ANACHARSIS
qu'il soit vrai , que d'en avoir une quantité qui soient toujv)urs prêts à suivre la fortune.
Quand on lui demandait s'il y avait plus de vivants que de morts : Ceux qui sont sur la mer, répondait-il, en quel rang les mettez-vous ?
Il disait que les marchés étaient des lieux que les hommes avaient établis pour se tromper les uns les autres.
Un jour, comme il passait dans une rue , un jeune étourdi lui fit quelque outrage; Anacharsis le regarda , et lui dit froidement : Jeune homme, si tu ne peux pas porter le vin dans ta jeunesse, tu auras tout le temps de bien porter l'eau quand tu seras vieux.
Il comparait ordinairement les lois aux toiles d'araignées, et se moquait de Solon , qui prétendait , avec quelques écritures, empêcher les passions des hommes.
C'est lui qui a trouvé le moyen de faire des pots de terre avec une roue.
Un jour Anacharsis alla consulter la prêtresse d'Apollon , pour savoir s'il y avait quelqu'un plus sage que lui : Oui , répondit l'oracle, c'est un certain Mison, de Chênes. Anacharsis fut fort surpris de n'en avoir pas encore entendu parler : il l'alla chercher dans un village où il s'était retiré. 11 le trouva qui raccommodait sa charrue. O Mison , lui criat-il , il n'est plus temps maintenant de labourer la terre! Au contraire, répondit Mison , il est même temps de raccommoder sa charrue quand il y a quelque chose de rompu. Ce Mison a été mis par Platon au nombre des sages : il s'était retiré dans la solitude , où il passa toute sa vie sans avoir de commerce avec personne, parce qu'il haïssait naturellement tous les hommes. On l'aperçut un jour dans un petit coin fort retiré , où il riait de toutes ses forces : quelqu'un s'approcha de lui, et lui demanda pourquoi il riait si fort, puisqu'il n'y avait personne avec lui. Il répondit que c'était cela même qui le faisait rire.
Crésus , qui avait fort entendu parler de la réputation d'Anacharsis , lui envoya offrir de l'argent, et le prier de le venir voir à Sardis. Anacharsis lui fit. cette réponse :
« Je suis venu en Grèce , ô roi des Lydiens , pour y appren-
PITHAGOBE. 40 i
• dre les langues , les mœurs et les lois du pays. Je n'ai poiut « besoin d'or ni d'argent, et je serai très-content si je m'en re- « tourne en Scythie plus habile que je n'étais lorsque j'en suis « sorti : j'irai pourtant vous voir, car j'ai beaucoup d'envie « d'être au nombre de vos amis. »
Après qu' Anacharsis eut demeuré longtemps eu Grèce , il se disposa à s'en retourner. En passant par Cyzique , il trouva Jes Cyzicéniens qui célébraient avec de grandes solennités la fête de la mère des dieux. Anacharsis fit vœu à cette déesse de lui faire les mêmes sacrifices , et d'établir la même fête eu son honneur dans son pays , en cas qu'il y retournât sans péril. Quand il fut arrivé dans la Scythie, il voulut changer les anciennes coutumes du pays , et y établir les lois des Grecs. Cela déplut fort aux Scythes.
Un jour Anacharsis entra secrètement dans une épaisse forêt du pays d'Hylée, afin de pouvoir accomplir sans être aperçu le vœu qu'il avait fait à Cybèle ; il fit toute la cérémonie tenant en main le tambourin devant une représentation de la déesse à la grecque. Il fut découvert par un Scythe , qui en alla avertir le roi. Le roi vint aussitôt dans la forêt ; il surprit sur le fait son frère Anacharsis. Il lui tira une flèche, dont il le perça. Anacharsis expira aussitôt en s' écriant : On m'a laissé en repos dans la Grèce , ou j'étais allé pour m'instruire de la langue et des mœurs du pays , et l'envie m'a fait périr dans le propre pays de ma naissance. On lui érigea plusieurs statues après sa mort.
Florissait dès la 60« olympiade , vint en Italie dans la 52'' , mourut la nuatrièrae année de la 70^, âgé de quatre-vingts ans, ou , comme d'autres disent, de quatre-vingt-dix.
Il y a une célèbre division de la philosophie , en ionique et en italique. Thaïes , de Milet , a été chef de la secte ionique , et Pythagore de la secte italique.
402 rVTHAGOBE.
Aristippe le Cyréuaique rapporte que ce philosoplie fut nommé Pythagore, parce qu'il ne prononçait jamais que des oracles aussi vrais que ceux d'Apollon Pythien. C'est lui qui a refusé le premier, par modestie , le titre de sage, et qui s'est contenté de celui de philosophe.
La plus commune opinion est que Pythagore était deSamos, et tils de Mnésarque, sculpteur; quoique d'autres assurent qu'il était Toscan , et naquit dans une de ces petites îles dont les Athéniens s'emparèrent le long de la mer de Tyrrhène.
Pythagore savait la même profession de son père. Il avait autrefois fabriqué de ses propres mains trois coupes d'argent, dont il fit présent à trois prêtres égyptiens. Il fut d'abord disciple du sage Phérécide , auquel il s'attacha particulièrement. Phérécide , de sou côté, aimait fort Pythagore. Un jour même Phérécide était fort en danger de mourir : Pythagore voulut entrer dans sa chambre pour voir comment il se portait ; mais Phérécide , qui craignait que sa maladie ne fût contagieuse , lui ferma promptementla porte, et fourra ses doigts au travers d'une fente. Regarde , lui dit-il , et juge de l'état où je suis par mes doigts que tu vois tout décharnés.
Après la mort de Phérécide, Pythagore étudia quelque temps à Samos sous Hermodamante; ensuite, comme il avait un désir extraordinaire de s'instruire et de connaître les mœurs des étrangers, il abandonna sa patrie et tout ce qu'il avait, pour voyager. Il demeura un temps assez considérable en Egypte, pour converser avec les prêtres , et pour pénétrer dans les choses les plus secrètes de la religion.
Polycrate écrivit en sa faveur à Amasis , roi d'Egypte, afin fju'il le traitât avec distinction. Pythagore passa ensuite dans le pays des Chaldéens pour connaître la science des mages. Enfin , après avoir voyagé par curiosité dans divers endroits de l'Orient, il vint en Crète, où il fit une liaison très-étroite avec le sage Épiménide. De là, il s'en revint à Samos. Le chagrin qu'il eut de trouver sa patrie opprimée sous la tyrannie de Polycrate lui fit prendre la résolution de s'exiler volontairement. Il passa en Italie, et s'établit à Crotone, dans la mai-
rvTHAGOKE. ^lon
sou de Milon, où il enseigna la philosophie. C'est de là que la secte dont il est l'auteur a été appelée italique.
La réputation de Pythagore ne tarda guère à se répandre par toute l'Italie. Plus de trois cents disciples s'attachèrent à lui, et composèrent une petite république très-bien réglée. Plusieurs ont écrit que Numa était de ce nombre , et qu'il demeurait actuellement à Crotone chez Pythagore , lorsqu'il fut élu roi de Rome ; mais les bons chronologistes prétendent que cela n'a été avancé sans autre fondement que parce que Pythagore avait des sentiments conformes à ceux de Numa , qui vivait longtemps auparavant.
Pythagore disait qu'entre amis toutes choses étaient communes, et que l'amitié rendait les sens égaux. Ses disciples ne possédaient rien en particulier : ils mêlaient tout leur bien ensemble, et ne faisaient qu'une même bourse. Ils passaient les cinq premières années à écouter les préceptes de leur maître , sans jamais ouvrir la bouche pour dire seulement un mot. Après oette longue et rigoureuse épreuve , il leur était permis de parler, de venir voir Pythagore, et de converser avec lui.
Pythagore avait un air fort majestueux. Il était d'une taille avantageuse , bien fait , et très-beau de visage. Il s'habillait en tout temps d'une belle robe de laine blanche , toujours extrêmement propre. Il n'était sujet à aucune passion. Il gardait perpétuellement un grand secret.
Jamais on ne l'a vu rire, ni entendu dire aucune plaisanterie. Il ne voulait châtier personne quand il était en colère , non pas même seulement donner un coup à un esclave. Ses disciples le prenaient pour Apollon. On venait en foule de ms côtés pour avoir le plaisir d'entendre Pythagore, et de le ■considérer au milieu de ses disciples. Plus de six cents personnes de différents pays arrivaient toutes les années à Crotone ; c'était une grande distinction, lorsque quelqu'un pouvait avoir le bonheur d'entretenir un moment P>'thagore .
Pythagore donna des lois à plusieurs peuples qui l'en avaient prié. Il était tellement admiré de tout le monde, que
l'on ne faisait aucime différence entre ses paroles et les oracles de Delphes. Il défendait expressément de jurer, et de prendre les dieux à témoin. 11 disait que chacun devait s'efforcer d'être tellement honnête homme, que personne n'eût de peine à le croire sur sa parole.
Pythagore tenait que le monde était animé et intelligent ; que l'âme de cette grosse machine est Véther, d'où sont tirées toutes les âmes particulières , tant des hommes que des bêtes. Il a connu que les âmes étaient immortelles ; mais il croyait qu'elles erraient de côté et d'autre dans l'air, et qu'elles s'emparaient sans distinction des premiers corps qu'elles rencontraient: qu'une âme, par exemple, sortant du corps d'un homme , entrait dans le corps d'un cheval , d'un loup , d'un âne , d'une souris , d'une perdrix , d'un poisson ou de quelque autre animal, comme dans celui d'un homme , sans en faire aucune différence; même qu'une âme, sortant du corps de n'importe quel animal, entrait indifféremment dans le corps d'un homme ou dans celui d'une bête. C'est pourquoi Pythagore défendait expressément de manger des animaux. Il croyait qu'on ne faisait pas un moindre crime en tuant une mouche, un ciron ou quelque autre petit insecte, qu'en tuant un homme , puisque c'était les mêmes âmes pour toutes les clioses vivantes.
Pythagore , pour persuader tout le monde de sa doctrine de la métempsycose , disait qu'il avait été autrefois /Ethalide, et qu'il avait passé pour le fils de Mercure ; que c'était pour lors que Mercure lui avait dit de lui demander tout ce qu'il lui plairait, hors l'immortalité , et que ses souhaits seraient accomplis. (Pythagore lui demanda la grâce de se souvenir également bien de toutes les choses qui se passeraient dans le monde, soit pendant sa vie ou pendant sa mort;) et que, depuis ce lem^s-là , il savait très-exactement tout ce qui était arrivé. (^WQ quelque temps après avoir été .Cthalide , il devint Euphorbe ; qu'il se trouva au siège de Troie , où il fut dangereusement blessé par Ménélas. Qu'ensuite son âme passa dans Hermotimus; et que dans ce temps-là, pour convaincre tout
le monde du don que Mercure lui avait fait , il s'en alla dans le pays des Branchides; il entra dans le temple d'Apollon , et fit voir son bouclier tout pourri , que Ménélas en revenant de Troie avait consacré à ce dieu , pour marque de sa victoire. AprèsHermotimus, il devint le pêcheur Pyrrhus, et ensuite le philosophe Pythagore , sans compter qu'il avait encore été auparavant le coq de Mycile, et le paon de je ne sais qui.
Il assurait que , dans les voyages qu'il avait faits aux enfers, il avait remarqué l'âme du poète Hésiode attachée avec des chaînes à une colonne d'airain , où elle se tourmentait fort. Que pour celle d'Homère , il l'avait vue pendue à un arbre , où elle était environnée de serpents , à cause de toutes les faussetés qu'il avait inventées et attribuées aux dieux ; et que les âmes des maris qui avaient mal vécu avec leurs femmes étaient rudement tourmentées dans ce pays-là.
Une autre fois , Pythagore fit faire une profonde caverne dans sa maison. On dit qu'il pria sa mère d'écrire exactement tout ce qui se passerait pendant son absence ; il s'enferma dans sa caverne , et après y avoir demeuré une année entière , il en sortit sale , maigre , et hideux à faire peur. Il fit assembler le peuple, et dit qu'il revenait des enfers ; et afin qu'on ajoutât foi à ce qu'il voulait faire croire , il commença par raconter tout ce qui était arrivé pendant son absence ; le peuple fut fort touché. On s'imagina aussitôt qu'il y avait quelque chose de divin dans Pythagore ; chacun se mit à pleurer et à jeter de grands cris : les hommes le prièrent de vouloir bien instruire leurs femmes ; c'est de là que les femmes de Crotone ont été appelées pythagoriciennes. Pythagore se trouva un jour à des jeux publics ; il fit venir à lui par de certains cris un aigle qu'il avait apprivoisé sans qu'on en sût rien ; tout le peuple fut fort étonné. Pythagore, pour rendre la chose plus spécieuse , lit voir à toute l'assemblée une cuisse d'or attachée à sa jambe.
Pythagore ne sacriGait jamais que des pains , des gâteaux, et d'autres choses semblables. Il disait que les dieux avaient horreur des victimes sanglantes , et que cela était capable d'attirer
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leur indignation sur ceux qui prétendaient les honorer par de tels sacrifices.
Il y a beaucoup d'apparence que Pythagore , par toutes ces maximes , voulait détourner les hommes de la bonne chère , et les accoutumer à vivre simplement, parce qu'on s'en porte beaucoup mieux, que l'esprit est libre, et en état de faire ses fonctions ; et pour donner l'exemple , il ne buvait presque jamais que de l'eau, et ne vivait en tout temps que de pain , de miel , de fruits et de légumes , excepté les fèves , sans qu'on sache aucune bonne raison qui pût l'obliger à respecter cette plante.
Pythagore disait que la vie était semblable à une foire ; car comme dans une foire les uns viennent pour s'exercer aux combats , d'autres pour négocier, et d'autres simplement pour regarder; ainsi, dans la vie, les uns naissent esclaves de \a gloire , les autres de l'ambition , et les autres ne cherchent simplement qu'à connaître la vérité.
Il ne voulait pas que personne demandât jamais rien pour soi, parce que chacun ignore les choses qui lui conviennent.
Il distinguait l'âge de l'homme en quatre parties égales; il disait qu'on était enfant jusqu'à vingt ans , jeune homme jusqu'à quarante, homme jusqu'à soixante, et vieux jusqu'à quatre-vingts ; passé cela , il ne comptait plus personne au nombre des vivants.
Il aimait fort la géométrie et l'astronomie ; c'est lui qui a fait remarquer que l'étoile du matin et l'étoile du soir n'étaient qu'un même astre , et qui a démontré qu'en tout triangle rectangle le carré de l'hypoténuse est égal au carré des deux autres jambes. On dit que Pythagore fut si ravi d'avoir trouvé ce fameux théorème , que , s'en croyant redevable à l'inspiration des dieux , il voulut en faire éclater sa reconnaissance par une hécatombe , c'est-à-dire un sacrifice de cent bœufs. Cela est rapporté dans plusieurs endroits , quoique fort contraire à la doctrine de Pythagore ; mais il se pouvait faire que c'était des bœufs faits avec du miel et de la farine, comme en immolaient les p}'thagoriciens. Quelques-uns même ont écrit qu'il en était
PYTHAGOBE. 407
mort de joie : mais il ne paraît pas , par ce quen écrit Laërce , (jue cela ait aucun fondement.
Pylhagore avait grand soin d'entretenir l'amitié et la l)onne intelligence entre ses disciples ; souvent , en les instruisant , il leur parlait par certaines paraboles. Il leur disait, par exemple, qu'il ne fallait jamais sauter par-dessus une balance , pour leur faire connaître qu'ils ne devaient jamais s'écarter de la justice : qu'il ne fallait point s'asseoir sur la provision du jour, pour leur marquer qu'on ne devait pas tellement s'arrêter sur le présent , qu'on n'eût aussi quelque soin de l'avenir.
Il les avertissait de passer tous les jours quelque temps en particulier , et de se dire à eux-mêmes : A quoi as-tu employé la journée? Où as-tu été? Qu'as-tu fait à propos? Qu'as-tu fait à contre-temps ?
Il leur recommandait de garder toujours un extérieur modeste et composé , sans jamais se laisser transporter par des mouvements de joie ou de tristesse ; d'avoir de la tendresse pour leurs parents , de respecter les vieillards ; de prendre de l'exercice , de crainte de devenir trop gras ; de ne point passer toute leur vie dans les voyages ; d'avoir un soin très-particulier d'honorer les dieux , et de leur rendre le culte qui leur est dii.
" Le Scythe Zamolxis , esclave de Pythagore , sut si bien profiter des préceptes de son maître , que quand il s'en fut retourné dans son pays , les Scythes lui (Jrent des sacrifices , et le mirent au nombre des dieux.
Pythagore croyait que le premier principe de toutes choses était l'unité ; que de là venaient les nombres , les points ; des points , les lignes; des lignes, les superficies ; des superficies, les solides ; et des solides , les quatre éléments , le feu , l'air , l'eau et la terre , dont tout le monde était composé ; et que ces éléments se changeaient perpétuellement les uns dans les autres : mais que rien ne périssait jamais dans l'univers, et que tout ce qui arrivait n'était que des changements.
Il disait que la terre était ronde , et placée au milieu du monde ; qu'elle était habitée en tout sens , et par conséquent
408 PYTHAOOUË.
qu'il y avait des antipodes qui marchaient les pieds opposés aux nôtres ; que l'air qui l'environnait était grossier et presque immobile, et que c'était pour cela que tous les animaux qui iiabitaient la terre étaient mortels , et sujets à la corruption ; qu'au contraire, l'air du haut des cieux était très-sublil et dans une agitation perpétuelle, ce qui faisait que tous les animaux qui le remplissaient étaient immortels , et par conséquent divins; et qu'ainsi le soleil , la lune et tous les autres astres étaient placés au milieu de cet air subtil et de cette chaleur active qui est le principe de la vie.
Il y a plusieurs opinions au sujet de la mort de ce philosophe. Quelques-uns disent que certains disciples , qu'il n'avait pas voulu recevoir, furent tellement indignés de ce refus, qu'ils mirent le feu à la maison de Milon , où était Pythagore. D'autres assurent que c'étaient les Crotoniates qui firent le coup , parce qu'ils craignaient que Pythagore ne voulût se rendre souverain dans leur pays. Quoi qu'il en soit, lorsqutv Pythagore vit que tout était en feu , il se retira promptement avec quarante de ses disciples. Quelques-uns disent qu'il se sauva dans les bois des Muses à Métaponte , où il se laissa mourir de faim. D'autres assurent qu'il rencontra dans son chemin un champ de fèves qu'il fallait traverser; que jamais Pythagore ne put s'y résoudre. Il vaut mieux mourir ici , ditil , que de faire périr toutes ces pauvres fèves. Il attendit tranquillement les Crotoniates , qui le massacrèrent avec la plupart de ses disciples. D'autres enfin rapportent que ce n'était pas les Crotoniates , mais qu'après que la guerre fut déclarée entre les Agrigentins et les Syracusains , Pythagore alla au secours des Agrigentins ses alliés ; que les Agrigentins furent mis en fuite, et que c'était là que Pythagore , en se retirant, trouva effectivement un champ de fèves qu'il ne voulut pas traverser , et qu'il aima mieux tendre la gorge aux Syracusains , qui le percèrent de plusieurs coups. La plupart des disciples qui raccompagnaient furent aussi massacrés ; il ne s'en sauva que très-peu, du nombre desquels fut Architas, de Tarente, qui passa pour le plus grand géomètre de son temps.
HERACLITE, 409
HERACLITE.
Florissait dans la 69* olympiade.
Heraclite, d'Éphèse, fils de Blyson, florissait vers la soixante-neuvième olympiade. On l'appelait ordinairement le philosophe ténébreux, parce qu'il ne parlait jamais que par énigmes. Laërce rapporte que c'était un homme plein de luimême , et qui méprisait presque tout le monde.
Il disait qu'Homère et Archilocus devaient être chassés partout à coups de poing.
Il ne pouvait pardonner aux Éphésiens , qui avaient exilé sou ami Hermodorus. Il publiait hautement que tous les liommes de cette ville méritaient la mort, et les enfants, d'être tous bannis , pour expier le crime qu'ils avaient commis en reléguant honteusement leur meilleur citoyen , et le plus grand homme de toute la république.
Heraclite n'avait jamais eu de maître. C'était par ses profondes méditations qu il devint si habile. Il avait du mépris pour ce que faisaient tous les hommes, et était sensiblement touché de leur aveuglement : cela l'avait rendu si chagrin , qu'il pleurait toujours. Juvénal oppose ce philosophe à Démocrite , qui riait perpétuellement. Il dit que chacun peut aisément censurer, par des ris sévères, les vices et les folies du siècle; mais qu'il s'étonne quelle source pouvait fournir une assez grande quantité d'eau pour suffire aux larmes qui coulaient continuellement des yeux d'Heraclite.
Heraclite n'avait pas toujours été dans les mêmes sentiments. Lorsqu'il était jeune , il disait qu'il ne savait rien ; et quand il fut plus avancé en âge , il assurait qu'il savait tout , et que rien ne lui était inconnu. Tous les hommes lui déplaisaient ; il fuyait leur compagnie , et allait jouer aux osselets et à d'autres jeux innocents devant le temple de Diane , avec tous les petits enfants de la ville. Les Éphésiens s'assemblaient autour de lui pour le regarder. Malheureux , leur disait Heraclite, pourquoi vous étonnez-vous de me voir jouer avec ces
410 HERACLITE.
petits enfants ? Ne vaut-il pas beaucoup mieux faire cela , que de consentir avec vous à la mauvaise administration que vous faites des affaires de la république ?
Les Éphésiens le prièrent un jour de leur donner des lois , Heraclite ne le voulut pas, à cause que les mœurs du peuple étaient déjà trop corrompues, et qu'il ne voyait aucun moyen de leur faire changer de vie.
Il disait que les peuples devaient combattre avec autant de chaleur pour la conservation de leurs lois, que pour la défense de leurs murailles ; qu'il fallait être plus prompt à apaiser un ressentiment qu'à éteindre un incendie , parce que les suites de l'un étaient infiniment plus dangereuses que les suites de l'autre : qu'un incendie ne se terminait jamais qu'à l'embrasement de quelques maisons , au lieu qu'un ressentiment pouvait causer de cruelles guerres ; d'où s'ensuivait la ruine et quelquefois la destruction totale des peuples.
Il s'émut un jour une sédition dans la ville d'Éphèse : quelques-uns prièrent Heraclite de dire devant tout le peuple la manièredont il fallait empêcher les séditions. Heraclite monta dans une chaire élevée ; il demanda un verre , qu'il remplit d'eau froide ; il y mêla un peu de légumes sauvages ; et après avoir avalé cette composition , il se retira sans rien dire. II voulait faire connaître par là que, pour prévenir les séditions , il fallait. bannir le luxe et les délices hors de la république , et accoutumer les citoyens de se contenter de peu.
Heraclite composa un livre de la Nature, qu'il fit mettre dans le temple de Diane ; il était écrit d'une manière trèsobscure, afin qu'il n'y eût que les habiles gens qui le lussent, de peur que, si le peuple y trouvait goût, il ne devînt trop commun , et que cela ne le fit mépriser. Ce livre eut une réputation extraordinaire, parce, dit Lucrèce , que personne n'entendait ce qu'il voulait dire. Darius , roi de Perse, en ayant entendu parler, écrivit à l'auteur, pour l'engager à venir demeurer en Perse, et le lui expliquer, lui offrant une récompense considérable , et un logement dans son palais; mais Heraclite le refusa.
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Ce philosophe ne parlait presque jamais ; et quand quelqu'un lui demandait la raison de son silence , il répondait d'un air chagrin : C'est pour te faire parler. Il méprisait les Athéniens , qui avaient un respect extraordinaire pour lui , et voulait demeurer à Éphèse , où il était méprisé de tout le monde.
11 ne pouvait regarder personne sans pleurer des faiblesses humaines, et du dépit qu'il avait que rien n'était jamais a son gré. La haine qu'il portait à tout le monde fit qu'il résolut de s'en séparer tout à fait ; il se retira dans des montagnes nffreuses , où il ne voyait personne ; il passait sa vie i gémir , et ne mangeait que des herbes et des légumes.
Heraclite croyait que le feu était le premier principe de toutes choses.
Il tenait que ce premier élément, en se condensant, se changeait en air; que l'air, se condensant aussi , devenait eau ; qu'enfin l'eau , de la même manière , devenait terre ; et qu'en rétrogradant par les mêmes degrés , la terre , en se raréfiant , se changeait en eau , d'eau en air, et d'air en feu , qui était le premier principe de toutes choses.
Que l'univers était fini : qu'il n'y avait qu'un monde; que ce monde était composé de feu , et qu'à la fin il périra par le feu;
Que l'univers était rempli d'esprits et de génies ;
Que les dieux- n'ont point de providence , et que tout ce qui arrive dans l'univers doit être rapporté au destin;
Que le soleil n'est pas plus grand qu'il nous paraît ; qu'il y avait au-dessus de l'air des espèces de barques , dont la partie concave était tournée vers nous; que c'était là où montaient toutes les vapeurs qui s'élèvent de la terre ; et que tout ce que nous appelons des astres n'était autre chose que ces petites barques remplies de vapeurs enflammées, qui brillaient de la manière que nous le voyons. Que les éclipses du soleil et de la lune arrivaient lorsque ces petites barques tournaient leur côté concave vers la partie opposée à la terre , et que la raison des différentes phases de la lune était parce que sa barque ne se tournait que peu à peu.
Pour ce qui est de la uature de l'àme, il disait que c'était absolument perdre son temps que de s'amuser à la chercher , puisqu'il était entièrement impossible de la pouvoir jamais trouver, tant elle était c<ichée.
La vie dure que menait Heraclite lui causa une grande maladie ; il devint hydropique. Il retourna à Éphèse pour se faire traiter ; il alla trouver des médecins ; et comme il ne parlait jamais que par énigme, il leur dit, faisant allusion à sa maladie : Pourrez-vous bien convertir la pluie en un temps sec et serein? Comme ces médecins n'entendaient pas ce qu'il voulait dire , Heraclite alla s'enfermer dans une étable à bœufs ; il s'enterra dans le fumier, afin de faire évacuer les eaux qui étaient cause de sa maladie ; il s'y enfonça si avant , qu'il ne put jamais s'en retirer. Quelques-uns disent que les chiens le mangèrent dans ce fumier ; et d'autres , qu'il y mourut faute d'avoir pu se débarrasser. Il était pour lors âgé de soixante-cinq ans.
Ne la IQF olympiade, mort la 88^ , âgé de soixante-douze ans.
Anaxagoras , lils d'Hégésibule , connut la physique d'une manière plus étendue que tous les autres philosophes qui l'avaient précédé. Il était de Clazomène , ville d'Ionie , d'une famille fort illustre , tant par son origine que par les grands biens qu'elle possédait ; il florissait vers la soixante-seizième olympiade.
Il fut disciple d'Anaximènes, qui l'avait été d'Anaximander ; et celui-ci de Thaïes , que les Grecs reconnaissent pour le premier de leurs sages. Anaxagoras se plaisait tellement à la philosophie , qu'il renonça à toutes sortes d'affaires publiques et particulières pour s'y attacher entièrement. Il abandonna tout ce qu'il avait , de crainte que le soin de ses propres intérêts ne le détournât de l'étude. Ses parents lui remontrèrent qu'il allait laisser périr son bien par sa négligence : cela ne put jamais faire aucune impression sur son esprit. II se retira
de sou pays, et ne songea plus qu'à la recherche de la vérité. Quelqu'un lui reprocha l'indifférence qu'il avait pour sa patrie; il répondit , en montrant le ciel du bout de son doigt : Au contraire , je l'estime infiniment. Il vint demeurer à Athènes, où il transféra l'école ionique, qui avait toujours été établie à Milet depuis le temps de Thaïes , auteur de cette secte. Dès l'âge de vingt ans , il commença à y enseigner la philosophie , et continua cet exercice pendant trente ans.
On mena unjour au logis de Périclès un mouton qui avait une corne au milieu du front. Le devin Lampon publia aussitôt que cela signifiait que les deux factions qui partageaient la ville d'Athènes se joindraient , et ne composeraient pi us qu'une même puissance. Anaxagoras dit que c'était parce que le cerveau ne remplissait pas le crâne , qui était ovale , et qui finissait en une espèce de pointe à l'endroit de la tête où commençaient les racines de cette corne. Il fit la dissection de la tête du mouton devant tout le monde ; il se trouva que la chose était comme il l'avait dit. Cela fit beaucoup d'honneur à Anaxagoras : mais cela n'en fit pas moins au devin Lampon ; car quelque temps après la faction de Thucydide fut abattue , et toutes les affaires de l'État tombèrent entre les mains de Périclès.
On tient qu' Anaxagoras est le premier de tous les Grecs qui a donné au public un système de philosophie. 11 a adniis pour premier principe l'inlini , et une intelligence pour arranger la matière , et en composer tous les êtres qui sont dans le monde. Cefutle sujet pour lequel les philosophes de son temps l'appelèrent esprit. Il n'a pas cru que cette intelligence eût fait la matière de rien , mais seulement qu'elle l'avait arrangée. Dans le commencement, dit-il, toutes choses étaient mêlées ensemble , et ont toujours demeuré dans cette confusion, jusqu'à ce qu'une intelligence les ait séparées, et ait disposé chaque chose dans l'ordre que nous voyous. Ovide a très-bieji exprimé ce sentiment au commencement de ses Métamorphoses.
Au reste, Anaxagoras ne reconnaissait point d'autre divi-
nité que cette intelligence qui avait faille monde; et il était tellement désabusé des faux dieux adorés par toute l'antiquité profane, que Lucien a feint que Jupiter l'écrasa d'un coup de foudre, à cause du mépris qu'il faisait paraître pour lui et pour toutes les autres divinités.
Il tenait qu'il n'y avait aucun vide dans la nature ; que tout était plein ; et que chaque corps , quelque petit qu'il fût , était divisible à l'infini ; en sorte qu'un agent qui serait assez subtil pour diviser suffisamment le pied d'un ciron pourrait en tirer des parties pour couvrir entièrement cent mille millions de cieux , sans qu'il pût jamais épuiser les parties qui resteraient à diviser , vu qu'il en resterait toujours une infinité.
Il croyait que chaque corps était composé de petites particules homogènes ; que le sang, par exemple , se formait de petites particules de sang; les eaux, de petites particules d'eau; et ainsi des autres choses. C'était cette similitude de parties qu'il nommuit homxortieria. Voilà de quelle manière Laërce expose son système.
Sur ce qu'on objectait à Anaxagoras qu'il fallait nécessaire^ ment que les corps fussent composés de parties hétérogènes , puisque les os d^s animaux grossissaient sans que les animaux mangeassent des os; que leurs nerfs croissaient sans qu'ils mangeassent des nerfs; que la masse du sang croissait sans qu'ils bussent du sang : il répondait qu'a la vérité il n'y avait point de corps dans le monde qui fût entièrement composé de parties homogènes; que dans l'herbe, par exemple , il y avait de la chair, du sang, des os et des nerfs, puisque nous voyons que les animaux s'en nourrissent ; mais que chaque corps prenait son nom de la matière qui dominait dans sa composition : que, par exemple, afin que certain corps fût appelé du bois ou de l'herbe, il suffisait qu'il fût composé d'un bien plus grand nombre de petites particules de bois ou d'herbes, que de toute autre chose, et que les petites particules de bois ou d'herbes fussent arrangées en grand nombre vers la surface de ce corps.
Il croyait que le soleil n'était autre chose qu'un fer chaud ,
dont la masse était plus grosse que tout le Péloponèse; que la lune était un corps opaque ; qu'elle était habitable , et qu'il y avait des montagnes et des vallées , de même que dans ce monde-ci ; que les comètes étaient un amas de plusieurs étoiles errantes , qui se rencontraient par hasarct , et qui se séparaient au bout de certains temps; que le vent se formait, lorsque la chaleur du soleil raréfiait l'air; quele tonnerre venait du choc des nuées , elles éclairs, lorsque les nuées ne faisaient seulement que s'entre-frotter ; que les tremblements de terre étaient causés par un air renfermé dans des cavernes souterraines ; et que le débordement du Nil n'avait point d'autres causes que les neiges d'Ethiopie qui se fondaient dans de certains temps , et qui formaient des ravines d'eau qui venaient se décharger vers les sources de ce fleuve.
Anaxagoras a cru que c'était l'air qui était la cause du mouvement des astres; et sur l'objection qu'on lui faisait à l'égard de l'allée et du retour des astres entre les deux tropiques, il répondait que cela se faisait par la pression de l'air, qui poussait et repoussait les astres comme un ressort, lorsqu'ils étaient venus jusqu'à un certain point.
Il tenait que la terre était plate, et que , comme elle était le plus pesant de tous les éléments , elle occupait la partie la plus basse du monde : que les eaux qui coulaient sur sa superficie étaient raréfiées par la chaleur du soleil, qui les changeait en vapeurs, et les élevait jusque dans la moyenne région de l'air, d'où elles retombaient en pluies.
Pendant la nuit, lorsque le temps est serein , on voit dans le ciel une certaine blancheur disposée en cercle , qu'on appelle la Voie lactée. Quelques anciens ont imaginé que c'était un chemin que tenaient les moindres divinités pour aller au conseil du grand Jupiter ; d'autres, que c'était le lieu où les âmes des héros s'envolaient après la dissolution de leurs corps. Anaxagoras s'y est trompé , aussi bien que tous les anciens philosophes : il a cru que ce n'était rien qu'une réflexion de la lumière du soleil , qui nous paraissait ainsi , parce qu'il n'y avait entre la voie lactée et la terre aucun astre qui nous put éclipser cette lumière réfléchie.
416 ANAXAGOllAS.
11 tenait que les premiers animaux avaient été produits par la chaleur et l'iiumidité , et qu'ensuite ils avaient conservé leur espèce par la génération.
Une pierre tomba du ciel ; Anaxagoras conclut aussitôt qu'il fallait que les cieux fussent faits de pierres , que la rapidité de la voûte céleste tenait toujours en état; mais que , si ce mouvement violent venait à se relâcher un seul moment, toute la machine du monde serait bouleversée en un instant.
Il avertit un jour qu'il tomberait une pierre du soleil ; cela arriva comme il l'avait prédit : la pierre tomba auprès du fleuve Égos.
Anaxagoras a cru que ce qui est aujourd'hui terre ferme , dans un autre temps serait pleine mer; et que ce qui est aujourd'hui pleine mer, dans un autre temps serait terre ferme.
Quelqu'un s'avisa de lui demander si la mer passerait quelque jour sur les montagnes de Lampsaque : Oui répondit-il, à moins que le temps ne manque.
11 faisait consister le souverain bien dans la contemplation des secrets de la nature. C'est pour cela que, quand on lui demandait le sujet pour lequel il était venu dans ce monde, il répondait que c'était pour contempler le ciel , le soleil , la lune et les autres merveilles.
Quelqu'un lui demanda quel était le plus heureux homme du monde : Ce n'est pas aucun de ceux que tu crois l'être , répondit-il ; et on ne le trouvera jamais que dans le rang de ceux que tu considères comme des malheureux.
Il entendit un jour un homme qui se plaignait de mourir dans un pays étranger : Qu'importe? lui dit Anaxagoras : il n'y a point d'endroit dans le monde , d'où il n'y ait quelque chemin pour descendre aux enfers.
On lui vint dire un jour que son fils était mort; il reçut cette nouvelle fort froidement : Je savais bien, dit-il, que je n'avais engendré qu'un mortel. Il alla aussitôt l'ensevelir luimême.
La considération qu' Anaxagoras avait à Athènes ne dura qu'un temps. Les Athéniens le dénoncèrent devant les magistrats, et Taccusèrcnt publiquement. Les causes de son accu-
sation sont rapportées diversement. La plus commune opinion est qu'il fut accusé d'impiété , pour avoir osé soutenir que le soleil, qu'on adorait comme un dieu, n'était qu'une masse de fer chaud. D'autres disent qu'outre le crime d'impiété, il fut encore accusé de trahison. Quand on vint lui annoncer que les Athéniens l'avaient condamné à mort , il n'en parut point plus ému. Il y a longtemps, dit-il, que la nature a prononcé un pareil arrêt contre eux.
Périclès , qui avait été son disciple, prit son parti avec tant de chaleur, qu'il fit modérer sa sentence. On le condamna simplement à cinq talents d'amende, et on l'envoya en exil. Anaxagoras souffrit la disgrâce avec beaucoup de fermeté. 11 employa le temps de son bannissement à voyager en Egypte et dans d'autres endroits , pour converser avec les habiles gens, et pour connaître les mœurs des étrangers. Après avoir satisfait sa curiosité, il s'en revint à Clazomène", lieu de sa naissance. Il vit que tous ses biens étaient incultes et entièrement abandonnés. Si tout cela n'était péri , dit-il , je serais péri moimême.
Anaxagoras avait pris un soin particulier de bien instruire Périclès, et lui avait beaucoup servi dans l'administration des affaires. Périclès n'en eut pas toute la reconnaissancepossible, et fut accusé d'avoir un peu négligé son maître sur la fin.
Anaxagoras se voyant vieux, pauvre et abandonné , s'enveloppa dans son manteau , et résolut de se laisser mourir de faim. Périclès en fut averti, et il en parut extrêmement affligé; il s'en alla en grande hâte trouver Anaxagoras ; il le pria instamment de changer de résolution. Il déplora le malheur de l'État, qui allait perdre un si grand homme, et le sien en particulier, parce qu'il allait être privé d'un conseiller si fidèle. Anaxagoras lui découvrit son visage mourant : O Périclès, lui dit-il, ceux qui ont besoin d'une lampe ont soin d'y mettre de l'huile !
Laërce rapporte qu' Anaxagoras mourut à Lampsaque, et que quand il fut près d'expirer, les principaux de la ville lui demandèrent s'il ne leur voulait rien ordonner. Il leur com-
manda de donner tous les ans congé aux enfants , et de leur permettre de jouer à pareil jour que celui de sa mort. Cette coutume s'est observée très-longtemps depuis. Anaxagoras était âgé de plus de soixante-douze ans quand il mourut ; c'était dans la quatre-vingt-huitième olympiade.
Né la troisième année de la 77« olympiade , mort la quatrième année de ia 103", ayant vécu cent neuf ans.
La plus commune opinion est que le philosophe Démocrite était d'Abdère, quoique d'autres assurent qu'il était de Milet , et qu'il ne fut nommé Abdéritain que parce qu'il se retira à Abdère. Il avait d'abord étudié sous des mages et des Chaldéens que le roi Xerxès avait laissés à son père , chez qui il avait logé lorsqu'il vint faire la guerre aux Grecs. Ce fut de ces gens-là que Démocrite apprit la théologie et l'astronomie. Il s'attacha ensuite au philosophe Leucippe , qui lui enseigna la physique. II avait tant de passion pour l'étude, qu'il passait les jours entiers enfermé lui seul dans une petite cabane au milieu d'un jardin. Un jour son père lui amena un bœuf pour l'immoler, et l'attacha dans un coin de sa cabane; la grande application de Démocrite fit qu'il n'entendit pas ce que son père lui disait , et qu'il ne s'aperçut pas même qu'on eût attaché un bœuf à coté de lui , jusqu'à ce que son père fût revenu une seconde fois pour le retirer de la profonde méditation où il était , et lui montrer qu'il y avait à côté de lui un bœuf qtfjl fallait sacrifier.
Démocrite , après avoir demeuré longtemps sous la discipline de Leucippe , résolut d'aller dans les pays étrangers pQur converser avec les habiles gens, et pour tâcher à se remplir l'esprit de toutes sortes de belles connaissances. Il partagea la succession de son père avec ses fi-ères , et prit pour sa part tout ce qu'il y avait d'argent comptant , quoique ce fût la plus petite portion : mais cela lui était plus commode par rapport aux dépenses qu'il avait à faire pour ses expériences
DÉaiOCRITE. 4in
philosophiques et pour ses voyages. Il s'eu alla en Kgypte, où il apprit la géométrie. De là il alla dans l'Ethiopie, dans la Perseï, dans la Chaldée. Enfin , la curiosité le porta à pénétrer jusque dans les Indes , pour s'instruire de la science des gymnosophistes. Il aimait à connaître les habiles gens , mais il ne voulait être connu de personne. On dit qu'il avait demeuré quelques jours à Athènes , où il avait vu Socrate, sans s'être fait connaître à lui. C'était son inclination que de vivre caché : quelquefois même il allait loger dans des cavernes et des sépulcres , afin que personne ne pût déterrer l'endroit où il serait. Il se manifesta cependant à la cour du roi Darius; et un jour que ce prince était fort affligé de la mort de celle qu'il aimait le mieux de toutes ses femmes, Démocrite, pour le consoler , lui promit de la faire revivre , en cas que Darius lui pût fournir dans l'étendue de ses États trois personnes à qui il ne fût jamais arrivé rien de désagréable , afin de graver leurs noms sur le tombeau delà reine morte. Jamais on ne put trouver dans toute l'Asie une seule personne qui eût les conditions qu'exigeait Démocrite. Le philosophe prit sujet de là de faire connaître à Darius qu'il avait grand tort de s'abandonner à la tristesse, puisqu'il n'y avait aucun homme dans tout le monde qui fût exempt de chagrin.
Quand Démocrite fut de retour à Abdère , il vécut fort retiré et très-pauvrement, à cause qu'il avait dépensé tout son bien dans ses expériences et dans ses voyages. Damascus son frère était obligé de lui donner quelque chose pour lui aider à subsister. Il y avait une loi qui .défendait que ceux qui avaient dissipé leur bien fussent inhumés dans le tombeau de leurs pères. Démocrite, qui était dans le cas , et qui ne voulait pas que ses ennemis eussent rien à lui reprocher, récita devant tout le peuple un de ses ouvrages qu'on appelle Diacosme. On trouva cet ouvrage si beau , que Démocrite fut aussitôt exempté des rigueurs de la loi. On lui fit présent de cinq cents talents , et on lui érigea des statues dans les places publiques.
Démocrite riait perpétuellement. Ces ris continuels étaient
fonth's sur une profonde méditation de la faiblesse el de la vanité humaine , qui nous font concevoir mille desseins ridicules dans un lieu où il croyait que tout dépendait du hasard et de la rencontre des atomes. Juvénal , faisant allusion à la ville d'Abdère , dont l'air est fort épais et les hommes très-stupides , dit que la sagesse de ce philosophe fait connaître qu'il peut naître de grands personnages dans les lieux mêmes où les peuples sont les plus grossiers. Le même poëte dit que Démocrite riait également de la tristesse comme de la joie des hommes , et il représente ce philosophe comme un esprit fermeque rienne pouvait ébranler, et comme un homme qui tenait la fortune enchaînée sous ses pieds.
Les Abdéritains , qui le voyaient toujours rire, crurent qu'il était fou. Ils envoyèrent prier Hippocrate de le venir traiter. Hippocrate vint à Abdère avec des remèdes. Il présenta d'abord du lait à Démocrite. Démocrite regarde ce lait, et dit : Voilà du lait de chèvre noire qui n'a encore porté qu'une fois. Cela était effectivement comme il le disait. Hippocrate admira comment il avait pu connaître cela. Il s'entretint quelque temps avec lui. 11 fut fort surpris de la grande sagesse et de la science extraordinaire de Démocrite. il dit que c'étaient les Abdéritains qui avaient besoin d'ellébore , et non pas le philosophe à qui ils en voulaient faire prendre. Hippocrate s'en retourna avec beaucoup d'étonnement.
Démocrite, après son maître Leucippe, croyait que les premiers principes étaient les atomes et le vide ;
Que rien ne se faisait de rien , et qu'aucune chose ne pouvait jamais être réduite à rien ;
Que les atomes n'étaient sujets ni à la corruption ni à aucun autre changement , à cause que leur dureté invincible les mettait à couvert de toute sorte d'altération.
Il prérendait que de ces atomes il s'était formé une infinité de mondes , dont chacun périssait au bout d'un certain temps, mais que de ses débris il s'en composait un autre;
Que l'ûme de l'homme, qu'il croyait être la même chose que l'esprit , était aussi composée du concours de ces ato-
DEMOCRITE. 4'2\
mes , de même que le soleil , la lune et tous les autres astres ; que ces atomes avaient un mouvement tournoyant qui était la cause de la génération de tous les êtres ; et comme ce mouvement tournoyant était toujours uniforme , c'était le sujet pour lequel Démocrite admettait le destin , et qu'il croyait que toutes choses se faisaient par nécessité.
Épicure , qui a bâti sur les mêmes fondements que Démocrite, et qui ne voulait point admettre cette nécessité-là , a été obligé d'inventer ce mouvement de déclinaison dont il est parlé en sa vie.
Démocrite tenait que l'âme était répandue dans toutes les parties du corps , et que le sujet pour lequel nous avions du sentiment dans toutes ces parties , c'était parce que chaque atome de l'âme correspondait à chaque atome du corps.
Pour ce qui est des astres , Démocrite a cru qu'ils se mouvaient dans des espaces entièrement libres , et qu'il n'y avait point par conséquent de sphères solides auxquellas ils fussent attachés ; qu'ils n'avaient qu'un seul et simple mouvement vers l'occident ; qu'ils étaient tous emportés par la rapidité d'un tourbillon de matière fluide dont la terre était le centre, et que chaque astre se mouvait d'autant plus doucement , qu'il était plus proche de la terre , à cause que la violence du mouvement de la circonférence s'affaiblissait peu à peu vers le centre; qu'ainsi ceux-là paraissaient se mouvoir vers l'orient , lesquels se meuvent plus lentement vers l'occident ; et que comme les étoiles fixes , se mouvant plus rapidement que tous les autres astres , achèvent leur circuit en vingt-quatre heures , le soleil , qui se meut plus lentement , ne l'achève qu'en vingt-quatre heures quelques minutes; et la lune, qui se meut plus lentement que tous les astres, ne l'achève qu'en près de vingt-cinq heures ; de sorte qu'elle ne se meut pas , disait-il , de son propre mouvement vers les étoiles plus orientales; mais elle est laissée par les étoiles plus occidentales , qui la viennent rejoindre trente jours après.
On dit que la grande passion que Démocrite avait fjour Té-
422 EMPEDOCLE
tilde lit enfin qu'il s'aveugla lui-même , pour se mettre hors irétat de pouvoir s'appliquer à d'autres choses. Il exposa à découvert une plaque d'airain qui renvoyait vers ses yeux les rayons du soleil , dont la chaleur lui fit à la fin perdre la vue.
Comme Démocrite se sentait accablé de vieillesse et prêt à mourir, il s'aperçut que sa sœur était fort chagrine , parce qu'elle craignait qu'il ne mourût avant les fêtes de Cérès , et que le deuil ne l'empêchât d'assister aux cérémonies de la déesse. Démocrite se fit apporter des pains chauds dont l'odeur lui faisait du bien, et entretenait sa chaleur naturelle. Dès que les trois jours de la fête furent passés , Démocrite fit retirer ces pains , et expira aussitôt. U avait pour lors cent neuf ans , selon la plus commune opinion.
EMPEDOCLE
Florissait environ la 84« olympiade.
Empédocle , selon la plus commune opinion , avait été disciple de Pylhagore ; il naquit à Agrigente , dans la Sicile , où sa famille était l'une des plus considérables de tout le pays. U avait des connaissances très-singulières dans la médecine. Outre qu'il était bon orateur, il s'appliquait fort à la poésie , et à toutes les choses qui regardaient la religion et le culte des dieux. Les Agrigentins avaient un respect extraordinaire pour lui, et le considéraient comme un homme fort élevé au-dessus de tout le reste du genre humain. Lucrèce , après avoir rapporté les merveilles qu'on voyait dans la Sicile , dit que les gens du pays publiaient que rien n'était si glorieux pour leur île que d'avoir produit un si grand homme, et qu'ils regardaient ses poésies comme des oracles.
Ce n'était pas sans raison. Plusieurs événements de sa vie avaient fort contribué à le faire admirer de tout le monde. Quelques-uns l'ont soupçonné de magie. Satirus rapporte que Gorgias Léontin , l'un des principaux disciples de ce philo-
EMPEDOCLE
sophe , disait ordinairement qu'il lui avait aidé plusieurs fois à exercer cet art , et il semble qu'Empédocle même ait voulu marquer dans cette poésie qu'il avait quelques conuaissances secrètes de cette nature , lorsqu'il dit à Gorgias qu'il ne veut apprendre qu'à lui seul les secrets dont il faut se servir pour guérir toutes sortes de maladies , rajeunir les vieillards , exciter les vents, apaiser les tempêtes , faire ve • nir la pluie et la chaleur, et enfin redonner la vie aux morts et les faire revenir de l'autre monde.
Un jour les vents étésiens soufflaient avec tant de violence, que tous les fruits de la terre allaient être perdus sans ressource, Empédocle fit écorcher des ânes, il fit des outres de leurs peaux , et plaça les outres sur le sommet des montagnes et des plus hautes collines. On dit que les vents cessèrent aussitôt , et que toutes choses demeurèrent tranquilles.
Empédocle était fort attaché à la doctrine de Pythagore son maître ; et comme les pythagoriciens avaient horreur des victimes sanglantes , Empédocle, voulant un jour faire un sacrifice , composa un bœuf avec du miel et de la farine , et l'immola aux dieux.
Agrigente, du temps d'Empédocle, était une ville trèsconsidérable ; on y comptait huit cent mille habitants ; on ne l'appelait simplement que la grande ville par excellence ; le luxe et les délices y étaient montés à un très-haut point. Empédocle , parlant des Agrigentins , disait qu'ils se réjouissaient comme s'ils eussent dû mourir le lendemain , et qu'ils bâtissaient de superbes palais comme s'ils eussent dû vivre éternellement. Il était fort éloigné de briguer les charges publiques. On lui offrit plusieurs fois le royaume d'Agrigente , mais jamais il ne voulut l'accepter : il préféra toujours une vie particulière à la grandeur du monde et à l'embarras des affaires. Il était fort zélé pour la liberté et pour le gouvernement populaire.
Il se trouva un jour à un festin où on l'avait invité ; quand l'heure de se mettre à table fut venue , Empédocle voyait qu'on n'apportait point le souper et que personne ne s'en plaignait : cela le chagrina ; il voulut faire servir promptement. Celui qui
4?'t EMPEDOCLE.
Tavait invité lui dit: Patience pour un petit moment, j'attends le principal ministre du sénat , qui doit être de notre festin. Dès que ce magistrat fut arrivé , le maître du logis et tous les conviés se retirèrent, pour lui faire place à l'endroit le plus honorable. Il fut aussitôt choisi pour être le roi du festin. Cet homme ne put s'empêcher de donner des marques de son humeur impérieuse et de son esprit tyrannique; il commanda à tous les conviés de boire leur vin tout pur , et ordonna qu'on jetât un plein verre dans le nez de tous ceux qui refuseraientde boire ainsi. Empédocle ne dit rien sur-le-champ : le lendemain , il fit assembler le peuple ; il accusa hautement et celui qui avait invité, et celui qui avait été si impérieux dans le festin ; il fit connaître à tout le monde que c'était là un commencement de tyrannie , et qu'une telle violence était contraire aux lois et à la liberté publique. Après les avoir fait condamner l'un et l'autre, il les tua tous les deux sur-le-champ. Il eut le crédit de faire casser le conseil des mille; et comme il favorisait le peuple , il fit ordonner que les magistrats seraient changés tous les trois ans , afin que chacun pût à son tour parvenir aux charges publiques.
Le médecin Acron demanda au sénat un lieu pour ériger un monument en l'honneur de son père , qui avaitexcellédaus sa profession , et qui avait été le plus habile médecin de son temps. Empédocle se leva au milieu de l'assemblée , et détourna le peuple d'accorder ce qu'on lui demandait , parce qu'il croyait que cela était contraire à l'égalité , qu'il voulait qu'on observât exactement , afin d'empêcher que personne ne s'élevât au-dessus des autres ; ce qui était , à son avis , le fondement de la liberté publique.
La peste pendant un certain temps désola Selinunte. Tout le monde y languissait : les femmes même y accouchaient avant leur terme. Empédocle connut que cette maladie ne venait que des eaux corrompues du fleuve qui arrose cette ville. Il détourna à ses dépens le cours de deux petits ruisseaux , qu'il fit décharger dans la rivière de Selinunte. Cela empêcha la corruption des eaux ; la peste cessa aussitôt. Les gens de Selinunte en firent de grands festms de réjouissance. Empé.
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docle parut en ce temps-là à Selinuiite ; tout le monde s'assembla , on lui fit des sacrifices , et on lui rendit des honneurs divins , auxquels il était fort sensible.
Empédocle admettait pour premier principe les quatre éléments : la terre, l'eau, l'air et le feu.
11 tient qu'il y a entre ces éléments une liaison qui les unit , et une discorde qui les divise. Il ajoute qu'ils sont dans une perpétuelle vicissitude, mais que rien ne périssait; que cet ordre avait été de toute éternité, et qu'il durerait toujours ;
Que le soleil était une grosse masse de feu, que la lune était plate et de figure d'un disque ;
Que le ciel était fait d'une matière semblable à du cristal.
Quant à l'âme, il croyait qu'elle passait indifféremment dans toutes sortes de corps; et il assurait qu'il se souvenait clairement d'avoir été petite fille, ensuite poisson, après oiseau ; et même il avait aussi été plante.
La mort de ce philosophe est rapportée assez diversement. La plus commune opinion est que, comme il avait une envie extraordinaire de se faire passer pour un dieu , et qu'il voyait quantité de gens assez disposés à le croire, il résolut de soutenir cette grande opinion jusqu'à la fin. C'est pour cela que , quand il commença à se sentir incommodé de la vieillesse , il voulut finir sa vie par quelque chose qui parût miraculeux. Après avoir guéri une femme d'Agrigente , nommée Pautée , qui était abandonnée de tous les médecins et prête à expirer, il prépara un sacrifice solennel , où il invita plus de quatrevingts personnes; et pour leur faire croire à tous qu'il était disparu, dès que le festin fut fini , et que chacun fut allé se reposer les uns sous des arbres et les autres ailleurs, Empédocle monta sans rien dire au haut du mont Etna , et se jeta au milieu des flammes. Horace , parlant de cette fin , dit :
Deus immortalis liahcri num aipit Empedocles, ardentein frigidus Ethnani Insiluit'.
Empédocle était un homme fort sérieux ; il portait toujours
' De Art. poet., v. 465.
42r> SOCRATE.
une longue clievehire , avec une couronne de laurier sur sa tête. Il ne marchait jamais dans les rues sans se faire accompagner de beaucoup de personnes. Il imprimait du i cspect à tous ceux qu'il rencontrait. Chacun se trouvait heureux de le pouvoir rencontrer sur son chemin. 11 avait en tout temps des sandales d'airain dans ses pieds. Après qu'il se fut précipité au milieu des flammes , la violence du feu rejeta une de ses sandales, qui fut retrouvée par la suite , et qui découvrit sa fourberie. Ainsi le pauvre Empédocle , faute d'avoir bien pris ses précautions, au lieu de passer pour un dieu, fit connaître qu'il n'était qu'un charlatan.
Entre autres bonnes qualités , il était excellent citoyen , et fort désintéressé. Après la mort de Meton son père, quelqu'un voulut usurper la tyrannie à Agrigente. Empédocle lit promptement assembler le peuple , apaisa la sédition , et empêcha que l'affaire n'allât plus loin ; et pour marquer combien il avait de passion pour l'égalité, il partagea tout son bien avec ceux qui en avaient moins que lui.
Ce philosophe florissait vers la quatre-vingt-quatrième olympiade. Les Agrigentins lui érigèrent une statue , et ont conservé une vénération extraordinaire pour sa mémoire. 11 mou* rut vieux , mais on ne sait pas précisément à quel âge.
Né la quatrième année de la 77* olympiade, mort la première année de la 95", après avoir vécu soixante-dix ans.
Socrate , qui, de l'aveu de toute l'antiquité, a passé pour le plus vertueux et le plus éclairé des philosophes du paganisme, fut citoyen d'Athènes, du bourg d'Alopèce. Il naquit la quatrième année de la soixante-dix-septième olympiade, et eut pour père Sophronisque , qui était sculpteur en pierre , et pour mère Phanarète, qui était accoucheuse. Il étudia la philosophie d'abord sous Anaxagoras , et ensuite sous Archélaùs le physicien. Mais considérant que toutes ces vaines spéculations sur les choses de la nature ne menaient à rien d'utile.
et ne contribuaient point à rendre le philosophe plus homme de bien, il s'attacha à étudier ce qui regardait les mœurs , et fut , pour ainsi dire , le fondateur de la philosophie morale chez les Grecs , comme le remarque Cicéron au troisième livre des Questions Tusculanes.
lien avait parlé encore plus expressément, et d'une manière plus étendue , dans le premier livre , où il s'explique en ces termes : « Il me paraît , et c'est une opinion sur laquelle tout « le monde convient assez , que Socrate est le premier qui , re- « tirant la philosophie de la recherche des secrets cachés de la « nature, à quoi tout ce qu'il y avait eu de philosophes avant « lui s'étaient uniquement attachés, l'avait ramenée etappli- « quée à ce qui touche les devoirs de la vie commune ; de « sorte qu'il ne s'occupait qu'à examiner les vertus et les vices , <i et en quoi consistait le bien ou le mal ; disant que ce qui « regardait les astres était fort au-dessus de nos lumières , et «i que , quand nous serions plus à portée que nous ne sommes « de ces connaissances , elles ne pouvaient contribuer en rien « à régler notre conduite. »
Il fit donc son unique étude de cette partie de la philosophie qui concerne les mœurs , et qui s'étend à tous les âges et à toutes les conditions de la vie ; et cette nouvelle manière de philosopher fut d'autant mieux reçue , que celui qui en était l'inventeur prêchait lui-même d'exemple , s'appliquant à remplir , le plus régulièrement qu'il lui était possible , tous les devoirs d'un bon citoyen , soit en paix , soit en guerre.
De tous les philosophes qui ont eu de la réputation , il est le seul, comme l'a remarqué Lucien, dans son dialogue du Parasite , qui ait jamais été à la guerre. Il fit deux campagnes , et dans toutes les deux, quoique malheureuses pour son parti, il paya de sa personne , et se montra homme de courage. Dans l'une il sauva la vie à Xénophon , qui , étant tombé de cheval en faisant la retraite , aurait été tué par les ennemis , si Socrate, le chargeant sur ses épaules, ne l'eût tiré de la mêlée, et porté durant plusieurs stades, jusqu'à ce que le cheval , qui s'était échappé, eût été repris. C'est Strabon qui
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rapporte ce fait. Dans l'autre, les Athéniens ayant été entièrement défaits et mis en fuite , il fut le dernier à faire la retraite , et montra si bonne contenance , que ceux qui poursuivaient les fuyards, le voyant prêt à tout moment à tourner face contre eux , n'eurent jamais Faudace de l'attaquer. C'est le témoignage que lui rend Athénée.
A ces deux expéditions près , Socrate ne mit point les pieds hors d'Athènes , en quoi il tint une conduite toute contraire à celle des autres philosophes , qui tous avaient employé une partie de leur vie à voyager, pour acquérir de nouvelles connaissances en conférant avec les savants de tous les pays. Mais comme le genre de philosophie auquel Socrate s'était borné portait l'homme plutôt à travailler à se connaître lui-même , qu'à se charger l'esprit de connaissances fort inutiles pour le rt^lement des mœurs , il se crut dispensé de tous ces grands voyages, où il n'aurait rien appris de plus que ce qu'il pouvait apprendre à Athènes au milieu de ses compatriotes, à la réforme desquels il croyait d'ailleurs qu'il était plus juste qu'il travaillât, qu'à celle des étrangers. Et comme la philosophie morale est une science qui s'enseigne plus par exemples que par discours, il se fit une loi de suivre dans la pratique tout ce que la droite raison et la vertu la plus rigide exigerait de lui. Ce fut suivant cette maxime qu'ayant été mis au nombre des sénateurs de la ville , et ayant prêté le serment de dire son avis selon les lois, il refusa constamment de souscrire à l'arrêt par lequel le peuple avait, au préjudice des lois , condamné à mort neuf capitaines ; et quoique le peuple s'en formalisât , et que plusieurs même des plus puissants lui fissent de grandes menaces, il persista toujours dans son sentiment, ne croyant pas qu'il convînt à un homme d'honneur d'aller contre son serment , pour conîplaire au peuple.
Nous ne savons point qu'il ait été en charge hors cette unique fois; mais, tout; particulier qu'il était, il s'attira tant de considération à Athènes par sa prçbité et par ses vertus , qu'il Y était plus respecté que les magistrats mêmes. Quanta ce qui regardait sa personne, il en était assez soigneux, et blâmait
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ceux qui ne tenaient compte d'eux-mêmes, ou qui affectaient de la négligence à cet égard. Il était propre sur lui , toujours mis d'une manière convenable et décente ; tenant un juste milieu entre ce qui pouvait passer pour grossièreté et rusticité , et ce qui pouvait sentir le faste ou la mollesse. Quoique peu accommodé des biens de la fortune , il se tint toujours dans les termes d'un désintéressement parfait, ne prenant rien de ceux qui venaient l'entendre ; en quoi sa conduite faisait la condamnation des autres philosophes , qui étaient dans l'usage de vendre leurs leçons, et de taxer leurs écoliers à plus haut ou plus bas prix, selon qu'ils étaient plus ou moins en réputation. Aussi Socrate avait-il coutume de dire, comme le rapporte Xénophon, qu'il ne concevait pas comment un homme qui faisait profession d'enseigner la vertu pouvait songer à en tirer quelque profit : comme si de s'acquérir un honnête homme , et de se faire un bon ami de son disciple , n'était pas le plus riche avantage et le profit le plus solide qu'on pût retirer de ses soins.
Ce fut au sujet de ce désintéressement de Socrate , qu'un certain sophiste , nommé Antiphon , qui voulait décrier une morale qu'il n'avait pas envie de pratiquer, lui dit un jour qu'il avait raison de ne prendre rien de ceux qu'il instruisait , et qu'en cela il faisait voir qu'il était véritablement honnête homme. Car, disait le sophiste, s'il était question de vendre votre maison , vos habits ou quelques-uns de vos meubles , bien loin de les donner pour rien ou pour peu de chose , vous tâcheriez de les vendre leur juste valeur, et vous ne les donneriez pas pour un denier moins. Mais parce que vous êtes convaincu vous-même que vous ne savez rien , et que par conséquent vous êtes hors d'état d'instruire les autres , vous vous feriez conscience de vous faire payer de ce que vous ne pouvez leur apprendre , ce qui fait plutôt l'éloge de votre probité que de votre désintéressement.
Mais Socrate n'eut pas de peine à le confondre , en lui faisant voir qu'il y a des choses qui peuvent être employées d'une manière ou honnête ou non honnête , et qUe faire présent de quel-
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ques fruits de sou jardin à un ami , ou les lui vendre , sont deux choses fort différentes. Au reste, il ne faut point s'imagioer que Socrate tint classe à la manière des autres philosophes , qui avaient un lieu fixe et marqué où ils assemblaient leurs disciples, et où ils leur donnaient des leçons à certaines heures. La manière de philosopher de Socrate ne consistait qu'en conversation avec ceux qui se trouvaient avec lui , en quelque temps et en quelque lieu que ce fût.
Un des principaux chefs dont Mélitus accusa Socrate fut de ce qu'au lieu de reconnaître pour dieux ceux qui étaient tenus pour tels à Athènes , il y introduisait de nouvelles divinités ; mais jamais accusation ne fut plus calomnieuse et moins fondée , puisque la règle que Socrate s'était prescrite sur cela h lui-même, et qu'il donnait à ceux qui le consultaient, était de se conformer à l'oracle d'Apollon de Delphes , lequel , consulté sur la manière dont on devait honorer les dieux , répondit que chacun devait le faire à la manière et selon les cérémonies qu'on pratiquait dans son pays. C'est ce que faisait Socrate , offrant et sacrifiant aux dieux du peu qu'il avait ; et quoique ce qu'il leur présentait fût peu de chose , il prétendait mériter autant auprès d'eux que ceux qui leur faisaient les plus riches offrandes , parce qu'il faisait cela selon son pouvoir, et qu'il ne pouvait se persuader que les dieux eussent plus d'égards aux grands qu'aux petits sacrifices qu'on leur faisait. Il croyait au contraire que les dieux n'avaient rien de plus agréable que d'être honorés par les gens de bien.
Rien n'est plus simple ni en même temps plus religieux que la prière dont il usait envers les dieux , ne leur demandant rien en particulier , mais les priant de lui procurer ce qu'ils jugeraient eux-mêmes lui être bon et utile ; car disait-il , de leur demander des richesses et des honneurs , c'est comme si on leur demandait la grâce de donner bataille, ou de jouer aux dés , sans savoir quelle pourrait être l'issue du jeu ou de la bataille.
Bien loin de détourner du culte des dieux ceux qui le fréquentaient, il se faisait au contraire un devoir d'y ramener
ceux qui manquaient de religion. Xénophon rapporte sur cela la manière dont il s'y prit pour inspirer de la piété envers les dieux à un certain Aristodemus , qui faisait profession de ne leur rendre aucun honneur, et qui se moquait même de ceux qui leur sacrifiaient. Quand on lit dans Xénophon tout ce que Socrate dit en cette occasion sur la providence des dieux à l'égard des hommes, on est surpris qu'un philosophe quia toujours vécu au milieu du paganisme ait pu avoir des pensées si saines et si justes sur ce qui regarde la divinité.
Il était pauvre , mais si content dans sa pauvreté , que , quoiqu'il ne tînt qu'à lui d'être riche en acceptant les présents que ses amis et ses disciples voulaient le forcer de recevoir, il les renvoya toujours , au grand déplaisir de sa femme , qui ne goûtait point du tout cette philosophie. Sa manière de vivre , pour la nourriture et pour les habits, était si dure, que le sophiste Antiphon, dont nous avons déjà parlé, lui reprochait quelquefois qu'il n'y avait point d'esclave si misérable qui pût s'en contenter et y tenir : car , disait-il , votre nourriture est la plus chétive du monde; d'ailleurs, non-seulement vous êtes toujours très-pauvrement vêtu , mais vous n'avez jamais qu'une même robe hiver et été , et rien par-dessus cette robe ; avec cela vous allez toujours nu-pieds. Mais Socrate lui fit voir qu'il se trompait , s'il croyait que la félicité ne se trouvait que dans l'abondance et les délices; et que, tout pauvre qu'il lui paraissait, il était plus heureux que lui. J'estime, disait-il, que comme n'avoir besoin de rien est une prérogative qui n'appartient qu'aux dieux, aussi moins on a de besoins, et plus on approche de la condition des dieux.
Il n'était pas possible qu'une vertu aussi pure que celle de Socrate ne causât de l'admiration , surtout dans une ville comme Athènes, où cet exemple devait paraître fort extraordinaire; car ceux mêmes qui n'ont pas la forc« de suivre la vertu ne sauraient s'empêcher de rendre justice à ceux qui la suivent. Celle de Socrate lui mérita bientôt l'estime universelle de ses concitoyens , et attira auprès de lui beaucoup de disciples de tout âge , qui préféraient le plaisir de l'entendre et de
converser avec lui, aux amusenienls les plus agréables. I/at* trait était d'autant plus grand du côté de Socrate , qu'il joignait à une austérité très-rigide pour lui-même , toute la douceur et la complaisance possible pour les autres. La première chose (ju'il tachait d'inspirer aux jeunes gens qui l'écoutaient était la piété et le respect pour les dieux; ensuite il les portait autant qu'il pouvait à la tempérance et à l'éloignement des voluptés, leur représentant comment elles privaient l'homme du plus riche trésor dont il fût maître , c'est-à-dire de la liberté. Sa manière de traiter la morale était d'autant plus séduisante , que le tout se faisait par manière de conversation et sans aucun dessein formé ; car , sans qu'il se proposât aucun point particulier à discuter, il s'attachait au premier qui se présentait , et que le hasard fournissait. Il faisait d'abord une question , comme un homme qui cherche à s'instruire , et ensuite , profitant de ce qu'on lui accordait dans les questions qu'il faisait, il amenait les gens àla proposition contradictoire de celle qu'il avait établie au commencement de la dispute. Il passait une partie de la journée à ces sortes de conférences de morale , où tout le monde était bien venu, et dont jamais personne ne partit, selon le témoignage de Xénophon , sans en devenir plus homme de bien.
Quoique Socrate n'ait jamais rien laissé par écrit , cependant il est aisé de juger et du fond de sa morale et de la manière dont il la traitait , par ce qui s'en trouve dans Platon et dans Xénophon. La conformité qui se remarque, surtout pour la manière de disputer, dans ce qu'eu rapportent ces deux disciples de Socrate , est une preuve certaine de la méthode qu'il suivait. On ne peut pas dire la même chose pour le fond , surtout à l'égard de Platon , qui lui en prêtait quelquefois , comme Socrate le dit un jour, après avoir lu son dialogue de Lysis ; mais il y a lieu de juger que Xénophon était plus fidèle; car ce qu'il rapporte de certains morceaux de conversation et de dispute entre Socrate et un autre interlocuteur, il déclare qu'il le fait comme historien , qui expose ce qu'il a entendu.
On aura peine à comprendre comment un homme qui por-
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lAÏi tout le monde à lionorer les dieux, et qui prêchait pour ainsi dire aux jeunes gens l'éloigneuient de tout vice, a pu être condamné à mort comme impie envers les dieux reconnus à Athènes, et comme corrupteur de la jeunesse. Aussi cette injustice criaute ne se tit-elle que dans un temps de désordre, et sous le gouvernement séditieux des trente tyrans ; et voici ce qui y donna occasion.
Critias, le plus puissant de ces trente tyrans, avait été autrefois disciple de Socrate aussi bien qu'Alcibiade ; mais s'étant tous deux lassés d'une philosophie dont les maximes ne cadraient pas avec leur ambition et leur intempérance , il Tabandonnèrent enfin. Pour Critias , de disciple qu'il avait été de Socrate, il devint sou plus grand ennemi , à cause de la fermeté avec laquelle Socrate lui reprochait une passion honteuse , et des obstacles par lesquels le même Socrate le traversa ; de sorte que Critias, devenu l'un des trente tyrans, n'eut rien tant à cœur que de perdre Socrate , qui d'ailleurs , ne pouvant souffrir leur tyrannie , parlait contre eux avec beaucoup de liberté. Car, voyant qu'ils faisaient mourir tous les jours beaucoup de citoyens et des principaux , il ne put s'empêcher de dire , dans une compagnie , que si celui à qui on aurait donné des vaches à garder les ramenait tous les jours plus maigres et en plus petit nombre , on trouverait étrange s'il n'avouait pas lui-même qu'il était très-mauvais vacher. Critias et Chariclès , deux des principaux des trente tyrans, qui sentirent bien que la comparaison tombait sur eux , firent d'abord une loi par laquelle il était défendu d'enseigner dans Athènes l'art de discourir ; et, quoique Socrate n'eût jamais fait profession de cet art , cependant on voyait bien que c'était à lui qu'on en voulait , et qu'on prétendait par là lui ôter la liberté de conférer sur des points de morale^ selon sa coutume , avec ceux qui le fréquentaient.
U alla trouver lui-même les deux auteurs de la loi , pour la leur faire expliquer; mais comme il les embarrassait par la subtilité de ses interrogations, ils lui dirent formeficmenr qu'ils lui défendaient d'entrer en conversation avec les jeunes
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gens ; et sur ce qu'il leur demanda jusqu'où ils étendaient l'âge des jeunes gens, ils déclarèrent qu'ils comprenaient sous ce nom tous ceux qui étaient au-dessous de trente ans. Mais, dit Socrate , ne répondrai-je point , si quelqu'un par hasard me demande où est Cliariclès ? où est Critias? Oui , dit Chariclès ; mais , ajouta Critias , on te défend surtout un tas d'artisans , qui ont les oreilles fatiguées de tes discours. Mais , reprit Soerate, si ceux qui me suivront me demandent ce que c'est que pitié et justice? Oui , répondit Chariclès; et les va- <;liers aussi , te gardant bien toi-même de faire diminuer le nombre des vaches. Il n'en fallut pas davantage à Socrate pour connaître ce q«'il devait craindre de la part de ces deux tyrans , et que sa comparaison des vaches les avait irrités au dernier point.
Mais parce que , dans la réputation de vertu où était Socrate, il eût été trop odieux de vouloir l'attaquer et l'appeler en jugement , on crut qu'il fallait commencer par le décréditer dans le public; et c'est ce qu'on opéra par la comédie d'Aristophane , intitulée les Nuées , où l'on fait passer Socrate pour un homme qui enseigne l'art défaire paraître juste ce qui est injuste. La comédie ayant eu son effet par le ridicule qu'elle jeta sur Socrate, Mélitus se présenta pour former une accusation capitale contre lui , dans laquelle il le taxait , 1° de ne point reconnaître les dieux qu'on honorait à Athènes , et d'en introduire de nouveaux ; 2° de corrompre la jeunesse , c'est-à-dire de lui enseigner à ne point respecter leurs parents ni les magistrats. L'accusateur requérait que pour ces deux crimes il fût condamné à mort.
Quelque animés que fussent contre Socrate les trente tyrans, et surtout Critias et Chariclès, il est certain qu'ils auraient eu de la peine à le faire condamner, pour peu qu'il eût voulu s'aider lui-même; mais l'intrépidité et la hauteur avec laquelle il soutint cette accusation, refusant même de payer aucune amende, parce que c'aurait été s'avouer coupable en quelque sorte , et surtout la fermeté avec laquelle il parla aux juges, lorsque , interpellé par eux de dire lui-même
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à quelle peiue il reconnaissait devoir être condamné , il leur dit hautement qu'il croyait mériter d'être nourri le reste do sa vie aux dépens du public dans l'hôtel de ville ; tout cela aigrit de nouveau les esprits des trente tyrans , qui le firent condamner à mort. Un philosophe très-éloquent, nommé Lysias , lui avait composé une apologie , afin qu'il s'en servît et la prononçât quand il paraîtrait devant les juges. Socrate, après l'avoir entendue, avoua qu'elle était fort bonne; mais il la lui remit, disant qu'elle ne lui convenait pas. Mais pourquoi, reprit Lysias, ne vous conviendrait-elle pas , puisque vous la trouvez bonne? Eh! mon ami, répondit-il, des habits et des souliers ne peuvent-ils pas être très-bons , et cependant n'être pas bons pour moi ? C'est qu'en effet , quoique l'apologie fût très-belle et très-forte , elle était tournée d'une manière qui ne convenait point à la droiture et à la candeur de Socrate. Socrate , ayant été condamné à mort , fut mené en prison, ojj quelques jours après il mourut, ayant avalé de la ciguë : c'était la manière dont on faisait mourir pour lors ceux qui étaient condamnés à la mort chez les Athéniens.
Diogène Laërce prétend que Socrate fut marié deux fois ; mais , des deux femmes qu'il lui donne , on ne connaît guère que la fameuse Xantippe, de laquelle il çut un fils nommé Tamproclès , et qui s'est rendue célèbre par sa mauvaise humeur, et par l'exercice qu'elle donna à la patience de Socrate. 11 disait qu'il l'avait prise pour femme , parce qu'il était persuadé que, s'il pouvait parvenir à supporter sa mauvaise humeur, il ne trouverait plus rien qui lui fût insupportable.
Socrate prétendait avoir un génie qui le dirigeait par des inspirations secrètes en certaines occasions. Platon , Xénophon et d'autres anciens auteurs en font mention. Plutarque , Apulée et Maxime de Tyr , ont fait chacun un livre exprés sur ce génie ou démon de Socrate. Il mourut la première année de la quatre-vingt-quinzième olympiade , à l'âge de soixante-dix ans.
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Ké la preinièie année de la 88' olympiade, niorl la preniicre de la 108* , âgé de quatre-vingt cl un ans.
PJatou, que la sublimité de sa doctrine a fait suruoinmer le divin , était d'une des plus illustres familles d'Athènes, ou il naquit dans la quatre-vingt-huitième olympiade. Il descendait de Codrus par son père , qui se nommait Aristou , et de Solon par sa mère, qui s'appelait Perictione. Pour lui , on le nomma d'abord Aristoclès; mais depuis, parce qu'il était de haute taille et assez replet, et surtout qu'il avait un grand front et les épaules larges, il fut nommé Platon , et ce surnom lui demeura.
On raconte que, durant qu'il était encore au berceau , des abeilles répandirent du miel sur ses lèves; ce qu'on regarda tromme un présage de cette éloquence merveilleuse par laquelle il se distingua au dessus de tous les Grecs. Tl s'appliqua à la poésie durant sa jeunesse, et lit quelques élégies et deux tragédies; mais il jeta tout cela au feu , dès qu'il eut pris la résolution de se donner à la philosophie. Il avait vingt ans lors- (jue son père le présenta à Socrate pour le former. Socrate avait eu la nuit d'auparavant un songe , où il lui avait paru qu'il tenait dans son sein un jeune cygne , qui , après que les plumes lui furent venues, avait déployé ses ailes, et d'un vol hardi s'était élevé dans le plus haut de l'air , en chantant avec une douceur infinie. Ce philosophe ne douta pas que ce songe ne regardât Platon, à qui il en lit l'application , et que ce ne fiit un présage de l'étendue de la réputation que son élève tievait avoir un jour. 11 demeura fidèlement attaché à Socrate tant que celui-ci vécut; mais, après sa mort , il s'attacha à Oatyle, qui suivait les sentiments d'Heraclite , et à Hermogenes, qui suivait ceu.x de Parménide. A l'âge de vingt-huit ans il alla à Mégare, pour étudier sous Euclide avec les autres disciples de Socrate. De là , étant allé à Cyrène, il y étudia les mathématiques sous Théodore. 11 passa ensuite en Italie
pour y entendre les trois plus fameux pythagoriciens de ce temps- là , qui étaient Philsolaùs, Arehitas de ïarente , et Eurytus. Il ne se contenta pas de tout ce qu'il avait pu apprendre de ces grands maîtres ; il alla encore en Egypte , pour s'instruire auprès des docteurs et des prêtres du pays ; et il avait même le dessein de passer aux Indes, et de consulter les mages, si les guerres qu'il y avait alors en A-sie ne l'en eussent empêché.
Étant revenu à Athènes après toutes ces courses, il établit sa demeure dans un cantou appelé l'Académie, lieu malsain , et qu'il choisit exprès , comme un correctif nécessaire à sou trop d'embonpoint et de santé. Le remède opéra en effet ; car il y eut d'abord une fièvre quarte qui lui dura un an et demi; mais il fit si bien, par sa sobriété et son régime , qu'il surmonta cette fièvre , et que sa santé en fut ensuite plus forte et plus inaltérable.
11 alla trois fois à la guerre : la première à Tanagre , la seconde à Corinthe, et la troisième à Délos ; et dans cette dernière guerre son parti eut la victoire. 11 fut aussi trois fois m Sicile : la première par curiosité et en partie pour y voir par lui-même les embrasements du mont Etna : il avait quarante ans pour lors ; et il alla à la cour du vieux Denys le tyran, qui avait souhaité de le voir. La liberté avec laquelle il lui parla sur sa tyrannie pensa lui coûter la vie , qu'il lui aurait fait perdre , si Dion et Aristomène n'eussent demandé grâce pour lui. Mais il le mit du moins entre les mains de Polydès , ambassadeur des Lacédémoniens auprès de lui , et qu'il chargea de le vendre comme un esclave. Cet ambassadeur le mena à Égine, où il le vendit. Ceuxd'Égine avaient fait une loi par larfuelle il était défendu , sous peine de la vie , à aucun Athénien de passer dans leur île. Ce fut sous prétexte de cette loi qu'un certain Charmander l'accusa comme coupable de mort ; mais quelques-uns ayant allégué que la loi avait été faite contre des hommes, et non pas contre des philosophes, on voulut bien se payer de celte distinction, et l'on se contenta de le vendre. Heureusement pour lui, Anuiccris,