‹ De l'éducation des femmesChapitre 2 sur 33 · DISCOURS · texte numérisé non relu

DISCOURS

SUR LA QUESTION PROPOSÉE PAR l’ ACADÉMIE DK CHAALONS-SUR-

MARNB

Quels seroient les meilleurs moyens de perfectionner

l'éducation des femmes .

Le mal est sans remède quand les vices se sont changés en mœurs.

Skkèqüe. Lettre 39.

l« r mars 1783?

Une compagnie de scavants et de sages décerne aujourd’hui une couronne littéraire à celui qui dira le mieux quels seroient les moyens de perfectionner V éducation des femmes. La foule des orateurs s’avance. Chacun d’eux vient présenter aux juges le fruit de son travail et tous espèrent en obtenir le prix. D’autres motifs m’amènent. Je viens dans cette assemblée respectable consacrer à la vérité plus respectable encore une voix faible mais constante et que n’altérera ny la crainte de déplaire, ny l’espoir de réussir.

(1) Bibliothèque Nationale , Ms. Fr. 12846, f° 5.

dk l’éducation dks femmes

Tel est rengagement que je contracte en ce jour. Le l rr devoir qu’il in’imposeest de remplacer par une vérité sévère une erreur séduisante. Il faut donc oser le dire : il n’est aucun moyen de perfectionner l’éducation des femmes. Cette assertion paraîtra téméraire et déjà j’entends autour de moi crier au paradoxe. Mais souvent le paradoxe est le commencement d’une vérité. Celui- cy en deviendra une si je parviens à prouver que l’éducation prétendüe, donnéeaux femmes jusqu’à ce jour, ne mérite pas en effet le nom d’éducation, que nos lois et nos mœurs s’opposent également à ce qu’on puisse leur en donner une meilleure et que si, malgré ces obstacles, quelques femmes parvenoient à se la procurer, ce seroit un malheur de plus pour elles et pour nous.Icy il est nécessaire de poser quelques principes. Et si cette marche didactique n’est pas celle de l’éloquence, il suffit à mes vues que ce soit celle de la vérité.

Ou le mot éducation ne présente aucun sens, ou l’on ne peut l’entendre que du développement des facultés de l’individû qu’on élève et de la direction de ces facultés vers l’utilité sociale. Cette éducation est plus ou moins parfaite, à proportion que le développement est plus ou moins entier, la direction plus ou moins constante ; que si au lieu d’étendre les facultés on les restreint, et ce n’est plus éducation, c’est dépravation ; si au lieu de les diriger vers l’utilité sociale on les replie sur l’individû, c’est seulement alors instinct perfectionné. Mais les facultés se divisent en sensitives et en intellectuelles. De là l’éducation phisique et l’éducation morale qui, séparées

dans leur objet, se réunissent dans leur but : la perfection de l’individu pour l’avantage de l’espèce. Dans le cas particulier qui nous occupe, la femme est l’individu : l’espèce est la société. La question est donc do sçavoir si l’éducation qu’on donne aux femmes développe ou tend au moins à développer leurs facultés, à en diriger l’employ selon l’intérêt de la société, si nos lois ne s’opposent pas à ce développement et nous-mêmes à cette direction, enfin si dans l’état actuel de la société une femme telle qu’on peut la concevoir formée par une bonne éducation ne seroitpas très malheureuse en se tenant à sa place et très dangereuse si elle tentoit d’en sortir : tels sont les objets que je me propose d’examiner.

0 ! femmes, approchez et venez m’entendre.

Que votre curiosité, dirigée une fois sur des objets utiles, contemple les avantages que vous avoit donnés la nature et que la société vous a ravis. Venez apprendre comment, nées compagnesdel’homme, vous êtes devenües son esclave ; comment, tombéesdans cet état abject, vous êtes parvenues à vous y plaire, à le regarder comme votre état naturel ; comment enfin, dégradées de plus en plus par votre longue habitude de l’esclavage, vous en avez préféré les vices avilissants, mais commodes, aux vertus plus pénibles d’un être libre et respectable. Si ce tableau fidellement tracé vous laisse de sang-froid, si vous pouvez le considérer sans émotion, retournez à vos occupations futiles. Lemal est sam remède, les vices se sont changés en mœurs. Mais si au récit de vos malheurs et de vos pertes, vous rougissez de honte et de

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colère, si des larmes d’indignation s’échapent de vos yeux, si vous brûlez du noble désir de ressaisir vos avantages, de rentrer dans la plénitude de votre être, ne vous laissez plus abuser par de trompeuses promesses, n’attendez point les secours des hommes auteurs de vos maux : ils n’ont ny la volonté, ny la puissance de les finir, et comment pourroient-ils vouloir former des femmes devant lesquelles ils seroient forcés de rougir ; apprenez qu’on ne sort de l’esclavage ; que par une grande révolution. Cette révolution est-elle possible ? C’est à vous seules à le dire puisqu’elle dépend de votre courage en elle vraisemblable. Je me tais sur cette question ; mais jusqu’à ce qu’elle soit arrivée, et tant que les hommes régleront votre sort, je serai authorisé à dire, et il me sera facile de prouver qu'il n'est aucun moyen de perfectionner V éducation des femmes.

Partout où il y a esclavage, il ne peut y avoir éducation : dans toute société, les femmes sont esclaves ; donc la femme sociale n’est pas susceptible d’éducation. Si les principes de ce syllogisme sont prouvés, on ne pourra nier la conséquence. Or, que partout où il y a esclavage il ne puisse y avoir éducation, c’est une suite naturelle de la définition de ce mot ; c’est le propre de l’éducation de développer les facultés, le propre de l’esclavage c’est de les étoufer ; c’est le propre de l’éducation de diriger les facultés développées vers l’utilité sociale, le propre de l’esclavage est do rendre l’esclave ennemi de la société. Si ces principes certains pouvoient laisser quelques doutes, il suffit pour les lever de les appliquer à la li-

PAR CHODERLOS DE LACLOS

berté. Oq ne niera pas apparement qu’elle ne soit une des facultés de la femme et il implique que la liberté puisse se développer dans l’esclavage ; il n’implique pas moins qu’elle puisse se dériger vers l’utilité sociale puisque la liberté d’un esclave seroit une atteinte portée au

pacte social fondé sur l’esclavage. Inutilement voudroit-

on recourir à des distinctions ou des divisions. On ne peut sortir de ce principe général que sans liberté point de moralité et sans moralité point d’éducation. /

[Ici plusieurs pages blanches format i?i-8° indiquent que Choderlos de Laclos n'a pas continue sa dissertation. Nous donnons ces préliminaires comme une sorte de préface aux pages qui suivent dans le ?na?iuscrit 12.840 ; elles sont écrites sur de grandes feuilles in-4 °, d'une écriture très fine.']

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