‹ De l'éducation des filles. Dialogues des morts, et opuscules divers, composés pour l'éducation de M. le duc de Bourgogne. Abrégé des vies des anciens philosophesChapitre 88 sur 112 · III. — VOYAGE SUPPOSÉ · texte numérisé non relu

III. — VOYAGE SUPPOSÉ

En 1690.

Il y a quelques années que nous fîmes un beau voyage , dont vous serez bien aise que je vous raconte le détail. Nous partîmes de Marseille pourla Sicile, et nous résolûmes d'aller visiter l'Egypte.

Nous arrivâmes à Damiette, nous passâmes au grand Caire.

Après avoir vu les bords du Nil, en remontant vers le sud, nous nous engageâmes insensiblement à aller voir la mer Rouge. Nous trouvâmes sur cette côte un vaisseau qui s'en allait dans certaines îles qu'on assurait être encore plus délicieuses que les îles Fortunées. La curiosité de voir ces merveilles nous fit embarquer; nous voguâmes pendant trente jours : enfin nous aperçûmes la terre de loin. A mesure que

nous approchions, ou sentait les parfums que ces îles répandaient dans toute la mer.

Quand nous abordâmes, nous reconnûmes que tous les arbres de ces îles étaient d'un bois odoriférant comme le cèdre. Ils étaient chargés en même temps de fruits délicieux , et de fleurs d'une odeur exquise. La terre même , qui était noire , avait un goût de chocolat , et on en faisait des pastilles. Toutes les fontaines étaient de liqueurs glacées ; là , de l'eau de groseille ; ici , de l'eau de fleur d'orange ; ailleurs , des vins de toutes les façons. Il n'y avait aucune maison dans toutes ces îles, parce que l'air n'y était jamais ni froid ni chaud. Il y avait partout , sous les arbres , des lits de fleurs , où l'on se couchait mollement pour dormir ; pendant le sommeil , on avait toujours des songes de nouveaux plaisirs; il sortait de la terre des vapeurs douces qui représentaient à l'imagination des objets encore plus enchantés que ceux qu'on voyait en veillant : ainsi on dormait moins pour le besoin que pour le plaisir. Tous les oiseaux delà campagne savaient la musique, et faisaient entre eux des concerts.

Les zéphyrs n'agitaient les feuilles des arbres qu'avec règle , pour faire une douce harmonie. Il y avait dans tout le pays beaucoup de cascades naturelles : toutes ces eaux , en tombant sur des rochers creux , faisaient un son d'une mélodie semblable à celle des meilleurs instruments de musique. Il n'y avait aucun peintre dans tout le pays : mais quand on voulait avoir le portrait d'un ami , un beau paysage , ou un tableau qui représentât quelque autre objet, on mettait de l'eau dans de grands bassins d'or ou d'argent; puis on opposait cette eauàrobjetqu'on voulait peindre. Bientôt l'eau, se congelant, devenait comme une glace de miroir , où l'image de cet objet demeurait ineffaçable. On l'emportait où l'on voulait , et c'était un tableau aussi fidèle que les plus polies glaces de miroir. Quoiqu'on n'eût aucun besoin de bâtiments on ne laissait pas d'en faire, mais sans peine. Il y avait des montagnes dont la superficie était couverte de gazons toujours fleuris. Le dessous était d'un marbre plus solide que le nôtre, mais

si tendre et si léger , qu'on le coupait comme du beurre , et qu'on le transportait cent fois plus facilement que du liège : ainsi on n'avait qu'à tailler avec un ciseau , dans les montagnes , des palais ou des temples de la plus magnifique architecture; puis deux enfants emportaient sans peine le palais dans la place où Ton voulait le mettre.

Les hommes un peu sobres ne se nourrissaient que d'odeurs exquises. Ceux qui voulaient une plus forte nourriture tnangeaient de cette terre mise en pastilles de chocolat, et buvaient de ces liqueurs glacées qui coulaient des fontaines, deux qui commençaient à vieillir allaient se renfermer pendant huit jours dans une profonde caverne, où ils dormaient tout ce temps-là avec des songes agréables : il ne leur était permis d'apporter en ce lieu ténébreux aucune lumière. Au bout de huit jours, ils s'éveillaient avec une nouvelle vigueur ; leurs cheveux redevenaient blonds ; leurs rides étaient effacées; ils n'avaient plus de barbe; toutes les grâces de la plus tendre jeunesse revenaient en eux. En ce pays tous les hommes avaient de l'esprit: mais ils n'en faisaient aucun bon usage. Ils faisaient venir des esclaves des pays étrangers , et les faisaient penser pour eux ; car ils ne croyaient pas qu'il fût digne d'eux de prendre jamais la peine de penser eux-mêmes. Chacun voulait avoir des penseurs à gages , comme on a ici des porteurs de chaise pour s'épargner la peine de marcher.

Ces hommes, qui vivaient avec tant de délices et de magnificence , étaient fort sales : il n'y avait dans tout le pays rien de puant ni de malpropre que l'ordure de leur nez , et ils n'avaient point d'horreur de la manger. On ne trouvait m politesse ni civilité parmi eux. Ils aimaient à être seuls ; ils avaient un air sauvage et farouche; ils chantaient des chansons barbares qui n'avaient aucun sens. Ouvraient-ils la bouche , c'était pour dire non à tout ce qu'on leur proposait. Au lieu qu'en écrivant nous faisons nos lignes droites , ils faisaient les leurs en demi-cercle. Mais ce qui me surprit davantage, c'est qu'ils dansaient les pieds en dedans ; ils tiraient la langue ; ils faisaient des grimaces qu'on ne voit jamais ea

Europe, ui en Asie, ni même en Afrique, où il y a tant de monstres. Ils étaient froids, timides et honteux devant les étrangers; hardis , emportés contre ceux qui étaient dans leur familiarité.

Quoique le climat soit très-doux et le ciel très-constant en ce pays-là, Fhumeur des hommes y est inconstante et rude. Voici un remède dont on se sert pour les adoucir. 11 y a dans ces îles certains arbres qui portent un grand fruit d'une forme longue , qui pend du haut des branches. Quand ce fruit est cueilli , on en ôte tout ce qui est bon à manger , et qui est délicieux : il reste une écorce dure , qui forme un grand creux , à peu près de la figure d'un luth. Cette écorce a de longs filaments durs et fermes , comme des cordes, qui vont d'un bout à l'autre. Ces espèces de cordes, dès qu'on les touche un peu , rendent d'elles-mêmes tous les sons qu'on veut. On n'a qu'à prononcer le nom de l'air qu'on demande , ce nom , soufflé sur les cordes , leur imprime aussitôt cet air. Par cette harmonie , on adoucit un peu les esprits farouches et violents. Mais, malgré les charmes de la musique, ils retombent toujours dans leur humeur sombre et incompatible.

Nous demandâmes soigneusement s'il n'y avait point dans le pays des lions, des ours, des tigres , des panthères ; et je compris qu'il n'y avait dans ces charmantes îles rien de féroce que les hommes. Nous aurions passé volontiers notre vie dans une si heureuse terre; mais l'humeur insupportable de ses habitants nous fit renoncer à tant de délices. Il fallut , pour se délivrer d'eux, se rembarquer, et retourner par la mer Rouge en Egypte , d'où nous retournâmes en Sicile en fort peu de jours ; puis nous vînmes de Palerme à Marseille avec un vent très-favorable.

Je ne vous raconte point ici beaucoup d'autres circonstances merveilleuses de la nature de ce pays , et des mœurs de ses habitants. Si vous en êtes curieux , il me sera facile de satisfaire votre curiosité.

Mais qu'eu conclurez-vous? que ce n'est pas un beau ciel , une terre fertile et riante, ce qui amuse, ce qui flatte les

sens , qui nous rendent bons et heureux. N'est-ce pas là au contraire ce qui nous amollit, ce qui nous dégrade, ce qui nous fait oublier que nous avons une âme raisonnable , et négliger le soin et la nécessité de vaincre nos inclinations perverses , et de travailler à devenir vertueux ?

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