‹ De l'éducation des filles. Dialogues des morts, et opuscules divers, composés pour l'éducation de M. le duc de Bourgogne. Abrégé des vies des anciens philosophesChapitre 61 sur 112 · LU. — PARRHASIUS ET POUSSIN · texte numérisé non relu

LU. — PARRHASIUS ET POUSSIN

Sur la peinture des anciens ; et sur le tableau des funérailles de Pliocion, par le Poussin.

Parr. — Il y a déjà assez longtemps qu'on nous faisait attendre votre venue ; il faut que vous soyez mort assez vieux.

Pouss. — Oui , et j'ai travaillé jusque dans une vieillesse fort avancée.

Parr. — On vous a marqué ici un rang assez honorable à la tête des peintres français : si vous aviez été mis parmi les Italiens, vous seriez en meilleure compagnie. Mais ces peintres, que Vasari nous vante tous les jours, vous auraient fait bien des querelles. Il y a ces deux écoles lombarde et florentine , sans parler de celle qui se forma ensuite à Rome : tous ces gens-là nous rompent sans cesse la tête par leurs jalousies. Ils avaient pris pour juges de leurs différends Apelle, Zeuxis et moi : mais nous aurions plus d'affaires que Minos, Iliaque et Rhadamanlhe , si nous les voulions accorder. Ils

sont même jaloux des anciens, et osent se comparer à nous. Leur vanité est insupportable.

Pouss. — Il ne faut point faire de comparaison , car vos ouvrages ne restent point pour en juger; et je crois que vous n'en faites plus sur les bords du Styx. Il y fait un peu trop obscur pour y exceller dans le coloris , dans la perspective, et dans la dégradation de lumière. Un tableau fait ici-bas ne pourrait être qu'une nuit; tout y serait ombre. Pour revenir à vous autres anciens , je conviens que le préjugé général est en votre faveur. Il y a sujet de croire que votre art , qui est du même goût que la sculpture, avait été poussé jusqu'à la même perfection , et que vos tableaux égalaient les statues de Praxitèle, deScopas et de Phidias ; mais enfin il ne nous reste rien de vous, et la comparaison n'est plus possible ; parla vous êtes hors de toute atteinte , et vous nous tenez en respect. Ce qui est vrai , c'est que nous autres peintres modernes , nous devons nos meilleurs ouvrages aux modèles antiques que nous avons étudiés dans les bas-reliefs. Ces bas-reliefs , quoiqu'ils appartiennent à la sculpture , font assez entendre avec quel goût on devait peindre dans ce temps-là. C'est un«î demi-peinture.

Parr. — Je suis ravi de trouver un peintre moderne si équita])le et si modeste. Vous comprenez bien que quand Zeuxis fit des raisins qui trompaient les petits oiseaux, il fallait que la nature fût bien imitée pour tromper la nature même. Quand je fis ensuite un rideau qui trompa les yeux si habiles du grand Zeuxis, il se confessa vaincu. Voyez jusqu'où nous avions poussé cette belle erreur. Non, non, oe n'est pas pour rien que tous les siècles nous ont vantés. Mais dites-moi quelque chose de vos ouvrages. On a rapporté ici à Phocionque vous aviez fait de beaux tableaux où il est représenté. Cette nouvelle l'a réjoui. Est-elle véritable.?

Pouss. — Sans doute ; j'ai représenté son corps que deux esclaves emportent de la ville d'Athènes. Ils paraissent tous deux affligés , et ces deux douleurs ne se ressemblent en rien. I.e premier de ces esclaves est vieux ; il est enveloppé dans

250 DIALOGUES DES BIOUTS.

une draperie négligée ; le uu des bras et des jambes montre un homme fort et nerveux , c'est une carnation qui marque un corps endurci au travail. L'autre est jeune , couvert d'une tunique qui fait des plis assez gracieux. Les deux attitudes sont différentes dans la même action , et les deux airs des têtes sont fort variés , quoiqu'ils soient tous deux serviles '.

Parr. — Bon! l'art n'imite bien la nature qu'autant qu'il attrape cette variété inlinie dans ses ouvrages. Mais le mort... Pouss. — Le mort est caché sous une draperie confuse qui l'enveloppe. Cette draperie est négligée et pauvre. Dans ce convoi tout est capable d'exciter la pitié et la douleur. Pabr. — On ne voit donc point le mort.? Pouss. — On ne laisse pas de remarquer sous cette draperie confuse la forme de la tête et de tout le corps. Pour les jambes , elles sont découvertes : on y peut remarquer, non-seulementla couleur flétrie de la chair morte, mais encore la roideur et la pesanteur des membres affaissés. Ces deux esclaves, qui emportent ce corps le long d'un grand chemin , trouvent à côté du chemin de grandes pierres taillées en carré dont quelques-unes sont élevées en ordre au-dessus des autres, en sorte qu'on croit voir les ruines de quelque majestueux édifice. Le chemin paraît sablonneux et battu.

Parr. — Qu'avez-vous mis aux deux côtés de ce tableau, pour accompagner vos figures principales ?

PoïJss. — Au côté droit sont deux ou trois arbres dont le tronc est d'une écorce âpre et noueuse. Ils ont peu de branches , dont le vert , qui est un peu faible , se perd insensiblement dans le sombre azur du ciel. Derrière ces longues tiges d'arbres , on voit la ville d'Athènes.

Parr. — Il faut un contraste bien marqué dans le côté gauche.

Pouss. — Le voici. C'est un terrain raboteux ; on y voit des creux qui sont dans une ombre très-forte , et des pointes de roches fort éclairées. Là se présentent aussi quelques

' On a gravé ce tableau , et celui que Fénclon Uécrit dan.s le dialogue suivant. Ils font partie des paysages du Poussin. (Édil. de Fers. )

buissons assez sauvages. Il y a un peu au-dessus un chemin qui mène à un bocage sombre et épais : un ciel extrêmement clair donne encore plus de force à cette verdure sombre.

Parr. —Bon! voilà qui est bien. Je vois que vous savez le grand art des couleurs, qui est de fortifier l'une par son opposition avec l'autre.

Pouss. — Au delà de ce terrain rude se présente un gazon frais et tendre. On y voit un berger appuyé sur sa houlette, et occupé à regarder ses moutons blancs comme la neige , qui errent en paissant dans une prairie. Le chien du berger est couché et dort derrière lui. Dans cette campagne, on voit un autre chemin où passe un chariot traîné par des bœufs. Vous remarquez d'abord la force et la pesanteur de ces animaux , dont le cou est penché vers la terre , et qui marchent à pas lents. Un homme d'un air rustique est devant le chariot ; une femme marche derrière , et elie paraît la fidèle compagne de ce simple villageois. Deux autres femmes voilées sont sur le chariot.

Parr. — Rien ne fait un plus sensible plaisir que ces peintures champêtres. Nous les devons aux poètes. Ils ont commencé à chanter dans leurs vers les grâces naïves de la nature simple et sans art ; nous les avons suivis. Les ornements d'une campagne oii la nature est belle font une image plus riante que toutes les magnificences que l'art a pu inventer.

Pouss. — On voit au côté droit , dans ce chemin, sur un cheval alezan, un cavalier enveloppé dans un manteau rouge. Le cavalier et le cheval sont penchés en avant; ils semblent

P 'élancer pour courir avec plus de vitesse. Les crins du cheval , ïs cheveux de l'homme , son manteau , tout est flottant , et reoussé par le vent en arrière.

Parr. — Ceux qui ne savent que représenter des figures gracieuses n'ont atteint que le genre médiocre. Il faut peindre l'ac lion et le mouvement , animer les figures , et exprimer les passions de l'ame. .Te vois que vous êtes bien entré dans le goût de l'antique.

Pouss. — Plus avant on trouve un gazon sous lequel paraît

252 DIALOGUES DES MORÎS.

un terraiu de sable. Trois figures humaines sont sur cette herbe : il y en a une debout, couverte d'une robe blanche à grands plis flottants : les deux autres sont assises auprès d'elle sur le bord de l'eau , et il y en a une qui joue de la lyre. Au bout de ce terrain couvert de gazon , on voit un bâtiment carré , orné de bas-reliefs et de festons , d'un bon goût d'architecture simple et noble. C'est sans doute un tombeau de quelque citoyen qui était mort peut-être avec moins de vertu , mais plus de fortune que Phocion.

Parb. — Je n'oublie pas que vous m'avez parlé do bord de l'eau. Est-ce la rivière d'Athènes nommée ïlissus ?

Pouss. — Oui ; elle paraît en deux endroits aux côtés de ce tombeau. Cette eau est pure et claire : le ciel serein, qui est peint dans cette eau, sert àla rendre encore plus belle. Elle est bordée de saules naissants et d'autres arbrisseaux tendres dont la fraîcheur réjouit la vue.

Parr. — Jusque là il ne me reste rien à souhaiter. Mais vous avez encore un grand et difficile objet à me représenter ; c'est là que je vous attends.

Pouss. — Quoi?

Parr. — C'est la ville. C'est là qu'il faut montrer que vous savez l'histoire, le costume , l'architecture.

Pouss. — J'ai peint cette grande ville d'Athènes sur la pente d'un long coteau , pour la mieux faire voir. Les bâtiments y sont par degrés dans un amphithéâtre naturel. Cette ville ne paraît point grande du premier coup d'œil : on n'en voit près de soi qu'un morceau assez médiocre; mais le derrière qui s'enfuit découvre une grande étendue d'édifices.

Parr. — Y avez- vous évité la confusion?

Pouss. — J'ai évité la confusion et la symétrie. J'ai fait beaucoup de bâtiments irréguliers; mais ils ne laissent pas de faire un as.semblage gracieux , où chaque chose a sa place la plus naturelle. Tout se démêle et se distingue sans peine ; tout s'unit et fait corps : ainsi il y a une confusion apparente, et un ordre véritable quand on l'observe de près.

P\KR. — iN 'avez- VOUS pas mis sur le devant quelque principal édifice?

Pouss. ^ J'y ai mis deux temples. Chacun a une grande enceinte comme il la doit avoir , où l'on distingue le corps du temple des autres bâtiments qui l'accompagnent. Le temple qui est à la main droite a un portail orné de quatre grandes colonnes de l'ordre corinthien , avec un fronton et des statues. Autour de ce temple on voit des festons pendants : c'est une fête que j'ai voulu représenter suivant la vérité de l'histoire. Pendant qu'on emporte Phocion hors de la ville vers le bûcher , tout le peuple en joie et en pompe fait une grande solennité autour du temple dont je vous parle. Quoique ce peuple paraisse assez loin , on ne laisse pas de remarquer sans peine une action de joie pour honorer les dieux. Derrière ce temple paraît une grosse tour très-haute , au sommet de laquelle est une statue de quelque divinité. Cette tour est comme une grosse colonne,

Parr. — Où est-ce que vous en avez pris l'idée.'

Pouss.— Je ne m'en souviens plus : mais elle est sûrement prise dans l'antique, car jamais je n'ai pris la liberté de rien donner à l'antiquité qui ne fût tiré de ses monuments. On voit aussi auprès de cette tour un obélisque sacré.

Parr. — Et l'autre temple , n'en direz-vous rien ?

Pouss. — Cet autre temple est un édifice rond , soutenu de colonnes ; l'architecture en paraît majestueuse et singulière. Dans l'enceinte on remarque divers grands bâtiments avec des frontons. Quelques arbres en dérobent une partie à la vue. J'ai voulu marquer un bois.

Parr. — Mais venons au corps de la ville.

Pouss. — J'ai cru y devoir marquer les divers temps de la république d'Athènes; sa première simplicité, à remonter jusque vers les temps héroïques ; et sa magnificence dans les siècles suivants , où les arts y ont fleuri. Ainsi j'ai fait beaucoup d'édifices ou ronds ou carrés , avec une architecture régulière ; et beaucoup d'autres qui sentent cette antiquité rustique et guerrière. Tout y est d'une figure bizarre : on ne voit

FÉÎSELON. 22

que tours, que créneaux, que hautes murailles, que petits bâriments inégaux et simples. Une chose rend cette ville agréable, c'est que tout y est mêlé de grands édifices et de bocages. J'ai cru qu'il fallait mettre de la verdure partout, pour représenter les bois sacrés des temples , et les arbres qui étaient , soit dans les gymnases , ou dans les autres édiûces publics. Partout j'ai tâché d'éviter de faire des bâtiments qui eussent rapport à ceux de mon temps et de mon pays, pour donner à l'antiquité un caractère facile à reconnaître.

Parr. — Tout cela est observé judicieusement. Mais je ne vois point l'Acropolis. L'avez-vous oublié ? ce serait dommage.

Pouss. — Je n'avais garde. Il est derrière toute la ville , sur le sommet de la montagne, laquelle domine tout le coteau en pente. On voit à ses pieds de grands bâtiments fortifiés par des tours. La montagne est couverte d'une agréable verdure. Pour la citadelle , il paraît une assez grande enceinte avec une vieille tour qui s'élève jusque dans la nue. Vous remarquerez que la ville, qui va toujours en baissant vers le côté gauche , s'éloigne insensiblement , et se perd entre un bocage fort sombre , dont je vous ai parlé , et un petit bouquet d'autres arbres d'un vert brun et enfoncé » , qui est sur le bord de l'eau.

Parr. — Je ne suis pas encore content. Qu'avez-vous mis derrière toute cette ville?

Pouss. — C'est un lointain où l'on voit des montagnes escarpées et assez sauvages. Il y en a une, derrière ces beaux temples et cette pompe si riante dont je vous ai parlé , qui est un roc tout nu et affreux. Il m'a paru que je devais faire le tour delà ville cultivé et gracieux, comme celui des grandes villes l'est toujours. Mais j'ai donné une certaine beauté sauvage au lointain , pour me conformer à l'histoire , qui parle de l'Attique comme d'un pays rude et stérile.

Parr. — J'avoue que ma curiosité est bien satisfaite, et je

» C'est ainsi qu'on lit dans l'édition originale. Dans celle de Didot, on a mis foncé, sans faire attention que Fénelon suit ici l'Académie, qui, dans toutes les éditions de son Dictionnaire, au mot couleur, donne cet t'xemple : Couleur enfoncéd ( Édit. de Vers. )

serais jaloux pour la gloire de l'antiquité, si on pouvait l'être d'un homme qui l'a imitée si modestement.

Pouss. — Souvenez-vous au moins que si je vous ai longtemps entretenu de mon ouvrage , je l'ai fait pour ne vous rien refuser , et pour me soumettre à votre jugement.

Parr. — A près tant de siècles vous avez fait plus d'honneur à Phocion que sa patrie n'aurait pu lui en faire le jour de sa mort par de somptueuses funérailles. Mais allons dans ce bocage ici près , où il est avec Timoléon et Aristide , pour lui apprendre de si agréables nouvelles .

LUI. — LEONARD DE VlNCi ET POUSSIN.

Description d'un paysage peint par Poussin.

LÉON. — Votre conversation avec Parrhasius fait beaucoup de bruit en ce bas monde ; on assure qu'il est prévenu en votre faveur , et qu'il vous met au-dessus de tous les peintres italiens. Mais nous ne le souffrirons jamais...

Pouss. — Le croyez-vous si facile à prévenir ? Vous lui faites tort ; vous vous faites tort à vous-même , et vous me faites trop d'honneur.

LÉON. — Mais il m'a dit qu'il ne connaissait rien de si beau que le tableau que vous lui aviez représenté. A quel propos offenser tant de grands hommes pour en louer un seul, qui...

Pouss. — Mais pourquoi croyez-vous qu'on vous offense en louant les autres ? Parrhasius n'a point fait de comparaison. De quoi vous fâchez- vous ?

LÉON. — Oui , vraiment , un petit peintre français , qui fut contraint de quitter sa patrie pour aller gagner sa vie à Rome !

Pouss. — Oh ! puisque vous le prenez par là, vous n'aurez pas le dernier mot. Eh bien , je quittai la France , il est vrai , pour aller vivre à Rome , où j'avais étudié les modèles antiques , et où la peinture était plus en honneur qu'en mou pays : mais enOn, quoique étranger, j'étais admiré dans Rome, lit

VOUS , qui étiez Italien , ne fôtes-vous pas obligé d'abandonner votre pays, quoique la peinture y fût si honorée , pour aller mourir à la cour de François F^^

LÉON Je voudrais bien examiner un peu quelqu'un de

vos tableaux , sur les règles de peinture que j'ai expliquées dans mes livres. On verrait autant de fautes que de coups de pinceau.

Pouss. — J'y consens. Je veux croire que je ne suis pas aussi grand peintre que vous ; mais je suis moins jaloux de mes ouvrages. Je vais vous mettre devant les yeux toute l'ordonnance d'un de mes tableaux : si vous y remarquez des défauts , je les avouerai franchement ; si vous approuvez ce que j'ai fait , je vous contraindrai à m'estimer un peu plus que vous ne faites.

LÉON. — Eh bien , voyons donc. Mais je suis un sévère critique, souvenez- vous-en.

Pouss. — Tant mieux. Représentez-vous un rocher qui est dans le côté gauche du tableau. De ce rocher tombe une source d'eau pure et claire , qui , après avoir fait quelques petits bouillons dans sa chute , s'enfuit au travers de la campagne. Un homme qui était venu puiser de cette eau est saisi par un serpent monstrueux ; le serpent se lie autour de son corps , et entrelace ses bras et ses jambes par plusieurs tours , le serre , l'empoisonne de son venin , et l'étouffé. Cet homme est déjà mort; il est étendu ; on voit la pesanteur et la roideur de tous ses membres ; sa chair est déjà livide : son visage affreux représente une mort cruelle.

LÉON. — Si vous ne nous présentez point d'autre objet, voilà un tableau bien triste.

Pouss. — Vous allez voir quelque chose qui augmente encore cette tristesse. C'est un autre homme qui s'avance vers la fontaine : il aperçoit le serpent ijutour de l'homme mort , il s'arrête soudainement ; un de ses pieds demeure suspendu : il lève un bras en haut , l'autre tombe en bas ; mais les deux mains s'ouvrent , elles marquent la surprise et l'horreur.

LÉON. — Ce second objet, quoique triste , ne laisse pas

d'animer le tableau , et de faire un certain plaisir semblable à ceux que goûtaient les spectateurs de ces anciennes tragédies où tout inspirait la terreur et la pitié ; mais nous verrous bientôt si vous avez...

Pouss. — Ah ! ah! vous commencez à vous humaniser un peu : mais attendez la suite, s'il vous plaît; vous jugerez selon vos règles quand j'aurai tout dit. Là auprès est un grand chemin, sur le bord duquel paraît une femme qui voit l'homme effrayé, mais qui ne saurait voir l'homme mort, parce qu'elle est dans un enfonfifiment , et que le terrain fait une espèce de rideau entre elle et la fontaine. La vue de cet homme effrayé fait en elle un contre-coup de terreur. Ces deux frayeurs sont, comme on dit , ce que les douleurs doivent être : les grandes se taisent, les petites se plaignent. La frayeur de cet homme le rend immobile : celle de cette femme , qui est moindre, est plus marquée par la grimace de son visage ; on voit en elle une peur de femme , qui ne peut rien retenir, qui exprime toute son alarme , qui se laisse aller à ce qu'elle sent ; elle tombe assise, elle laisse tomber et oublie ce qu'elle porte; elle tend les bras et semble crier. N'est-il pas vrai que ces divers degfés de crainte et de surprise font une espèce de jeu qui touche et plaît?

LÉON. — J'en conviens. Mais qu'est-ce que ce dessin.? estce une histoire? je ne la connais pas. C'est plutôt un caprice.

Pouss. — C'est un caprice. Ce genre d'ouvrage nous sjed^ fort bien , pourvu que le caprice soit réglé et qu'il ne s'écarte en rien de la vraie nature. On voit au côté gauche quelques grands arbres qui paraissent vieux , et tels que ces anciens chênes qui ont passé autrefois pour les divinités d'un pays. Leurs tiges vénérables ont une écorce rude et âpre, qui fait fuir un bocage tendre et naissant, placé derrière. Ce bocage a une fraîcheur délicieuse; on voudrait y être. On s'imagine un été brûlant , qui respecte ce bois sacré. Il est planté le long d'une eau claire, et semble se mirer dedans. On voit d'un côté un vert enfoncé; de l'autre, une eau pure, où l'on décou-

vre le sombre azur d'un ciel serein. Dans celle eau se présente divers objels qui amusent la vue , pour la délasser de tout ce qu'elle a vu d'affreux. Sur le devant du tableau , les figures «ont toutes tragiques. Mais dans ce fond tout est paisible , doux et riant : ici on voit des jeunes gens qui se baignent et qui se jouent en nageant ; là , des pêcheurs dans un bateau : Tun se penche en avant, et semble prêt à tomber, c'est qu'il tire un filet; deux autres, penchés en arrière, ranient avec effort. D'autres sont sur le bord de l'eau, et jouent à la mourre * : il paraît dans les visages que l'un pense à un nom • bre pour surprendre son compagnon, qui paraît être attentif, de peur d'être surpris. D'autres se promènent au delà de celte eau sur un gazon frais et tendre. En les voyant dans un si beau lieu , peu s'en faut qu'on n'envie leur bonheur. On voit assez loin une femme qui va sur un ane à la ville voisine , et qui est suivie de deux hommes. Aussitôt on s'imagine voir ces bonnes gens qui , dans leur simplicité rustique , vont porter aux villes l'abondance des champs qu'ils ont cultivés. Dans le même coin gauche paraît au-dessus du bocage une montagne assez escarpée , sur laquelle est un château.

LÉON. — lie côté gauche de votre tableau me donne de la curiosité de voir le côté droit.

Poijss. — C'est un -petit coteau qui vient en pente insensible jusqu'au bord de la rivière. Sur cette pente on voit en confusion des arbrisseaux et des buissons sur un terrain inculte. Au devant de ce coteau sont plantés de grands arbres , entre lesquels on aperçoit la campagne, l'eau et le ciel.

LÉON. — Mais ce ciel , comment l'avez-vous fait ?

Pouss. — 11 est d'un bel azur, mêlé de nuages clairs qui semblent être d'or et d'argent.

LÉON. — Vous l'avez fait ainsi, sans ^doute , pour avoir la liberté de disposer à votre gré de la lumière , et pour la répandre sur chaque objet selon vos desseins.

' Jeu fort commun en Italie , que deux personnes jouent eisernblc , eii se montrant les doigts en partie levés et en partie fermés, et devinant en même temps le noniltrc de ceux (pii sont levés.

Poiiss. — Je l'avoue ; mais vous devez avouer aussi qu'il paraît par là que je n'iguore point vos règles que vous vaulcz tant.

LÉON. — Qu'y a-t-il dans le milieu de ce tableau au delà de cette rivière ?

Pouss. — Une ville dont j'ai déjà parlé. Elle est dans un enfoncement, où elle se perd; un coteau plein de verdure en dérobe une partie. On voit de vieilles tours , des créneaux , de grands édifices , et une confusion de maisons dans une ombre très-forte ; ce qui relève certains endroits éclairés par une certaine lumière douce et vive qui vient d'en haut. Audessus de cette ville paraît ce que Ton voit presque toujours au-dessus des villes dans un beau temps : c'est une fumée qui s'élève, et qui fait fuir les montagnes qui font le lointain. Ces montagnes, de figure bizarre, varient l'horizon, en sorte que les yeux sont contents.

LÉON . — Ce tableau , sur ce que vous m'en dites , me paraît moins savant que celui de Phocion.

Pouss. — Il y a moins de science d'architecture, il est vrai; d'ailleurs on n'y voit aucune connaissance de l'antiquité : mais en revanche la science d'exprimer les passions y est assez grande : de plus , tout ce paysage a des grâces et une tendresse que l'autre n'égale point.

LÉON. — Vous seriez donc, à tout prendre , pour ce dernier tableau.'

Pouss. — Sans hésiter, je le préfère; mais vous, qu'en pensez-vous sur ma relation ?

LÉON — Je ne connais pas assez le tableau de Phocion pour le comparer. Je vois que vous avez assez étudié les bons modèles du siècle passé, et mes livres; mais vous louez trop vos ouvrages.

Pouss. —C'est vous qui m'avez contraint d'en parler : mais sachez que ce n'est ni dans vos livres ni dans les tableaux du siècle passé que je me suis instruit; c'est dans les bas-reliefs antiques , où vous avez étudié aussi bien que moi. Si jq pouvais un jour retourner parmi les vivants , je peindrais

bien la jalousie ; car vous m'en donnez ici d'excellents modèles. Pour moi , je ne prétends vous rien ôter de votre science ni de votre gloire; mais je vous céderais avec plus de plaisir, si vous étiez moins entêté de votre rang. Allons trouver Parrhasius : vous lui ferez votre critique, il décidera , s'il vous plaît ; car je ne vous cède , à vous autres messieurs les modernes , qu'à condition que vous céderez aux anciens. Après que Parrhasius aura prononcé , je serai prêt à retourner sur la terre pour corriger mon tableau.

LTV. — LÉGER ET ÉBROIN.

La vie simple et solitaire n'a point de charmes pour un ambitieux.

Ébk. — Ma consolation dans mes malheurs est de vous trouver dans cette solitude.

LÉG. — Et moi je suis fâché de vous y voir; car ou y est sans fruit quand on y est malgré soi.

Ébr. — Pourquoi désespérez-vous donc de ma conversion ? Peut-être que vos exemples et vos conseils me rendront meilleur que vous ne pensez. Vous qui êtes si charitable, vous devriez bien dans ce loisir prendre un peu soin de moi.

LÉG. — On ne m'a mis ici qu'alin que je ne me mêle de rien : je suis assez chargé d'avoir à me corriger moi-même.

Éb». — Quoi ! en entrant dans la solitude on renonce à la charité ?

LÉG — Point du tout; je prierai Dieu pour vous.

ÉBR. — Oh! je le vois bien; c'est que vous m'abandonnez comme un homme indigne de vos instructions. Mais vous en répondrez, et vous ne me faites pas justice. J'avoue que j'ai été fâché de venir ici ; mais maintenant je suis assez content d'y être. Voici le plus beau désert qu'on puisse voir. N'admirez-vous pas ces ruisseaux qui tombent des montagnes , ces rochers escarpés et en partie couverts de mousse , ces vieux arbres qui paraissent aussi anciens que la terre où ils sont plantés? La nature a ici je ne sais quoi de brut et d'affreux qui plaît , et qui fait rêver agréablement.

DIALOGUES DES MOKTS. 261

I.ÉG. — Toutes ces choses sont bien fades à qui a le goilt de l'ambition, et qui n'est point désabusé des choses vaines. Il faut avoir le cœur innocent et paisible pour être sensible à ces beautés champêtres.

ÉBR. — Mais j'étais las du monde et de ses embarras , quand on m'a mis ici.

LÉG. —Il paraît que vous en étiez fort las , puisque vous en êtes sorti par force.

Ébr. — Je n'aurais pas eu le courage d'en sortir; mais j'en étais pourtant dégoûté.

LÉG. — Dégoûté comme un homme qui y retournerait encore avec joie , et qui ne cherche qu'une porte pour y rentrer. Je connais votre cœur ; vous avez beau dissimuler : avouez votre inquiétude ; soyez au moins de bonne foi.

Ébr Mais, saint prélat, si nous rentrions vous et moi

dans les affaires , nous y ferions des biens infinis. Nous nous soutiendrions l'un et l'autre pour protéger la vertu ; nous abattrions de concert tout ce qui s'opposerait à nous.

LÉG. — Confiez-vous à vous-même tant qu'il vous plaira , sur vos expériences passées; cherchez des prétextes pour flatter vos passions : pour moi, qui suis ici depuis plus de temps que vous , j'ai eu le loisir d'apprendre à me défier de moi et du monde. 11 m'a trompé une fois ce monde ingrat ; il ne me trompera plus. J'ai tâché de lui faire du bien; il ne m'a jamais rendu que du mal. J'ai voulu aider une reine bien intentionnée, on l'a décréditée, et réduite à se retirer. On m'a rendu ma liberté en croyant me mettre en prison : trop heureux de n'avoir plus d'autre affaire que celle de mourir en paix dans ce désert !

Ébr. — Mais vous n'y songez pas; si nous voulons nous réunir, nous pouvons encore être les maîtres absolus.

liÉG. — Les maîtres de quoi.^ de la mer, des vents et des flots ? Non , je ne me rembarque plus après avoir fait naufrage. Allez chercher la fortune; tourmentez-vous, soyez malheureux dès cette vie , hasardez tout , périssez à la fleur de votre âge, damnez-vous pour troubler le inonde et pour

iaire parler de vous ; vous le méritez bien, puisque vous ne pouvez demeurer en repos.

ÉBR. — Mais quoi! est-il bien vrai que vous ne désirez plus la fortune ? l'ambition est-elle bien éteinte dans les derniers replis de votre cœur ?

LÉG. — Me croiriez- vous si je vous le disais?

ÉBR. — En vérité, j'en doute fort. J'aurais bien de la peine; car enfin...

LÉG. — Je ne vous le dirai donc pas ; il est inutile de vous parler non plus qu'aux sourds. Ni les peines infinies de la prospérité , ni les adversités affreuses qui l'ont suivie , n'ont pu vous corriger. Allez, retournez à la cour; gouvernez; faites je malheur du monde, et trouvez-y le vôtre.

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