‹ De l'éducation des filles. Dialogues des morts, et opuscules divers, composés pour l'éducation de M. le duc de Bourgogne. Abrégé des vies des anciens philosophesChapitre 62 sur 112 · LV. — LE PRINCE DE GALLES ET RICHARD SON FILS · texte numérisé non relu

LV. — LE PRINCE DE GALLES ET RICHARD SON FILS

Caractère d'un prince faible.

Le Pb. — Hélas ! mon cher fils , je te revois avec douleur : j'espérais pour toi une vie plus longue , et un règne plus heureux. Qu'est-ce qui a rendu ta mort si prompte? JN'as-tu point fait la même faute que moi , en ruinant ta santé par un excès de travail dans la guerre contre les Français?

RiCH. — Non , mon père , ma sainte n'a point manqué , d'autres malheurs ont fini ma vie-

Le Pr. — Quoi donc? quelque traître a-t-il trempé ses mains dans ton sans? Si cela est, l'Angleterre, qui ne m'a pas oublié , vengera ta mort.

RicH. — Hélas! mon père, toute l'Angleterre a été de concert pour me déshonorer, pour me dégrader, pour me faire périr.

Le Pr. — O ciel! qui l'aurait pu croire? à qui se fier désormais? Mais qu'as-tu donc fait, mon fils? N'as-tu point de tort? Dis la vérité à ton père.

RicH. — A mon père? Ils disent que vous ne rètes pas, e\ que je suis fils d'un chanoine de Bordeaux.

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Le Pr. — C'est de quoi personne ne peut répoudre; mais je ne saurais le croire. Ce n'est pas la conduite de ta mère qui leur donne leur pensée : mais n'est-ce point la tienne qui leur fait tenir ce discours ?

RiCH. — Ils disent que je prie Dieu comme un chanoine, que je ne sais ni conserver l'autorité sur les peuples, ni exercer la justice , ni faire la guerre.

Le Pr. — O mon enfant! tout cela est-il vrai? Il aurait mieux valu pour toi passer ta vie moine à Westminster, que d'être sur le trône avec tant de mépris.

Ri€H. — J'ai eu de bonnes intentions; j'ai donné de bons exemples ; j'ai eu même quelquefois assez de vigueur. Par exemple , je fis enlever et exécuter le duc de Glocester mon oncle , qui ralliait tous les mécontents contre moi , et qui m'aurait détrôné si je ne l'eusse prévenu.

Le Pr. — Ce coup était hardi et peut-être nécessaire ; car je connaissais bien mon frère , qui était dissimulé , artificieux, entreprenant, ennemi de l'autorité légitime, propre à rallier une cabale dangereuse. Mais , mon fils , ne lui avais-tu donné aucune prise sur toi.^ D'ailleurs, ce coup était-il assez mesuré ? l'as-tu bien soutenu ?

RiCH. — Le duc de Glocester m'accusait d'être trop uni avec les Français, anciens ennemis de notre nation : mon mariage avec la fille de Charles VI , roi de France , servit au duc à éloigner de moi les cœurs des Anglais.

Le Pb. — Quoi ! mon fils , tu t'es rendu suspect aux tiens par une alliance avec les ennemis irréconciliables de l'Angleterre ! Et que t'ont-ils donné pour ce mariage? as-tu joint le Poitou et la Touraine à la Guienne , pour unir tous nos États de France jusqu'à la Normandie ?

RiCH. —Nullement; mais j'ai cru qu'il était bon d'avoir hors de l'Angleterre un appui contre les Anglais factieux.

Le Pr. — O malheur de l'État ! ô déshonneur de la maison royale! tu vas mendier le secours de tes ennemis, qui auront toujours un intérêt capital de rabaisser ta puissance ! Tu veux affermir ton règne en prenant des intérêts contraires à la gran-

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(leur de ta propre nation ! Tu ne te contentes pas d'être aimé de tes sujets comme leur père, tu veux être craint comme uh ennemi qui s'entend avec les étrangers pour les opprimer ! Hélas ! que sont devenus ces beaux jours où je mis en fuite le roi de France dans les plaines de Créci , inondées du sang de trente mille Français , et où je pris un autre roi de cette nation aux portes de Poitiers? Oh ! que les temps sont changés ! Non , je ne m'étonne plus qu'on t'ait pris pour le fils d'un chanoine. Mais qui est-ce qui t'a détrôné?

RiCH. — Le comte d'Erby.

Le Pr. — Comment ? a-t-il assemblé une armée ? a-t-il gagné une bataille?

RiCH. — Rien de tout cela. II était en France à cause d'une querelle avec le grand maréchal, pour laquelle je l'avais chassé : l'archevêque de Cantorbéry y passa secrètement , pour l'inviter à entrer dansune conspiration. Il passa par la Bretagne, arriva à Londres pendant que je n'y étais pas , trouva le peuple prêt à se soulever. La plupart des mutins prirent les armes ; leurs troupes montèrent jusqu'à soixante mille hommes : tout m'abandonna. Le comte vint me trouver dans un château, où je me renfermai; il eut l'audace d'y entrer presque seul : je pouvais alors le faire périr.

Le Ph. — Pourquoi ne le fis-tu pas , malheureux ?

RicH — Les peuples , que je voyais en armes dans toute la campagne, m'auraient massacré.

Le Pr. — Eh ! ne valait-il pas mieux mourir en homme de courage?

RicH. — Il y eut d'ailleurs un présage qui me découragea.

LePr. — Qu'était-ce?

Rico. — Ma chienne , qui n'avait jamais voulu caresser que moi seul, me quitta d'abord pour aller en ma présence caresser le comte ; je vis bien ce que cela signifiait, et je le dis au comte même.

Le Pr. — Voilà une belle naïveté ! Un chien a donc décidé de ton autorité , de ton honneur, de ta vie , et du sort de toute l'Angleterre ! Alors que fis-tu ?

lUcH. — .Te priai le comte de me mettre en sûreté contre la fureur de ce peuple.

Le Pr. — Hélas ! il ne te manquait plus que de demander lâchement la vie à l'usurpateur. Te la donna-t-il au moins ?

RiCH. — Oui, d'ahord. Il me renferma dans la Tour, où j'aurais vécu encore assez doucement : mais mes amis me firent plus de mal que mes ennemis ; ils voulurent se rallier pour me tirer de captivité et pour renverser l'usurpateur. Alors il se défit de moi malgré lui ; car il n'avait pas envie de se rendre coupable de ma mort.

Le Pr. — Voilà un malheur complet. Mon fils est faible et inégal; sa vertu mal soutenue le rend méprisable; il s'allie avec ses ennemis , et soulève ses sujets ; il ne prévoit point Torage; il se décourage dès qu'il éclate ; il perd les occasions de punir l'usurpateur ; il demande lâchement la vie , et il ne l'obtient pas. O ciel , vous vous jouez de la gloire des princes et de la prospérité des États ! Voilà le petit-fils d'Edouard qui a vaincu Philippe et ravagé son royaume ! Voilà mon fils , de moi qui ai pris Jean et fait trembler la France et l'Espagne!

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