FÉNELON
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en sorte que Platon , en se moquant de lui , disait quelquefois : Xénocrate, va, je te prie, faire un sacrillee aux Grâces.
Xénocrate passait sa vie renfermé dans l'Académie. Quand il allait dans les rues d'Athènes , ce qui arrivait rarement , tout ce qu'il y avait de jeunes gens débauchés dans la ville l'attendaient sur les chemins, pour le tourmenter et lui faire de la peine. On lui mit plusieurs fois des femmes de mauvaise vie dans son lit , sans qu'il en sût rien. La fameuse courtisane Phryné avait gagé contre plusieurs jeunes gens qu'elle viendrait à bout de Xénocrate : un jour , comme il avait plus bu qu'à l'ordinaire , elle entra bien parée dans la maison de Xénocrate , et passa toute la nuit à côté de lui , sans que jamais elle pût venir à bout de ce qu elle avait entrepris. Les jeunes gens contre qui elle avait gagé se moquèrent d'elle , et la pressèrent de payer ; elle leur répondit eu riant : J'ai gage que je pourrais bien corrompre un homme , mais non pas une statue. Cette chasteté était une vertu qu'il soutenait par des opérations violentes.
Xénocrate était fort désintéressé. Alexandre lui envoya un jour une grosse somme d'argent : Xénocrate ne prit que trois mines altiques , et lui renvoya tout le reste. Il dit à ceux qui lui étaient venus apporter ce présent : Alexandre a bien des gens à nourrir , ainsi il doit avoir plus besoin d'argent que moi.
Antipater lui voulut faire pareil présent une autre fois ; mais Xénocrate le remercia , et ne voulut jamais prendre de son argent.
Pendant le temps qu'il était en Sicile , il gagna une couronne d'or pour récompense de s'être distingué, et d'avoir mérité le prix en buvant plus que les autres. Xénocrate n'en voulut point profiter ; dès qu'il fut de retour à Athènes , il porta celte couronne aux pieds de la statue de Mercure , et la consacra à ce dieu , à qui il offrait assez souvent des couronnes de fleurs.
Un jour, Xénocrate fut envoyé vers le roi Philippe avec
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plusieurs autres ambassadeurs. Philipe leur fit à tous de grands festins et de magnifiques présents : il leur donna plusieurs audiences , et tourna leur esprit de manière qu'ils étaient tout prêts à faire ce qu'il lui plairait ; Xénocrate fut le seul qui ne voulut point avoir part aux présents de Philippe , et qui ne se trouva jamais à aucune de ses fêtes , ni même aux conférences qu'il eut avec les autres. Quand ils furent tous de retours Athènes , ils publièrent qu'il avait été inutile d'envoyer Xénocrate avec eux , puisqu'il ne leur avait servi de rien. Tout le peuple fut fort mécontent ; on se disposait déjà à le condamner à une amende. Xénocrate découvrit de quelle manière toutes choses s'étaient passées, et avertit les Athéniens de prendre garde plus que jamais aux affaires de la république; que Philippe , par ses grands présents , avait tellement corrompu tous leurs ambassadeurs , qu'ils ne demandaient pas mieux qu'à faire tout ce qu'il lui plairait ; qu'à son égard, jamais Philippe ne l'avait pu obliger à prendre aucun présent de lui. Le mépris qu'on commençait à avoir pour Xénocrate se tourna tout d'un coup en estime ; l'affaire lit beaucoup de bruit : Philippe confessa hautement que , de tous les ambassadeurs qu'on lui avait jamais envoyés, Xénocrate était le seul qui avait méprisé ses présents , et qui n'en avait point voulu recevoir.
Pendant la guerre de Lamia , Antipater fit prisonniers plusieurs Athéniens. Xénocrate fut député de la république pour moyenner leur délivrance auprès d' Antipater. Dès que Xénocrate fut arrivé , Antipater voulut commencer par le faire dîner avec lui avant que de parler de rien. Xénocrate lui dit qu'il fallait remettre le festin , et qu'il ne voulait point manger avant que d'avoir terminé les affaires pour lesquelles il avait été envoyé , et d'avoir délivré ses concitoyens. Antipater fut touché de l'attachement que Xénocrate faisait paraître pour sa patrie; il se mit aussitôt à travailler avec lui. Antipater admira l'habileté de Xénocrate. L'affaire fut décidée sur-lechamp, et les prisonniers remis en liberté.
Un jour , comme Xénocrate était en Sicile , Denys dit à
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Platon : Quelqu'un te coupera la tête. Xénocrate , qui était pour lors présent , dit : Cela n'arrivera jamais avant qu'on ait coupé la mienne.
Une autre fois , Antipater , étant à Athènes , vint saluer Xénocrate. Xénocrate, qui prononçait pour lors un discours, ne voulut point l'interrompre, et ne répondit à Antipater qu'après qu'il eut achevé tout ce qu'il avait à dire.
Quand le philosophe Speusippe , neveu et successeur de Platon dans l'Académie , se sentit vieux , incommodé et proche de sa fin , il envoya quérir Xénocrate , et le pria de vouloir prendre sa place. Xénocrate l'accepta , et commença à enseigner publiquement. Lorsque quelqu'un venait dans son école , et qu'il ne savait ni musique , ni géométrie , ni astronomie, il lui disait : Mon ami , retire-toi d'ici, car tu ignores le fondement et tous les agréments de la philosophie.
Xénocrate méprisait fort la gloire et le faste ; il aimait la retraite, et passait tous les jours quelque temps en particulier , sans parler à personne.
Les Athéniens avaient une si haute idée de sa probité, qu'un jour qu'il était venu devant les magistrats pour rendre témoignage de quelque chose , comme il s'approchait de l'autel , afin de jurer , selon la coutume du pays , que tout ce qu'il avait dit était vrai , les juges se levèrent , et ne voulurent pas souffrir qu'il jurât : ils lui dirent que son serment était inutile, qu'ils le croyaient sur sa simple parole.
Polémon, fils de Philostrate d'Athènes, était un jeuue homme fort débauché. Un jour , de dessein prémédité , il entra fort ivre , et une couronne sur la tête , dans l'école de Xénocrate, qui parlait pour lors de la tempérance ; bien loin d'interrompre son discours, il le continua avec plus de force et de véhémence qu'auparavant. Polémon en fut tellement touché , que, dès ce moment-là, il commença de renoncer à toutes ses débauches , ei fit une terme résolution de bien vivre à l'avenir ; il l'exécuta si bien , qu'en peu de temps il devint très-habiie , et succéda à Xénocrate , son maître.
Xénocrate a composé quantité d'ouvrages en vers et en
prose ; il dédia un de ses ouvrages à Alexandre , et un autre à Éphestion.
Comme il n'avait aucun égard pour personne , il se fit des ennemis dans la république : les Athéniens le vendirent, afin de le faire périr. Démétrius de Phalère , qui était pour lors en grand crédit à Athènes , l'acheta ; il lui donna la liberté , et fit en sorte que les Athéniens se contentassent simplement de l'exiler.
Xénocrate, âgé de quatre-vingt-deux ans, tomba une nuit contre un bassin qu'il avait rencontré sous ses pieds , et mourut sur-le-champ. Il avait enseigné dans l'Académie pendant vingt ans.
11 mourut la première année de la < 1 ¥ olympiade , âgé de près de quatrevingt-dix ans : ainsi il était né la troisième année de la 9<* olympiade.
Diogène le cynique , fils d'Isécius , banquier, naquit à Sinope , ville de Paphlagonie , environ la quatre-vingt-onzième olympiade. Il fut accusé d'avoir fait de la fausse monnaie avec son père. Isécius fut arrêté, et enfermé dans une prison, ou il mourut ; Diogène prit l'épouvante et se sauva à Athènes. Dès qu'il y fut arrivé , il alla trouver Antisthène, qui le rebuta fort et le repoussa avec son bâton , parce qu'il avait résolu de ne prendre jamais aucun disciple. Diogène ne s'étonna point ; il baissa la tête : Frappez , frappez , lui dit-il , ne craignez point; vous ne trouverez jamais de bâton assez dur pour méloigner de vous tant que^vous parlerez. Antisthène , vaincu par l'opiniâtreté de Diogène , lui permit d'être sou disciple.
Diogène était obligé de vivre fort pauvrement, comme un homme banni de son pays , et qui ne recevait de secours d'aucun endroit.
Il aperçut un jour une souris qui courait gaillardement de côté et d'autre, sans craindre que la nuit la surprit , sans se mettre en peine de chercher une chambre pour se loger, et
même sans songer à ce qu'elle mangerait. Cela le consola de sa misère ; il résolut de vivre tranquillement sans se contraindre et de se passer de toutes les choses qui ne seraient point absolument nécessaires pour s'empêcher de mourir. Il doubla son manteau , afin qu'en s' enveloppant dedans il lui pût servir de lit et de couverture : il n'avait pour tout meuble qu'un bâton, une besace et uneécuelle; il ne marchait jamais sans porter tout cet équipage avec lui : mais il ne se servait de son bâton que quand il allait en campagne, ou bien lorsqu'il était incommodé. Il disait que les véritables estropiés n'étaient ni les sourds ni les aveugles , mais seulement ceux qui n'avaient point de besace. Il marchait toujours les pieds nus , sans porter jamais de sandales , non pas même lorsque la terre était couverte de neige. Il voulait aussi s'accoutumer à manger de la viande crue , mais il n'en put venir à bout.
Il avait prié une personne qu'il connaissait de lui donner wn petit trou dans son logis pour s'y retirer quelquefois; mais comme on tardait trop longtemps à lui rendre une réponse positive , il se servit d'un tonneau , qu'il promenait partout devant lui , et n'eut jamais d'autre maison.
Au plus fort de l'été , lorsque le soleil brûlait toute la campagne, il se roulait dans des sables ardents : il embrassait au milieu de l'hiver des statues couvertes de neige pour s'accoutumer à souffrir sans peine l'incommodité du chaud et du froid.
Il méprisait tout le monde ; il traitait Platon et ses disciples de dissipateurs et de gens qui aimaient la bonne chère ; il appelait tous les orateurs des esclaves du peuple.
11 disait que les couronnes étaient des marques de gloire aussi fragiles que ces bouteilles d'eau qui se rompaient en se formant ; et que les représentations étaient les merveilles des fous. Enfin, rien n'échappait à sa liberté satirique*.
II mangeait , il parlait et se couchait indifféremment dans tous les lieux où il se trouvait. Quelquefois , en montrant le portique de Jupiter, il s'écriait : Ah ! que les Athéniens m'ont fait bâtir un bel endroit pour aller prendre mes repas!
Il disait souvent : Quand je considère ces gouverneurs , ces médecins et ces philosophes qui sont dans le monde, je suis tenté de croire que l'homme par sa sagesse est fort élevé audessus des bêtes : mais , d'un autre côté, lorsque je vois des devins , des interprètes des songes , et des gens que les riches • ses et les honneurs sont capables d'enfler extraordinairement , je ne saurais m'empêcher de croire qu'il ne soit pas le plus fou de tous les animaux.
Un jour, en se promenant , il aperçut un jeune enfant qui buvait dans le creux de sa main, Diogène en eut grande honte : Quoi ! dit-il , les enfants connaissent donc mieux que moi les choses dont on se peut passer? Il tira aussitôt son écuelle de sa besace , et la cassa comme un meuble qui lui était inutile.
Il louait fort ceux qui avaient été tout près de se marier, et qui n'en avaient rien fait , aussi bien que ceux qui , après avoir préparé tout leur équipage pour s'embarquer étaient restés sur la terre. Il n'estimait pas moins les gens qu'on avait choisis pour gouverner la république, et qui n'avaient point voulu s'engager, de même que ceux qui avaient été tout près de se mettre à table avec les rois et les grands seigneurs , et qui s'en étaient retournés chez eux.
Il ne s'attachait qu'à la morale , et négligeait entièrement toutes les autres sciences. Il avait l'esprit vif, et prévoyait aisément tout ce qu'on lui pouvait objecter.
Il croyait que le mariage n'était rien; il voulait que toutes les femmes fussent communes , et que chacun se servit de celle à qui il aurait été capable de donner de l'amour.
Il ne croyait pas qu'il y eût aucun mal à prendre les choses dont on avait besoin. Il voulait qu'on ne s'affligeât de rien. Il vaut beaucoup mieux , disait-il , se consoler que se pendre.
Un jour il se mit à parler sur une matière assez sérieuse et fort utile; tout le monde passait devant lui sans se mettre en peine d'écouter ce qu'il disait. Diogène s'avisa de chanter ; quantité de gens s'assemblèrent en foule autour de lui : il leur fit aussitôt une forte réprimande de ce qu'ils accouraient de
tous côtés pour une bagatelle, et qu'ils ne prenaient pas seulement la peine d'écouter quand on leur parlait sur les matières les plus importantes,
Il s'étonnait de ce que les grammairiens se tourmentaient si fort pour savoir tous les maux qu'Ulysse avait soufferts , et qu'ils ne faisaient pas attention à leur propre misère.
ïl blâmait les musiciens de prendre beaucoup de peine à accorder leurs instruments , pendant qu'ils avaient des esprits si mal réglés , par où ils auraient dû commencer.
Il reprenait les mathématiciens de s'amuser à contempler le soleil , la lune et les autres astres , et de ne pas connaître les choses qui étaient à leurs pieds.
Il n'était pas moins irrité contre les orateurs , qui ne songeaient qu'à bien dire, et qui se mettaient peu en peine de bien faire.
Il blâmait fort certains avares qui faisaient paraître un grand désintéressement, qui louaient même les gens qui méprisaient les richesses , et qui cependant ne songeaient à rien autre chose qu'à amasser de l'argent.
Il ne trouvait rien de plus ridicule que certaines gens qui sacrifiaient aux dieux pour les prier de les conserver en santé , et qui au sortir de la cérémonie faisaient des festins capables de faire crever.
Enfin , il disait qu'il rencontrait bien des gens qui s'efforçaient à se surpasser les uns les autres dans des badineries; mais que personne n'avait d'émulation pour être le premier dans le chemin de la vertu.
Un jour Diogène s'aperçut que Platon , dans un repas trèsmagnifique , ne mangeait que des olives. Pourquoi , lui dit-il , toi qui fais tant le sage , ne manges-tu pas librement les mets qui t'ont fait passer en Sicile ? Moi , répondit Platon , je ne vivais ordinairement en Sicile que de câpres , d'olives et d'autres choses semblables, comme je fais dans cepaysci. Quoi donc! répliqua Diogène , était-il besoin pour cela d'aller à Syracuse ? est-ce que dans ce temps là il n'y avait ni câpres ni olives à Athènes ?
Un jour Platon traitait quelques amis de Deuys le tyran. Diogène entra chez lui; il se mit à deux pieds sur un beau tapis , et dit : Je foule aux pieds le faste de Platon. Oui , Diogène, répondit Platon; mais c'est par une autre espèce de faste.
Certain sophiste voulut un jour montrer la subtilité de son esprit à Diogène : Vous n'êtes pas ce que je suis, lui dit-il ; je suis un homme , et par conséquent vous n'êtes pas un homme. Ce raisonnement serait vrai , répondit Diogène , si tu avais commencé par dire que tu n'es pas ce que je suis, parce que lu aurais conclu que tu n'es pas un homme.
On lui demanda en quel endroit de la Grèce il avait vu des hommes sages : J'ai bien vu des enfants à I^acédemone, répondit-il ; mais pour des hommes je n'en ai vu nulle part.
11 se promenait un jour, en plein midi, une lanterne allumée à la main ; on lui demanda ce qu'il cherchait : Je cherche un homme, répondit-il.
Une autre fois , il se mit à crier dans le milieu d'une rue : O hommes! ô hommes ! Quantité de gens s'assemblèrent autour de lui : Diogène les chassait avec son bâton : C'est des hommes que j'appelle, dit-il.
Démosthène dînait un jour dans un cabaret ; il vit passer Diogène ; il se cacha aussitôt. Diogène l'aperçut : Ne te cache point , lui dit-il ; car plus tu te caches dans le cabaret , et plus tu l'y enfonces.
Il vit une autre fois des étrangers qui étaient venus exprès pour voir Démosthène. Diogène alla droit à eux ; il le leur montrait avec son doigt , et leur disait en riant : Tenez, tenez, regardez-le bien ; le voilà ce grand orateur d'Athènes.
Diogène se rencontra un jour dans un palais magnifique , où l'or et le marbre étaient en grande abondance. Après en avoir considéré toutes les beautés, il se mit à tousser; il fit deux ou trois efforts , et cracha contre le visage d'un Phrygien qui lui montrait ce palais. Mon ami , lui dit , je n'ai point vu d'endroit plus sale où je pusse cracher.
Un jour il entra , à demi rasé , dans une chambre ou des
jeunes gens se réjouissaient ensemble; il fut contraint d'en sortir avec de bons coups. Diogène , pour les punir, écrivit sur un morceau de papier le nom de tous ceux qui l'avaient frappé ; il attacha ce papier sur son épaule , et se promenait au milieu des rues , afin de les faire connaître à tout le monde et de les décrier.
Un jour certain scélérat lui reprochait sa pauvreté ; Je n'ai jamais vu punir personne pour ce sujet-là, dit-il; mais j'ai |)ien vu pendre des gens parce qu'ils étaient des fripons.
Il disait souvent que les choses les plus utiles étaient ordinairement les moins estimées ; qu'une statue coûtait trois mille écus, et qu'un boisseau de farine ne se vendait pas vingt sous.
Un jour, comme il était près d'entrer dans un bain , il trouva l'eau fort sale : Quand on s'est baigné ici , dit-il , où va-t-on se laver?
Diogène fut pris un jour, près de Chéronée , par des Macédoniens qui l'allèrent présenter aussitôt au roi Philippe. Philippe lui demanda ce qu'il était : Je suis l'espion de ton avidité insatiable, répondit-il. Le roi fut si content de sa réponse qu'il le mit en liberté et le renvoya.
Diogène croyait que les sages ne pouvaient jamais manquer de rien, et que c'était à eux à disposer de tout ce qui était au monde : Toutes choses appartiennent aux dieux , disait-il; les sages sont amis des dieux ; entre amis toutes choses sont communes , et par conséquent toutes choses appartiennent aux sages. C'est ce qui faisait que , quand il avait besoin de quelque chose, il disait qu'il la demandait à ses amis.
Un jour Alexandre, passant par Corinthe , eut la curiosité de voir Diogène qui y était pour lors ; il le trouva assis au soleil dans le Cranée , où il raccommodait son tonneau ave^; de la glu. Je suis le grand roi Alexandre , lui dit-il. Et moi je suis ce chien de Diogène, répondit le philosophe. Ne me crains-tu point? continua Alexandre. Es-tu bon ou mauvais? reprit Diogène. Je suis bon , repartit Alexandre. Hé! qui estce qui craint ce qui est bon? reprit Diogène. Alexandre
admira ia subtilité d'esprit et les manières libres de Diogène. Après s'être entretenu quelque temps avec lui, il lui dit : Je vois bien que tu manques de beaucoup de choses, Diogène ; je serai bien aise de te secourir; demande-moi tout ce que tu voudras. Retire-toi un peu à côté , répondit Diogène , tu empêches que je ne jouisse du soleil. Alexandre demeura fort surpris de voir un homme au-dessus de toutes les choses humaines. Lequel est le plus riche, continua Diogène, de celui qui est content de son manteau et de sa besace , ou de celui à qui un royaume entier ne suffît pas , et qui s'expose tous les jours à mille dangers afin d'en augmenter les limites? Les courtisans d'Alexandre étaient fort indignés qu'un tel roi fît tant d'honneur à un chien comme Diogène , qui ne se levait pas même de sa place. Alexandre s'en aperçut : il se retourna, et leur dit : Si je n'étais pas Alexandre, je voudrais être Diogène.
Un jour, comme Diogène passait en Égine, il fut pris par des pirates qui le menèrent en Crète , et l'exposèrent au marché ; il n'en fut pas plus chagrin, il ne parut pas même se mettre en peine de son malheur. Il vit un certain Xéniade bien gras et bien habillé : il faut me vendre à celui-ci , dit-il ; car je vois qu'il ,a besoin d'un bon maître. Comme Xéniade s'approchait pour le marchander, il lui dit : Viens, enfant, viens marchander un homme. On lui demanda ce qu'il savait faire; il répondit qu'il avait le talent décommander aux hommes. Héraut, dit-il, crie dans le marché; si quelqu'un a besoin d'un maître , qu'il le vienne acheter. Celui quîle vendait lui défendait de s'asseoir : Qu'importe, dit Diogène , on achète bien des poissons dans quelque posture qu'ils soient, et je m'étonne qu'on ne marchande pas seulement un couvercle de marmite sans l'avoir sonné pour connaître si le métal en est bon , et que quand on achète un homme , on se contente de le regarder. Quand le prix fut arrêté, il dit à Xéniade : Quoique je sois à présent ton esclave , tu n'as qu'à te disposer à faire ce que je voudrai ; car, soit que je te serve de médecin ou d'intendant, n'importe si je suis esclave ou libre , il faudra m'obéir.
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Xéniade lui donna ses enfants à instruire : Diogène en eut grand soin ; il leur fit apprendre par cœur les plus beaux endroits des poètes , avec un abrégé de sa philosophie , qu'il composa exprès par eux. Il les faisait exercer à la lutte , à la chasse , à monter à cheval , et à tirer de l'arc et de la fronde. Il les accoutuma à vivre de choses fort simples, et à ne boire que de l'eau dans leurs repas ordinaires. Il voulait qu'on les rasât jusqu' à la peau. Il les menait avec lui dans les rues vêtus fort négligemment , et souvent sans sandales et sans tunique. Ces enfants, de leur côté, aimaient fort Diogène, et prenaient un soin particulier de le recommander à leurs parents.
Pendant que Diogène était ainsi dans l'esclavage , quelques amis s'intéressèrent pour l'en tirer. Vous êtes des fous, leur dit-il ; vous vous moquez bien de moi : ne savez-vous pas que le lion n'est jamais esclave de ceux qui le nourrissent ? AU contraire , ce sont ceux qui le nourrissent qui sont ses esclaves.
Un jour Diogène entendit un héraut qui publiait que Dioxipe avait vaincu des hommes aux jeux olympiques. Mon ami, lui dit-il , dis des esclaves et des malheureux ; c'est moi qui ai vaincu des hommes.
Quand on lui disait : Vous êtes vieux , il faudrait vous reposer à présent. Quoi ! dit-il , si je courais , faudrait-il me relâcher à la lin de ma course ? Ne serait-il pas plus à propos que je fisse tous mes efforts ?
En se promenant dans les rues , il aperçut un homme qui avait laissé tomber du pain, et qui avait honte de le relever : Diogène ramassa une bouteille cassée, et la promena par toute la ville , pour lui faire connaître qu'on ne devait pas rougir quand on tâchait à ne rien perdre.
.Te suis comme les bons musiciens , disait-il ; je quitte le .son véritable pour le faire prendre aux autres.
Un homme le vint un jour trouver pour être son disciple . Diogène lui donna un jambon à porter, et lui dit de le suivre : cet iiomme eut honte de porter ce jambon dans les rues ; il
le jeta à terre, et s'en alla. Diogène le rencontra quelques jours après : Quoi ! lui dit-il , un jambon a rompu notre amitié!
Il aperçut, en se promenant , une femme tellement prosternée devant les dieux , qu'elle en était même découverte par derrière ; Diogène accourut à elle : Ne crains-tu pas , pauvre femme, lui dit-il, que les dieux, qui sont aussi bien derrière toi que devant , te voient dans une posture indécente?
Quand Diogène réfléchissait sur sa vie , il disait en riant , que toutes les imprécations qu'on faisait ordinairement dans les tragédies étaient tombées sur lui ; qu'il était sans maison , sans ville, sans patrie , pauvre, vivant au jour le jour; mais qu'il opposait sa fermeté à la fortune , la nature à la coutume , et la raison aux troubles de l'âme.
Un homme vint un jour le consulter pour savoir à quelle heure il devait manger : Si tu es riche, lui dit-il , mange quand tu voudras ; si tu es pauvre, quand tu pourras.
Les Athéniens le prièrent de se faire associer dans leurs mystères , et lui assurèrent que ceux qui y étaient initiés tenaient le premier rang dans l'autre monde : Ce serait une chose bien ridicule, répondit Diogène, qu'Agésilaùs et Épaminondas restassent dans la boue, pendant que vos initiés, qui sont des malheureux habiteraient des îles fortunées.
11 avait coutume de se parfumer les pieds : quand ou lui eu demandait la raison, il disait que l'odeur des parfums qu'on se mettait à la tête était aussitôt perdue dans l'air, au lieu que , Jiuand on se parfumait les pieds, l'odeur en montait au nez.
Un infâme eunuque avait fait écrire sur la porte de sa maison : Qu'il n'entre rien de mauvais par cette porte. Diogène dit : Et le maître du logis, par où entrera-t-il?
Quelques philosophes voulaient un jour lui prouver qu'il n'y avait point de mouvement : Diogène se leva , et commença à se promener : Que faites-vous , lui dit un de ces philosophes? Je réfute tes raisons, répondit Diogène.
Quand quelqu'un lui parlait d'astrologie , il lui disait : Y a-t-il longtemps que tu es revenu des cieux?
Platon avait délini que l'homme était un animal à deux pieds, sans plumes : Diogène pluma un coq qu'il cacha sous son manteau , et s'en alla à l'Académie : il lira aussitôt le coq de dessous son manteau , et dit, en le jetant au milieu de l'é cole : Voilà riiomme de Platon. Platon fut obligé d'ajouter à sa définition , que cet animal avait de larges ongles.
Diogène, passant par Mégare, vit des enfants tout nus , et des moutons bien couverts de laine : Il vaut beaucoup mieux , dit-il , être ici mouton qu'enfant.
Un jour, comme il mangeait , il vit des petites souris ramasser des miettes de pain sous sa table : Ah ! dit-il , Diogène nourrit aussi des parasites.
Comme il sortait du bain , on lui demanda s'il y avait beaucoup d'hommes qui se baignaient ; il répondit , que non. Mais , lui dit-on , n'y a-t-il pas une grande confusion de monde ? Oui , répondit-il , très-grande.
On le pria un jour de se trouver à un festin ; il ne le voulut pas , parce qu'il y avait été le jour précédent , et qu'on ne l'en avait point remercié.
Un homme , portant une poutre sur son épaule , le heurta sans y 'penser, et lui dit : Prenez garde. Comment, répondit Diogène, veux-tu me frapper une seconde fois ? Quelque temps après il eut encore une pareille aventure : il donna un coup de bâton à celui qui Tavait heurté, et lui dit : Prends garde toimême.
Il était un jour si percé de pluie , que Teau dégouttait de tous les endroits de son manteau : ceux qui le regardaient avaient grande compassion de lui. Platon, qui se trouva là par hasard , leur dit : Si vous voulez qu'il soit véritablement malheureux , allez-vous-en et ne le regardez pas.
Un jour un homme lui donna un soufflet : Je ne savais pas , dit-il , que je dusse marcher dans les rues la tête armée.
Une autre fois on lui demanda ce qu'il voulait pour qu'on lui donnât un soufflet : Un casque , répondit-il.
Midias un jour lui donna plusieurs coups de poing, et lui dit : Va te plaindre , tu auras trois mille livres d amende. Le
lendemain , Diogène prit un gantelet de fer, et alla décharger un grand coup de poing sur la tête de Midias : Va-t'en te plaindre toi-même , tu auras une pareille amende.
Lysias l'apothicaire lui demanda s'il croyait qu'il y eût des dieux : Comment ne le croirais-je pas, puisque je sais qu'ils n'ont point de plus grands ennemis que toi.
Un jour Diogène vit un homme qui se lavait dans de l'eau , espérant se purifier : O malheureux , lui dit-il , ne sais-tu pas bien que tu te laverais jusqu'à demain, cela ne t'empêcherait point de faire des fautes dq grammaire ! cela ne te délivrera pas non plus de tes crimes.
Il aperçut une autre fois un enfant dans une posture indécente ; il courut droit à son précepteur, et lui donna un coup de bâton : Pourquoi instruis-tu si mal toû disciple? lui dit-il.
Un homme vint un jour lui montrer un horoscope qu'il avait dressé : Voilà quelque chose de beau , dit Diogène ; mais c'est pour nous empêcher de mourir de faim.
Il blâmait fort tous ceux qui se plaignaient de la fortune : Les hommes , disait-il , demandent toujours ce qui leur paraît être un bien , mais non pas ce qui l'est véritablement.
Diogène savait bien que plusieurs personnes approuvaient sa vie ; mais comme peu de gens se mettaient en devoir de l'imiter, il disait qu'il était un chien fort estimé ; mais qu'aucun de ceux qui le louaient n'avait assez de courage pour venir a la chasse avec lui.
Il reprochait à ceux qui étaient épouvantés de leurs songes , qu'ils ne faisaient aucune attention aux choses qui leur venaient dans l'esprit lorsqu'ils veillaient, et qu'ils examinaient avec superstition tout ce qui se passait dans leur imagination j) endant qu'ils dormaient.
Un jour, en se promenant, il aperçut une femme dans une litière; il dit : Ce ne devrait pas être là une cage pour un si méchant animai.
Les Athéniens aimaient fort Diogène, et avaient beaucoup de considération pour lui. Us firent fouetter publiquement
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lin jeune liomiiie qui avait cassé sou tonneau , et lui en redonnèrent un autre.
Tout le inonde publiait le bonheur de Caliistliène , qui était tous les jours à faire bonne chère à la table d'Alexandre : Et moi , disait Diogène , je trouve Callisthène bien malheureux par la seule raison qu'il dîne et soupe tous les jours avec Alexandre.
Cratère fit tout ce qu'il put pour l'attirer chez lui : Diogène lui dit qu'il aimait beaucoup mieux ne manger que du pain a Athènes , que d'aller vivre magnifiquement dans son palais.
Perdiccas le menaça un jour de le tuer s'il ne le venait voir : Tu ne feras pas là une grande action , répondit Diogène ; le moindre petit animal venimeux en pourrait bien faire autant ; et je t'assure que Diogène n'a aucun besoin de Perdiccas ni de sa grandeur pour vivre heureux. Hélas! s'écriait-il, les dieux sont fort libéraux à accorder la vie aux hommes : mais tous les agréments qui y sont attachés demeurent méconnus aux gens qui ne songent qu'à faire bonne chère, et a se parfumer.
11 vit un jour un homme qui se faisait chausser par un esclave : Tu ne seras pas content , dit-il , jusqu'à ce qu'il le mouche : de quoi te servent tes mains. ^
Une autre fois , en passant , il vit des juges qui menaient au supplice un homme qui avait volé une petite fiole dans le trésor public : Voilà de grands voleurs , dit-il , qui en conduisent un petit.
Il disait qu'un riche ignorant était une brebis couverte d'une toison d'or.
Un jour, comme il était au milieu d'un marché , il se mit à se gratter. Ah! plût aux dieux, dit-il, qu'à force de me gratter le ventre, je pusse me faire passer la faim quand je voudrais.
Comme il entrait dans un bain , il aperçut un jeune homme qui faisait des mouvements fort adroits ; mais peu honnêtes : Plus tu feras bien , plus tu seras blâmable , lui dit-il.
Une autre fois, en traversant une rue , il vit au dessus de
la maison d'un prodigue, un écriteau qui marquait qu'eUe était à vendre : Je savais bien , dit-il, que la grande ivrognerie obligerait ton maître à vomir.
Un jour un homme lui reprocha son exil : Ah! pauvre malheureux , lui dit Diogène , j'en suis très-content ; c'est ce qui a fait que je suis devenu philosophe.
Un autre lui dit quelque temps après : Les Sinopéens t'ont condamné à un bannissement perpétuel. Et moi , répondit-il , je les ai condamnés à rester dans leur vilain pays sur le rivage du Pont-Euxin.
Il priait quelquefois des statues de lui accorder des grâces *, on lui en demandait la raison : C'est afin , disait-il , de m'accoutumer à être refusé.
Quand sa pauvreté l'obligeait à demander l'aumône, il disait au premier qu'il rencontrait : Si tu as déjà donné quelque chose à quelqu'un, fais-moi aussi la même grâce; et si tu n'as jamais rien donné à personne, commence par moi.
On lui demandait un jour de quelle manière Denys le tyran en usait avec ses amis : Comme on fait, dit-il, avec des bouteilles, qu'on prend quand elles sont pleines, et qu'on jette lorsqu'elles sont vides.
Il aperçut un jour dans un cabaret un prodigue qui ne mangeait que des olives : Si tu avais toujours dîné ainsi, tu ne souperais pas si mal à présent.
Il disait que les désirs déréglés étaient la source de tous malheurs ;
Que les honnêtes gens étaient les portraits des dieux ,
Que le ventre était le gouffre de la vie ;
Qu'un discours bien poli était un filet de miel , et que l'amour était l'occupation des gens oisifs.
On lui demanda un jour quel était l'état le plus malheureux : C'est d'être vieux et pauvre, répondit-il.
Une autre fois on lui demanda ce qu'il y avait de meilleur dans le monde : il dit que c'était la liberté.
Quelqu'un s'avisa de lui dire : Quelle est la bête qui mord
le plus fort? Entre les farouches, répondit-il , c'est un médisant; et entre les apprivoisées, c'est un flatteur.
Un jour, en se promenant, il vit des femmes pendues à des branches d'oliviers. Ah! plût aux dieux , s'écria-t il , que tous les arbres aportassent de tels fruits!
Un homme vint lui demander à quel âge il fallait se marier : Quand on est jeune , répondit Diogène , il n'est pas encore temps; et quand on est vieux, il est trop tard.
On lui demanda pourquoi Tor était d'une couleur pale : C'est qu'il a beaucoup d'envieux , répondit-il.
On le pressait un jour de courir après Manès son esclave, qui s'était enfui : Il serait fort ridicule, dit-il, que Manès se passât bien de Diogène , et que Diogène ne pût se passer de Manès !
Certain tyran lui demanda un jour quel airain était le plus propre à faire une statue : C'est celui d'ont on a fait celles d'Harmodius et d' Aristogiton , grands ennemis dos tyrans.
Un jour Platon expliquait ses idées , et parlait de la forme d'une table, et de celle d'un verre : Je vois bien une table et un verre, lui dit Diogène, mais je ne sais ce que c'est que la forme d'une table non plus que celle d'un verre. Cela est vrai , dit Platon ; car pour voir une table et un verre il ne faut avoir que des yeux , au lieu que , pour connaître la forme d'une table et celle d'un verre , il faut avoir de l'esprit.
On demanda une fois à Diogène ce qu'il pensait de Socratc ; il dit que c'était un fou.
Un jour il aperçut un jeune homme qui rougissait : Courage mon enfant, lui dit-il , voilà la couleur de la vertu.
Deux jurisconsultes le choisirent pour leur arbitre; il les condamna tous les deux; l'un parce qu'il avait effectivement volé ce dont on l'accusait, et l'autre parce qu'il se plaignait à tort, puisqu'il n'avait rien perdu qu'il n'eût volé lui-même à un autre.
On lui demanda un jour pourquoi on donnait plutôt l'aumône aux borgnes et aux boiteux qu'aux philosophes : C'est ,
rt'poudit-il , parce que les hommes s'attendent plutôt à devenir borgnes ou boiteux, que philosophes.
Quelqu'un lui demanda s'il n'avait ni valet ni servante ; rson, répondit Diogène. Et qui vous enterrera? reprit l'autre : C'est celui qui aura besoin de ma maison , répliqua Diogène.
Certain homme lui reprocha qu'il avait fait autrefois de la fausse monnaie : Il est vrai , répondit Diogène , qu'il y a eu un temps que j'étais ce que tu es aujourd'hui ; mais jamais en ta vie tu ne deviendras ce que je suis.
Aristippe le rencontra un jour comme il lavait des herbes : Diogène , lui dit-il , si tu savais te rendre agréable aux rois , tu n'aurais pas la peine de laver des herbes. Et toi, répondit Diogène, situ connaissais le plaisir qu'il y a à laver des herbes, tu te mettrais peu en peine de plaire aux rois.
Une autre fois il entra dans l'école d'un certain maître qui avait peu d'écoliers et quantité de ligures de Muses et d'autres divinités : Tu as ici beaucoup de disciples, lui dit Diogène; mais c'est en comptant les dieux.
On lui demanda un jour de quel pays il était : il répondit qu il était citoyen du monde, voulant montrer que les sages ne devaient être attachés à aucun pays.
Il vit une fois passer un prodigue ; il lui demanda une mine. Pourquoi, lui dit ce prodigue, ne demandes-tu qu'une obole aux autres , et qu'à moi tu demandes une mine ? C'est parce , répondit-il , que les autres m'en donneront encore une fois , et que je doute fort que tu sois en état de le faire dans la suite.
On lui demanda si la mort était un mal : Comment cela se pourrait-il faire , répondit-il , puisque nous ne la sentons pas , lors même qu'elle est présente ?
Diogène vitun jour un maladroit qui allait tirer; il courut aussitôt se mettre la tête devant le but. On lui en demanda la raison : C'est de crainte qu'il ne me frappe, répondit-il.
Antisthène était dans son lit, fort malade; Diogène entra dans sa chambre : Avez vous besoin d'un ami.^ lui dit-il,
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pour lui faire connaître que c'était dans le temps de F affliction que les véritables amis étaient nécessaires. Diogène connut qu'Antisthène souffrait impatiemment son mal : il s'en alla une autre fois chez lui, un poignard sous son manteau. Antisthène lui dit : Ah 'qui est-ce qui me délivrera des douleurs que je souffre? Diogène tira son poignard: C'est celui-ci , dit-il. Je cherche à me délivrer de mes douleurs, répondit Antisthène , mais non pas de la vie.
Quand on disait à Diogène que quantité de gens se moquaient de lui : Qu'importe! répondait-il, je me tiens pour moqué, et peut-être que c'est d'eux que les ânes se moquent, lorsqu'ils montrent leurs dents en grinçant , et qu'ils paraissent rire. Mais, lui disait-on, ils ne se mettent guère en peine des ânes : Et moi , répliquait-il , je me soucie aussi très-peu de ces gens-là.
Un jour on lui demanda pourquoi tout le monde l'appelait chien : C'est, répondit-il, parce que je flatte ceux qui me donnent ; que j'aboie après ceux qui ne me donnent rien, et que je mords les méchants.
Une autre fois on lui demanda quelle espèce de chien il était : Quand j'ai faim , dit-il , je tiens de la nature du lévrier; je caresse tout le monde ; mais lorsque je suis soûl , je tiens du dogue ; je mords tous ceux que je rencontre.
11 vit un jour passer le rhéteur Anaximène qui avait le ventre extrêmement gros : Donne-moi un peu de ton ventre , lui dit-il ; tu me feras un grand plaisir, et eu même temps tu le délivreras d'un pesant fardeau.
Quand on lui reprochait pourquoi il mangeait au milieu des rues et des marchés : C'est que la faim me prend là de même que partout ailleurs , répondait-il.
Un jour comme il retournait de Lacédémone à Athènes , on lui demanda d'où il venait : Je viens de chez des hommes, jcpondit-il , et je retourne chez des femmes.
Il comparait ordinairement les belles courtisanes à d'excellent vin empoisonné. 11 les appelait les reines des rois , parce qu elles obtenaient d'eux tout ce qu'elles voulaient.
Certain homme admirait un jour la grande quantité de présents qui étaient dans un temple de la Samotiirace. Il y en aurait encore bien davantage , dit Diogène , si tous ceux qui ont péri en avaient offert au lieu de ceux qui se sont sauvés.
Un jour, comme il mangeait au milieu d'une rue , quantité de gens s'assemblèrent autour de lui et l'appelèrent chien : C'est vous autres qui êtes des chiens , leur dit-il ; car vous vous assemblez autour d'un homme qui mange.
Certain méchant athlète , qui mourait de faim dans sa profession, s'avisa de se faire médecin. Diogène le rencontra, et lui dit : Tu as à présent un beau moyen de te venger de ceux qui t'ont battu autrefois.
Un jour, comme il se promenait, il aperçut le fils d'une courtisane qui jetait des pierres au milieu d'une troupe : Mon enfant , lui dit-il , prends garde de frapper ton père.
Un homme lui redemanda une fois un manteau qu'il avait à lui : Si tu me l'as donné , dit Diogène, il est à moi à présent ; et si tu n'as fait que le prêter, je m'en sers encore actuellement ; attends que je n'en aie plus besoin.
Quand on lui reprochait qu'il buvait dans les cabarets : Je me fais bien raser dans la boutique d'un barbier, répondait-il.
Un jour il entendit qu'on disait du bien d'un homme qui lui avait donné l'aumône : on devrait bien plutôt me louer, dit Diogène, d'avoir mérité qu'on me la donnât.
Quand on lui demandait quel profit il avait tiré de sa philosophie : Quand elle ne m'aurait jamais servi d'autre chose, disait-il , que d'être préparé à souffrir tout ce qui m'arrivera jamais , j'en serais assez content.
Quand il eut appris que les Athéniens avaient déclaré qu'Alexandre était Bacchus, il leur dit, pour se moquer d'eux : Eh ! que ne me faites-vous Sérapis ?
On lui reprochait un jour qu'il logeait dans des lieux malpropres : Le soleil, dit-il , entre bien dans des endroits qui sont encore beaucoup plus sales, et cependant il ne se gâte pas.
Certain homme s'avisa de lui dire : Mais toi, qui ne sais rien , comment as-tu la hardiesse de te mettre au rang des
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philosophes? Quand je n'aurais d'autre mérite, répondit-il, que celui de pouvoir contrefaire le philosophe , cela suffit pour dire que je le suis.
On vint un jour lui présenter un jeune homme pour être son disciple ; on lui en disait tous les biens imaginables ; qu'il était sage, de bonnes mœurs , et qu'il savait beaucoup. Diogène écoute tout fort tranquillement : Puisqu'il est si accompli, dit-il , il n'a aucun besoin de moi; pourquoi donc me l'amenez-vous ?
11 entrait une fois sur un théâtre lorsque tout le monde en sortait : on lui en demanda la raison ; il dit que c'était ce qu'il avait résolu de faire pendant toute sa vie.
Denys le tyran, après avoir été chassé de son royaume de Syracuse, se retira à Corinthe, oii la pauvreté l'obligea d'enseigner la jeunesse pour ne pas mourir de faim. Diogcne entra un jour dans son école ; il entendit les enfants qui criaient. Denys crut que Diogène le venait consoler dans ses misères : Diogène , lui dit-il , je te suis bien obligé ; hélas i tu vois l'inconstance de la fortune! Malheureux, répondit Diogène, je suis bien surpris de te voir encore en vie, toi qui as fait tant de maux dans ton royaume ; et je vois bien que tu n'es pas meilleur maître d'école que tu n'as été roi.
Il vit un jour quelques personnes qui faisaient des sacrifices aux dieux pour avoir un fils : Vous songez bien plutôt, leur dit-il , à demander un fils qu'un honnête homme.
Un jour il aperçut un beau jeune homme qui parlait de vilenies : N'as-tu pas de honte , dit-il , de tirer une éi)ée de plomb d'une gaine d 'ivoire ?
Il disait que les gens qui parlaient bien de la vertu , et qui ne faisaient rien de tout ce qu'ils enseignaient, étaient semblables à des instruments de musique , qui rendent un son très-agréable sans avoir aucun sentiment.
Un homme lui dit un jour : Je ne suis pas propre à la philosophie. Pourquoi vis-tu donc, malheureux, lui réponditil, puisque tu désespères de pouvoir jamais bien vivre?
Une autre fois il aperçut un jeune homme qui faisait quelque
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cliose (le malhonnête : N'as-tu point de honte, lui dit-il , d'avilir l'avantage que la nature le donne ? la nature t'a fait naître homme , et tu t'efforces de devenir femme !
Il disait que presque tout le monde vivait dans la servitude ; que les esclaves obéissaient à leurs maîtres, et les maîtres à leurs passions : que toutes choses consistaient dans l'usage ; qu'une personne accoutumée à vivre délicieusement dans la mollesse et dans les plaisirs ne pouvait jamais s'en retirer, et qu'au contraire , le mépris de la vie délicieuse était un vrai plaisir aux gens qui étaient accoutumés à vivre d'une autre manière.
Il croyait que la pudeur était une faiblesse ; il n'avait point de honte de faire devant tout le monde les choses les plus indécentes. Si souper est une bonne chose, disait-il , pourquoi ne pas souper aussi bien au milieu d'un marché que dans une chambre?
On lui demanda un jour où il voulait être enterré quand il serait mort : Au milieu de la campagne , rcpondit-il. Comment, répondit quelqu'un, ne eraignez-vous point de servir de pâture aux oiseaux et aux Dêtes farouches? il faudra mettre mon bâton auprès de moi, tépondit Diogène, afin que je les puisse chasser quand ils voudront venir. Mais, lui dit-on, vous n'aurez plus de sentiment. Et qu'importe donc s'ils me mangent ou non, répondit Diogène, puisque je ne sentirai point.
Quelques-uns disent qu'étant parvenu à l'âge de quatrevingt-dix ans, il mangea un pied de bœuf cru qui lui causa une si grande indigestion qu'il en creva. D'autres disent que, se sentant accablé de vieillesse, il retint son haleine et se fit mourir lui-môme. Ses amis vinrent le lendemain; ils le trouvèrent enveloppé dans son manteau; ils le découvrirent , se doutant bien qu'il ne dormait pas, car il était toujours fort éveillé; ils le trouvèrent mort. Il y eut une grande contestation entre eux à qui l'enterrerait; ils furent tout près d'en venir aux mains; les magistrats et les anciens de Corinthe arrivèrent à propos, et les apaisèrent. Diogène fui enterré magnifiquement proche de la porte (lui est vers l'Isthme. On érigea à côté de son tom-
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beau une colonne , sur laquelle on plaça un chien de marbre de Parcs. La mort de ce philosophe arriva justement le même jour qu'Alexandre le Grand mourut à Babylone, en la cent quatorzième olympiade. Diogène fut honoré de plusieurs statues, que différents particuliers lui érigèrent après sa mort , avec des inscriptions fort honorables.
Contemporain de Polémon , qui fut successeur de Xénocratc dans l'écolt; platonique, vivait sous la ii^ olympiade.
Cratès le cynique fut un des principaux disciples du fameux Diogène. Il était fils d'Ascondus , Thébain d'une famille trèsconsidérable , et qui possédait de grands biens. Il se trouvf. un jour à une tragédie , où il remarqua que ïéléphus quitta toutes ses richesses pour se faire cynique : cela le toucha; il résolut aussitôt d'embrasser le même parti. Il vendit tout son patrimoine, dont il tira plus de deux cents talents qu'il mit entre les mains d'un banquier, et le pria de les rendre à ses enfants en cas qu'ils se trouvassent avoir peu d'esprit ; mais , s'ils avaient assez d'élévation pour être philosophes, il lui permit de distribuer cet argent aux citoyens de Thèbes, parce que les philosophes n'avaient besoin de rien. Ses parents vinrent un jour le prier de changer de résolution , et de prendre un autre parti ; il les chassa de sa maison , et les poursuivit à coups de bâton.
Pendant l'été , Cratès portait un manteau fort pesant , et était vêtu très-légèrement dans la plus grande rigueur de l'hiver, afin de se faire à toutes sortes d'injures du temps et d'incommodités. Il entrait effrontément dans toutes sortes de maisons pour faire des réprimandes sur toutes les choses qui lui déplaisaient ; il courait après les femmes de mauvaise vie, et leur disait des injures , afin de s'en attirer à lui-même, et de s'accoutumer par ce moyen à les souffrir dans d'autres occasions. Il vivait assez durement , et ne buvait jamais que de l'eau , de même que tous les autres cyniques.
CRATES. 493
L'orateur Métrocle n'osait plus paraître en public, parce qu'il ne se retenait pas aisément , et quMl lui arrivait toujours en parlant de laisser échapper certains vents , dont le bruit lui faisait tant de honte qu'il s'était renfermé dans sa maison où il avait résolu de passer tristement le reste de sa vie. Cratès en entendit parler ; il mangea aussitôt quantité de lupins , afin de se remplir le corps de vents , et s'en alla au logis de Métrocle ; il lui dit plusieurs belles paroles pour lui faire connaître qu'il ne devait point avoir de honte , puisqu'il n'avait fait aucun mal ; que ces choses-là arrivaient à tout le monde , et qu'il serait fort surprenant que cela ne lui arrivât pas aussi. Pendant qu'il parlait , les lupins qu'il avait mangés faisaient leur effet : le bon exemple de Cratès encouragea tellement Métrocle, qu'il reconnut sa faiblesse ; il se mit au-dessus de toutes sortes de bienséances , il brûla tous les écrits qu'il avait de Théophraste , sous qui il avait étudié , et s'attacha à Cratès qui en fit un fort bon cynique. Métrocle fut ensuite fort distingué entre les philosophes de la secte, et fit plusieurs disciples qui eurent de la réputation ; mais à la fin , comme il se sentait vieux et infirme , le dégoût de la vie le prit; il s'étrangla lui-même.
Cratès était fort laid , et pour paraître encore plus extraordinaire et plus hideux , il avait cousu des peaux de moutons par-dessus son manteau ; en sorte que , quand on Tapercevait , on avait peine à distinguer quelle espèce d'animal ce pouvait être. 11 était d'ailleurs fort adroit dans toutes sortes d'exercices ; et quand il allait se présenter dans des lieux publics pour lutter et pour faire quelque autre chose semblable , tous ceux qui étaient là ne pouvaient s'empêcher de rire , à cause de sa figure et de son habit extraordinaire. Cratès ne s'étonnait point de cela; il levait les mains en haut ; Prends patience , ô Cratès , s'écriait-il , ceux qui se moquent de toi présentement pleureront dans un instant, et tu auras le plaisir de voir qu'ils t'estimeront heureux lorsqu'ils se blâmeront eux-mêmes de leur lâcheté.
Il alla un jour prier certain maître d'accorder une grâce
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à un de ses disciples: nu lieu de lui embrasser les genoux , il lui embrassa les cuisses : ce maître trouva cela fort extraordinaire, et voulut s'en fâcher: Qu'importe, lui dit Cratès, tes cuisses ne sont-elles pas à toi de même que tes genoux ?
Il disait qu'il était impossible de trouver des gens quin'eus.sent jamais fait aucune faute; mais que des grenades pouvaient être très-belles , quoiqu'il s'y rencontrât quelque petit grain pourri.
Les magistrats d'Athènes l'accusèrent une fois de porter du linge , contre leur défense : Théophraste en porte bien aussi , leur dit Cratès , et si vous voulez , je vous le ferai voir tout à l'heure. Les magistrats ne le pouvaient croire : ils suivirent Cratès qui les mena dans une boutique de barbier et leur montra, pour se moquer d'eux , Théophraste ayant autour de lui un linge à barbe : Tenez, leur dit-il, ne voyezvous pas que Théophraste porte aussi du linge ?
Cratès voulait que ses disciples fussent entièrement détachés des biens de ce monde : Je ne possède rien que ce que j'ai appris , disait-il , et j'ai abandonné tout le reste aux gens qui aiment le faste. Il les exhortait sur toutes choses à fuir les plaisirs , parce que rien n'était plus convenable 3 un philosophe que la liberté, et qu'il n'y avait point de maître plus tyrannique que la volupté.
La faim , disait-il , fait passer l'amour ; si ce remède n'est pas suffisant , le temps ordinairement en vient à bout : sinon il ne reste plus qu'à prendre une corde et à se pendre.
Quand il parlait des mœurs corrompues de son siècle , il ne pouvait s'empêcher de blâmer la folie des hommes , qui n'épargnaient point l'argent dans des choses honteuses, pourvu qu'elles fussent conformes à leurs passions; et qui avaient regret de la moindre dépense qu'ils faisaient dans des choses honnêtes et très-profitables.
C'est lui qui a fait ce journal , qui a depuis été si célèbre : Qu'on donne dix mines à un cuisinier , et à un médecin une drachme; cinq talents à un flatteur, et à un bon conseiller de
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la fumée ; à une courtisane un talent , et une oboic à un philosophe.
Quand on lui demandait de quoi lui servait sa philosophie : A savoir se contenter de légumes, répoudait-il , et à vivre sans soin et sans inquiétude.
Un jour Démétrius de Phalère lui envoya du vin avec quelques pains : Cratès fut fort indigné de ce que Démétrius s'était imaginé qu'un philosophe avait besoin de vin : il renvoya la bouteille d'un air sévère. Ah! plût aux dieux , s'écriat-il , qu'il y eut aussi des fontaines de pain.
Les manières libres de Cratès plurent tellement à Hyparchia , sœur de Métrocle, qu'elle ne voulut point entendre parler de plusieurs autres personnes considérables qui la recherchaient avec empressement; elle menaça ses parents que si on ne la mariait pas à Cratès , elle se tuerait elle-même. Ses parents firent humainement tout ce qu'ils purent pour lui ôter cette idée de l'esprit ; ils n'y purent jamais réussir : ils furent contraints d'avoir recours à Cratès même , qu'ils prièrent instamment de la détourner de cette résolution ; mais , comme il n'en pouvait venir à bout, il se leva et se dépouilla devant elle pour lui faire voir sa bosse et son corps tout de travers; il jeta aussi par terre son manteau, sa besace et son bâton : Atin que tu ne sois point trompée , lui dit-il, voilà ton mari et tout ce qu'il possède ; regarde à présent ce que tu veux faire ; car si tu m'épouses , je ne prétends pas que tu aies d'autres richesses. Hyparchia ne balança point; elle préféra aussitôt Cratès à tout ce qu'elle avait , aussi bien qu'à tout ce qu'elle pouvait prétendre ; elle s'habilla en cynique, et devint encore plus effrontée que son mari. Ils faisaient ensemble les choses les plus infâmes au milieu des rues et des places publiques , sans se mettre en peine de personne. Hyparchia n'abandonnait jamais son mari; elle le suivait partout, et se trouvait dans toutes les assemblées avec lui.
Un jour, comme ils étaient à un festin chez Lysimachus , elle fit ce sophisme à l'impie Théodore qui s'y était aussi ren-
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contré : Si Théodore faisant certaines choses n'est pas blâme , Hyparchia faisant la même chose , ne doit pas être blâmée non plus : or , Théodore en se frappant lui-même , ne fait rien dont on le puisse blâmer; donc, dit-elle, en lui appliquant un soufflet, Hyparchia frappant Théodore ne doit point être blâmée. Théodore ne répondit rien sur-le-champ à cet argument ; mais il arracha le manteau de dessus l'épaule d'Hyparchia, qui n'en parut pas plus étonnée : Tenez , dit Théodore , voilà une femme qui a quitté sa tapisserie et sa toile. Cela est vrai, répondit Hyparchia; mais crois-tu que j'aie si mal fait de préférer la philosophie à des exercices de femmes ?
De ce digne mariage de Cratès et d'Hyparchia vint un fils nommé Pasiclès , que son père et sa mère eurent grand soin d'élever dans la philosophie cynique.
Alexandre demanda un jour à Cratès s'il ne serait pas bien aise qu'on rebâtit sa patrie : Qu'en est-il besoin , répondit Cratès ; quelque autre Alexandre viendrait peut-être encore la détruire ?
Il disait qu'il n'avait point d'autre patrie que la pauvreté et le mépris de la gloire , sur quoi la fortune n'avait aucun droit; qu'il était le citoyen de Diogène, et par conséquent exempt de toute sorte d'envie.
Il irrita un jour le musicien Nicodrome, qui lui donna un grand coup de poing, et lui fit une bosse au front. Cratès mit sur cette bosse un morceau de papier , où il avait écrit : Voilà l'ouvrage de Nicodrome ; et il se promenait dans les rues avec cet écriteau sur le front.
Il disait que les richesses des grands seigneurs étaient comme les arbres qui naissent dans les montagnes et les rochers inaccessibles ; qu'il n'y avait que les milans et les corbeaux qui mangeaient les fruits de ces arbres : de même aussi il n'y avait que les flatteurs et les femmes de mauvaise vie qui profitaient du bien des grands seigneurs ; qu'un riche , environné de flatteurs , était un veau au milieu d'une troupe de loups.
Quand on lui demandait jusqu'à quel temps il fallait s'apliquer à la philosophie : c'est , répondait-il , jusqu'à ce qu'on ait reconnu que les gens à qui on donne des armées à commander ne sont que des meneurs d'ânes.
Cratès , aussi bien que tous les autres cyniques , négligeait toutes sortes de sciences , excepté la morale. 11 vécut trèslongtemps ; il était tout courbé de vieillesse vers les dernières années de sa vie. Quand il se sentit approcher de sa lin , il disait , en se considérant lui-même : Ah ! pauvre bossu , tes longues années te vont mettre au tombeau ; tu verras bientôt le palais des enfers. Il mourut ainsi de caducité et de défaillance. Le temps de sa plus grande vogue était vers la cent treizième olympiade ; c'était pour lors qu'il florissait à ïhèbes , et qu'il effaçait tous les autres cyniques de ce temps. C'est lui qui a été le maître de Zenon , chef de la secte des stoïciens , si renommée.
Il vivait un peu auparavant Épicure, vers la 120* olympiade.
Pyrrhon a été auteur de la secte qu'on a appelée des Pyrrhoniens ou sceptiques. Il était fils de Plistarque , de la ville d'Élée, dans le Péloponèse. Il s'appliqua d'abord à la peinture , ensuite il fut disciple de Drison , et enfln du philosophe Anaxarchus , auquel il s'attacha tellement , qu'il le suivit jusque dans les Indes. Pyrrhon, pendant ce long voyage, eut un très-grand soin de converser avec les mages , les gyninosophistes et tous les philosophes orientaux : après s'être instruit à fond de toutes les opinions, il ne trouva rien qui pût le contenter : il lui parut que toutes choses étaient incompréhensibles ; que la vérité était cachée au fond d'un abîme, et qu'il n'y avait rien de plus raisonnable que de douter de tout , et ne jamais décider.
Il disait que tous les hommes réglaient leur vie sur de certaines opinions reçues ; que chacun ne faisait rien que par ha-
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bitude, et qu'on examinait chaque chose par rapport aux lois et aux coutumes établies dans chaque pays ; mais qu'on ne savait point si ces lois-là étaient bonnes ou mauvaises.
Dans les commencements , Pyrrhon était pauvre et assez inconnu : il exerçait sa profession de peintre, et on a gardé longtemps à Élée plusieurs de ses ouvrages où il avait fort bien réussi. Il vivait dans une grande solitude, et ne se trouvait dans aucune assemblée. Il faisait souvent des voyages , et ne disait jamais à personne l'endroit où il allait. Il souffrait tout sans se mettre en peine de rien. Il se fiait si peu à ses sens, qu'il ne se détournait ni pour rochers , ni pour précipices , ni pour aucun autre péril; il se serait plutôt laissé écraser, que de se ranger pour éviter la rencontre d'un chariot. Il y avait toujours quelques-uns de ses amis qui le suivaient, et qui avaient soin de le détourner dans les occasions. Il avait l'esprit égal , et s'habillait en tout temps de la même manière. Quand il disait quelque chose, et que la personne à qui il parlait se retirait pour quelque raison , et le laissait seul , cela ne l'empêchait pas de continuer jusqu'à ce qu'il eût achevé , de même que si quelqu'un l'eût écouté. Il traitait tout le monde avec la même indifférence.
Un jour Anaxarchus était tombé malheureusement dans une fosse; comme il appelait tout le monde à son secours, Pyrrhon, son disciple, passa par-devant lui sans se mettre en peine de le secourir. Quantité de gens blâmèrent fort Pyrrhon de son ingratitude à l'égard de son maître; Anaxarchus au contraire le loua fort d'être véritablement sans aucune passion , et de n'avoir aucun égard pour personne.
La réputation de Pyrrhon se répandit en peu de temps par toute la Grèce; quantité de gens embrassèrent sa secte. Ceux d'Élée, après avoir connu son mérite, eurent tant de vénération pour lui , qu'ils le créèrent souverain pontife de leur religion. Les Athéniens le firent citoyen de leur ville. Épicure aimait fort sa conversation , et ne pouvait se lasser d'admirer sa manière de vivre. Tout le monde le regardait comnie un homme véritablement libre et exempt de toutes sortes de trou
Mes, de vanité et de superstition. Enfui , le philosophe Timon assure qu'il était respecté comme un petit dieu sur terre. Il passait tranquillement sa vie avec sa sœur Philiste , qui était sage-femme de profession. Il allait au marché vendre de petits oiseaux et de petits cochons; il nettoyait sa maison, et était si indifférent pour toute sorte de travail , que souvent il s'exerçait à laver une truie.
Un jour un chien se jeta sur lui pour le mordre; Pyrrhon le repoussa; quelqu'un lui lit connaître que cela était contre ses principes. Ah î répondit- il , qu'il est diflicile de se défaire de ses préjugés, et qu'on a de peine à dépouiller entièrement l'homme! C'est pourtant à quoi il tant travailler de toui son pouvoir, et il faut y employer toutes les forces de sa raison.
Une autre fois , comme il passait la mer dans un petit bâtiment, des vents impétueux s'élevèrent tout d'un coup; le vaisseau était en grand danger de périr ; tous ceux qui passaient avec Pyrrhon étaient dans de grandes frayeurs. Pyrrhon demeurait fort tranquille au milieu de la tempête, il leur montrait à côté d'eux un petitcochon qui mangeait d'aussi bon courage que si le vaisseau eût été au port; et il disait que les sages devaient tâcher d'imiter l'assurance de ce petit animal , et d'être tranquilles dans toutes sortes d'états.
Pyrrhon avait un ulcère ; celui qui le pansait fut un jour obligé de lui faire les opérations les plus violentes , il lui coupa et lui brûla les chairs : Pyrrhon ne témoigna jamais qu'il souffrait la moindre douleur, et ne fronça pas même le sourcil.
Ce philosophe croyait que le plus haut degré de perfection ou on pouvait parvenir en ce monde , était de s'abstenir de décider. Ses disciples étaient bien tous d'accord en un point, qui est qu'on ne connaît rien de certain ; mais les uns cherchaient la vérité avec espérance de la pouvoir trouver, et les autres désespéraient d'en pouvoir jamais venir à bout ; d'autres croyaient pouvoir affirmer une seule chose; c'était, disaient-ils , qu'ils savaient certainement qu'ils ne savaient rien ; mais les autres ignoraient même s'ils ne savaient rien. Quel-
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ques-unes de ces opinions étaient en usage avant le temps de Pyrrhon; mais comme personne jusque-là n'avait fait profes sion de douter absolument de toutes choses , c'est ce qui a été cause que Pyrrhon a passé pour l'auteur et le chef de tous les sceptiques.
La raison pour laquelle ce philosophe voulait qu'on suspendit son jugement, était parce que nous ne connaissions jamais les chosesque par le rapport qu'elles ont les unes avec les autres , et que nous ignorons ce qu'elles sont en elles-mêmes. Les feuilles de saules , par exemple , paraissent douces aux chèvres, et amères aux hommes, la ciguë engraisse les cailles , et fait mourir les hommes. Démophon , qui avait soin de la table d'Alexandre , brûlait à l'ombre et gelait au soleil. Andron, d'Argos, traversait tous les sables de la Libye sans avoir besoin de boire. Ce qui est juste dans un pays , est injuste dans un autre, de même que ce qui est vertu parmi certaines nations, est un vice chez d'autres. Chez les Perses les pères épousent leurs filles , et chez les Grecs c'est un crime abominable. Chez les Massagètes les femmes sont communes ; d'autres nations ont horreur d'une telle coutume. Voler est un mérite chez les Ciliciens, et chez les Grecs on punit le vol. Aristippe a une certaine idée du plaisir; Antisthène en a une autre, et Épicure une différente de l'un et de l'autre. Les uns croient la Providence , les autres la nient. Les Égyptiens enterrent leurs morts, les Indiens les brûlent, et les Péonieiis les jettent dans des étangs. Ce qui paraît d'une certaine couleur au soleil, paraît d'une autre à la lune, et d'une autre h la chandelle. La gorge d'un pigeon paraît de différentes couleurs , selon les différents côtés dont on le regarde. Le vin pris avec modération fortifie le cœur; quand on en boit trop, cela trouble les sens et fait perdre l'esprit. Ce qui est à la droite de l'un est à la gauche de l'autre. La Grèce , qui est orientale à l'égard de l'Italie est occidentale à l'égard de la Perse. Ce qui est un miracle dans certains endroits , est une chose très-commune dans d'autres. Le même homme est père à l'égard de certaines gens , et frère à l'égard d'autres personnes.
BiON. ôo;
Euûn la coutrariété qui se rencontre dans chaque chose, faisait que Pyrrhon ni ses disciples ne définissaient jamais rien parce qu'ils croyaient qu'il n'y avait aucune chose dans le monde qui nous fût absolument connue par elle-même, sans que nous eussions besoin de la comparer, pour dire le rapport qu'elle avait avec une autre chose. Comme ils ne connaissaient aucune vérité, ils bannissaient toutes sortes de démonstrations; car, disaient-ils, toute démonstration doit être fondée sur quelque chose de clair et d'évident qui n'ait aucun besoin de preuve. Or, il n'y a rien dans le monde qui soit de cette nature , puisque, quand les choses nous sembleraient évidentes, nous serions toujours obligés de montrer la vérité de la raison qui fait que nous les croyons telles.
Pyrrhon, après Homère, comparait ordinairement les hommes à des feuilles d'arbres qui se succèdent perpétuellement les unes aux autres, et dont les nouvelles prennent la place des vieilles qui tombent. Il vécut toujours dans une grande considération , depuis qu'il eut été connu ; et mourut enfin âgé de plus de quatre-vingt-dix ans.
n fut disciple de Théophraste , qui avait succédé à Aristote dans Técole péripatélique , vers la 1 U« olympiade.
Le philosophe Bion étudia assez longtemps dans l'Académie. Cette école lui déplut; il se moquait des statuts qu'on y observait, et en faisait tous les jours des railleries; il la quitta tout à fait. Il prit un manteau , un bâton et une besace , et embrassa la secte des cyniques ; mais comme il y avait encore dans celle-là quelque chose qui ne l'accommodait pas, il la tempéra en y mêlant plusieurs des préceptes de Théodore , disciple et successeur d' Aristippe, dans l'école des cyrénaïques. Enfin, il étudia en dernier lieu sous Théophraste , successeur d'Aristote.
Bion avait l'esprit fort subtil , et était très-bon logicien \ il
excellait dans la poésie et dans la musique, et avait un génie particulier pour la géométrie. Il aimait fort la bonne chère, et menait une vie très-débauchée. 11 ne demeurait jamais longtemps en aucun endroit; il se promenait de ville en ville, et se trouvait à tous les festins, où son grand talent était de faire rire la compagnie, et de faire admirer son bel esprit. Comme il était fort agréable , chacun se faisait un plaisir de l'avoir et de le bien régaler.
Bion sut un jour que quelques-uns de ses ennemis avaient fait des contes au roi Antigonus , au sujet de sa naissance ignominieuse; il n'en témoigna rien ; et ne fit pas semblant même que cela lui fût revenu par aucun endroit. Antigonus envoya quérir Bion , croyant l'embarrasser fort , et lui dit : Apprends-moi un peu quel est ton nom, ton pays, ton origine, et de quelle profession étaient tes parents. Bion ne s'étonna point : Mon père, répondit-il, était un affranchi qui vendait du lard et du beurre salé. Il était impossible de connaître s'il avait été beau ou laid autrefois , parce qu'il avait le visage tout défiguré des coups que son maître lui avait donnés. Il était Scythe de nation , et originaire des bords du Borysthène. Il avait fait connaissance avec ma mère dans un lieu infâme, où il l'avait rencontrée; c'était là qu'ils avaient célébré leur beau mariage : enfin , je ne sais quel crime mon père commît; il fut vendu avec sa femme et ses enfants. J'étais un jeune garçon assez joli; un orateur m'acheta, et me laissa tout son bien en mourant ; je déchirai sur-le-champ son testament, que je jetai dans le feu, et me retirai à Athènes , où je me suis appliqué à la philosophie. Vous connaissez à présent mon nom , mon pays , mon père et toute mon origine , aussi bien que moi : voilà tout ce que j'en ai pu apprendre moi-même. Persée et Philonide n'ont plus que faire d'en composer des histoires pour vous donner du plaisir.
On demanda un jour à Bion quel était le plus malheureux de tous les hommes? C'est, répondit-il, celui qui souhaite avec le plus de passion de devenir heureux et de mener une vie douce et tranquille.
Un jeune homme lui (ItMnanda une autre fois s'il devait se marier ; Les femmes laides , répondit Bion , font mal au cœur ; mais les belles font mal à la tête.
Il disait que la vieillesse était le port des maux , et que c'était là où tous les malheurs se retiraient en foule : qu'on ne devait conipter le nombre de ses années que par rapport à la gloire qu'on s'était acquise dans le monde : que la beauté était un bien étranger qui ne dépendait point de nous, et que les richesses étaient le nœud de toutes les grandes entreprises ; parce que , sans cela , on ne pourrait rien faire , quelque habileté qu'on eût d'ailleurs.
11 rencontra un jour un homme qui avait mangé tout son bien ; il lui dit : La terre a englouti Amphiaraiis; mais toi tu as englouti la terre.
Un grand parleur, fort importun d'ailleurs, lui dit qu'il avait dessein de le prier de quelque chose : .le ferai volontiers tout ce que tu voudras , répondit Bion , pourvu que tu m'en voies dire ce que tu souhaites, et que tu n'y viennes point toi-même.
Une autre fois , il était dans un vaisseau avec plusieurs scélérats ; le vaisseau fut pris par les corsaires ; ces scélérats se disaient les uns aux autres : Ah! nous sommes perdus si on nous reconnaît. Et moi, disait Bion, je suis perdu si ou ne me reconnaît point.
Il vit un jour venir vers lui certain envieux qui était fort triste : T' est-il arrivé quelque malheur, lui dit-il , ou si c'est quelque bonheur qui est arrivé à un autre?
Quand il voyait passer un avare, il lui disait : Tu ne possèdes pas ton bien , c'est ton bien qui te possède. Il disait que les avares avaient soin de leur bien , comme s'il était effectivement à eux; mais qu'ils craignaient autant de s'en servir, que s'il appartenait à d'autres.
Il croyait qu'un des plus grands maux était de ne savoir pas souffrir le mal;
Qu'on ne devait jamais reprocher la vieillesse a personne, puisque c'était un état où chacun souhaitait parvenir ;
Qu'il valait mieux donner de son bien , que de souhaiter celui d'autrui , parce qu'on pouvait être heureux avec un moindre bien , et qu'on était toujours malheureux lorsqu'on avait des désirs ;
Que souvent la témérité n'était point méséante à un jeune homme ; mais que les vieillards ne devaient jamais consulter que la prudence ;
Que, quand on avait une fois fait des amis, il fallait les garder quels qu'ils fussent, de crainte qu'il ne semblât que nous eussions fait société avec des méchants , ou que nous eussions rompu avec d'honnêtes gens.
Il avertissait ses amis de croire qu'ils avaient fait du progrès dans la philosophie , lorsqu'ils ne se sentaient pas plus émus quand on leur disait des injures que quand on leur faisait des compliments.
Il croyait que la prudence était autant au-dessus des autres vertus , que la vue à l'égard du reste des sens ;
Que l'impiété était une mauvaise compagne de la conscience, puisqu'il était très-difficile qu'un homme pût parler bien hardiment lorsque sa conscience lui reprochait quelque chose, et qu'il croyait que quelque divinité était justement irritée contre lui ;
Que le chemin des enfers était bien facile, puisqu'on y allait les yeux fermés;
Que ceux qui ne pouvaient s' élever jusqu'à la philosophie, et qui s'attachaient aux sciences humaines, étaient comme les amants de Pénélope , qui n'avaient commerce qu'avec les servantes de la maison , faute d'avoir pu gagner la maîtresse
Un jour, comme Bion était à Rhodes , il vît que tous les Athéniens qui étaient dans cette île, ne s'appliquaient qu'à l'éloquence et à la déclamation ; il commença à enseigner la philosophie. Quelqu'un voulut le blâmer de ce qu'il ne faisait pas comme les autres : j'ai apporté du froment, répondit Bion; veux-tu que je vende de l'orge? Il disait, en parlant d'Alcibiade, que dans sa grande jeunesse il avait débauché
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les niaiis d'avec leurs t'emnies; mais qu'après être parvenu à rage viril , il avait débauché les femmes d'avec les maris.
On demanda un jour à Bion , pourquoi il n'avait pas gagné quelque garçon pour demeurer avec lui? C'est, réponditil , parce qu'on ne saurait attirer un fromage mou avec un hameçon.
Quand on lui parlait de la peine des Danaïdes , qui tiraient perpétuellement de l'eau dans des paniers percés, il disait : Je les trouverais beaucoup plus à plaindre si elles étaient obligées d'en tirer dans des vases qui n'auraient point de trous.
Pendant son séjour à Rhodes , il débaucha quantité de jeunes gens pour s'appuyer de leur autorité dans ce pays-là.
Enfin, après avoir mené une vie infâme, il tomba malade à Chalcis , et languit pendant longtemps. Comme il était assez pauvre, et qu'il n'avait pas seulement de quoi payer des gens pour avoir soin de lui , le roi Antigonus lui envoya deux esclaves, et lui lit présent d'une chaise, afin qu'il le pût suivre quand il voudrait.
On dit que Bion , pendant sa langueur, se repentit d'avoir méprisé les dieux : il eut recours à eux pour le retirer de ce pitoyable état; il allait flairer les viandes des victimes qui leur avaient été immolées : il confessa ses crimes, et eut la faiblesse d'implorer le secours d'une vieille sorcière , à laquelle il s'abandonna; il lui tendit ses bras et son cou, afin qu'elle y attachât ses charmes. Il tomba dans des superstitions extraordinaires; il orna sa porte de laurier, et était près de faire toutes choses au monde pour se conserver la vie ; mais tous ses remèdes furent inutiles. Le pauvre Bion mourut à la fin , accablé des maux que ses débauches passées lui avaient causés.
Né la troisième année de la 109e olympiade, mort la seconde année de la 127*, âgé de soi.vantc-douze ans.
Épicure , de la famille des Pliilaïdes , naquit à Athènes , vers
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la cent neuvième olympiade. Dès l'âge de quatorze aus, il s'appliqua à la philosophie; il étudia quelque temps à Samos sous Pamphile, platonicien. Il ne put jamais bien goûter sa doctrine; il se retira de son école, et ne prit plus d'autre maître. On dit q-u'ii enseigna la grammaire, mais qu'il ne tarda guère à s'en dégoûter. Il se plaisait beaucoup à lire les livres de Démocrite , dont il se servit utilement par la suite pour composer son système.
A l'âge de trente-deux ans, il enseigna la philosophie à Mételin, et de là à Lampsaque. Cinq ans après, il revint à Athènes, oij il institua une nouvelle secte. Il acheta un beau jardin, qu'il cultivait lui-même : c'est là où il établit son école : il y menait une vie douce et agréable avec ses disciples, qu'il enseignait en se promenant et en travaillant, et leur faisait répéter par cœur les préceptes qu'il leur donnait. On venait de tous les endroits de la Grèce pour avoir le plaisir de l'entendre et de le considérer dans sa solitude.
Épicure fait profession d'une grande sincérité etd'unegrande candeur d'ame. Il était doux et affable à tout le monde ; il avait une tendresse si forte pour ses parents et pour ses amis , qu'il était entièrement à eux, et leur donnait tout ce qu'il avait. 11 recommandait expressément à ses disciples d'avoir compassion de leurs esclaves; il traitait les siens avec une humanité surprenante; il leur permettait d'étudier, et prenait le soin de les instruire lui-même comme ses propres disciples.
Ëpicure ne vivait en tout temps que de pain et d'eau, de fruits et de légumes qui croissaient dans son jardin. Il disait quelquefois à ses gens : Apportez-moi un peu de lait et de fromage, afin que je puisse faire meilleure chère quand je voudrai. Voilà , dit Laërce , quelle était la vie de celui qu'on a voulu faire passer pour un voluptueux.
Cicéron , dans ses Tusciilanes , s'écrie : Ah ! qu'Épicure se contentait de peu î
Les disciples d'Kpicure imitaient la frugalité et les autres vertus de leur maître; ils ne vivaient que de légumes et de
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laitage non plus que lui; quelque-uns buvaient tant soit peu de vin; mais tous les autres ne buvaient jamais que de l'eau. Épicure ne voulait pas qu'ils fissent bourse commune, comme les disciples de Pytliagore, parce que, disait-il, c'est plutôt une marque de la défiance qu'ont les uns pour les autres , que d'une parfaite union.
Il croyait qu'il n'y avait rien de plus noble que de s'appli^ quer à la philosophie, que les jeunes gens ne pouvaient commencer trop tôt à philosopher ; et que les vieux ne devaient jamais s'en lasser, puisque le but qu'on s'y proposait était de vivre heureux, et que c'était là où tout le monde devait tendre.
La félicité dont parlent les philosophes est une félicité naturelle, c'est à-dire un état heureux, auquel on peut parvenir en cette vie par les forces de la nature. Épicure le fait consister dans le plaisir; non pas dans le plaisir sensuel , mais dans la tranquillité d'esprit et dans la santé du corps. Il n'avait point d'autre idée du souverain bien , que de posséder ces deux choses en même temps.
Il enseigna que la vertu est le moyen le plus puissant pour rendre la vie heureuse , parce qu'il n'y a rien de plus doux que de vivre sagement et selon les règles de l'honnêteté ; de n'avoir rien à se reprocher; de ne se sentir atteint d'aucun crime, de ne nuire à personne; de faire du bien autant qu'il est possible; et enfin de ne manquer jamais à aucun des devoirs de la vie. Il infère de là qu'il n'y saurait avoir d'heureux que les honnêtes gens, et que la vertu est inséparable de la vie agréable.
Il ne pouvait se lasser de louer la sobriété et la continence, qui servent merveilleusement à tenir l'esprit dans une assiette tranquille, à conserver la santé du corps, et même à la réparer quand elle est une fois affaiblie . Il faut , disait-il , s'accoutumer à vivre de peu; c'est la plus grande richesse qu'on puisse jamais acquérir. Outre que les choses les plus communes font autant de plaisir, lorsqu'on a faim , que les mets les plus délicieux , on se porte beaucoup mieux quand on vit
simplement; on n'a jamais la tête embarrassée; resj)rit est libre, et on a toujours l'agrément de pouvoir s'appliquer h connaître la vérité et le sujet qui nous porte à prendre un parti plutôt que l'autre dans toutes nos actions; enfin les festins qu'on fait de temps en temps en sont beaucoup plus agréables , et on est bien plus disposé à souffrir les revers de la fortune, quand on sait simplement se contenter du peu que la nature demande, que lorsqu'on est accoutumé à vivre dans les délices et dans la magnificence. On ne saurait, ajoute-t-il , éviter avec trop de soin les débauches, qui corrompent le corps et abrutissent l'esprit; et, quoique tout plaisir soit un bien désirable par lui-même, on doit cependant s'en éloigner beaucoup, lorsque les maux qui l'accompagnent surpassent la satisfaction qui nous en revient; de même qu'il est avantageux de souffrir un mal, qui sûrement doit être récompensé par un bien plus considérable que le mal qu'on est obligé de souffrir.
Il croyait , contre l'opinion des cyrénaï(jues, que l'indolence était un plaisir perpétuel , et que les plaisirs de l'esprit étaient beaucoup plus sensibles que ceux du corps; car, disait-il le c<,rps ne sent que la douleur présente, au lieu que l'esprit, outre les maux présents , sent encore les passés et les futurs.
Épicure tient que notre âme est corporelle , parce qu'elle meut notre corps ; qu'elle participe à toutes ses joies aussi bien qu'à ses infirmités; qu'elle nous réveille en sursaut lorsque nous sommes le plus endormis; et qu'enfin elle nous fait changer de couleur selon ses différents mouvements. Il assure qu'elle ne pourrait jamais avoir aucun rapport avec lui si elle n'était pas corporelle
Tangere eniin et tangi nisi corpus iiulla potest ros '.
11 a conçu qu'elle n'est rien autre chose qu'un tissu de matière fort subtile , répandue partout notre corps, dont elle faisait une partie , de même que le pied , la main ou la tête ; d'où il conclut que par notre mort elle périt, qu'elle se dis-
' LUCRET. De ,\a/. rer. Ub. l, v. 503.
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sipe comme une vapeur, et qu'il n'y reste aucun sentiment , non plus que dans le corps ; que , par conséquent , la mort n'est pas à craindre, puisqu'elle n'est pas un mai. Car, bien et mal consiste dans le sentiment : or, la mort est une privation de tout sentiment : c'est donc une chose qui ne nous regarde en aucune façon, puisque nous n'avons jamais rien de commun avec elle, et que pendant que nous sommes elle n'est point, et que dès qu'elle est nous ne sommes plus; qu'à la vérité, quand on se trouvait au monde, il était fort naturel d'y vouloir demeurer tant que le plaisir nous y attachait; mais qu'on ne devait pas avoir plus de peine à en sortir, qu'on en avait ordinairement à quitter la table après avoir bien mangé.
Il disait que très-peu de gens savaient tirer parti de la vie ; que tout le monde méprisait l'état présent dans lequel il était, et que chacun se proposait de vivre plus heureux dans la suite : mais qu'on était surpris de la mort avant que d'avoir pu exécuter ses projets , et que c'était ce qui rendait la vie des hommes si malheureuse; qu'ainsi rien n'était plus à propos ijue de jouir du temps présent, sans compter sur l'avenir : qu'il ne fallait pas estimer le bonheur de la vie par la quantité d'années que nous restions sur la terre, mais seulement par les plaisirs que nous y goûtions. Une vie courte et agréable , disait-il , est beaucoup plus à souhaiter qu'une vie longue et ennuyeuse. C'est la délicatesse qu'on cherche dans les bons repas, et non pas une grande abondance de viandes mal préparées : que si nous considérons qu'après la mort nous serons privés pour jamais de tous les avantages de la vie, il faut aussi s'imaginer que jamais nous n'aurons plus de désir de les posséder que nous n'en avions avant que de naître.
Que c'était une grande faiblesse d'avoir peur de tout ce qu'on dit des enfers; que les peines de Tantale, Sisyphe, Titye et des Danaides sont des fables inventées à plaisir, pour faire connaître les troubles et les passions dont les hommes sont tourmentés dnns ce monde; et qu'enfin on devait
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se tlcliiire de toutes ces frayeurs , qui ne servent qu'à trouhier le repos et la doueeur de la vie.
11 fait consister la liberté dans une entière indifférence; il rejette le destin. Il tient que Tart de deviner est une cliose frivole , et quMl est impossible à aucun être de connaître jamais les choses futures , lorsqu'elles dépendent du caprice des hommes , et qu'elles n'ont point de causes nécessaires.
Épicure a toujours parlé magnifiquement de la Divinité. Il voulait qu'on en eût des sentiments fort relevés. Il défendait expressément qu'on lui attribuât aucune chose indigne de l'iminortalité et delà souveraine béatitude. L'impie, disait-il, n'est pas celui qui rejette les dieux qu'adore le peuple , mais celui qui attribue aux dieux toutes les impertinences que leur attribue le peuple.
Il a conçu que la Divinité méritait nos adorations par l'excellence de sa nature, et que nous devions les lui rendre par cette seule considération , et non par la crainte d'aucun châtiment, ni en vue d'aucun intérêt. Il a blâmé les superstitions dont on abuse le peuple , et qui servent ordinairement de prétexte aux plus grands crimes.
La religion dans laquelle il était né n'exemptait les dieux d'aucune des faiblesses humaines. Quant à lui, il les considérait connne des êtres bienheureux dont la demeure était dans des lieux agréables , où on ne connaissait ni vent , ni pluie , ni neige , et où ils étaient toujours environnés d'un air serein et d'une brillante lumière, et perpétuellement occupés dans la jouissance de leur félicité.
Il éloignait d'eux tout ce qui d'ordinaire nous embarrasse. Il lésa crus indépendants de nous dans leur bonheur, incapables d'être touchés ni de nos bonnes ni de nos mauvaises actions. Il croyait que s'il prenaient soin des hommes, ou que s'ils se mêlaient du gouvernement du monde , cela troublerait leur félicité.
Il conclut de là que les invocations , les prières et les sa- <rifices étaient entièrement inutiles : qu'il n'y avait aucun mérite à recourir aux dieux, ni à se prosterner devant leurs au-
tels dans tous les accidents qui nous arrivaient ; mais qu'il fallait regarder toutes choses d'un air tranquille et sans s'étonner.
Il ajoute que ce n'est point la raison qui a donné aux hommes l'idée des dieux ; et que la crainte que tous les hommes ont de ces êtres tranquilles ne vient que de ce que souvent en rêvant on s'imagine voir des fantômes d'une grandeur prodigieuse. Il semble que ces spectres nous menacent avec une hauteur et une fierté convenable à leur mine majestueuse : on leur voit faire, à ee qu'il semble , des choses surprenantes ; et comme d'ailleurs ces fantômes reviennent dans tous les temps , et qu'il y a quantité d'effets merveilleux , dont les causes paraissent inconnues; lorsque les gens peu éclairés considèrent le soleil , la lune , les étoiles et leurs mouvements siréguliers, ils s'imaginent aussitôt que ces spectres nocturnes sont des êtres éternels et tout-puissants. Ils les placent au milieu du firmament, d'où ils voient venir le tonnerre, les éclairs, la grêle, la pluie et la neige; ils les font présider à la conduite de cette admirable machine du monde, et leur attribuent généralement tous les effets dont les causes leur sont inconnues. C'est de là , à ce qu'il prétend , qu'est venue cette grande quantité d'autels qu'on voit partout le monde ; et il croit- que le culte qu'on, rend aux dieux n'a point d'autre origine que ces fausses terreurs.
Pour ce qui est de ces lieux enchantés où les dieux faisaient leurs demeures, Lucrèce , dans le sentiment d'Épicure , dit qu'il ne faut pas s'imaginer qu'ils aient aucune relatioi;i avec les palais que nous connaissons en ce monde; que les dieux étant d'une matière si subtile, qu'ils ne peuvent tomber sous aucun dé nos sens, qu'à peine même pouvons-nous les apercevoir des yeux de l'esprit, il faut de nécessité que ces lieux-là soient proportionnés à la subtilité de la nature de ces êtres qui les habitent.
Tous les philosophes conviennent que, selon le cours ordinaire de la nature, rien ne se fait de rien, et qu'aucune chose ne se réduit à rien; l'expérience nous apprend que ies
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corps se font du débris les uns des autres, et conséqueninient qu'ils ont un sujet commun; et c'est ce sujet commun qu'on appelle matière première.
Il y a plusieurs opinions pour savoir ce que c'est que celte matière première. Épicure croit que ce sont des atomes , c'està-dire des corpuscules insécables, dont il prétend que toutes choses sont composées.
Outre les atomes , il admet encore un autre principe, qui est le vide; mais il ne le considère pas comme un principe de composition des corps : il ne l'admet uniquement que pour le mouvement, parce que, dit-il, s'il n'y avait de petits vides répandus par toute la nature, rien n'aurait jamais pu se mouvoir, toute la masse de la matière serait restée perpétuellement jointe ensemble comme un roc, et par conséquent il ne se serait jamais fait aucune production.
Il prétend que ces atomes ont été de toute éternité; que le nombre de leurs figures est incompréhensible, quoique fini; mais que sous chaque différente figure il y a une infinité d'atomes. Il a cru que c'était leur propre poids qui était la cause de leur mouvement, qu'en se choquant les uns les autres ils s'accrochaient souvent, et que la différente manière dont ils s'arrangeaient produisait les différents effets que nous voyons dans la nature , sans qu'aucun de ces effets fût redevable de son être à d'autres puissances qu'au hasard , qui avait fait Tcncoulrer ensemble certaine quantité d'atomes de telle et telle figure. Il comparait ces atomes aux lettres de l'apliabet, fjui forment des mots différents, selon la différente manière dont elles sont arrangées ; comme , par exemple , estre et reste, sont deux mots tous différents, quoique composés des mêmes lettres ; aussi les atomes qui composent certains corps, lorsqu'ils sont arrangés d'une certaine manière, en composent un tout différent lorsqu'ils sont arrangés d'une certaine façon. Cependant, selon lui , toutes sortes d'atomes ne sont pas propres à entrer indifféremment dans la composition de toutes sortes de corps. Il y a grande apparence, par exemple , que ceux qui composent un peloton de laine ne sont pas" tous
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propres à composer un diamant, de même que nous voyons souvent des mots qui n'ont aucune lettre commune.
Il croyait que ces petits corps étaient dans un perpétuel mouvement, et que c'était de là qu'aucune des choses de la nature ne restait jamais en même état; que les unes diminuaient et les autres augmentaient du débris de celles qui étaient diminuées; les unes vieillissaient et les autres prenaient tous les jours de nouvelles forces; et que par conséquent chaque être n'avait qu'un temps dans le monde ; qu'à mesure que quelque chose se corrompait, les atomes qui s'en détachaient se joignaient avec d'autres , et formaient ordinairement un corps tout différent de celui dont ils venaient d'être détachés ; (ju'ainsi rien ne périssait jamais, quoique tout n'eût qu'un temps, et que chaque chose semblât disparaître à la lin, comme si elle avait été entièrement anéantie.
Epicure a imaginé qu'il y avait eu un temps auquel tous les atomes étaient séparés, et que par leur concours fortuit ils ont composé une infinité de mondes , dont chacun périt a\i bout de certain temps , soit par le feu , comme si le soleil s'approchait si près de la terre qu'il la brûlât, soit par quelque grande et horrible secousse, qui en un moment bouleversera toutes choses et ruinera la machine du monde; qu'enfin il y avait plusieurs manières dont chaque monde pouvait périr: mais que de ces débris il s'en composait un autre, qui commençait aussitôt à produire de nouveaux animaux. Il semble même que celui que nous habitons n'est qu'un tas de ruines de quelque grand et terrible fracas qui sera arrivé autrefois; témoins ces gouffres horribles de la mer, ces longues chaînes de montagnes d'une hauteur prodigieuse, ces longues et larges couches de rochers , dont les uns sont situés de travers, les autres de bas en haut, et d'autres de biais; témoins cette grande inégalité au dedans de la terre , tous ces fleuves souterrains , tous ces lacs , toutes ces cavernes ; témoins enfin cette autre grande inégalité de la surface de la terre , qui se trouve entrecoupée de mers, de lacs, de détroits, d'îles, dé montagnes.
tLpicure tient que l'univers est infini; que ce grand tout n'a ni milieu ni extrémités, et que, de quelque point qu'on imagine dans le monde, il reste encore un espace uilini à parcourir, sans que jamais on en puisse trouver le bout.
Il dit que c'est être fou que de se flatter que les dieux aient fait le monde pour l'amour des hommes; qu'il n'y a aucune apparence qu'après avoir resté si longtemps tranquilles, ils se fussent avisés de changer leur première manière de vie {)Our en prendre une différente ; et que d'ailleurs il était fort aisé de juger, par tous les défauts que nous y connaissons, que ce n'est point un ouvrage des dieux.
Il a cru que la terre avait produit les hommes et tous les autres animaux, de même qu'elle produit encore aujourd'hui des rats , des taupes , des vers et de toutes sortes d'insectes. Il tient que, dans son commencement, lorsqu'elle était encore toute nouvelle, elle était grasse et nitreuse, et que le soleil l'ayant peu à peu échauffée, elle se couvrit d'herbe et d'arbrisseaux, que quantité de petites tumeurs commencèrent à s'élever de dessus la superficie , comme des champignons , et qu'après certain temps, lorsque chaque tumeur était venue en maturité, la peau de dessus se rompait, et qu'il en sortait aussitôt un petit animal , qui se retirait peu à peu du lieu humide où il venait de naître, et qui commençait à respirer ; la terre faisait écouler de ces endroits-là des ruisseaux de lait pour la nourriture de ces petits animaux.
Parmi ce grand nombre de toutes sortes d'animaux il s'en trouva beaucoup de monstrueux; les uns sans tête, d'autres sans bouche; d'autres avaient les membres collés au tronc du corps, tellement qu'il y en a eu beaucoup qui ont péri, faute de se pouvoir nourrir, ou de pouvoir multiplier leur espèce par l'union des deux sexes. Enfin il ne resta que ceux qui se trouvèrent bien disposés , et ce sont les espèces de ceux que nous avons encore aujourd'hui.
Dans ce premier commencement du monde, le froid, la chaleur et les vents n'étaient pas si violents qu'ils le sont aujourd'hui ; toutes ces choses étaient dans leur nouveauté aussi
bien que tout le reste; ces honinus sortis de terre étaient beaucoup plus robustes que nous ne sommes ; ils avaient le corps tout couvert d'un poil bérissé comme celui des sangliers ; In mauvaise nourriture ni l'inclémence des saisons ne les incommodaient point; ils ne connaissaient point encore l'usage des babits ; ils se coucbaient nus par terre dans tous les endroits où la nuit les surprenait; ils se cachaient sous les petits arbrisseaux pour se garantir de la pluie; ils n'avaient encore aucune société; chacun ne songeait qu'à soi, et ne travaillait qu'à se procurer ses commodités particubères. La terre avait aussi produil de grandes forêts dont les arbres croissaient tous les jours; les hommes commencèrent à vivre de gland, de fruits d'arboisier et de pommes sauvages. Ils avaient souvent a démêler avec les sangliers et les lions. Ils se mirent plusieurs ensemble pour se garantir de ces bêtes féroces. Ils bâtirent de petites cabanes; ils s'occupèrent à la chasse; et trouvèrent moyen de se faire des habits de la peau des animaux quMIs avaient tués. Chacun choisit sa femme, et vécut en particulier avec elle : il en vint des enfants, qui adoucirent par leurs caresses Thumeur farouche de leurs pères. Voilà le commencement de toutes les sociétés. Les voisins firent ensuite amitié avec leurs voisins , et cessèrent de se nuire les uns aux autres. IVabord , ils montraient du bout du doigt les choses dont ils avaient besoin; ils inventèrent ensuite pour leur co^nmodité certains noms qu'ils donnèrent au hasard à chaque chose ; ils en composèrent un jargon dont ils se servirent pour communiquer leurs pensées.
Le soleil leur avait fait connaître l'usage du feu avant que de l'avoir trouvé; c'était à l'ardeur des rayons de cet astre qu'ils faisaient d'abord rôtir les viandes qu'ils rapportaient de la chasse; mais un jour un éclair tomba sur quelque chose de combustible qu'il embrasa tout d'un coup : aussitôt les hommes, qui connaissaient déjà l'utilité du feu, au lieu de l'éteindre, ne songèrent qu'à le conserver; chacun en emporta dans sa cabane, et s'en servit pour faire cuire ce qu'il avait à manger.
On bâtit ensuite des villes, et on connnenra à partager les terres, mais inégalement; les gens qui se trouvèrent avoir plus de force ou plus d'adresse eurent les meilleures portions; ils s'érigèrent en rois; ils contraignirent les autres hommes à leur obéir, et firent bâtir des citadelles pour éviter les surprises de leurs voisins.
Les hommes dans ce temps-là n'avaient point d'autres défenses que leurs mains , leurs ongles , leurs dents , des pierres ou des bâtons ; c'étaient là les armes dont ils se servaient pour vider leurs différends.
A près avoir brûléquelques forêts, n'importe pour quel sujet, ils virent du métal qui coulait par des veines de terre dans de petites fosses où il se figeait; l'éclat de ce métal leur causa de l'admiration; ils conçurent, de ce qu'ils voyaient couler, que, par le moyen du feu, ils en feraient tout ce qu'ils voudraient. Ils ne songèrent d'abord qu'à en faire des armes ; c'est pour ce sujet qu'ils estimaient beaucoup davantage l'airain que l'or , parce que les armes d'or étaient beaucoup moins tranchantes que celles d'airain ; ensuite ils en firent des brides pour les chevaux , des socs de charrue pour labourer la terre, et enfin toutes les choses dont ils se trouvèrent avoir besoin.
Avant l'invention du fer, on faisait les habits de choses différentes, qu'on nouait ensemble . mais dès qu'on eut su accommoder ce métal à toutes sortes d'usages , on trouva le moyen défaire des étoffes de laine et de fil pour la commodité des hommes.
Pour ce qui est d'ensemencer les terres, c'est la nature même qui en a enseigné l'usage. Les hommes, dès le commencement du monde , remarquèrent que les glands qui tombaient des chênes produisaient des arbres semblables aux chênes mêmes ; quand ils voulurent faire venir des chênes en quelque endroit ils y semèrent du gland. Ils observèrent la même chose à l'égard de toutes les autres plantes; chacun commença aussitôt à semer de la graine des choses dont il pouvait avoir besoin ; et comme ils voyaient que tout venait
beaucoup mieux quand la terre était bien cultivée, cbacun commença à s'appliquer particulièrement à l'agriculture.
La force et l'adresse avaient toujours prévalu Jusqu'à ce temps-là ; mais dès que l'or vint à la mode , et que tout le iiaonde se fut laissé surprendre par la splendeur de ce métal , chacun ne songea qu'à en faire provision. Certaines gens s enrichissant extraordinairement par ce moyen , le peuple abandonna aisément le parti des premiers rois , qui n'avaient point d'autre mérite! que leur force et leur adresse; chacun TS'attacha aux riches. Les rois furent massacrés; le gouvernement depuis devint populaire. On établit des lois , et on choisit des magistrats pour les faire observer, et pour avoir soin des affaires publiques.
A mesure que ces premiers peuples perdaient de leur férocité , la société augmentait entre eux. Ils commencèrent à faire des festins les uns chez les autres ; et après avoir bien mangé , ils se réjouissaient à entendre le chant des oiseaux ; ils s'efforçaient de les imiter, et composaient des chansons sur les mêmes airs des oiseaux qu'ils avaient appris.
Les vents , qui faisaient un agréable murmure en traversant les roseaux , leur donnèrent occasion d'inventer les flûtes ; et l'admiration qu'ils eurent des choses célestes les porta à s'appliquer à l'astronomie.
L'avarice se mêla dans leurs mœurs. Ils se firent la guerre les uns aux autres , pour s'entre-déposséder de leurs biens. Cela fit naître des poètes pour écrire les belles actions qui s'y étaient passés, et des peintres pour les représenter. Enfin la tranquillité et le grand loisir dont ils jouirent par la suite leur donna moyen de s'occuper à perfectionner les arts que la nécessité leur avait fait trouver , et même d'en inventer de nouveaux pour la commodité de la vie.
Sur ce qu'on peut objecter que la terre ne produit point aujourd'hui d'hommes , de lions et de chiens , Èpicure répond que la fécondité de la terre est épuisée ; qu'une femme avancéei^n âge ne fait plus d'enfants ; qu'une terre qu'on n'a jamais cultivée rapporte beaucoup n^ieux les premières années
51S EPICIIRK.
que par la suite; qu'enlin lorsqu'on arraclie uue forêt, le fond de la terre ne produit plus d'arbres pareils à ceux qu'on a déracinés ; il en produit seulement d'autres qui dégénèrent , (îonnne de petits sauvageons, des épines ou des ronces; et que peut-être il y a encore à présent des lapins, des lièvres, des renards , des sangliers et d'autre animaux parfaits qui naissent de la terre ; mais parce que cela arrive dans des lieux retirés, et que cela ne nous est pas connu, nous ne croyons pas que cela soit; de même que si nous n'avions jamais vu d'autres rats que ceux qui naissent des rats , nous ne croirions pas qu'il y en eût qui naquissent de la terre.
Les philosophes sont partagés touchant la règle que nous avons pour connaître la vérité. Kpicure tient qu'il n'y a pas de plus grande certitude que celle qui nous vient des sens ; que nous ne connaissons rien positivement que par leur rapport, et que nous n'avons point d'autre marque pour distinguer le vrai d'avec le faux.
Pour ce qui est de l'entendement; il tient qu'au commencement il n'a aucune idée ; qu'il est comme une table rase ; que lorsque les organes corporels sont formés , les connaissances lui viennent peu à peu par l'entremise des sens ; qu'il peut penser aux choses absentes ; qu'ainsi il se peut tromper en prenant pour présent ce qui est absent , ou même ce qui n'est point du tout ; et qu'au contraire nos sens n'aperçoivent (\ue des objets actuellement présents , et que par conséquent ils ne peuvent jamais se tromper quant à l'existence de l'objet. C'est pourquoi , dit-il , c'est être fou que de n'exiger pas, en ce cas-là , le rapport des sens pour avoir recours à des raisons.
Il y a plusieurs manières différentes dont les philosophes expliquent la vision. Épicure a cru qu'il se détachait perpétuellement de tous les corps une grande quantité de petites superficies semblables aux corps mêmes ; que ces petites superficies remplissaient l'air ; et que c'était par leur moyen que nous apercevions les objets extérieurs.
il tient que l'odeur, la chaleur, les sons, la lumière et les
ÊPICURE. 5fî)
aiilres qualités sensibles, ne sont pas de simples perceptions de l'âme. H a cru que toutes ces choses étaient réellement hors de nous de la même manière qu'elles nous paraissent , et qu'une certaine quantité de matière figurée et mue d'une certaine façon était réellement odeur, son, chaleur, lumière, indépendamment de toutes sortes d'animaux : que, par exemple, les petites particules qui se détachent perpétuellement des fleurs d'un parterre remplissent l'air tout autour d'une odeur agréable , et semblable à ce qu'un homme sentirait s'il se promenait pour lors dans ce parterre ; que , lorsqu'on sonne une cloche, l'air des environs est rempli de tintements aigus semblables aux sons que nous entendons pour lors ; et que dès que le soleil commence à paraître , il y a dans l'air quelque chose de brillant, et semblable à la lumière que nous apercevons dans ce temps-là; qu'enfin, lorsque la même chose paraît différemment à deux animaux différents , cela vient de ce que la configuration intérieure de ces animaux est différente. Si la feuille de saule , par exemple, paraît amère à un homme et douce à une chèvre , c'est que l'homme et la chèvre ne sont pas faits au dedans l'un comme l'autre. C'est cette même raison qui fait que la ciguë empoisonne les hommes et engraisse les cailles.
Les stoïciens, qui faisaient profession d'une vertu fort austère , et qui dans le fond étaient pleins de vanité , furent extrêmement jaloux du grand nombre d'amis et de disciples qui s'attachaient à Épicure, dont la doctrine était d'ailleurs fort différente de celle qu'ils enseignaient. Us firent tout ce qu'ils purent pour le décrier, et même ils semèrent dans leurs livres diverses sortes de calomnies contre lui. C'est ce qui a été cause que ceux qui sont venus depuis, et qui n'ont connu Épicure que par le canal des stoïciens , s'y sont laissé surprendre , et ont pris pour un débauché un homme d'une continence exemplaire , et dont les mœurs ont toujours été trèsréglées.
Saint Grégoire rend un témoignage illustre de la chasteté de ce philosophe. « Épicure, dit ce Père de l'Église, a dit
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« que le plaisir était la fin où tendent tous les honniies , mais « afin qu'on ne crût pas que ce fiU le plaisir sensuel , il vécut « toujours très-chaste et très-réglé , confirmant sa doctrine « par ses mœurs. »
Épicure ne voulut jamais se mêler du gouvernement de la république; il préféra toujours son repos et la vie tranquille à l'embarras des affaires. Les statues que les Athéniens lui érigèrent publiquement témoignaient bien l'estime distinguée qu'ils avaient pour ce philosophe. Tous ceux qui se sont attachés à lui ne l'ont jamais quitté , à la réserve de Métrodorus , qui le changea pour étudier dans l'Académie sous Carnéade : mais il n'y fut que six mois ; il revint aussitôt trouver Épicure, et resta avec lui jusqu'à sa mort, qui arriva quelque temps avant celle d'Épicure. Son école est demeurée perpétuellement dans une égale splendeur , et même dans des temps que toutes les autres étaient presque abandonnées.
A l'âge de soixante-douze ans , il tomba malade à Athènes , où il n'avait point discontinué d'enseigner : son mal était une rétention d'urine, qui lui causait des douleurs épouvantables; il souffrait tout cela fort tranquillement. Quand il se sentit approcher de sa fin , il affranchit une partie de ses esclaves , disposa de son bien , ordonna qu'on solennisàt tous les ans le jour de sa naissance et celle de ses parents, vers le dixième du mois gaméléon. Il donna son jardin et ses livres à Hermacus de IMételin , qui lui succéda , à la charge que cela passerait successivement à tous ceux qui occuperaient cette place. Il écrivit à I doménée en ces termes :
« Me voilà , grâce aux dieux , à l'heureux et dernier jour « de ma vie ; je suis si tourmenté de la violence de mon mal , « qui me ronge la vessie et les intestins , qu'on ne saurait rien « imaginer de plus cruel. Au milieu de mes douleurs , ce- « pendant , je sens une grande consolation , lorsque je re- « passe dans mon esprit tous les bons raisonnements dont « j'ai enrichi la philosophie. Je vous prie , par l'attachement « que vous avez toujours fait paraître pour moi et i»our ma « doctrine , d'avoir soin des enfants de Métrodorus »
ZEKOÎS. 521
Quatorze jours après que cette maladie eut coniinencé, Épicure se mit dans uu bain cliaud , qu'il s'était fait préparer exprès : dès qu'il y fut entré , il demanda un verre de vin pur ; il le but, et expira aussitôt, en avertissant ses amis et ses disciples , qui étaient là présents , de se souvenir de lui et des préceptes qu'il leur avait donnés. Cette mort arriva la première année de la cent vingt-septième olympiade. Tout les Athéniens eu témoignèrent un regret très-sensible.
Mort dans la 129'' olympiade.
Zenon , chef de la secte des stoïciens , était de la ville de Cittie, dans l'île de Chypre. Avant que de se déterminer à rien , il alla consulter l'oracle , afin de savoir ce qu'il devait faire pour vivre heureux. L'oracle lui répondit qu'il devînt de même couleur que les morts. Zenon conçut que ce dieu lui voulait dire qu'il fallait qu'il s'attachât à lire les livres des anciens. 11 prit cela fort sérieusement; il commença à s'y appliquer, et à employer tous ses soins pour suivre les conseils de l'oracle.
Un jour, comme il revenait d'acheter de la pourpre de Phénicie, il fit naufrage au port de Pirée. Cette perte le rendit fort triste; il s'en revint à Athènes; il entra chez un libraire , et se mit à lire le second livre de Xénophon , pour se consoler ; il y prit beaucoup de plaisir ; cela lui fit oublier son chagrin. Il demanda au libraire où demeuraient ces sortes de gens dont parlait Xénophon. Cratès le cynique passa par hasard ; le libraire le montra du bout du doigt , et dit à Zenon : Tenez , suivez cet homme-ci. Zénoii était pour lors âgé de trente ans; il suivit Cratès , et commença dès ce jour-là à être son disciple. Zenon avait beaucoup de pudeur et de retenue ; il ne pouvait s'accoutumer aux manières effrontées des cyniques. Cratès s'aperçut que cela lui faisait de la peine ; il voulut le guérir dp sa faiblesse : il lui donna un jour une
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marmite pleine de lentilles , et lui commanda de traverser le bourg de Céramique avec cette marmite : Zénou rougissait de honte et se cachait, de crainte que quelqu'un ue le vît. Cratès s'approcha de lui ; il lui donna un grand coup de bâton au travers de la marmite , et la cassa en plusieurs morceaux ; toutes les lentilles lui coulaient le long des cuisses et des jambes. Cratès lui dit : Comment, petit fripon, pourquoi t'enfuis-tu, puisque tu n'as point eu de mal?
La philosophie plaisait fort à Zenon; il remerciait ordinairement la fortune d'avoir fait périr tout son bien dans la mer. Ah ! disait-il , que les vents qui m'ont fait faire naufrage m'étaient favorables ! Il étudia plus de dix ans sous Cratès , sans pouvoir jamais s'accoutumer à l'impudence des cyniques. A la fin , quand il voulut le quitter pour alla sous Stilpon de Mégare, Cratès le prit par son manteau, et le retint de force. O Cratès , lui dit Zenon , on ne saurait retenir un philosophe que par les oreilles ; persuadez-moi par de bonnes raisons que votre doctrine est meilleure que celle de Stilpon , sinon , quand vous m'enfermeriez , mon corps serait bien à la vérité chez vous , mais mon esprit serait perpétuellement chez Stilpon.
Zenon passa dix autres années chez Stilpon, Xénocrate et Polémon ; ensuite il se retira , et établit une nouvelle secte. Sa réputation ne tarda guère à se répandre par toute la Grèce. Il devint en peu de temps le plus distingué de tous les philophes du pays. Quantité de gens venaient de divers endroits pour s'attacher à lui et être ses disciples , et comme Zenon enseignait ordinairement sous une galerie , c'est de là que ses sectateurs ont été appelés stoïciens.
Les Athéniens l'honoraient tellen)ent , qu'ils l'avaient fail le dépositaire des clefs de leur ville. Ils lui érigèrent une statue , et ils lui firent présent d'une couronne d'or. Le roi Antigonus ne pouvait se lasser d'admirer ce philosophe. H ne venait jamais à Athènes qu'il n'allât écouter ses leçons ; souvent même il allait manger chez Zenon , ou bien il le menait souper avf c lui chez Aristocle . le joueur de harpe. Mais
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^énoii évita dans la suite de se rencontrer dans aucun festin , ni dans les assemblées, de crainte de se rendre trop familier. Antigonus fit tout ce qu'il put pour l'attirer auprès de lui ; Zenon s'excusa de faire ce voyage, et envoya en sa place Perseus et Philonide , et lui fit réponse qu'il avait une joie très-sensible de la forte inclination qu'il faisait paraître pour les sciences ; que rien n'était plus propre à le détourner des plaisirs sensuels , et à lui faire embrasser la vertu , que l'amour de la philosophie. Enfin , ajoute-t-il , si la vieillesse et ma mauvaise santé ne m'empêchaient de sortir, je ne manquerais pas de me rendre auprès de vous comme vous le souhaitez; mais puisque cela ne se peut , je vous envoie deux de mes amis qui me valent bien quant à l'esprit et à la doctrine, et qui sont beaucoup plus robustes que moi. Si vous conversez sérieusement avec eux , et que vous vous appliquiez à suivre les préceptes qu'ils vous donneront, vous verrez qu'il ne vous manquera rien de ce qui regarde le souverain bonheur.
Zenon évitait la foule. Il ne se faisait jamais accompagner que de deux ou trois personnes au plus. Lorsqu'il y en avait davantage qui le voulaient suivre malgré lui, il leur donnait de l'argent pour les faire retirer. Quelquefois , quand il se voyait pressé par la grande multitude dans la galerie où il enseignait, il montrait à ceux qui l'embarrassaient certaines pièces de bois qui étaient au-dessus de son école, et il leur disait : Tenez , voyez-vous bien ces pièces de bois que voilà là-haut? elles n'y ont pas toujours été : elles étaient autrefois au milieu de cette place comme vous; mais comme elles embarrassaient, on lésa ôtées, et mises où vous les voyez. Retirez-vous donc en arrière , et ne m'embarrassez pas davantage.
Zenon était grand et menu , et avait la peau fort noire : c'était de là que quelques-uns l'appelaient le Palmier d'Egypte. Il avait la tête penchée sur une des épaules; ses jambes étaient grosses et malsaines ; il s'habillait toujours d'une étoffe trèslégère , et du plus bas prix qu'il la pouvait trouver; il vivait eu tout temps d'un peu de pain , do figues , de miel et de vin
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doux , sans jamais rien manger de cuit. 11 était d'une si grande œntinence , que quand on voulait louer quelqu'un sur ce sujet, on disait : 11 est plus chaste que Zenon. Il eut pourtant quelque commerce avec une petite servante : la vertu des païens n'était pas ferme. 11 avait la démarche grave, l'esprit vif, l'humeur sévère. En parlant, il ridait son front, et tordait sa bouche; quelquefois cependant, dans ses parties de plaisir, il était fort gai, et réjouissait toute la compagnie. Quand on lui demandait la raison d'un si grand changement, il répondait : Les lupins sont naturellement amers; mais quand on les a laissés quelque temps tremper dans Teau , ils s'adoucissent. Il affectait une très-grande austérité, en sorte que sa manière de vivre tenait davantage d'une simplicité barbare que d'une véritable frugalité; et hors l'effronterie, dont il était fort éloigné , il avait retenu beaucoup de la morale des cyniques ; c'est ce qui a fait que Juvénal a dit que les stoïciens et les cyniques ne différaient entre eux que par leurs habits, mais que leur doctrine était la même.
Il était fort concis dans tous ses discours. Quand on lui eu demandait la raison , il disait que les syllabes dont se servent les sages devaient toutes être brèves, si cela se pouvait. Quand il voulait faire une réprimande à quelqu'un , il n'y employait jamais que très-peu de paroles, et toujours indirectement.
Il se rencontra un jour dans un festin avec un homme fort gourmand, qui faisait mourir de faim tous ceux qui mangeaient avec lui : Zenon prit pour sa part un grand poisson , et sembla ne le vouloir partager avec personne. Le gourmand le regarda aussitôt de travers : Comment, lui dit Zenon, croistu qu'on te laissera faire tous les jours de pareils tours, si tu ne peux pas souffrir que je le fasse une fois?
Un jour un jeune homme le pressait avec beaucoup d'instance sur une matière au-dessus de la portée de son esprit. Zenon lit apporter un miroir, il le lit regarder dedans, et lui dit : Te semble-t-il que ces questions-là conviennent avec ton visage?
Il disait que les mauvais discours des orateurs ressemblaient
à" la monnaie d'Alexandrie , qui était belle en apparence, mais iont le métal ne valait rien.
H disait que le plus grand tort qu'on pouvait faire aux jeunes gens était de les élever dans la vanité ; qu'il fallait les accoutumer à être civils et à ne rien faire qu'à propos. Voyant un jour un de ses disciples enflé d'orgueil , il lui donna un soufflet, et lui dit : Caphésius, quand tu seras élevé au-dessus des autres, tu ne seras pas honnête homme pour cela; mais si tu es honnête homme, tu seras élevé au-dessus des autres.
Il croyait qu'il était dangereux à un jeune homme qui avait envie de devenir savant, de s'appliquer à la poésie.
Quand on lui demandait ce que c'était que son ami : C'est un autre moi-même, répondait-il.
Il disait qu'il valait mieux glisser des pieds que de la langue ; et qu'il n'y avait rien dont la perte nous dût si sensiblement toucher que celle du temps , parce qu'elle était la plus irréparable.
Il se trouva un jour dans un festin qu'on faisait aux ambassadeurs de Ptolémée. Il ne dit rien pendant tout le souper. Ces ambassadeurs en furent surpris; ils lui demandèrent s'il ne voulait rien faire savoir au roi Ptolémée : Dites-lui , répondit-il, qu'il y a ici un homme qui sait se taire.
Les stoïciens tenaient que la fin qu*on devait se proposer était de vivre selon la nature ; or, que de vivre selon la nature , était de ne faire rien de contraire à ce que nous dictait la raison qui était une loi générale et commune à tous les hommes :
Que chacun devait embrasser la vertu à cause d'elle-même , sans avoir égard à aucune récompense; qu'elle suffisait pour rendre les gens heureux; et que ceux qui la possédaient jouissaient d'un parfait bonheur, même au milieu des plus grands tourments :
Qu'il n'y avait rien d'utile que ce qui était honnête , et que rien de criminel ne pouvait jamais être utile ;
Que le bien honnête est celui qui rend parfaits tous ceux qui le possèdent :
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Qu'il y avait des clioses qui u' étaient ni un bien ni un mal , quoiqu'elles eussent la force de mouvoir notre appétit, et de nous porter à choisir les unes plutôt que les autres ; comme la vie , la santé , la beauté , la force , les richesses , la noblesse , le plaisir, la gloire ; et celles qui leur étaient opposées , comme la mort, la maladie, la laideur, la débilité, la pauvreté, la basse naissance, la douleur et l'ignominie. Car, disaient-ils, aucune chose ne saurait être bonne , si elle ne rend malheureux ceux qui la possèdent , et si elle ne rend heureux ceux qui en sont privés : or, la vie, la santé, ni les richesses ne rendent point heureux ceux qui les possèdent , ni malheureux ceux qui en sont privés : donc la vie, la santé, ni les richesses, la mort , la maladie, ni la pauvreté, ne sont ni des biens ni des maux. D'ailleurs, ajoutaient-ils, les choses dont nous pouvons nous servir en bien et en mal ne sont ni un bien ni un mal ; or, nous pouvons nous servir, et en bien et en mal , de la vie, de la santé et des richesses; donc la vie, la santé, ni les richesses, ne sont ni un bien ni un mal.
Enlin , ils admettaient une autre espèce de choses indifférentes, qui n'étaient pas capables de faire aucune impression sur notre esprit; comme d'avoir un nombre pair ou impair de cheveux à la tête, étendre le doigtou le fermer, tenir une plume en l'air, lever une paille.
Ils disaient que les plaisirs sensuels n'étaient pas un bien , parce qu'ils étaient déshonnêtes ; or, que rien de déshonnête ne pouvait jamais être un bien :
Que le sage ne craignait rien ; qu'il n'avait point de faste , parce qu'il était indifférent pour la gloire et pour l'ignominie; que le caractère du sage était d'être sévère et sincère; qu'il ne lui était pas défendu de boire du vin, mais qu'il ne devait jamais s'enivrer, afin de ne pas perdre un seul moment de la vie l'usage de la raison; qu'il devait avoir un grand respect pour les dieux , leur faire des sacrifices , et s'abstenir de toutes sortes de débauches :
Qu'on pouvait appeler offices en général tout ce que nous faisons par inclination ; que les bons offices étaient d'honorer
ses parents , défendre sa patrie , se taire des amis et les assister : les mauvais, au contraire, négliger ses parents, mépriser sa patrie, n'avoir aucune complaisance ni affection pour ses amis.
Ils croyaient que tous les biens et les maux étaient égaux , qu'ils ne pouvaient jamais être augmentés ni diminués; car, disaient-ils, il n'y a rien de plus vrai que ce qui est vrai; et rien de plus faux que ce qui est faux; aussi il n'y a rien de meilleur que ce qui est bon , ni rien de plus méchant que ce qui est méchant. Et comme un homme qui ne serait éloigné que d'un stade de Canope ne serait pas davantage dedans qu'un homme qui en serait éloigné de deux cents stades ; ainsi celui qui ne commet qu'un péché médiocre n'est pas davantage dans la vertu que celui qui en commet un énorme.
Que le seul sage était capable d'amitié ; qu'il devait se mêler des affaires de la république , pour empêcher le vice , et exciter les citoyens à la vertu ; qu'il n'y avait que lui qui dût avoir part au gouvernement de l'État , puisqu'il était le seul qui pût décider de tout ce qui regardait le bien et le mal ; qu'il n'y avait que lui d'irrépréhensible et d'incapable de nuire à personne ; et qu'il était le seul qui n'admirait rien de tout ce qui avait coutume de surprendre le reste des hommes.
Ils tenaient , comme les cyniques , que toutes choses appartiennent aux dieux, et qu'entre amis toutes choses sont communes.
Ils tiennent que toutes les vertus ont un si grand enchaînement les unes avec les autres , qu'on n'en peut jamais posséder une sans les posséder toutes :
Qu'il n'y a point de milieu entre le vice et la vertu ; car, disaient-ils, comme il est absolument nécessaire qu'on soit droit ou tortu , aussi toute action doit être bonne 0!i mauvaise.
Que le sage était le seul heureux ; qu'il n'avait jamais besoin de rien; qu'il devait s'exposer aux tourments les plus cruels pour sa patrie et pour ses amis ; qu'il ne craignait rien ; qu'il faisait du bien à tout le monde, et qu'il était incapable
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de nuire à personne; qu'enfin il était de toutes sortes de professions , quand ménie il n'en exerçait aucune , et qu'on le pouvait comparer à un comédien parfait , qui sait représenter également le personnage d'Agamemnon et celui de Thersite.
Zenon voulait que toutes les femmes fussent communes entre les sages , et que chacun eût commerce avec la première qu'il rencontrerait, sans s'attacher à aucune; que c'était le moyen d'empêcher la jalousie et les soupçons de l'adultère , et que chacun regarderait en particulier tous les jeunes gens comme ses propres enfants.
Les stoïciens tenaient qu'il n'y avait qu'un seul Être souverain, mais qu'on lui donnait différents noms; qu'on l'appelait quelquefois Destin, quelquefois Esprit, et d'autres fois Jupiter ; que cet Être était un animal immortel , raisonnable , parfait , bienheureux , et éloigné de tout mal; que c'était sa providence qui gouvernait le monde et tous les êtres qui y étaient.
Ils admettaient deux principes , l'agent et le patient, c'està-dire Dieu et le monde.
Ils tenaient que la matière était divisible à l'infini ; qu'il n'y avait qu'un seul monde , et que ce monde était de figure ronde, qui est la plus propre au mouvement. Ils croyaient, comme Pythagore et Platon , qu'il était animé par une substance spirituelle répandue dans toutes ses parties; que cette substance n'était point distinguée de Dieu, et qu'elle formait avec le monde un même animal , dont les uns disaient que la principale partie était les cieux , et les autres le soleil ; que le monde était placé au milieu d'un espace infini de vide; que tout était plein dans le monde , parce que la matière fluide , qui s'accommode à toutes sortes de figures , remplissait les espaces que laissaient les corps grossiers qui ne pouvaient pas se toucher immédiatement partout , à cause de leur irrégularité :
Que le monde était corruptible ; car , disaient-ils , un tout est corruptible lorsque chacune de ses parties est corruptible :
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or, chacune des parties du inonde est corruptible; donc le monde entier est corruptible : que les étoiles fixes étaient emportées par le mouvement du ciel ; que le soleil était un feu dont la masse était plus grosse que celle de la terre, puisque la terre jetait son ombre en cône : que le soleil et les autres astres se nourrissaient des vapeurs qui s'exhalent de la terre et de la mer. Us ont connu la véritable cause des éclipses du soleil et de la lune, et celle du tonnerre et des éclairs. Ils tenaient que les deux zones glaciales étaient inhabitables à cause du grand froid , et que la zone torride l'était aussi à cause de la chaleur excessive.
Le stoïcien Ariston voulait bannir la logique : il comparait ordinairement ses arguments subtils aux toiles d'araignées, qui faisaient bien paraître quelque chose de fort ingénieux et de bien arrangé , mais entièrement inutile.
Chrysippe , au contraire , estimait fort la logique , et excellait tellement dans cet art , que tout le monde convenait que si les dieux en eussent eu besoin , ils ne se seraient jamais servi d'autre logique que de celle de Chrysippe.
Zenon vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix-huit ans , sans avoir jamais eu aucune incommodité. Il fut fort regretté apiès sa mort ; quand le roi Antigonus en apprit la nouvelle , il eu parut sensiblement touché. Bons dieux ! dit-il , quel spectacle ai-je perdu ! On lui demanda pourquoi il estimait tant ce philosophe : C'est , répondit-il , parce que tous les grands présents que je lui ai faits ne l'ont jamais pu obliger à faire aucune bassesse.
Il députa aussitôt vers les Athéniens , pour les prier de faire enterrer Zenon dans le bourg de Céramique.
Les Athéniens , de leur côté , ne sentirent pas moins vivement la perte de Zenon que le roi Antigonus. Les principaux magistrats le louèrent publiquement après sa mort; et afin que cela fût plus authentique ils en firent un décret public en ces termes.
« Décret.
tv Puisque Zenon , fils de Mnasée, deCiltie, a passé plu-
« sieurs années à enseigner la philosophie dans cette ville; « qu'il s'est montré homme de bien dans toutes sortes de cho- <• ses, qu'il a perpétuellement excité à la vertu les jeunes gens « qu'il avait sous sa discipline ; qu'il a toujours mené une vie « conforme aux préceptes qu'il enseignait : le peuple a jugé à « propos de le louer publiquement , et de lui faire présent <* d'une couronne d'or, qu'il a justement méritée à cause de <« sa grande probité et de sa tempérance; et de lui ériger un « tombeau dans le bourg de Céramique aux dépens du public. « Le peuple veut qu'on choisisse cinq hommes dans Athènes « pour avoir soin de faire la couronne et le tombeau : que le " scribe de la république grave ce présent décret sur deux co- « lonnes, dont l'une sera mise dans l'Académie, et l'autre >< dans le Lycée ; et que l'argent nécessaire pour cet ouvrage « soit promptement mis entre les mains de celui qui a soin des « affaires publiques, afin que tout le monde connaisse que < les Athéniens ont soin d'honorer les gens d'un mérite dis- « tingué, et pendant leur vie, et après leur mort. »
Ce décret fut donné pendant qu'Arrhénidas était archonte d'Athènes, quelques jours après la mort de Zenon.
Or, voici de quelle manière on rapporte que finit Zenon. On dit qu'un jour, comme il sortait de son école, il se heurta contre quelque chose, et qu'il se cassa le doigt. Il prit cela pour un avis que les dieux lui donnaient qu'il devait bientôt mourir. 11 frappa aussitôt la terre avec sa main , et dit : Me demandes-tu.^ Je suis tout prêt. Et sans tarder davantage, au lieu de songer à se faire guérir son doigt , il s'étrangla de sangfroid. Il y avait quarante-huit ans qu'il enseignait sans interruption , et soixante huit ans qu'il avait commencé de s'appliquer à la philosophie , sous Cratès le cynique.
VIE DE PLATON, P'après le manuscrit original de fénelon. Platon était de la plus illustre naissance dont un Athénien
pih cire. Par sa mère il descendait de.Solon , et des anciens rois par son père. Dans sa jeunesse il alla à la guerre , c^t y montra beaucoup de valeur. Il fut disciple de Socrate, dont il a rapporté les conversations dans ses écrits. Comme Socrate, n'a jamais voulu écrire , nous n'avons rien de lui que dans les ouvrages de ses deux disciples , Platon et Xénophon. Ces deux disciples furent jaloux l'un de l'autre.
Dans la suite, Platon eut la curiosité d'aller rechercher la sagesse des étrangers. 11 passa en Egypte et en Phénicie, où il eut soin de recueillir les traditions des prêtres et des savants. Il ne faut pas même douter qu'il n'y ait connu les livres de Moïse , et les autres ouvrages des Juifs. Dion , gendre du tyran Denys, grand amateur des lettres et de la sagesse, l'attira en Sicile. Denys lui-même le vit , l'admira , et fut sur le point de renoncer à la tyrannie par ses conseils : mais Phlistus , qui était un sophiste et un flatteur, l'en détourna , de peur de perdre dans ce changement la fortune dont il jouissait. Ce faux sage, jaloux de Platon, le rendit peu à peu odieux au tyran. Quand Platon aperçut que le tyran était incorrigible', il lui remontra avec courage le malheur et l'indignité d'un homme qui tient sa patrie dans l'esclavage : le tyran irrité le vendit, comme un esclave , à un homme qui le mena dans l'île d'Eubée , où il fut racheté de l'argent de Dion.
Après la mort du premier Denys, il fit encore, sous le second , deux voyages à Syracuse , où Dion lui fit divers présents considérables. Le jeune Denys voulut même lui donner une ville pour y établir ses lois et sa république ; mais les guerres ne permirent pas l'exécution de ce projet.
Quelque temps après , Dion ayant chassé deux fois le jeune Denys, qui fut enfin réduit à servir de maître d'école dans Corinthe, pour gagner sa vie, Platon ne voulut point retourner à Syracuse jouir de la faveur de son ami, qui avait l'autorité suprême. Au contraire, il lui écrivit pour l'obliger à quitter cette puissance odieuse, et pour rendre la liberté à ses citoyens , après avoir abattu le tyran , à l'exemple de Timolcon. Dion fui rigoureusement puni de n'avoir pas profite d'un si
sage conseil; car ses propres concitoyens l'assassinèrent. Platon demeura tranquille à Athènes , où il instruisait ses disciples dans un bois auprès de la ville, qu'on appelait Académie, du nom d'Académus, qui avait donné ce lieu pour les exercices publics. Il était bien fait, de bonne mine, éloquent, adroit pour les exercices, propre dans ses habits et dans ses meubles ; ce qui irritait beaucoup d'autres philosophes de son temps, qui affectaient d'être gueux et sales, comme Diogène. 11 avait les épaules larges ; ce qui lui lit donner le nom de Platon. Ses disciples furent nommés académiciens, à cause du lieu où il les instruisait. Dans la suite il se divisèrent : on vit trois sectes d'académiciens. Les anciens conservèrent les principes de Platon ; les modernes tombèrent dans l'incertitude des pyrrhoniens. Platon vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt et un ans, en pleine santé, et dans la plus haute réputation.
DE L'ÉDUCAïlOÎS DES FILLES.
Pages.