DR LA PARURE
Nous connoissons deux sortes de parures ; l’une, qui consiste à tenir le corps dans l’état de perfection dont il est susceptible ; l’autre, à tirer le party le plus avantageux des vêtements ou ornements dont le besoin, le caprice ou la raison, ont consacré l’usage. Quoique la parure soit soumise encore à plus de variations que la beauté, dont elle est en quelque sorte le complément, elle a cependant quelques règles générallcs qui peuvent convenir à tous les peuples et s’adapter à tous les habillements. La parure est non seulement l’art de tirer party des dons de la nature, mais encore celui de leur prêter les charmes de l’imagination. Considérée sous ce point de vue, elle devient un stimulant de la volupté ; nous ne la croïons pas indigne de fixer l’attention même des philosophes, puisqu’elle sert au bonheur de l’homme,
en concourant à ses plaisirs. Il y avoit un champ aride et pierreux, que traversoit une rivière, dont, à peine, on voioit l’eau verte et stagnante sous les jones dont elle étoit couverte. On fait arracher les joncs ; on adonné du cours aux eaux ; on a paré cette rivière en la tenant dans l’état de perfection dont elle étoit susceptible ; on a fait depuis planter des bois sur ces bords, et ce champ, où personne n’alloit, est devenu un bosquet charmant dont on chérit l’ombrage, on l’a paré à l’aide d’ornements étrangers mais on a disposé ce bois do façon que, quoiqu’il soit peu étendu, on croit ctre dans une forêt immense ; on a paré ce bois en lui prêtant les charmes de l’imagination : ce qu’on a fait dans ce champ, toutte ou presque toutte femme peut l’exécuter sur elle. Si le besoin inventa les 1 ers vêtements, la parure en augmenta considérablement l’usage. Si l’on en excepte une ceinture, utile à tous les peuples pour garantir les parties du corps qui, étant le siège du toucher, sont naturellement délicates et sensibles, et quelques peaux de bêtes, utiles à plusieurs pour les garantir des injures de l’air, le reste est dû à la parure. On suit plus la qualité des idées que la quantité des besoins. Si l’on nioit ce fait, qu’on nous dise pourquoi les peuples policés de l’Indoustan se vêtissent sous un ciel brûlant, tandis que le sauvage groenlandois, vivant au milieu des glaces, quitte ses habits en rentrant dans sa cabine pour ne les reprendre que lorsque le froid excessif du dehors Fy contraint? Celuy ci est mû par la crainte de la douleur, l’autre suit l’attrait du plaisir ; le maure fortuné, placé
PAR CIIODKRLOS DK LACLOS
dans un climat où la nature s’empresse de prévenir ses besoins, se livre à la volupté ; il veut conserver à tout son corps une sensibilité qui n’est exercée que par le plaisir : il reste vêtu ; le malheureux groeniandois, vivant sous un ciel rigoureux, uniquement occupé de chercher au milieu des glaces de la mer une subsistance qu’elle ne lui accorde pas toujours, et que la terre lui refuse constament, n'a d’idées que par ses besoins ; il cherche à émousser une sensibilité qui, presque toujours, lui est douloureuse ; il reste nud, dès qu’il peut se passer de vêtement. Les premiers effets, relatifs à la parure, que produisirent les vêtements, furent de conserver à nos corps plus de sensibilité et de les rendre d’un toucher plus doux ; bientôt l’adresse en scut encore tirer party, soit pour voiler une difformité, soit pour faire présenter des formes plus agréables, soit enfin pour fixer l’attention sur ce qu’on vouloit offrir aux regards ; mais ces ornements étrangers nous quittent dans le moment où souvent leur illusion nous deviendroit plus nécessaire ; alors, au contraire, les dons de la nature brillent de tout leur éclat ; ils nous appartiennent davantage, ils sont plus précieux, ils méritent notre l ro attention. Femmes coquêtes et riches, vous croiez vous parer en vous surchargeant d’ornements précieux ; vous vous applaudissez de l’admiration béante de la multitude séduitte facilement par l'éclat de la richesse ; en effet, vous fixez l’attention un moment ; mais vous rappelez bientôt ce mot d'Àppelc à son élève : ne pouvant la faire belle tu la fais riche. Voulez-vous être réellement parées ? En
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voicy les moyens : sachez d’abord vous astreindre à un régime doux et salutaire ; c'est celui qui tient la santé ; sans elle point de fraîcheur, et sans la fraîcheur point de beauté ; fuiez surtout les veilles inutiles ; le repos sied mieux encore que l’éclat trompeur des bougies ; ne vous fatiguez par aucun excès ; vous serez belle meme au jour ; les nuits que vous déroberez à vos amusements rendront plus précieuses celles que vous consacrerez à vos plaisirs. Craignez également l’usage des boissons spiritueuscs ; une peau unie ne couvre point un sang enflammé ; laissez aux femmes qui manquent de ressources, ce foible moïen d’exciter, par leur exemple, h ce genre de débauche, dans l’espoir de profiter des désirs qui les suivent et qu’elles n’auroient pu faire naître. Vous êtes jeunes et belles : qu’avez- vous besoin de liqueur forte ? c’est d’amour qu’il faut vous ennivrer. Evitez les rayons d’un soleil brûlant qui obscurciroit l’éclat de votre teint ; ne laissez pas non plus gercer votre peau délicate par l’impression d'un froid excessif, mais gardez-vous plus encore d’une vie trop sédentaire; les chairs mollissent et perdent leur ressort dans l’air stagnant et étouffé de vos appartements ; le frotement de l’air extérieur les rend au contraire fermes et vivaces. Profitez en hiver, du moment où la douce influence du soleil aura tempéré la rigueur du froid. Soyez en été diligentes comme l’aurore ; semblables au lin que l’on prépare, c’est à la rosée qu’il faut vous blanchir. Non contents de régler vos actions, maîtrisez encore les affections de votre âme ; il en est qui détruisent la beauté ; si vous ne réprimez des
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accès de colère trop fréquents, vos muscles acquerront une mobilité dangereuse, et, bientôt, toute expression deviendra une grimace. Le rire convulsif de la bruyante gaîté produit, à moindre degré, des inconvénients de même nature. Ne vous laissez jamais dominer par l’humeur ; cet état de déplaisance intérieure se manifeste au dehors, et personne ne se soucie de plaire à celle qui ne craint pas de déplaire aux autres. Si l'envie ou l’ambition vous dévorent, bientôt vos yeux caves, votre teint plombé, votre excessive maigreur auront terny votre beauté ; si vous vous livrez à la fureur du jeu, la contraction fréquente de vos muscles usent bientôt leur ressort ; la fatigue du jeu est, sans exception, celle qui use le plus et le plus vite ; redoutez pourtant aussi celle du plaisir, dans l’état d’épuisement qui le suit ; vos yeux batus, vos lèvres flétries, vos joues décolorées, ne scauroient faire naître des désirs qu’on s’apperçoit assez que vous ne pouvez plus partager. Telle est un genre de parure trop peu connu peut-être, mais surtout trop rarement pratiqué. Après ces 1 er * soins, que rien ne peut suppléer, il en est de plus faciles que la volupté réclame ; encore il n’est point de parure sans une propreté rigoureuse ; et, avant de chercher à vous orner par des vêtements, dépouillez-vous, et entrez dans le bain ; ne craignez pas d’en faire un usage journalier ; pour obvier aux inconvénients qui pourroient le suivre, accoutumez vous à les soutenir froids ; alors ils augmenteront votre élasticité, loin de la détruire ; si leur fraîcheur porte à la peau une légère atteinte, réparez cet
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effet par un cosmétique doux (1) effacez ensuite, par un parfum léger, l’odeur fade ou aromatique qu’ils laissent après eux ; usez mais n’abusez pas, on soupçonne volontiers la femme qui se parfume trop d’y être portée par quelque raison sccrettc ; sans cela, meme une odeur trop forte, telle agréable qu’elle fût, clétruiroit l’ivresse en détournant l’attention ; car ce n’est pas de la rose ou de l’œillet, c’est de vous que vous voulez que votre amant s’occupe ; qu’il puisse donc croire que vous-même exhalez le parfum qu’il respire ; dans ces soins solitaires, n’imitez pas surtout ces femmes plus vaines que sensibles, qui, satisfaites d'un triomphe passager, ne songent qu’au public, et oublient leur amant ; femmes injustes, vous vous plaignez d’être bientôt abandonnées par eux, vous les accusez do légèreté ; prenez-vous-en à vous-mêmes de cette apparente perfidie ; votre figure rieuse et fraîche leur avoit fait illusion, votre corps flétri les a détrompés. La figure attire, mais c’est le corps qui retient. L’âme est le filet et l’autre la cage ; mais l’oiseleur prudent avant do tendre ses pièges, s’occupe des moyens de conserver la proie qu’il pourra faire ; imitez-le dans ses précautions, puis vous songerez à embelir votre figure ; ce soin demande encore quelques
(1) Il en est un simple et salubre dont l’usage nous paroit trop peu fréquent, et que nous énonçons volontiers icy : prenez de la graine do pavot blanc, pilez-la dans un mortier, en y jetant de l’eau en sorte que l'espèce de laict qui en provient soit plus épais que clair; passez le tout, et servez-vous en au moins toutto la semaine.
Note de Ch. de L.
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réflexions ; l’art doit aider et non changer la nature. Avant de vouloir comparer, examinez-vous et tâchez de vous connoitrc ; pour que l'expression de votre phisionomie soit agréable, sachez choisir celle qui lui convient ; si vos traits sont fins et délicats, si votre taille est petite, n’affectez point un air de dignité qui deviendroit ridicule ; si vos traits sont grandement dessinés, si votre taille est avantageuse, laissez à d’autres les grâces enfantines ; trop d’embonpoint vous dépare et peut-être l’eùt-on oublié pour s’occuper de votre fraîcheur, mais ce deffaut devient choquant si vous voulez paroître légères ; si vos yeux sont vifs et pleins de feu, inutilement chercherez- vous à les rendre tendres ; vous ne ferez qu’obscurcir leur éclat ; si au contraire ils sont doux et caressants, vous détruiriez par une vivacité empruntée le charme qu’ils auroient fait naître. Chacun d’eux a les moyens qui leur conviennent et qui ne conviennent qu’à eux ; arrivez à votre but par le chemin que la nature vous a tracé ; c’est à la fois le plus sûr et le plus court ; que votre regard vif agisse par intervalles ; que ses coups soient redoublés, mais distants ; que, semblable à l’éclair, il éblouisse à la fois par la flame dont il brille, et par les ténèbres qui l’environnent. Mais l’action d’un regard tendre doit être continüe ; il doit nous fixer pour nous plaire, et dans nos cœurs, pénétrez pas à pas comme un jour doux dans des yeux délicats. Ne croïez pas surtout obtenir cette expression des seuls conseils de votre miroir» elle tient à vos qualités intérieures. Voulez vous donner plus de tendresse à vos regards ? Exercez la sensibilité
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de votre âme. Voulez-vous accroître leur vivacité 6 / Cultivez votre esprit, augmentez le nombre de vos idées ; en vain la nature vous aura accordé de beaux veux, si votre âme est froide, si votre esprit est vide, votre regard sera nul et muet. Nous ne parlons icy que de cette expression des regards qui ne tient ny h un sentiment profond, ny à une sensation vide. On sçait assez que les grands mouvements de l’àme ou des sens se peignent dans les yeux en surmontant même les obstacles qu’on leur oppose : Tel est le droit de la nature ; l’art a cherché à l’imiter, et y est parvenu : l’usage en est fréquent au théâtre, l’abus s’en est glissé dans la société et les regards sont devenus menteurs et perfides. Il s’en fait sentir jusque dans la parure ; si l’on en croit les rapports des voïageurs, les balladières de l’Indoustan scavent, à l’aide d’une poudre, donner à leurs regards l'expression du plaisir, en entretenant dans leurs yeux ces larmes brûlantes que la volupté fait répandre ; et sans recourir à leur récit, nous voïons autour de nous les femmes européennes faire briller leurs yeux de l’ardeur du désir, par le reflet du rouge placé sur leurs joües.
[Ici s'arrête la dissertation de Choderlos de Laclos .]