PL4T0N
de Cyrèoe, s'étant trouvé pour lors dans le pays , il l'acheta ail prix de vingt mines, et le renvoya à Athènes pour le rendre à ses amis. PourPolydès, le Laeédémonien, qui l'avait vendu le premier , il fut défait par Chabrias , et périt ensuite dans les flots, en punition de ce qu'il avait fait souffrir au philosophe Platon, comme on prétend qu'un démon le lui déclara à lui-même. Le vieux Denys , sachant qu'il était retourné à Athènes, eut peur qu'il ne se vengeât de lui en le décriant ; il lui en écrivit même pour lui demander grâce en quelque sorte. Platon lui répondit qu'il pouvait se tenir tranquille là-dessus, et que la philosophie lui donnait trop d'occupation pour lui laisser le temps de penser à lui. Quelques ennemis lui ayant reproché qu'il avait été abandonné par Denys le tyran : Ce n'est point Denys, dit-il, qui a abandonné Platon ; c'est Platon qui a abandonné Denys.
Il passa une seconde fois en Sicile durant le règne de Denys le jeune, espérant de réduire ce tyran à rendre la liberté à ses concitoyens , ou du moins à gouverner ses sujets avec douceur ; mais après y avoir fait un séjour de quatre mois , comme il vit que ce tyran , loin de profiter de ses leçons , avait exilé Dion, et continuait à exercer sa tyrannie sur le même pied que son père , il retourna à Athènes, malgré les instances du tyran, qui avait toutes sortes d'égards pour lui , et qui fit tout ce qu'il put pour le retenir. Il y retourna encore une troisième fois , pour demander au tyran le retour de Dion , et l'engager à se dépouiller de la puissance souveraine ; mais comme Denys , après lui avoir promis de le faire , n'en venait point à l'effet , il lui reprocha son manquement de parole , et l'irrita tellement , qu'il courut risque de sa vie; et peut-être l'aurait-il perdue , si Architas de Tarente n'eût envoyé un ambassadeur exprès pour le redemander au tyran, avec un vaisseau pour le ramener. Denys, à la prière d'Architas , ne lui permit pas seulement de se retirer , mais il fit encore mettre dans le vaisseau toutes les provisions nécessaires pour le voyage. Platon se retira alors à Athènes , pour n'en plus sortir : il y fut reçu avec des distinctions extraordinaires ; mais ,
quoiqu'on le pressât fort d'entrer dans le gouvernement , il le refusa , ne croyant point qu'il y eût rien de bon à y faire au milieu du dérèglement des mœurs qui avait prévalu. Mais rien ne marque mieux la haute estime où il était dans toute la Grèce, que ce qui lui arriva aux jeux olympiques. Il y fut reçu comme un dieu descendu du ciel ; et tous ces différents peuples de la Grèce, toujours si avides de spectacles, et que la magniflcence des jeux olympiques y avait attirés de tous côtés , abandonnèrent et les courses de chariots , et les combats des athlètes, pour ne s'occuper que du plaisir de voir un homme dont ils avaient entendu dire tant de merveilles.
Il passa toute sa vie dans le célibat , et se tint toujours dans les règles de la continence et de la sobriété la plus exacte. Il était si retenu, même dès sa jeunesse, qu'on ne le vit jamais rire que fort modérément; et il fut toujours si maître de ses passions, qu'on ne le vit jamais en colère. Sur quoi on raconte qu'un jeune homme qui avait été élevé près de lui , étant eusuite retourné chez ses parents, fut si surpris un jour de voir son père en colère, qu'il ne put s'empêcher de dire qu'il n'avait jamais rien vu de semblable chez Platon. Il ne luiarriva qu'une fois d'être un peu ému contre un de ses esclaves qui avait fait une faute considérable. Il le fait châtier par un autre ; en disant que, comme il était un peu en colère, il n'était pas en état de le punir lui-même. Quoiqu'il fut naturellement mélancohque et d'un génie fort méditatif, comme l'écrit Aristote, il avait cependant de la douceur et une sorte d'enjouement , et se plaisait à faire de petites railleries innocentes. Il conseil lait quelquefois à Xénocrate et à Dion , dont le caractère lui paraissait trop sévère, de sacrifier aux Grâces , pour devenir d'une humeur plus douce et plus agréable.
Il eut plusieurs disciples, dont les plus distingués furent Speusippe , son neveu du côté de Potone , sa sœur, qui avait épousé Eurimédon ; Xénocrate Chalcédonieu , et le célèbre Aristote. On prétend que Téophraste fut encore du nombre de ses auditeurs, et que Démosthène le regarda toujours comme son maître. En effet , ce dernier s'étant retiré dans un asile ,
pour se sauver des inaiusd'Antipaler; eonirne Arclûas, qu'Antipater avait envoyé pour le prendre, lui promettait la vie pour l'engager à sortir de son asile : A Dieu ne plaise, dit-il, qu'après avoir entendu Xénocrate et Platon sur l'immortalité de l'âme , je puisse préférer une vie honteuse à une mort honnête ! On conjpte aussi deux femmes au nombre de ses disciples . Tune futLasthénie de Mantinée, et l'autre Axiothée dePhya- Nie, qui toutes deux avaient coutume de porter des habits (l'homme, comme plus convenables à la philosophie, dont Plies faisaient profession. Il faisait tant decasde la géométrie, et la croyait si nécessaire à un philosophe , qu'il avait fait mettre cette inscription au-dessus du vestibule de l'Académie : Que pei' sonne n'entre ici, s'il nest versé dans la géométrie.
Tous les ouvrages de Platon , hors ses lettres , qui ne nous restent qu'au nombre de douze, sont en forme de dialogues. On peut diviser ces dialogues eu trois espèces : dans les uns , il réfute les sophistes; dans d'autres, il cherche <à instruire la jeunesse; et la troisième espèce est de ceux qui sont propres aux personnes déjà mûres. 11 y a encore une autre distinction a faire entre ces dialogues ; car tout ce que Platon dit comme de lui-même dans ses lettres , dans ses livres des Lois , et dans son Epinomis , il le donne comme sa véritable et propre doctrine; mais pour ce qu'il dit dans les autres dialogues sous des noms empruntés , comme sous ceux de Socrate, de Timée, de Parménide ou de Zenon , il ne le donne que comme probable, et sans s'en rendre garant. Quoique ce qu'il fait dire à Socrate dans ses dialogues soit tout à fait dans le godt et selon fa méthode que suivait Socrate en disputant, il ne faut pas croire pourtant que ce soient toujours les véritables sentiments de Socrate , puisque ce philosophe , ayant lu le dialogue intitulé Lysis, de l'Amitié, que Platon avait composé du vivant de Socrate, il ne put s'empêcher de s'inscrire en faux sur ce dialogue , en disant : < Dieux immortels ! que ce jeune « homme m'en fait dire à quoi je n'ai jamais pensé ! «
Le style de Platon, selon le témoignage d'Arislote, son disciple, tenait pour ainsi dire le milieu entre l'élévation de la
poésie et la simplicité de la prose. Cicérou le trouvait si noble, qu'il n'a point fait difficulté de dire que si Jupiter avait voulu parler le langage des hommes , il ne se serait pas exprimé autretfient que Platon. Pansetius avait coutume de l'appeler THomère des philosophes ; ce qui revient assez au jugement qu'en porta depuis Quintilien, qui, en parlant de son éloquence, la traite de divine et d'homérique.
11 se fit un système de doctrine composé des opinions de trois philosophes. 11 donna dans les sentiments d'Heraclite pour ce qui regarde la physique et les choses qui tombent sous les sens; il suivit Pythagore dans la métaphysique, et ce qui ne tombe que sous l'intelligence. Pour ce qui touche la politique et la morale , il mettait Socrate au-dessus de tout, et s'attacha uniquement à sa doctrine.
Platon, selon ce que rapporte Plutarque au premier livre des Opinions des Philosophes, chap. III, admettait trois principes. Dieu, la matière et l'idée : Dieu, comme l'intelligence universelle ; la matière, comme le premier suppôt de la génération et de la corruption ; l'idée, comme une substance incorporelle, et résidente dans l'entendement de Dieu. Il reconnaissait à la vérité que le monde était l'ouvrage d'un Dieu créateur ; mais il n'entendait pas, par le nom de création, une création proprement dite : car il supposait que Dieu n'avait fait que former et bâtir pour ainsi dire le monde d'une manière préexistante , et qui était de toute éternité , de sorte que ce Dieu créateur n'est, selon lui, à l'égard du monde qu'il a créé en débrouillant le chaos , et en donnant une forme à une matière brute, que ce que sont un architecte et des maçons qui , en taillant et en arrangeant dans un certain ordre des pierres brutes, en forment une maison.
On a toujours cru que Platon avait eu connaissance du vrai Dieu, soit parles lumières de son esprit, soit par celles qu'il avait pu tirer des livres des Hébreux ; mais il faut convenir aussi qu'il a été du nombre de ces philosophes dont parle saint Paul, qui , ayant connu Dieu , ne l'ont pas glorifié comme Dieu, mais se sont égarés dans la vanité de leurs sentiments.
En effet, il établit dans son Epinomis trois sortes de dieux , des dieux supérieurs, des dieux inférieurs , et des dieux mitoyens. Les supérieurs , selon lui , liabitent le ciel , et sont si élevés au-dessus des hommes , et par l'excellence de leur nature et par le lieu qu'ils habitent , que les hommes ne peuvent avoir commerce avec eux que par l'entremise des dieux mitoyens , qui habitent l'air et qu'il appelle démons. Ceux-ci sont comme les ministres des dieux supérieurs à l'égard des hommes ; ils portent aux hommes les ordres des dieux, et portent aux dieux les offrandes des hommes ; ils gouvernent le monde , chacun dans son département , président aux oracles et aux divinations , et sont les auteurs de tous les miracles qui se font et des prodiges qui arrivent. U y a toute apparence que Platon n'a imaginé cette seconde espèce de dieux que sur ce qui est dit des anges de l'Écriture, dont il avait eu quelque connaissance. Il admet encore une troisième espèce de dieux , mais inférieurs aux seconds ; il les place dans les rivières ; il se contente de les qualifler de demi-dieux, et leur donne le pouvoir d'envoyer des songes , et de faire d'autres merveilles comme les dieux mitoyens. Il prétend même que tous les éléments et toutes les parties de l'univers sont remplis de ces demi-dieux , qui , selon lui , se font voir quelquefois , et se dérobent ensuite à notre vue. Voilà vraisemblablement sur quoi sont fondés les sylphes , les salamandres , les ondins et les gnomes de la cabale.
Platon enseignait aussi la métempsycose , qu'il avait prise de Pythagore , et ensuite tournée à sa manière, comme on peut le voir dans ses dialogues intitulés Phèdre, Phœdmij Timée et autres. Quoique Platon ait fait un fort beau dialogue sur l'immortalité de l'âme , cependant il est tombé sur cette matière dans de grandes erreurs, soit par rapport à la substance de l'âme, qu'il croyait composée de deux parties , l'une spirituelle et l'autre corporelle ; soit par rapport à son origine , prétendant que les âmes étaient préexistantes aux corps, et que, tirées du ciel pour animer successivement différents corps, elles retournaient au ciel après avoir été purifiées ; d'où,
AINTISTHÈNE. 443
au bout d'un certain nombre d'années , elles étaient encore employées à animer successivement différents corps; de sorte que ce n'était qu'un cercle continue! de souillures et de purilications , de retours au ciel et de retours sur la terre dans les corps qu'elles animaient. Comme il croyait que ces âmes n'oubliaient pas entièrement ce qu'elles avaient éprouvé dans les différents corps qu'elles avaient animés , il prétendait que les connaissances qu'elles acquéraient étaient moins de nouvelles connaissances , que des réminiscences de ce qu'elles avaient su autrefois; et il fondait sur ces réminiscences prétendues son dogme de la préexistence des âmes.
Mais sans nous étendre davantage sur les opinions de ce philosophe , qu'il ne nous a exposées que d'une manière fort enveloppée, il suffit de dire que sa doctrine sur bien des points parut si neuve et si relevée , qu'elle lui mérita de son temps le nom de divin , et le fit regarder presque comme un dieu après sa mort. 11 mourut la première année de la cent-huitième olympiade, à l'âge de quatre-vingt et un ans , et le même jour qu'il était né.
ANTISTHENE.
il fut disciple de Socrate , contemporain de Platon et des autres disciiiles de Socrate.
Les disciples de Socrate , après la mort de leur maître , se divisèrent en trois sectes différentes qu'on nomma cyniques , académiques et cyrénaïques.
Antisthène fut chef des cyniques. On rapporte différents sujets pourquoi ces philosophes furent appelés cyniques : les uns disent que c'était parce qu'ils vivaient comme des chiens; et d'autres , parce que le lieu où Antisthène enseignait n'était pas fort éloigné d'une des portes d'Athènes qu'on appelait des Cynosarges.
Antisthène était fils d'un Athénien de même nom, et d'une esclave. Quand on lui reprochait que sa mère était de Phrygie :