‹ De l'éducation des filles. Dialogues des morts, et opuscules divers, composés pour l'éducation de M. le duc de Bourgogne. Abrégé des vies des anciens philosophesChapitre 102 sur 112 · ANTISTHÈNE · texte numérisé non relu

ANTISTHÈNE

elle ne tardera guère à te déplaire ; et si tii en prends une belle, elle sera commune.

Il vit un jour un adultère qui s'enfuyait : Malheureux, s'écria Antisthène, combien aurais-tu évité de dangers avec une obole !

11 exhortait ses disciples à faire provision de choses qu'aucun naufrage ne leur pût jamais faire perdre.

Quand il avait un ennemi , il lui souhaitait toutes sortes de biens , excepté la sagesse.

Si quelqu'un lui parlait de la vie délicieuse : Bons dieux ! disait-il, que ce ne soit que pour les enfants de nos ennemis!

Dès qu'il voyait une femme bien parée , il s'en allait aussitôt dans sa maison , il priait son mari de lui montrer ses armes et son cheval : s'il trouvait tout en bon état, il permettait à la femme de faire tout ce qu'elle voudrait, parce qu'elle avait un mari en état de la défendre; s'il ne trouvait pas un bon équipage , il conseillait à la femme d'ôter tous ses ornements, de crainte de devenir la proie du premier qui voudrait lui faire violence.

Il avertit un jour les Athéniens d'atteler indifféremment à la charrue des ânes et des chevaux, sans aucune distinction. Cela ne serait pas bien , lui dit-on , car les ânes ne sont pas propres à labourer la terre. Qu'importe.? répondit Antisthène; quand vous élisez des magistrats, regardez-vous s'ils sont propres à gouverner ou s'ils ne le sont pas.? Il suffit que vous les choisissiez.

On lui dit un jour que Platon parlait mal de lui. Cela m'est commun avec les rois , répondit-il , de recevoir des injures de ceux à qui on a fait du bien.

Il disait que c'était une chose bien ridicule de prendre tant de peine à nettoyer le froment d'ivraie , et les armées de soldats inutiles , pendant qu'on ne songeait pas seulement à bannir les envieux hors de la république.

Quand on lui reprochait qu'il voyait souvent des gens de mauvaise vie : Qu'importe? répondait-il; les médecins voient bien tous les jours des malades , et ne prennent pas la fièvre.

448 ATS'TISTllENE.

Antisthèue était très-patient; il exhortait ses disciples à souffrir sans s'émouvoir toutes les injures qu'on leur dirait.

Il blâmait fort Platon , qu'il accusait d'aimer le faste et la grandeur , et il ne manquait jamais de le railler sur ce sujet.

Quand quelqu'un lui demandait quel profit il avait tiré de sa philosophie : C'est , répondait-il , de pouvoir m'entretenir avec moi-même , et de faire volontairement ce que les autres ne font que par contrainte.

Antisthène conserva toujours une grande reconnaissance envers Socrate son maître. Il semble même que ce fut lui qui vengea sa mort. Car comme plusieurs gens étaient venus exprès des extrémités du Pont-Euxin pour entendre Socrate, Antisthène les mena chez Anyte : Tenez , leur dit-il , cet homme-ci est beaucoup plus sage que Socrate ; car c'est lui qui l'a accusé. Le souvenir de Socrate fit tant d'impression sur tous ceux qui étaient présents , qu'ils chassèrent aussitôt Anyte hors de la ville. Ils se saisirent de Mélite , qui était l'autre accusateur de Socrate, et le firent mourir.

Antisthène tomba malade d'une phthisie. Il semble que l'envie de vivre lui fit préférer un état languissant à une mort prompte, car Diogène son disciple entra un jour dans sa chambre, un poignard sous un manteau; Antisthène lui dit : Ah ! qui est-ce qui me délivrera des maux que je souffre? Diogène tira son poignard : Ce sera celui-ci , lui dit-il. Je cherche à me délivrer de mes douleurs, répondit Antisthène, mais non pas de la vie. Il y a apparence qu' Antisthène se vantait qu'Hercule était l'instituteur des cyniques; car le poète Ausone, dans ses épigrammes , le fait parler ainsi :

Inventor primus cynices ego. Quae ratio istaec?

Alcides multo dicitur esse prior. Alcida quondam fueram doctore sccundus ,

Nunc ego sum cynices primus , et ille deus.

AfilSTIPPE. 449

Contemporain de Platon , vivait sous la 96« olympiade.

Aristippe était originaire de Cyrène, dans la Libye. La grande réputation de Socrate lui fit quitter son pays pour venir s'établir à Athènes , afin d'avoir le plaisir de l'entendre. Il fut un des principaux disciples de ce philosophe ; mais il mena une vie fort opposée aux préceptes qu'on enseignait dans cette excellente école. C'est lui qui est l'auteur de la secte qu'on nomme des cyrénaïques , à cause qu' Aristippe leur maître était de la ville de Cyrène.

Aristippe avait l'esprit fort brillant , et les reparties vives ; il parlait agréablement , et trouvait toujours quelques plaisanteries sur la moindre chose ; il ne songeait uniquement qu'à flatter les rois et les grands seigneurs ; il était toujours prêt à faire tout ce qu'ils souhaitaient; il les faisait rire, et tirait d'eux tout ce qu'il voulait; il tournait en raillerie toutes les insultes et les infamies qu'ils lui faisaient , en sorte qu'il leur était impossible de le mettre mal avec eux , quand même ils l'auraient voulu. Il était si adroit et si insinuant, qu'il venait aisément à bout de tout ce qu'il entreprenait. Il avait l'esprit égal dans toutes sortes d'états où il se trouvait , sans se soucier d'aucune bienséance. Platon lui disait quelquefois : O Aristippe , dans tout l'univers il n'y a que toi qui saches faire aussi bonne contenance sous de vieux haillons que sous une magnifique robe de pourpre !

Horace , parlant de ce philosophe , dit qu'il savait toutes sortes de personnages, et qu'il était content du peu qu'il possédait dans le temps même qu'il cherchait à avoir davantage.

Toutes ses qualités l'avaient rendu fort agréable à Denys le tyran , en sorte qu'il était mieux dans sou esprit que tous les autres courtisans ensemble. Aristippe allait souvent à Syracuse pour faire bonne chère avec lui : dès qu'il commençait à s'y ennuyer, il allait chez d'autres grands seigneurs; et comme il passait toute sa vie dans les cours des princes,

c était le sujet pour lequel Diogène le cynique , qui vivait de son temps , ne l'appelait jamais que chien royal.

Un jour Denys lui cracha au visage ; cela fit de la peine à quelques-uns de la compagnie. Aristippe n'en fit que rire : Voilà bien de quoi se plaindre! les pêcheurs, pour attraper un petit poisson , se laissent bien mouiller jusqu'à la peau ; et moi , pour prendre une baleine, je ne souffrirais pas qu'on me jetât un peu de salive sur le visage !

Une autre fois Denys était mécontent de lui ; quand ou fut prêt à se mettre à table , il voulut qu' Aristippe se mît à la dernière place. Aristippe ne s'en chagrina point. Apparemment, lui dit-il, que vous avez dessein d'honorer cette place-là ?

Aristippe a été le premier des disciples de Socrate qui commença d'exiger certaine rétribution de ceux qu'il enseignait ; et pour autoriser cette coutume, un jour il envoya lui-même vingt mines à Socrate. Socrate ne les voulut point recevoir, et fut assez mécontent , pendant qu'il vécut , de la conduite que tenait son disciple ; mais il ne paraît pas qn Aristippe s'en mit en peine. Quand on lui faisait des reproches , et qu'on lui opposait la générosité de son maître , qui n'avait jamais rien exigé de personne , il répondait : Ah ! cela est bien différent ; tous les plus grands seigneurs d'Athènes faisaient gloire de fournir à Socrate toutes les choses dont il avait besoin , en sorte même que Socrate était obligé d'en renvoyer la plus grande partie ; et moi à peine ai-je un méchant esclave qui songe à moi.

Certain homme lui amena son fils pour l'instruire , et le pria d'en avoir grand soin. Aristippe lui demanda cinquante drachmes : Comment, cinquante drachmes .î> répondit le père de l'enfant ; et il ne faudrait que cela pour acheter un esclave. Eh bien , va-t'en l'acheter, répondit Aristippe , et lu en auras deux. Ce n'était pas pourtant qu' Aristippe fût avare ; au contraire , il ne voulait avoir d'argent que pour le dépenser, et que pour montrer la manière dont il fallait s'en servir.

Un jour, comme il passait la mer, quelqu'un l'avertit que le vaisseau dans lequel il passait appartenait à des corsaires.

ARISTIPPE. 4ôi

Aristippe tira de sa poche tout l'argent qu'il avait; il fit semblant de le compter et le laissa tomber exprès dans la mer : il fit aussitôt un grand soupir, comme si le sac lui eût échappé des mains , et dit tout bas : il vaut mieux qu'Aristippe perdC'Son argent , que de périr lui-même à cause de son argent.

Une autre fois il aperçut que son esclave qui le suivait ne pouvait pas marcher si vite que lui , à cause de l'argent dont il était chargé : Jette tout ce que tu as de trop, lui dit-il, et ne porte que ce que tu pourras.

Horace, parlant des gens qui mettent tout leur avantage dans les richesses, leur oppose Aristippe.

Aristippe aimait fort la bonne chère , et n'épargnait rien quand il s'agissait d'un bon morceau. Un jour il acheta une perdrix cinquante drachmes; quelqu'un ne put s'empêcher de blâmer cet excès : Si cette perdrix ne coûtait qu'une obole, ne l'achèterais-tu pas ? Assurément , répondit l'autre. Et moi , répliqua Aristippe, j'estime encore moins cinquantedrachmes, que toi une obole- Une autre fois il avait acheté très-cher quelques friandises : certain homme qui se trouva là voulut lui en faire des réprimandes : Ne donnerais-tu pas bien trois oboles de tout cela ? dit Aristippe. Oui, répondit-il. Eh bien ! répliqua Aristippe , je ne suis donc pas encore si gourmand que tu es avare.

Quand on lui reprochait qu'il vivait trop splendidement, ii disait : Si la bonne chère était blâmable, on ne ferait pas de si grands festins dans toutes les fêtes des dieux.

Platon même , qui passait pour être assez magnifique , ne put s'empêcher une fois de l'avertir qu'il vivait trop délicieusement. Aristippe lui dit : Crois-tu que Denys soit honnête homme ? Oui , répondit Platon. Eh bien ! répondit Aristippe , il vit encore bien plus délicieusement que moi ; et ainsi rien n'empêche qu'on ne soit honnête homme , quoiqu'on fasse bonne chère.

Diogène était un jour à laver des herbes , selon sa coutume ; il vit passer Aristippe . Si tu savais te contenter avec des lier-

4r,2 ARTSTIPPE.

bes, connue moi , dil-il , tu ne te mettrais guère en peine d'aller faire ta cour aux rois. Et toi , répondit Aristippe, si tu savais l'art de bien faire ta cour aux rois , tu ne tarderais guère à ne plus aimer tes herbes.

Un jour Denys fit venir trois belles courtisanes devant Aristippe, et lui permit de choisir celle qui lui plairait davantage; Aristippe les prit toutes les trois. Le choix n'est pas sûr, dit-il ; vous savez l)ien tous les malheurs qui ont suivi celui de Paris ; deux peuvent plus faire de mal qu'une ne saurait jamais faire de bien. Il les amena jusqu'au vestibule de sa maison, et les renvoya aussitôt.

Denys lui dit une autre fois : Pourquoi voit-on perpétuellement des philosophes chez les grands seigneurs , et qu'on ne voit jamais les grands seigneurs chez les philosophes? C'est , répondit Aristippe , parce que les philosophes connaissent bien les choses dont ils ont besoin, et que les grands seigneurs ne les connaissent pas.

Certain homme lui fit encore la même question dans un autre temps : On voit bien , répondit-il , les médecins chez les malades , et cependant il n'y a personne qui n'aime mieux traiter un malade que d'être malade lui-même.

Aristippe disait que c'était une très-belle chose que de modérer ses passions , mais non pas de les déraciner tout à fait ; que ce n'était pas un crime de jouir des plaisirs, pourvu qu'on ii'en fut pas esclave : et c'est de là que , quand on le raillait sur le commerce qu'il avait avec la courtisane Laïs , il disait : 11 est vrai que je possède Laïs , mais Lais ne me possède pas.

Comme il entrait un jour dans la chambre de cette courtisane, un de ses disciples qui l'accompagnait en eut honte. Aristippe s'aperçut qu'il rougissait : Mon enfant, lui dit-il , ce n'est pas d'y entrer dont on doit rougir, mais c'est de n'en pouvoir sortir.

Un jour le philosophe Polyxène le vint voir ; il aperçut en entrant un très-grand festin, et plusieurs dames magnifiquement parées. Il s'enjporta aussitôt, et se mit à déclamer contre un si grand luxe. Aristippe lui demanda fort honnêtement

s'il voulait se mettre à table avec eux. Je le veux bien , répondit Polyxène. Comment , lui répondit Aristippe, pourquoi tais-tu tant de bruit? Ce n'est donc pas la bonne chère ni la compagnie que tu blâmes, et ce n'est que la dépense

Aristippe avait eu autrefois certain différend avec Eschme. Cela les avait tellement refroidis , qu'ils ne s'étaient point vus depuis ce temps-là. Aristippe s'en alla chez Eschine. Eh bien! lui dit-il, ne nous raccommoderons-nous jamais? Veux-tu attendre que tout ïe monde se moque de nous , et que les parasites en fassent rire ceux chez qui ils iront manger? Cela me fait un grand plaisir, répondit Eschine , et je consens de tout mon cœur à cette réconciliation. Souviens-toi donc, continua Aristippe, que c'est moi qui t'ai prévenu , quoique je sois ton aîné.

Un jour Denys lit un grand festin , et sur la fin il voulut que chacun s'habillât d'une longue robe de pourpre, et qu'on dansât au milieu d'une salle. Platon n'en voulut rien faire. Il dit qu'il était homme, et qu'un habit si efféminé ne lui convenait pas. Aristippe n'en fit aucune difficulté. Il commença à danser avec la robe , et dit gaillardement : On en fait bien d'autres dans les fêtes de Bacchus , et cependant on ne s'y corrompt pas, quand on ne l'est pas d'ailleurs.

Une autre fois il priait Denys pour un de ses meilleurs amis ; Denys le repoussait, et ne voulait pas lui accorder ce qu'il lui demandait. Aristippe se jeta à ses pieds. Quelqu'un trouva fort à redire à cette bassesse. Ce n'est pas ma faute , répondit Aristippe ; c'est celle de Denys , qui a les oreilles aux pieds.

Comme il était à Syracuse , Simus, Phrygien , trésorier de Denys , lui montrait son superbe palais, et en se promenant il lui faisait remarquer la magnificence des planchers. Aristippe se mit à tousser : il fit deux ou trois efforts pour amasser plus d'ordure , et cracha sur le visage de Simus. Simus voulut se mettre en colère : Mon ami , lui dit Aristippe , je n'ai point vu d'endroit plus sale où je pusse cracher. Quelques-uns attribuent cette aventure ou une pareille à Diogène. Ils étaient fort capables l'un et l'autre de faire ce coup.

Certain liomme se mit un jour à lui dire des injures. Aristippe s'en alla. L'autre le poursuivait , et lui criait : Tu t'en vas , scélérat ? C'est que tu as le pouvoir de me dire des injures, répondit Aristippe ; mais moi il ne m'est pas permis de les écouter.

Une autre fois comme il passait à Corinthe , il s'éleva tout d'un coup une furieuse tempête. Aristippe avait grand'peur de périr. Quelqu'un de ceux qui étaient dans le même vaisseau ne put s'empêcher de se moquer de lui. Nous autres ignorants, dit-il, nous ne craignons rien ; et vous autres grands philosophes, pourquoi tremblez-vous si fort.^* C'est. répondit Aristippe , que nous ne craignons pas pour la même âme , et qu'il y a bien de la différence entre ce que nous avons à perdre.

Quand on lui demandait quelle différence il y avait entre un homme savant et un ignorant , il disait qu'il fallait les dépouiller l'un et l'autre, et les envoyer tout nus chez des étrangers; qu'on ne tarderait guère à s'en apercevoir.

Il croyait qu'il valait beaucoup mieux être pauvre qu'ignorant, parce qu'un pauvre ne manquait que d'argent , au lieu qu'un ignorant manquait d'humanité; et qu'il était , à l'égard d'un habile homme, ce qu'un cheval indompté est à l'égard d'un cheval dompté.

Quand on lui reprochait qu'il négligeait son fils , et qu'il le rejetait comme s'il n'était pas sorti de lui : Qu'importe, répondait Aristippe; personne n'ignore que la vermine et la pituite ne naissent de nous, et cependant cesse-t-on de les chasser ? Un jour Denys donna de l'argent à Aristippe , et un livre à Platon. Quelqu'un voulut blâmer Aristippe sur la différence tle ce présent; il répondit : J'ai besoin d'argent, et Platon , de livres.

Une autre fois Aristippe demanda un talent à Denys. Denys lui dit : Tu m'as autrefois assuré que les sages ne manquaient jamais d'argent. Commencez par m'en donner , répondit Aristippe; ensuite nous examinerons cela. Denys lui en donna. Eh bien ! continua Aristippe, ne voyez- vous pas bien à présent que je n'en ai plus besoin ?

ARÏSTIPPE. 465

Comme Aristippe allait souvent à Syracuse , Denys s'avisa un jour de lui demander ce qu'il venait faire. Je viens pour vous donner de ce que j'ai, répondit Aristippe , et en échange pour recevoir de ce que vous avez.

Quand quelqu'un lui reprochait qu'il quittait Socrate pour aller chez Denys, il disait : Quand j'avais hesoin de sagesse , j'allais chez Socrate et à présent que j'ai besoin d'argent, je viens chez Denys.

11 vit une fois un jeune homme qui était fort glorieux , a cause qu'il savait bien nager. IN'as-tu pas de honte, lui dit-il , de tirer vanité de si peu de chose ? Les dauphins nagent encore mieux que toi.

Quand on lui demandait ce qu'il avait tiré de sa philosophie : C'est , dit-il, de savoir parler librement à toutes sortes de gens. Vous autres philosophes , lui dit quelqu'un, quel avantage avez-vous au-dessus des autres ? C'est que , quand il n'y aurait point de lois , répondit Aristippe, nous vivrions toujours de la même manière.

Les cyrénaïques ne s'attachaient qu'à la morale , et très-peu à la logique -, ils négligeaient la physique, parce qu'ils en supposaient la connaissance impossible. Ils croyaient que la lin de toutes les actions des hommes devait être le plaisir; non pas une privation de douleur , mais un plaisir réel qui consiste dans le mouvement. Ils admettaient deux différents mouvements dans l'ame : l'un doux , qui faisait le plaisir; l'autre violent, qui faisait la douleur. Ils disaient que puisque tout le monde se portait naturellement vers l'un et fuyait l'autre , cela prouvait manifestement que le plaisir était la lin de l'homme. Ils considéraient l'état d'indolence comme un sommeil , qui ne doit pas être mis au rang des plaisirs ni des douleurs. Ils ne faisaient état de la vertu qu'autant qu'elle pouvait servir à la volupté, comme on n'estime une médecine qu'à cause qu'elle est utile à la santé. Ils disaient que la lin différait de la béatitude , en ce que la fin d'une action n'était que la vue d'un plaisir particulier, au lieu que la béatitude était un assemblage de tous les plaisirs; que les plaisirs du corps étaient

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beaucoup plus sensibles que ceux de l'esprit. C'est pour cela que tous les cyrénaïques avaient beaucoup plus de soin de leur corps que de leur esprit.

Ils tenaient pour maxime qu'il ne fallait cultiver les amis qu'à cause du besoin qu'on avait d'eux ; de même qu'on n'estimait les membres du corps qu'autant qu'ils étaient utiles.

Ils disaient qu'il n'y avait rien non plus en soi de juste ni d'injuste, d'iionnête ni de malhonnête; mais seulement par rapport aux lois et aux coutumes du pays : qu'un homme sage ne devait rien faire mal à propos, à cause des accidents qui lui en pouvaient arriver; qu'il devait perpétuellement se conformer aux lois du pays où il était , et éviter la mauvaise réputation.

Ils disaient aussi qu'il n'y avait rien non plus en soi d'agréable ou de désagréable , et que toutes choses ne devenaient telles que par rapport à la nouveauté ou à l'abondance , ou enfm à d'autres circonstances qui faisaient qu'elles nous étaient agréables ou désagréables ;

Qu'il était impossible d'être parfaitement heureux en ce inonde , à cause que nous sommes sujets à mille infirmités et à mille passions qui empêchent que nous ne jouissions des plaisirs , ou même qui nous troublent eu leur jouissance ;

Que la liberté ni l'esclavage , les richesses ni la pauvreté , la noblesse ni la basse naissance , ne faisaient rien pour le plaisir, puisqu'on pouvait être également heureux dans toutes sortes d'états ;

Que le sage ne devait haïr personne , mais instruire tout le monde ; qu'il ne devait rien faire que par rapport à lui , puisque personne n'était plus digne que lui de posséder toutes sortes d'avantages; et même qu'il était infiniment au-dessus de tout ce qu'il y avait au monde. Voilà quels étaient les sentiments d'Aristippe et des cyrénaïques.

Aristippe avait une fille nommée Aréta , qu'il eut grand soin d'élever dans ses principes ; elle y devint très-habile. Elle instruisit elle-même son fils Aristippe , surnommé Métrodinacte , qui fut le maître de l'impie Théodore. Celui ci , outre

les principes des cyrénaïques, enseigna publiquement qu'il n'y avait point de dieux ; que l'amitié était une chimère , puisqu'il n'y en pouvait avoir entre les fous ; que le sage se suffisait à lui-même, et que par conséquent il n'avait point besoin d'amis; que le sage ne devait point s'exposer aux dangers pour sa patrie : qu'il n'avait point d'autre patrie que le monde , et qu'il n'était point juste qu'il fût en danger pour une multitude de fous ; qu'il pouvait commettre des larcins , des sacrilèges et des adultères , lorsqu'il en trouverait l'occasion favorable , puisque toutes ces choses n'étaient des crimes que dans l'opinion des ignorants et du petit peuple , et que réellement il n'y avait aucun mal; qu'il pouvait faire publiquement les choses qui passaient pour être les plus infâmes dans l'esprit du peuple.

Il pensa un jour être traîné dans l'aréopage , mais Démétriusde Phalère le sauva. 11 demeura quelque temps à Cyrène , où il vécut en grande considération chez M-arius. Les Cyrénéens l'exilèrent. 11 leur dit en se retirant : Vous ne savez ce que vous faites de me chasser de Libye pour m'envoyer en exil en Grèce. Ptolomée Lagus , chez qui il s'était retiré , l'envoya un jour en qualité d'ambassadeur vers Lysimachus ; il lui parla avec tant d'effronterie , que l'intendant de Lysimachus, qui se trouva là, lui dit; Je crois , Théodore, que tu t'imagines qu'il n'y a pas de rois non plus que de dieux.

Amphierate rapporte que ce philosophe fut à la fin condamné à mort , et qu'on l'obligea de boire du poison.

>é la première année de la 99* olympiade; mort la troisième année de la i\i', âgé de soixante-trois ans.

Aristote a été l'un des plus illustres philosophes de toute l'antiquité , son nom est encore aujourd'hui très-célèbre dans toutes les écoles. Il était fils de Nicomachus , médecin , et ami d'Amyntas roi de Macédoine , et descendait de Machaon , ppî'l-filsd'Ksculape. Il naquit à Stagire, ville de Macédoine,

la première année de la quatre-vingt-dix-neuvième Olympiade. Il perdit son père et sa mère dès les premières années de son enfance, et fut assez négligé par ceux qui s'étaient chargés (le son éducation. Il pas-sa une partie de sa jeunesse dans le libertinage et dans la débauche, où il dissipa presque tout son bien. Il prit d'abord le parti de la guerre ; mais comme cette profession-là n'était pas tout à fait conforme à ses inclinations, il alla à Delphes consulter l'oracle , pour savoir à quoi il se déterminerait. L'oracle lui ordonna d'aller à Athènes , et de s'appliquer à la philosophie. Il était alors dans sa dix-huitième année. Il étudia pendant vingt ans dans l'Académie , sous Platon ; et comme il avait déjà tout dissipé son bien , il était obligé, pour subsister, de faire, tratic de certains remèdes qu'il débitait lui-même à Athènes.

Aristote mangeait peu, et dormait encore moins. Il avait une si grande passion pour l'étude, qu'afin de résister à l'accablement du sommeil , il mettait un bassin d'airain à côté de son lit, et quand il était couché il étendait hors du lit une de ses mains où il tenait une boule de fer, alin que le bruit de cette boule, qui tombait dans le bassin lorsqu'il voulait s'endormir, le réveillât sur-le-champ. Laërce rapporte qu'il avait la voix grêle, les yeux petits, les jambes menues, et qu'il s'habillait toujours magnifiquement.

Aristote avait l'esprit très-subtil, et comprenait aisément les questions les plus difficiles. Il ne tarda guère à devenir habile dans l'école de Platon , et à se faire fort distinguer audessus de tous les autres académiciens. On ne décidait aucune question dans l'Académie sans l'avis d' Aristote, quoiqu'il ne se rencontrât pas toujours conforme à celui de Platon. Tous les autres disciples le regardaient comme un génie extraordinaire; quelques-uns même suivaient ses opinions, au préjudice de celles de leur maître. Aristote se retira de l'Académie : Platon en eut du ressentiment; il ne put s'empêcher de le traiter de rebelle , et de se plaindre que son disciple avait regimbé contre lui , comme un petit poulin regimbe contre sa mère.

ABISTOTE. #§9

Les Alhéuiens choisirent Aristote pour l'envoyer en ambassade vers le roi Philippe , père d'Alexandre le Grand. Aristote demeura quelque temps en Macédoine pour les affaires des Athéniens; à son retour, il trouva que Xénocrate avait été choisi pour enseigner dans l'Académie. Quand Aristote vit que cette place était remplie , il dit qu'il serait honteux s'il gardait le silence pendant que Xénocrate parlerait. Il institua une nouvelle secte , et enseigna une doctrine différente de <îelle qu'il avait apprise de Platon son maître.

La grande réputation qu'avait Aristote d'exceller dans toutes sortes de sciences, et principalement dans la philosophie et dans la politique , firent que Philippe , roi de Macédoine , le voulut avoir pour être précepteur de son fils Alexandre , âgé pour lors de quatorze ans. Aristote accepta ce parti, et demeura huit ans auprès d'Alexandre , à qui il enseigna , comme rapporte Plutarque , certaines connaissances secrètes qu'il ne montrait à personne. L'étude de la philosophie n'avait point rendu Aristote trop farouche; il s'appliquait aux affaires , et avait beaucoup de part dans tout ce qui se passait de son temps à la cour de Macédoine. Le roi Philippe, à sa considération , fit rebâtir Stagire , patrie de ce philosophe, laquelle avait été détruite pendant les guerres, et y remit tous les habitants , dont plusieurs avaient été faits esclaves, et les autres s'étaient enfuis.

Aristote , après avoir quitté Alexandre, vint à Athènes, où il fut très-bien reçu , à cause que le roi Philippe , à sa considération , avait fait beaucoup de grâces aux Athéniens. Il choisit dans le Lycée un lieu où il y avait de belles allées d'arbres : ce fut là qu'il établit sa nouvelle école, et parce qu'ordinairement il enseignait ses disciples en se promenant avec eux , cela a été cause qu'on a donné à ses sectateurs le nom de péripatéticiens. Le Lycée ne tarda guère à devenir trèscélèbre , à cause du concours d'un grand nombre de gens qui venaient de divers endroits pour entendre Aristote , dont la réputation s'était répandue par toute la Grèce.

Alexandre recommanda à Aristote de s'appliquer à faire

460 AfilSTOTE.

des épreuves de physique ; ii lui donna un grand nombre de chasseurs et de pêcheurs, pour lui apporter de tous côtés de quoi faire ses observations , et lui envoya huit cents talents pour soutenir cette dépense.

Aristote publia pour lors ses livres de physique et de métaphysique. Alexandre, qui était déjà passé en Asie, en apprit la nouvelle :' ce prince ambitieux , qui souhaitait d'être en toutes choses le premier homme du monde , fut fâché de ce que la science d' Aristote allait devenir commune ; il lui en témoigna son ressentiment par une lettre qu'il lui écrivit en ces termes :

< Alexandre à Aristote.

« Vous n'avez pas bienfait de publier vos livres de sciences « spéculatives , parce que nous n'aurons rien au-dessus des « autres , si ce que vous nous avez enseigné eu particulier « vient à être communiqué à toutes sortes de gens. Je veux « bien que vous sachiez que j'aimerais encore mieux être su- « périeur aux autres dans la connaissance des choses relevées , « que de les surpasser en puissance. »

Aristote , pour apaiser ce prince, lui Ht réponse qu'il les avait mis au jour, mais de manière qu'il ne les avait pas mis au jour. Cela voulait apparemment dire qu'il avait si bien embrouillé toute sa doctrine , que personne n'y pourrait jamais rien connaître.

Aristote ne se conserva pas toujours bien dans les bonnes grâces d'Alexandre ; il se brouilla avec lui, parce qu'il prit avec trop de chaleur le parti du philosophe Callisthène. Ce Callisthène était petit-neveu d'Aristote , fils de sa propre nièce. Aristote l'avait élevé chez lui , et-avait toujours pris soin de son éducation. Lorsqu'il quitta Alexandre , il lui donna ce neveu pour le suivre à la guerre , et le lui recommanda très-particulièrement. Callisthène parlait fort librement au roi , et avait une humeur très-peu complaisante pour lui. Ce fut lui qui empêcha que les Macédoniens ne l'adorassent comme un dieu , à la manière des Perses.

Alexandre, qui le haïssait à cause de son humeur inflexi-

ARISrOTE, 4f^i

ble, trouva occasion de se veugeren se défaisant de lui. Il l'enveloppa légèrement dans la conjuration que lit quelque temps après Hermolaùs , disciple deCallisthène , et ne voulut pas lui permettre de se défendre. Il le lit exposer aux lions ; d'autres disent qu'il le fit pendre; d'autres, enfin, qu'il expira à la torture.

Aristote, depuis la punition de Callisthène, conserva toujours beaucoup de ressentiment contre Alexandre. Alexandre, de son côté, chercha tous les moyens qu'il put de chagriner Aristote. Il éleva Xénocrate , et lui envoya des présents considérables. Aristote en conçut beaucoup de jalousie; quelquesuns même l'ont accusé d'avoir eu part à la conspiration d'Antipater, et de lui avoir donné l'invention de ce poison qu*on soupçonne qui fit périr Alexandre.

Aristote , quoique assez ferme d'ailleurs , n'a pas laissé de faire paraître bien des faiblesses. Quelque temps après qu'il eut quitté l'Académie, il se retira vers Hermias , tyran d'Atarne. Les uns disent que c'était sou parent; d'autres assurent qu' Aristote était amoureux , et qu'il y avait dans ce voyage quelque raison de libertinage. Aristote épousa la sœur, d'autres disent la concubine de ce prince. Il se laissa tellement transporter à la passion violente qu'il avait pour cette IVîmme, qu'il lui fit des sacrifices, comme les Athéniens en faisaient à Cérès Éleusine , et qu'il composa des vers à l'honneur d'Hermias , pour le remercier de ce qu'il avait permis ee mariage.

Aristote divisa sa philosophie en pratique et en théorique. La philosophie pratique est celle qui nous enseigne des vérités propres à régler les opérations de notre esprit , comme la logique; ou qui nous donne des maximes pour nous bien conduire dans la vie civile, comme la morale et la politique.

La philosophie théorique est celle qui nous découvre des vérités purement spéculatives , comme la métaphysique et l.i physique. 11 y a , selon lui , trois priniiipes des choses naturelles : la privation , la matière et la forme.

Pour prouver (^ue la privation doit être mise au rang des

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principes, il dit que la matière dont se fait une chose doit avoir la privation delà forme de cette chose; qu'il faut, par exemple, que la matière dont on fait une table ail la privation de la tbrme de la table ; c'est-à-dire qu'avant de faire une table, il faut que la matière dont on la fait ne soit point la table. Il ne considère pas la privation comme un principe de composition des corps, mais comme un principe externe de leur production , en tant que la production est un changement par lequel la matière passe de l'état qu'elle n'avait pas à celui qu'elle acquiert, comme, par exemple, des planches qui passent de n'être point tables à être tables.

Aristote donne deux définitions différentes de la matière : en voici une qui est négative. La matière première, dit-il, est ce qui n'est ni substance, ni étendue, ni qualité, ni aucune autre espèce d'être ; ainsi, selon lui, la matière du bois, par exemple , n'est ni son étendue , ni sa figure , ni sa couleur , ni sa soUdité , ni sa pesanteur, ni sa dureté, ni sa sécheresse, ni son humidité, ni son odeur, ni enfin aucun des autres accidents qui se trouvent dans le bois. L'autre définition est affirmative, et ne contente pas plus que la première. Il dit que la matière est le sujet dont une chose est composée, et eu quoi elle se résout en dernier lieu. Il reste toujours à savoir quel est ce premier sujet dont les ouvrages de la nature sont composés.

Le même philosophe enseigne que , pour former un corps naturel, il faut, outre la matière première, un autre principe, qu'il appelle la forme. Quelques-uns croient qu'il n'entend rien autre chose que la disposition des parties ; d'autres soutiennent qu'il entend une entité substantielle, réellement distincte de la matière ; et que quand on broie du blé , par exemple , il survient une nouvelle forme substantielle , par laquelle le blé devient farine; que quand, après avoir mêlé de l'eau avec la farine, on a pétri le tout ensemble , il survient une autre forme substantielle qui fait que la farine pétrie est de la pâte ; qu'enfin , lorsqu'on fait cuire la pât€ , il y vient de même une nouvelle forme substantielle qui fait que la pâîe cuite est du pain.

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lis admettent de ces sortes de formes substantielles dans 'ous les autres corps naturels ; ainsi , par exemple , dans un cheval , outre les os , la chair, les nerfs , le cerveau , le sang, qui , eu circulant dans les veines et dans les artères , nourrit toutes les parties , et outre les esprits animaux qui sont les principes des mouvements , ils admettent une forme substantielle , qu'ils disent être l'âme du cheval ; ils soutiennent que cette prétendue forme n'est pas tirée de la matière , mais de la puissance de la matière ; ils veulent que ce soit une entité réellement distincte de la matière , dont elle n'est ni partie, ni même une modification.

Aristote tient que tous les corps terrestres sont composés de quatre éléments, la terre, l'eau, l'air, et le feu; que la terre et l'eau sont pesantes, en ce qu'elles tendent à s'approcher du centre du monde; et qu'au contraire l'air et le feu s'en éloignent le plus qu'ils peuvent; qu'ainsi ils sont légers.

Outre ces quatre éléments , il en a admis un cinquième , dont les choses célestes étaient composées , et dont le mouvement était toujours circulaire. Il a cru qu'il y avait au-dessus de l'air, sous le concave de la lune , une sphère de feu , où montent et où se rendent toutes les flammes , ainsi que les ruisseaux et les rivières se rendent dans la mer.

Aristote tient que la matière est divisible à l'infini ; que l'univers est plein , et qu'il n'y a aucun vide dans toute la nature ; que le monde est éternel ; que le soleil a toujours tourné comme il fait , et qu'il tournera toujours de même : que les générations des hommes se sont toujours faites sans qu'il y ait eu jamais de commencement. S'il y avait eu un premier homme, dit-il, il serait nésans père et sans mère ; ce qui répugne . Il fait le même raisonnement sur les oiseaux. Il ne se peut faire, dit-il, qu'il y ait eu un premier œuf qui ait donné le commencement aux oiseaux, ni qu'il y ait eu un premier oiseau qui ait donné le commencement aux œufs; car un oiseau vient d'un œuf, mais cet œuf vient d'un oiseau ; et ainsi toujours de même en remontant, sans qu'il y ait jamais eu aucun commencement. Il rai-

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sonne de même de toutes les autres espèces qui sont dans l'univers.

Il soutient que les cieux sont incorruptibles, et que, quoique les choses sublunaires soient sujettes à se corrompre , leurs parties néanmoins ne périssent pas ; qu'elles ne font que changer déplace; que des débris d'une chose il s'en fait une autre ; et qu'ainsi la masse du monde demeure toujours en son entier. Aristote tient que la terre est au centre du monde, et que le premier être fait mouvoir les cieux autour de la terre par des intelligences qui sont occupées perpétuellement à ces mouvements.

Aristote prétend que tout ce qui est couvert aujourd'hui des eaux de la mer a été autrefois terre ferme ; et que tout ce qu'il y a aujourd'hui de terre ferme sera ensuite couvert de ces mêmes eaux. La raison qu'il en donne est tirée de ce que les fleuves et les torrents entraînent continuellement des sables et des terres ; ce qui fait que les rivages s'avancent peu à peu , et que la mer se retire insensiblement si bien que , le temps ne manquant jamais , ces vicissitudes de terre en mer, et de mer en terre se font enfin après des siècles innombrables. Il ajoute qu'en plusieurs endroits qui sont bien avant dans les terres, et même qui sont fort élevés, la mer en se retirant a laissé là de ses coquilles , et qu'en fouillant dans les terres on trouve aussi quelquefois des ancres et des pièces de navire. Ovide attribue aussi ce même sentiment à Pythagore. Or , Aristote prétend que ces changements de mer en terre , de terre en mer, qui se font insensiblement et pendant une longue succession de temps , sont en partie cause que la mémoire des choses passées s'abolit. Il ajoute qu'il arrive outre cela d'autres accidents qui sont cause que les arts mêmes se perdent. Ces accidents sont ou des pestes , ou des guerres , ou des stérilités, ou des tremblements de terre , ou des incendies , ou enlin des désolations qui sont telles , qu'elles exterminent et font périr tous les hommes d'une contrée; si ce n'est qu'il s'en échappe quelques-uns qui se sauvent dans les déserts, oii ils mènent une vie sauvage, et où ils donnent naissance à d'autres

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hommes , qui par la suite des temps cultivent les terres et inventent ou retrouvent des arts , et que les mêmes opinions sont revenues et ont été renouvelées une infinité de fois. C'est ainsi qu'il soutient que , nonobstant ces vicissitudes et ces révolutions, la machine du monde demeure toujours incorruptible.

Aristote examine soigneusement ce qui peut rendre les hommes heureux dans ce monde. Il réfute premièrement l'opinion des vohiptueux , qui mettent la félicité dans les plaisirs corporels. 11 dit qu'outre que les plaisirs ne sont pas de durée , ils causent du dégoût, qu'ils affaiblissent le corps et abrutissent l'esprit.

Il rejette ensuite l'opinion des ambitieux , qui mettent la félicité dans les honneurs, et qui, pour y parvenir, enploient toutes sortes de moyens injustes. Il dit que l'honneur est dans celui qui honore : il ajoute que les ambitieux souhaitent d'être honorés à raison de quelque vertu qu'ils veulent qu'on croie qui soit en eux ; que par conséquent c'est plutôt dans la vertu que consiste la félicité que non pas dans les honneurs, d'autant plus qu'ils sont hors de nous.

Il réfute en dernier lieu l'opinion des avares, qui mettent la félicité dans les richesses. 11 dit que les richesses ne sont pas désirables pour elles-mêmes , qu'elles rendent malheureux celui qui les garde et qui craint de s'en servir ; que , pour qu'elles soient utiles , il faut les employer, les distribuer; au lieu que la félicité doit consister en quelque chose de stable , que l'on dait retenir et conserver.

Enfin , l'opinion d' Aristote est que la félicité consiste dans l'action la plus parfaite de notre entendement , et dans la pratique des vertus. 11 prétend d'ailleurs , que l'action la plus noble de notre entendement est la spéculation des choses naturelles , des cieux , des astres , de toute la nature , et principalement du premier Être. Il observe néanmoins qu'on ne peut être heureux entièrement sans avoir du bien suffisamment selon son état , parce que sans cela on ne peut vaquer à la spéculation des belles choses , ni pratiquer les vertus. Par

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exemple, on ne peut pas faire plaisir à ses amis; et toutefois une des plus grandes satisfactions que l'on puisse avoir dans la vie, c'est de faire du bien aux gens qu'on aime; et ainsi il dit que la félicité dépend de trois choses : des biens de l'esprit , comme la sagesse et la prudence ; des biens du corps , comme la beauté , la force , la santé ; et des biens de la fortune , comme les richesses et la noblesse. Il tient que la vertu ne suffit pas pour rendre les gens heureux ; qu'on avait absolument besoin des biens du corps et de la fortune ; et qu'un sage serait malheureux s'il souffrait ou s'il manquait de bien. 11 assure , au contraire, que le vice est suffisant pour rendre les gens malheureux , et que quand un homme serait dans une très-grande abondance, et jouirait d'ailleurs de toutes sortes d'avantages , il ne pourrait jamais être heureux tant qu'il serait adonné au vice ; que lesage n'était pas tout à fait exempt detroubles , mais qu'il n'en avait que de fort légers ; que les vertus et les vices n'étaient pas incompatibles; que le même homme , par exemple , pouvait être fort juste et fort prudent , quoiqu'il fût d'ailleurs fort intempérant.

Il admet trois sortes d'amitiés : l'une de parenté , une autre d'inclination, et l'autre d'hospitalité.

Il croit que les belles lettres contribuent beaucoup à faire embrasser la vertu ; il assure qxie c'est la plus grande consolation qu'on puisse avoir dans la vieillesse.

Il admet, comme Platon, un premier Être, à qui il donne une providence.

Il tient que toutes nos idées viennent originairement des sens; qu'un aveugle-né ne peut avoir la perception des couleurs, non plus qu'un sourd la notion de la voix.

Il soutient, dans sa Politique, que l'État monarchique est le plus parfait de tous les États, parce que dans les autres il y a plusieurs personne qui gouvernent ; or, tout de même qu'-une armée qui est conduite par un seul et bon chef réussit bien mieux que celle qui est commandée par plusieurs chefs, ains» est-il des Étals : pendant que les députés ou les principaux d'une république emploient du temps à s'assembler et à déli-

bérer, un monarque a déjà pris les places et exécuté ses dessems. Les administrateurs de la république ne se soucient pas de la ruiner, pourvu qu'ils s'enrichissent. D'ailleurs ils entrent en jalousie les uns contre les autres ; de là naissent les divisions ; et enûn la république ne peut manquer de périr et d'être renversée ; au lieu que , dans la monarchie , le prince n'a point d'autres intérêts que ceux de son État-, ainsi son État doit toujours être florissant.

On demanda un jour à Aristote ce que gagnaient les menteurs : Ils gagnent, répondit-il, qu'on ne les croit pas lorsqu'ils disent même la vérité.

Quelqu'un lui lit des réprimandes de ce qu'il avait donne l'aumône à un méchant homme : Ce n'est pas parce qu'il est méchant que j'en ai eu compassion, répondit Aristote, mais parce qu'il est homme.

Il disait ordinairement à ses amis et à ses disciples que la science était à l'égard de l'âme ce que la lumière était à l'égard des yeux; et que si les racines en étaient amères , les fruits en récompense en étaient très doux.

Quelquefois , quand il était en colère contre les Athéniens , il leur reprochait qu'ayant trouvé les lois aussi bien que les blés , ils ne se servaient que du blé , et jamais des lois.

On lui demanda un jour quelle était la chose qui s'effaçait le plus tôt : C'est la reconnaissance , répondit il.

Ce que c'était que l'espérance : C'est, dit-il , la rêverie d'un homme qui veille.

Un jour Diogène présenta une ligue à Aristote. Aristote vit bien que , s'il la refusait , Diogène avait quelque plaisanterie toute prête : il prit la figue , et dit en riant : Diogène a en même temps perdu sa figue , et l'usage qu'il en voulait faire.

Il disait qu'il y avaittrois choses fort nécessaires aux enfants : l'esprit , l'exercice et la discipline.

Quand on lui demandait quelle différence il y avait entre les savants et les ignorants : Il y en a autant, répondait-il , qu'entre les vivants et les morts.

Il disait que la science était un ornement dans la prospérité,

<et un retuge dans î'adversilé; que ceux qui donnaient une Ijonne éducation aux enfants étaient bien davantage leurs pères que ceux oui les avaient engendrés, puisque les uns ne leur avaient iîonné simplement que la vie , mais que les autres leur avaient donné la manière de la passer heureusement.

Que la beauté était une recommandation infiniment plus forte que toutes sortes de lettres.

Quelqu'un lui demanda un jour ce que des d isciples devaient faire pour profiter beaucoup : Ils doivent toujours s'efforce» d'atteindre les plus avancés, répondit-il , et ne point attendre 4*eux qui viennent après eux.

Certain homme faisait gloire un jour d'être citoyen d'une grande viHe : Ne prends pas garde à cela, lui dit Aristote; considère plutôt si tu es digne d'être membre d'une illustre patrie.

Quand il réfléchissaitsnr la vie des hommes , il disait quelquefois : 11 y a des gens qui amassent du bien avec autant d'avidité que s'ils devaient vivre toujours ; d'autres dépensent ce qu'ils ont , comme s'ils devaient mourir le lendemain.

Quand on lui demandait ce que c'était qu'un ami , il répondait ; C'est utre même âme dans deux corps.

Certain homme lui dit un j^ur : Comment devons nous nous comporter à l'égard de nos amis ? De la manière que nous voudrions qu'ils se comportassent à notre égard , répondit x\ristote.

Il s'écriait souvent : Ah! mes amis, il n'y a point d'amis dans le monde.

Quelqu'un lui demanda un jour pourquoi nous aimions mieux les belles personnes que les laides. Aristote lui répondit : Tu me fais là une question d'aveugle.

Quand on lui demandait quel fruit il avait tiré de sa philosophie : Cest , répondait-il , de pouvoir faire de moi-même ce que les autres ne font que par la crainte des lois.

On dit que , pendant son séjour à Athènes , il eut un grand commerce avec un habile homme de Judée, qui l'instruisit à foiîd de la science et de la religion des Égyptiens , que tout ,

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le monde , daus ce temps-là , allait apprendre en Egypte même.

Aristote, après avoir enseigné pendant treize ans dans le Lycée avec beaucoup de réputation , fut accusé d'impiété par Eurymédon , prêtre de Cérès. Le souvenir du traitement qu'on avait fait à Socrate l'épouvanta tellement, qu'il prit le parti de sortir promptement d'Athènes ; il se retira à Chalcis d'Eubée. Quelques-uns disent qu'il mourut de chagrin , pour n'avoir pu comprendre le flux et le reflux de l'Euripe. D'autres ajoutent qu'il se précipita dans cette mer , et qu*il dit en tombant : Que l'Euripe m'engloutisse, puisque je ne le puis comprendre. D'autres enfin assurent qu'il mourut d'une colique , en la soixante-troisième année de son âge , deux ans après la mort d'Alexandre.

Ceux de Stagire lui ont dressé des autels comme à un dieu.

Aristote fit un testament, dont Antipaterfut l'exécuteur.

Il laissa un fils nommé Nicomachus , et une fille qui fut mariée à un petit-fils de Démaratus , roi de Lacédémone.

Il succéda à Speusippe dans le gouvernement de l'école de Platon, la se conde année de la 4 10« olympiade ; il la gouverna vingt-cinq ans , et mourut la troisième année de la 416« olympiade.

Xénocrate a été l'un des plus distingués philosophes de l'ancienne Académie , par sa probité , sa prudence et sa chasteté. Il était delà ville de Chalcédoine, et fils d'Agathénor. Dès sa première jeunesse il fut disciple de Platon , auquel il s'attacha si fort, qu'il le suivit même jusque dans la Sicile, où Platon était allé à la cour de Denys le tyran. Il avait l'esprit bon, appliqué, mais pesant. Quand Platon le comparait avec Aristote, il disait que l'un avait besoin de bride, et l'autre d'éperons. D'autres fois il disait en riant : Avec quel cheval est-ce que j'attelle cet âne-ci ?

Xénocrate était d'ailleurs un homme sérieux et fort sévère ;

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