DB LA BEAUTÉ
Qu’est-co que la beauté V question que l’on fait sans cesse, et à laquelle on ne répond jamais d’une manière satisfaisante ; pour s’en convaincre il ne faut que changer de lieux. Qu’on intéroge sur cet objet le François, l’Américain, le Chinois, qu’on fasse ainsi le tour du monde, on trouve l’inconstante beauté, changeant de forme à chaque pas, laisser partout des idées, ou du moins des expressions différentes ; qu’on se fixe dans le terme étroit d’une société on n’en sera guère plus satisfait. Telle femme est belle } ?7iais elle ne me plaît pas } est une phrase de tous les pays, dont l’usage fréquent montre assez qu’on n’est pas d’accord sur l’idée de la beauté ; car, qu’est-ce que la beauté qui ne plaît pas ? D’où viennent ces nombreuses contradictions U Sinon du deffaut de s’entendre, il suffit, pour le faire évanouir, de réduire l’expression de la beauté à ses plus simples termes. La beauté n’est, selon nous, que l’apparence la
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plus favorable à la jouissance, la manière d’ètre qui fait espérer la jouissance la plus délicieuse. C’est dans ce sens que la femme naturelle a de la beauté, c’est dans ce sens qu’on peut dire que toutte femme fraîche, grande et forte, est une belle femme. Si cette définition est juste, elle doit, d’une part, convenir à tous les peuples, indistinctement ; et de l’autre, on doit en voir suivre naturellement cette foule d’idées, toujours différentes et souvent contraires, quechaque peuple, disons mieux, que chaque homme se forme de la beauté.
Du moment où les hommes furent réunis, il perdirent le repos. L’homme naturel dort aussitôt que ses besoins sont satisfaits ; il n’en est pas ainsi de l’homme civil; il faut qu’il veille à l’exécution du contrat social, il ne s’abandonne plus au sommeil, il ne lui donne que le temps qu’il ne peut lui refuser. Sans cesse en garde contre les entreprises de ses associés, il veille, non pour agir, mais pour être prêt à agir au besoin. Dans cet état d’inaction, l’homme s’occupa à comparer ses idées ; le passé revint à sa mémoire, l’avenir se peignit dans son imagination ; le souvenir et la prévoiance se dévelopèrent, et agirent avec force sur lui ; souvent on les a vus, depuis, étouffer en quelque sorte la sensation du moment présent. Les besoins fournirent à l’homme ses premières idées ; celles du plaisir suivirent immédiatement, dès que sa mémoire fut assez exercée pour lui retracer l’effet des sensations qu’il avoit éprouvées, il compara ses jouissances passées, il en conclut pour ses jouissances à venir. Jusque-là l’homme avoit joui de
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la beauté sans s’cn occuper ; alors il s’en occupa quelquefois môme sans en jouir. Il sentit que, dans la jouissance, son plaisir n’étoit pas toujours également vif ; mille causes pou voient concourir à cette inégalité ; il négligea celles qui étoient en lui, que même il ne pouvoit connoître ; il les chercha donc toutes dans les objets étrangers. La femme qui lui avoit procuré le plaisir le plus vif lui devint plus précieuse; il la chercha de nouveau, il choisit à son deffaut celle qui lui ressembloit davantage ; il dut se tromper quelquefois ; mais enfin, il examina, il connut ou crut connoître, il s’accoutuma à préférer, il s’apperçut enfin qu’une peau douce et fine,tendüe sur une chair ferme et élastique, appanage exclusif de la fraîcheur, suitte ordinaire de la jeunesse, lui procuroit un toucher plus agréable, en le faisant reposer plus doucement; il désira la fraîcheur. Il s’appercut qu’une grande femme multiplioit ses sensations en le touchant par plus de points ; il désira une taille avantageuse. Il sappercut qu'il ne lui suffisoitpas d’embrasser étroitement l’objet de sa jouissance, s’il n’éprouvoit à son tour une étreinte délicieuse : il désira la force. Il rechercha donc la femme qui possédoit ces différents avantages : ainsi la fraîcheur, la taille et la force devinrent des motifs de préférence ; ainsi leur réunion constitua la beauté : nous pouvons la nommer beauté naturelle (1). Que si
(1) Depuis que les femmes, pour multiplier leurs plaisirs, ont eu l’adresse d’intéresser la vanité des hommes à se trouver plus forts qu’elles, ils ont souvent préféré l’apparence de la foiblesso et ont négligé la taille et la force. Quelquefois encor une curio-
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quelquefois, aujourd’huy, les hommes paroissent contrarier ces principes, ils sont déçus par quelque illusion, ou déterminés par des sentiments étrangers qu’il ne sera pas difficile de découvrir. Il faut se rappeler que, dans ces l 01 ' 8 temps, les femmes étaient nües, et sans résistance ; que tout regard jetté sur elles étoit un examen entier, et que le désir, aussitôt satisfait que formé, laissoit toujours aux hommes le sang-froid nécessaire pour juger ; mais lorsque les femmes commencèrent à se vêtir, l’imagination fut obligée de suppléer à ce que les yeux ne purent plus appercevoir ; et l’imagination est facile à séduire, et quelquefois elle se trompe. La curiosité éveille le désir, et le désir embellit toujours son objet. Lorsqu’elles furent en possession de refuser ou d’accorder à leur gré, l’illusion augmenta encore ; tantôt le désir naquit de l’espoir de le satisfaire facilecilement, tantôt il s’éteignit par cette même idée de facilité ; tantôt il s’irrita par la molle résistance d’un refus simulé, tantôt il fut étouffé sous l’humiliation ou le chagrin d’un refus absolu : ainsi les hommes s’accoutumèrent à désirer avant de connoitre ; ainsi la facilité ou la difficulté d’obtenir concoururent, autant que l’objet
sité libertine a fait rechercher par quelques hommes les femmes qui en avoient connu beaucoup d’autres, soit par l’espoir do connoitre par elles do nouvelles manières de plaisir, soit par la vanité de leur en apprendre encore, et, souvent, par la supposition qu’une femme tant recherchée devoit, en effet, mériter de l’être ; et alors ils ont négligé la fraîcheur ; mais ces exemples, quoique assez fréquents dans nos moeurs, ne sont pourtant que des exceptions. Note de Ch. de L •
même, à donner plus ou moins d’énergie à ce désir ; ainsi l’illusion naquit de touttes parts. Les vêtements dérobèrent, presque en entier, la femme aux yeux de l’homme. Or, il n’est pas facile à l’œil de percer les plis d’une draperie pour reconnoitre les vraies formes qu’elle cache ; on ne parvient pas tout d’un coup à juger par la vue de la résistance que le toucher doit éprouver ; cet art demande quelques expériences et les hommes les plus exercés s’y trompent encore quelquefois ; la multitude s’attacha donc à considérer la figure qu’elle voyoit et s’accoutumaà juger le reste d’après elle. Alors la figure, qui jusqu’alors n’avoit du être qu’une foible partie de la beauté (1) des femmes, devint partout leur principal ornement ; alors l’esprit de l’homme forma ses sistèines sur la beauté, et, ne pouvant connoître les loix de la nature, il voulut la soumettre aux siennes. Mais ce nouveau code fut sujet, comme tous les autres, aux variations des lieux et des temps et la Vénus, qui gagna son procès en Auiide, l’eût vraisemblablement perdu à mille lieücs de là. Les raisons de ces contradictions ne sont pas difficiles à trouver ; l’homme ne connoit les objets que par l’impression qu’il en reçoit ; la beauté n’agit sur lui que par le souvenir ; elle n'existe pas pour celui qui n’a eu aucune idée de jouissance ; de là vient, pour le dire en passant, que l’homme ou la femme, qui veulent plaire encore, après qu’il sont flétris, recherchent de
(1) Si l’on se donne la peine d’examiner les peuples dont les femmes vont encore nues ou presque nues, ou se convaincra de la vérité de cette assertion.
Note de Ch. de L.
préférence les personnes assez jeunes pour n’avoir pu comparer encore les idées du plaisir ; iis scavent qu’elles ne peuvent connoîlre la beauté ; ils espèrent profiter des 1 ers désirs que la nature fait naître avant que, par l’effet d’une comparaison fâcheuse, leur aspect ne suffise pour les détruire. Il n’en est pas ainsi de l’homme qui a quelque expérience. Les traits que la nature produit rarement, quelques formes qu’ils puissent avoir, ne lui rappelant aucun souvenir, ne lui donnent aucune espérance et conséquemment ne sont pas beaux à ses yeux. Si même ils sont trop étrangers, ou s’ils ressemblent trop à ceux de la vieillesse ou de l’enfance, temps où le plaisir a cessé d’exister ou n’existe point encore ; s’ils l’éloignent trop enfin, par quelque cause que ce puisse être de l’idée de jouissance qu’il ne cesse jamais de porter dans cet examen, alors, loin de l’attacher, ils le rebutent ; c’est l’assemblage de ces traits qu’il a nommé laideur. Ceux, au contraire, qu’il est accoutumé de voir, lui rappelant plus facilement ses idées de plaisirs, lui plaisent et l’attachent : c’est l’assemblage de ces traits qu’il a nommé beauté. En effet, qu’on exanime les règles que se prescrivent les artistes dans les proportions des traits, et l’on trouvera que ce sont celles qui, pour chacun d’eux, pris séparément, se rencontrent le plus souvent dans la nature ; leur réunion seulle est rare, et, par cela même qu’elle est rare, elle manque son effet ; quand elle se trouve, elle est rare à tel point que nous sommes obligés d’en chercher les exemples dans les ouvrages de nos artistes ; mais ils suffisent à notre ob-
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jet ; on peut observer, en les considérant, que lorsque les figures qu’ils ont produites sont rigoureusement régulières, nous disons bien qu elles sont belles, et en cela nous nous soumettons à la convention reçue ; mais jamais elles ne nous plaisent ; jamais elles ne sont la figure que nous désirerions ; nous leur trouvons par exemple le caractère de Junon, parce que la reine des dieux présente à notre imagination une idée vague de perfection ; jamais celui de Vénus, parce que la mère des amours fait naître en nous l’idée d’un plaisir que nous connoissons et que cette figure que nous disons belle ne nous le rappelle pourtant pas. Icy s’éclaircit facilement cette phrase citée plus haut : telle femme est belle mais elle ne me plaît pas. On entend alors ou que la figure de cette femme est suivant les conventions reçues, ou que l’on croit que sa figure rappellera à plusieurs l’idée des plaisirs qu’ils ont goûtés, bien qu’elles ne produise pas cet effet sur nous. Si l’on veut se convaincre à la fois que la beauté n’agit en effet qu’en rappelant l’idce du plaisir et que l’agrément de la figure ne consiste que dans l’assemblage des traits que nous avons le plus l’habitude de voir, il suffit de changer de lieux ; transportez, par exemple, un François en Guinée ; il sera d’abord rebuté de la figure des négresses, parce que leurs traits étrangers pour lui ne lui rappeleront aucun souvenir voluptueux ; dès que, par habitude, il cesse d’être choqué, il retrouve d’abord et préfère la fraîcheur, la taille et la force, qui partout constituent la beauté et, s’il fait alors quelque attention à la figure,
c’est pour choisir celle qui est la moins éloignée des figures européennes ; bientôt, après l’habitude augmente ; il préfère l’assemblage des traits qu’il voit tous les jours à celui dont il n’a plus qu’un léger souvenir ; il veut un nezé pâté et de grosses lèvres etc... : de là naît cette foule d’opinions sur la beauté ; de là, ces contradictions apparentes dans les goûts des hommes. Nous avons trouvé les raisons de cette diversité en ne considérant l’homme et la femme que dans leurs rapports phisiques ; si nous les considérons maintenant dans leurs rapports moraux, nous y trouverons encor de nouvelles raisons de cette prodigieuse vérité. Nous venons de voir la beauté changer de formes, par la seulle impression des objets qui nous environnent ; nous allons la voir maintenant se prêter encore à l’inconstance de nos idées. Dès que la société, qui altère sans cesse l’ouvrage de la nature, eut changé en liaison durable l’union passagère des deux sexes, les sensations voluptueuses cessèrent d’être le seul lien qui les réunit. On mit un prix aux qualités morales et, de ce moment, les signes extérieurs qui les annonçoient firent partie de la beauté, aux yeux de ceux qui les recherchoient. A mesure que les peuples prirent de la consistance, les mœurs devenües constantes formèrent, pour chacun, un caractère national auquel l’idée de la beauté fut bientôt soumise. Quelques-uns, tels que les asiatiques, aïant rendu les femmes absolument dépendantes, et n’éprouvant auprès d’elles que des sensations et non des sentiments, se sont moins écartés de l’idée de la beauté naturelle ; ils y ont joint seulement
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l’air de douceur et de tendresse, comme datant davantage l’esprit de domination qui les anime. Là le caractère de beauté que nous appelons phisionomie doit être et est en effet l’expression de la soumission. Chez les anciens romains, au contraire, l'enthousiasme de la liberté, de la grandeur d’âme, de la vertu sévère présente la beauté sous une forme plus noble et plus austère. Ce païs, dont les arts nous ont transmis des monuments de tous les siècles, nous fournit une preuve des variations perpétuelles auxquelles fut soumise l’idée de la beauté ; la dépravation des mœurs y est restée peinte sur les visages ; pour s’en convaincre, il ne faut qu’examiner la différence du caratère de beauté chez les femmes du temps de Brutus ou chez celle du temps d’Auguste ; c’est ainsi que nous voïons, de nos jours, les Suisses, les Anglais, plusaustères dans leurs mœurs, joindre toujours à l’idée de la beauté celle de la douceur et de la modestie, tandis qu’en France nous recherchons plus volontiers l’expression de la vivacité et du plaisir. Telles sont les nuances généralles qui, sous le nom de phisionomie, font varier la beauté suivant les temps ouïes lieux ; elles sont telles, et tellement marquées, qu’un observateur attentif pourroit juger, par elles, des mœurs d’une nation, avec plus d’exactitude peut-être que dans la plupart des historiens. Non seulement l’idée de la beauté varie de peuple à peuple, mais elle change encore d’homme à homme; l’un, plus sensible au nombre qu’au choix de ses conquêtes, est séduit par l’expression de la facilité ; l’autre, au contraire, est excité à la vuo des
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difficultés que semble lui opposer une beauté sévère ; celuy-cy est attaché par le charme d'une douce langueur ; celui-là est entraîné par l’ivresse du plaisir vivement exprimé ; souvent meme, aux yeux de plusieurs, l’esprit, la grâce, les talents, ont suppléé par une heureuse illusion à la privation de la beauté, ou plutôt ils sont devenus la beauté, puisqu’ils ont su, comme elle, faire naître l’espoir du plaisir. La beauté de tous les temps, de tous les lieux, de touttes les personnes, est donc, comme nous l’avons dit plus haut, l’apparence la plus favorable à la jouissance, et, de cela même, il suit qu’elle doit varier, au gré de la diversité des opinions, sur ce qui donne plus ou moins de prix à cette jouissance. Il résulte de ces réflexions que l’homme naturel jouit de la beauté sans la connoître, qu’il n’a nulle idée de la beauté de choix, et que, pour lui, le crâne de Philipe est semblable à celui desaiUres Macédoniens ; que, dans les pays où les hommes rassemblent plusieurs femmes, pour le plaisir d’un seul, et les tiennent dans une entière dépendance, la facilité de comparer et de juger de sens froid doit décider leur choix en faveur de la beauté naturelle telle que nous l’avons définie, et que, dans nos mœurs, la beauté, jouet éternel de nos opinions, varie à tel point que la femme que nous appelons laide peut enlever, facilement et unanimement, à celle que nous disons belle, l’hommage et les désirs des hommes qui les entourent (1). Mais si cette illusion est possible, elle n’est
(t) Il n’est pas rare de voir au théâtre les rolles de femmes les plus intéressantes remplis par des actrices laides, tandis que leurs
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pas facile ; la nature, qui ne perd jamais entièrement ses droits, déchire quelquefois le voile dont l’art clierchoit à la couvrir. Souvent le flambeau de la vérité éclipse en un moment les fausses lueurs d’une longue suitte de prestige ; aussi les femmes commencent-elles toujours par chercher à se donner l'apparence la plus favorable à la jouissance proprement ditte ; c’est pour y parvenir qu’elles inventaient la parure.
confidentes sont à la fois jeunes et jolies. Quel spectateur alors ne s’est pas surpris souvent désirant la laideur de l’une de préférence à la beauté de l’autre ? Voilà le point de l’illusion trouvé; il ne s’agit plus que d’en prolonger le charme; quelques actrices célèbres ont prouvé qu’il ne cessoit pas toujours avec la magie du spectacle qui l’avait fait naitre.
Note de Ch. de L.