nouvelle Héloïse a profondément influé sur son esprit; et Laclos ne fait que reprendre , le plus souvent , les idées déclamatoires de Jean- Jacques Rousseau si séduisantes en temps de Révolution. S'il combat les théories de M. de Bitffon, reconnaissons aussi, pour être juste , qu'il n'est guère plus ennuyeux que lui.

La femme naturelle! Le retour à la yiature! ces questions ont passionné tonte une génération d’élite; des hommes savants en ont discuté avec amertume; aujourd'hui , à relire leurs mémoires , pamphlets, dissertations ... on a peine à retenir quelques bâillements . L'influence morale de ces rhéteurs fut à peu près nulle. Cette précieuse attardée, parée de tout ce que la mode comporte de nouveaux inconvénients , qui déclame en son salon la perfection de la femme naturelle, est une de leurs conquêtes . Et celle-là, aussi, qui se fait apporter son enfant en présence de ses invités, et lui tend à travers de fines dentelles, un sein dépérissant !... Mais ny avaitil pas là du libertinage, encore, et du mensonge , ce qu'on a nommé depuis le dandysme ?

A la veille de cette Révolution, presque nécessaire, si l'on ne considère que les hardiesses des mœurs,

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la bonne société , dont Laclos 7ious trace , cfans Liaisons dangereuses, un tableau si exact , rivalisait de corruption avec le peuple. Ces temps ressemblaient singulièrement aux nôtres et la récons litulion ?ious en est aisée.

En 17 84, rapportent les Goncourt , le père E lie Harel, dans les Causes du désordre public, comptait à Paris « soixante mille filles de prostitution, auxquelles on en ajoute dix mille privilégiées , ou qui font la contrebande », et les auteurs de Z’Histoire de la société pendant la Révolution française ajoutent : « Les penseurs du XVI IP siècle , effrayés des progrès du vice , en avaient cherché les remèdes » . Au contraire de ce qu'on croyait jusqu'aujourd'hui, je ne crains pas de placer Choderlos de Laclos au premier rang de ces réformateurs intelligents. Certains biographes n'avaient voulu voir dans les Liaisons dangereuses qu'un excitant de plus à cette débauche inouïe et organisée. Pour eux , Choderlos de Laclos marchait de compagnie avec Nerciat et l'auteur des Amours du chevalier de Faublas. Plus tard , des luges timorés avaient à cédé des instances inconnues . Et c'est ainsi que les Liaisons dangereuses, taxées d'ouvrage licencieux , furent condamnées à être détruites pour outrages aux bonnes mœurs , et mises ensuite à l'index , par la police. La réputation de Laclos ensouffrit. « Regardons à ces fenêtres , dit Michelet nous désignant le Palais-Royal, j'y vois distinctement une femme blanche , un homme noir. Ce sont les conseillers du prince, le vice et la vertu,

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M mc de Genfis et Choderlos de Laclos . » Il nous eût étonné que Michelet ne se fut mépris en pareille occasion. En vrai romantique , U dit une bêtise pour le plaisir d'une banale opposition « blanc et noir » — « vice et vertu ... » Mieux inspiré , mieux documenté, Baudelaire avait pressenti une injustice. Il croyait au but moral des Liaisons dangereuses, Lettres recueillies dans une société et poursuivies pour l’instruction de quelques autres. . . ce sous-titre de Laclos n' éclair ait-il pas les tendances de Vœuvre ? Et peut-on taxer de libertinage ce moraliste caché qui après avoir conté , et avec quelle puissance dans le cynisme , les mœurs dépravées de ses contemporains , leur montrait , tout comme Racine dans Phèdre, « les égarements où mènent les passions » ? Cette prostituée de La Merteuil défigurée , ce brillant séducteur de Valmont percé d'un coup d'épée ... Les dévotes mêmes ne pouvaient souhaiter du ciel une plus juste punition. Et les dramatiques aventures qui accablent enfin ces voluptueux perfides ne constituaientelles pas le dénouement souhaité par toute morale , par toute religion ?

Sainte-Beuve , et lui-même nous le rapporte , eut de longues et prudentes hésitations avant d'éditer son beau roman de Volupté, oh de si fortes passions sont si terriblement contenues et réprimées : < Puis , dit-il , quand fai reporté les yeux sur les temps où nous vivions , sur cette confusion de systèmes , de désirs , de sentiments éperdus , de confessions et de nudités de toutes sortes , j'ai fini par croire que la publication d'un livre vrai aurait peine à

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être un mal déplus , et qu'il en pourrait même sortir çà et là quelque bien pour quelques-uns. »

Laclos n'est coupable peut-être que de ne pas avoir éxioncé semblable scrupule. Lui en sera-t-il toujours tenu rancune ? Reconnaitrons-nous enfin que si ses peintures réalistes parlent de trop vive façon à nos sens, la faute en est souvent en nous , qui ne savons pas les exiler de nous-mêmes et qui lisons avec eux...

Il y avait plus et mieux que toutes ces raisons d'un ordre sentimental. Les Liaisons dangereuses se te rminent par une note où de Choderlos de Laclos annonce une suite à cet ouvrage. Avait-elle jamais été écrite ? Baudelaire avait été frappé de celle lacune, il avait noté ce point comme un problème a éclaircir.

Le fragment « didactique » que nous publions czaprès , de Z’Education des femmes, n'est pas sa?is quelque rapport a vec les Liaisons dangereuses. Et sans prétendre qu'il en soit la suite, n'en serait-il pas comme une conséquence, comme la conclusion ? Choderlos de Laclos avait dit dans les Liaisons, tous les dangers de l'amoureuse coquette de son temps, tous les vices de la séduction contemporaine. Pour qui sait lire , un sujet presque semblable est repris , continué , combattu, dans ^Education puisqu'il y est décrit tous les avantages de la femme naturelle, le charme de l'amour simple . Cette rencontre nest peut-être pas seulement l'œuvre d'une fortune heureuse et imprévue. Et Choderlos n avait-il pas comme le dessein de provoquer, par cette opposition flagrante, un désir de contrition, le retour à des

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idées plus saines? L’Education des femmes ne devaitelle pas en fin continuer , dans son esprit , la bienfaisance des Liaisons considérée alors comme œuvre morale ?

Assurément , Une faudrait pas exagérer. Ce n'est pas là un pendant à /'Education des filles, de Monseigneur « cte Fénelon. Les conseils que Choderlos de Laclos donne ; aux femmes , s'adresseraient mieux , parfois , awx cowrtisànes. Mais tenons compte des mœurs du temps , malgré lui , V entraînaient dans ces écarts. Et qu'on dise s'iln' avait pas à convertir une société plus franchement corrompue que les brebis de l'archevêque de Cambrai ?

Dans un de ses ouvrages , /e Pornographe, présente avec ce fragment de /'Education des femmes, quelques ressemblances disséminées , Rétif de la Bretonne traite aussi du même sujet. Maître Nicolas accepte les filles. Il fait plus encore : il les réglemente. Il veut des femmes jolies et fraîches placées dans des parthénoins et celui-là dirigepar un conseil composé de douze citoyens ayant exercé des charges dans la magistrature ; audessus d'eux, des gouvernantes. Il ne peut y avoir de doute . Rétif accepte la prostitution ; il la protège. Ce retour à la nature que demande Laclos n'est-il pas une mesure préférable , dès lors , et plus honnête , que cette extension , même policée de la débauche ? Rétif commande aux femmes <i de n'avoir jamais aucunes odeurs, de mettre du blanc ou du rouge , de se servir de pommades pour adoucir la peau , étant reconnu que tout cela ne donne qu'un éclat factice et détruit la beauté naturelle ».

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Qu'on examine comment Laclos développe les mêmes pensées. Il semble plus rude que Couleur du Pornographe mais avec quelle bonhomie ne se hâte-t-il pas de justifier ses réprimandes ? lit comme il connaît une pommade satisfaisante , il s'empresse de leur en donner la recette ... Il aime trop V amour pour l'abolir ; et retenons tout le pessimisme philosophique de sa définition de la beauté : « Elle n'est , dit-il, que l'apparence la plies favorable à la jouissance, la manière d'être qui fait espérer la jouissance pl us délicieuse... »

Laclosn était pas arrivé à de telles opinions, il n avait pas connu le retour à la nature comme l'unique salut pour la femme, après avoir promené seulement son esprit désenchanté et curieux sur la seule société de son temps. Il avait mené à travers les peuples du monde une vaste enquête, une information étendue. IL a étudié les mœurs de tout pays : Groenland, Islande, Tartarie , Corée, Abyssinie, Congo, etc., ainsique nous le prouvent d' amples notes qui font partie dit manuscrit Fr 1284G. Parfois cela se résume en quelques lignes :

Terre Australe. Nouvelle Hollande : Hommes et feynmes vivent pêle-mêle. Sont forts laids. Ont pour tout habillement une ceinture d'écorce d'arbre et un peu d'herbe qui cache leurs parties naturelles .

Ou encore :

Géorgie Persanne. Royaume de Gaket : de Karduel.

C’est l'ancien pays des fabuleuses figure amazones. Les femmes de Karduel sont belles, suivant Chardin, et plus que l’imagi-

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'parure

propreté

nation la plus vive pourroit se le figurer.

Moins, suivant Tourncfort. Mais pourtant beaucoup se fardent sansgoût. Sont propres.

S habillent à la persane. Sont vicieuses et extrêmement dissolues.

Mais le plus souvent son enquête s' est étendue à tout ce qui touche mœurs, usages singuliers, règles, mariages’ maternité, divorce. Ainsi :

Tunis — Alger Maroc — Fez — Tripoli

Mauves.

figure

maturité

habillement

parure

ré} udiation

occupation

caractère

général

Les femmes maures sont belles, sont souvent mères à onze ans et stériles à 30.

Leur habillement est très couvert quand elles sortent, portant veste, calençon, voile et manteau, mais au logis elles quittent tout cela et mettent seulement une serviette autour des reins. Se coiffent artistement et peignent en noir de mine de plomb les poils de leurs paupières. Le mari peut répudier sa femme quand il lui plaît mais non la reprendre qu’elle n’ait été mariée à un autre. Les femmes sont chargéos de tous les soins du ménage; en général les femmes de l’Arabie sont belles mais n’ont que cela d’estimable.

Persuadées qu’elles ne sont au monde que pour le plaisir des hommes, elles en font leur unique occupation et en sont méprisées dès qu’elles n’y peuvent plus convenir.

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J'ignore si tous nos lecteurs goûteront egalement ce texte de Laclos auquel je dois maintenant céder la place. Mais qu'ils n'y voient pas que ridicules cl naïveté. Il y a mieux que cela dans ces pages ; elles abondent en préceptes et en maximes dont on ne pourrait juger la sagesse qu'en les appliquant . E t qu' ils tiennent compte à l'écrivain des Liaisons dangereuses, de ses efforts d'érudition , de ses nouvelles tendances d'éducateur des femmes.

Edouard Champion.

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