IV. — DIALOGUE ENTRE CHROMIS ET MNASILE
Jugement sur différentes statues.
Chr. — Ce bocage a une fraîcheur délicieuse ; les arbres en sont grands , le feuillage épais , les allées sombres ; on n'y entend d'autre bruit que celui des rossignols qui chantent leurs amours.
Mnas. — Il y a ici des beautés encore plus touchantes.
Chr. — Quoi donc? veux-tu parler de ces statues? je ne les trouve guère jolies. En voilà une qui a l'air bien grossier.
Mnas. — Elle représente un Faune. Mais n'en parlons pas ; car tu connais un de nos bergers qui en a déjà dit tout ce que l'on eu peut dire.
Chr. — Quoi donc ? est-ce cet autre qui est penché au-dessus de la fontaine?
Mnas.— Non, je n'en parle point, le berger Lycidas l'a chanté sur sa flûte , et je n'ai garde d'entreprendre de louer après lui.
Chr. — Quoi donc? cette statue qui représente une jeune femme?...
Mnas. Oui. Elle n'a point cet air rustique des deux autres : aussi est-ce une plus grande divinité ; c'est Pomone , ou au moins une Nymphe. Elle tient d'une main une corne d'abondance , pleine de tous les doux fruits de l'automne : de l'autre elle porte un vase d'où tombent en confusion des pièces de monnaie : ainsi , elle tient en même temps les fruits de la lerre. qui sont les richesses de la simple nature , et les trésors auxquels l'art des hommes donne un si haut prix.
Chr. — Elle a la tête un peu penchée ; pourquoi cela?
Mnas. — Il est vrai : c'est que toutes figures faites pour être posées en des lieux élevés, et pour être vues d'en bas, sont mieux au point de vue quand elles sont un peu penchées vers les spectateurs.
Chr. — Mais quelle est donc cette coiffure? elle est inconnue à nos bergères.
Mnas. — Elle est pourtant très-négligée, et elle n'en est pas moins gracieuse. Ce sont des cheveux bien partagés sur le front, qui pendent un peu sur les côtés avec une frisure naturelle , et qui se nouent par derrière.
Chr. — Et cet habit ? pourquoi tant de plis ?
Mnas. — C'est un habit qui a le même air de négligence : il est attaché par une ceinture, afin que la Nymphe puisse aller plus commodément dans ses bois. Ces plis llottauts font une draperie plus agréable que des habits étroits et façonnés. La main de l'ouvrier semble avoir amolli le marbre pour faire des plis si délicats; vous voyez même le nu sous cette tira perie. Ainsi vous trouvez tout ensemble la tendresse de la chair avec la vérité des plis de la draperie.
Chr. — Oh ! oh ! te voilà bien savant ! Mais puisque tu sais tout , dis-moi : cette corne d'abondance , est-ce celle du fleuve Achéloiis , arrachée par Hercule , ou bien celle de la chèvre Amalthée, nourrice de Jupiter sur le mont Ida?
Mnas. —Cette question est encore à décider : cependant je cours à mon troupeau. Bonjour.