AN AX AGORAS
Né la 70° olympiade, mort la 88<> , âgé de soixante-douze ans.
Anaxagoras, fils d'Hégésibule , connut la physique d'une manière plus étendue que tous les autres philosophes qui l'avaient précédé. Il était de Clazomène , ville d'Ionie , d'une famille fort illustre , tant par son origine que par les grands biens qu'elle possédait; il florissait vers la soixante-seizième
olympiade.
Il fut disciple d' Anaximènes, qui l'avait été d' Anaximander ; et celui-ci de Thaïes , que les Grecs reconnaissent pour le premier de leurs sages. Anaxagoras se plaisait tellement à la philosophie, qu'il renonça à toutes sortes d'affaires publiques et particulières pour s'y attacher entièrement. Il abandonna tout ce qu'il avait , dé crainte que le soin de ses propres intérêts ne le détournât de l'étude. Ses' parents lui remontrèrent qu'il allait laisser périr son bien par. sa négligence : cela ne put jamais faire aucune impression sur son esprit. Il se retira
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de son pays , et De songea plas qu'à la recherche de la Térité, Quelqu'un lui reprocha Findifférenoe qu'il avait pour sa pa. trie; il répondit , en montrant le ciel du bout de son doigt : Au contraire, je l'estime infiniment. Il vint demeurer à Athènes, où il transféra l'école ionique , qui avait toujours été éta- Llië à Milet depuis le tenops de Thaïes , auteur de cette secte. Dès l'âge de vingt ans, il commença à y enseigner la philosophie, et continua cet exercice pendant trente ans.
On mena un jour au logis de Périciès un mouton qui a^it une corne au milieu du front. Le devin Lampon publia aussitôt que cela signifiait que les deux factions qui partageaient la ville d'Athènes se joindraient , et ne composeraient pi us qu'une même puissance. Anaxagoras dit que c'était parce que le cerveau ne remplissait pas le crâne , qui était ovale , et qui finissait en une espèce de pointe à l'endroit de la tête où commençaient les racines de cette corne. Il fit la dissection de la tête du mouton devant tout le monde ; il se trouva que la chose était comme il l'avait dit. Cela fit beaucoup d'honneur à Anaxagoras : mais cela n'en fit pas moins au devin Lampon ; car quelque temps après la faction de Thucydide fut abattue , et toutes les affaires de l'État tombèrent entre les mains de Périciès.
On tient qu' Anaxagoras est le premier de tous les Grecs qui a donné au public un système de philosophie. Il a admis pour premier principe l'infini , et une intelligence pour arranger la matière , et en composer tous les êtres qui sont dans le monde. Ce fut le sujet pour lequel les philosophes de son temps l'appelèrent esprit. Il n'a pas cru que cette intelligence eût £ait la matière de rien, mais seulement qu'eUe l'avait arrangée. Dans le commencement , dit-il, toutes choses étaient mêlées ensemble , et ont toujours demeuré dans cette confusion, jusqu'à ce qu'une intelligence les ait séparées, et ait disposé chaque chose dans l'ordre que nous voyons. Ovide a très-bien exprimé ce sentiment au commencement de ses Métamorphoses.
Au reste , Anaxagoras ne reconnaissait point d'autre divi-
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nité que cette intelligence qui avait fait le monde ; et il était tellement désabusé des firax dieux adorés par toute l'antiquité profane, que Luden a feint que Jupiter Téerasà d*un coup de foudre, à cause du mépris qu*il faisait paraître pour lui et pour toutes les autres divinités. •
Il tenait qu'il n'y avait aucun vidft dans la nature ; que tout était plein ; et que chaque corps, quelque petit qu'il fût, était divisible à rinfini; en sorte qu*un agent qui serait assez subtil pour diviser sufiGlsamment le pied d'un dron pourrait en tirer des parties pour couvrir entièrement cent mille millions de deux , sans qu'il pût jamais épuiser les parties qui resteraient à diviser , vu qu'il en resterait toujours une infinité.
Il croyait que chaque corps était composé de petites particules homogènes; que le sang, par exemple, se formait de petites particules de sang; les eaux, de petites particules d'eau; et ainsi des autres choses. Cétait cette similitude de parties qu'il nommait homœomeria. Voilà de quelle manière Laërce expose son système.
Sur ce qu'on objectait à Anaxagoras qu'il fallait nécessairement que les corps fussent composés de parties hétérogènes , puisque les os des animaux grossissaient sans que les animaux mangeassent des os; que leurs nerfs croissaient sans qu'ils mangeassent des nerfs; que la masse du sang croissait sans qu'ils bussent du sang : il répondait qu'à la vérité il n*y avait point de corps dans le monde qui fût entièrement composé 4e parties homogènes; que dans Therbe, par exemple, il y avait de la chair, du sang, des os et des nerfs, puisque nous voyons que les animaux s'en nourriss^t ; mais que chaque corps prenait son nom de la matière qui dominait dans sa composition : que, par exemple, afin que certain corps fût appelé du bois ou de l'herbe, il suffisait qu'il fût composé d'un bien plus grand nombre de petites particules de bois ou d'herbes, que de toute autre chose, et que les petites particules de bois ou d'herbes fussent arrangées en grand nombre vers la surface de ce corps.
Il croyait que le soleil n'était autre chose qu'un fer chaud ,
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dont la masse était plus grosse que tout le Pélopbnese; que la lune était un corps opaque ; qu'elle était habitable , et qu*il y avait des montagnes et des vallées , de même que dans ce monde-ci ; que les comètes étaient un amas de plusieurs étoiles errantes , qui se rencontraient par hasard , et qui se séparaient au bout de certains temps; que le vent se formait, lorsque la chaleur du soleil raréfiait Tair; que le tonnerre venait du choc des nuées, et les éclairs, lorsque les nuées ne faisaient seulement que s'entre-frotter; que les tremblements de terre étaient causés par un air renfermé dans des cavernes souterraines ; et que le débordement du Nil n'avait point d'autres causes que les neiges d*Éthiopie qui se fondaient dans de certains temps , et qui formaient des ravines d'eau qui venaient se déchaîner vers les sources de ce fleuve.
Anaxagoras a cru que c'était Tair qui était la cause du mouvement des astres ; et sur Tobjection qu'on lui faisait à l'égard de l'allée et du retour des astres entre les deux tropiques, il répondait que cela se faisait par la pression de l'air, qui poussait et repoussait les astres comme un ressort , lorsqu'ils étaient venus jusqu'à un certain point.
Il tenait que la terre était plate, et que , comme elle était le plus pesant de tous les éléments , elle occupait la partie la plus basse du monde : que les eaux qui coulaient sur sa superficie étaient raréfiées par la chaleur du soleil, qui les changeait en vapeurs, et les élevait jusque dans la moyenne région de l'air, d'où elles retombaient en pluies.
Pendant la nuit, lorsque le temps est serein , on voit dans le ciel une certaine blancheur disposée en cercle, qu'en appelle la Voie lactée. Quelques anciens ont Imaginé que c'était un chemin que tenaient les moindres divinités pour aller au conseil du grand Jupiter ; d'autres, que c'était le lieu où les âmes des héros s'envolaient après la dissolution de leurs corps. Anaxagoras s'y est trompé , aussi bien que tous les anciens philosophes : il a cru que ce n'était rien qu'une réflexion de la lumière du soleil , qui nous paraissait ainsi , parce qu'il n'y avait entre la voie kctée et la terre aucun astre qui nous pût éclipser cette lumière réfléchie.
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Il tenait que les premiers animaux avaient été produits par la chaleur et riiumidité , et qu'ensuite ils avaient conservé leur espèce par la génération.
Une pierre tomba du ciel ; Anaxagoras conclut aussitôt qu*ii fallait que les cieux fussent faits de pierres, que la rapidité de la voûte céleste tenait toujours eh état; mais que , si ce mouvement violent venait à se relâcher un seul moment, toute (a machine du monde serait bouleversée en un instant.
Il avertit un jour qu'il tomberait une pierre du soleil ; cela arriva comme il Tavait prédit : la pierre tomba auprès du fleuve Égos.
Anaxagoras a cru que ce qui est aujourd'hui terre ferme , dans un autre temps serait pleine mer; et que ce qui est aujourd'hui pleine mer, dans un autre temps serait terre ferme.
Quelqu'un s'avisa de lui demander si la mer passerait quelque jour sur les montagnes de Lampsaque : Oui répondiMl, à moins que le temps ne manque.
Il faisait consister le souverain bien dans la contemplation des secrets de la nature. C'est pour cela que, quand on lui demandait le sujet pour lequel il était venu dans ce monde, il répondait que c'était pour contempler le ciel , le soleil , la lune et les autres merveilles.
Quelqu'un lui demanda quel était le plus heureux homme du monde : Ce n'est pas aucun de ceux que tu crois l'être, répondit-il ; et on ne le trouvera jamais que dans le rang de ceux que tu considères comme des malheureux.
Il entendit un jour un homme qui se plaignait de mourir slans un pays étranger : Qu'importe .î> lui dit Anaxagoras : il n'y a point d'endroit dans le monde , d'où il n'y ait quelque chemin pour descendre aux enfers.
On lui vint dire un jour que son fils était mort; il reçut rette nouvelle fort froidement : Je savais bien, dit-il, que je n'avais engendré qu'un mortel. Il alla aussitôt l'ensevelir luimême.
La considération qu' Anaxagoras avait à Athènes ne dura qu'un temps. Les Athéniens le dénoncèrent devant les magistrats, et l'accusèrent publiquement. Les causes de son accu-
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Sdtion sont rapportées diversement. La plus commune opinion est qu*il fut accusé d'impiété, pour avoir osé soutenir que le soleil, qu'on adorait comme un dieu, n'était qu'une masse de fer chaud. D'autres disent qu'outre le crime d'impiété, il fut encore accusé de trahison. Quand on vint lui annoncer que les Athéniens l'avaient condamné à mort , il n'en parut point plus ému. 11 y a longtemps, dit-il, que la nature a prononcé un pareil arrêt contre eux.
Périclès , qui avait été son disciple , prit son parti avec tant de chaleur, qu'il fit modérer sa sentence. On le condamna simplement à cinq talents d'amende, et on l'envoya en exil. Anaxagoras souffrit la disgrâce avec beaucoup de fermeté. II employa le temps de son bannissement à voyager en Egypte et dans d'autres endroits, pour converser avec les habiles gens, et pour connaître les mœurs des étrangers. Après avoir satisfait sa curiosité, il s'en revint à Clazomène, lien de sa naissance. Il vit que tous ses biens étaient incultes et entièrement abandonnés. Si tout cela n'était péri , dit-il , je serais péri moimême.
Anaxagoras avait pris un soin particulier de bien instruire Périclès, et lui av;^it beaucoup servi dans l'administration des affaires. Périclès n'en eut pas toute lareconnaissance'possible, et fut accusé d'avoir un peu négligé son mattre sur la fin.
Anaxagoras se voyant vieux, pauvre et abandonné , s'enveloppa dans son manteau , et résolut de se laisser mourir de faim. Périclès en fut averti, et il en parut extrêmement affligé ; il s'en alla en grande hâte trouver Anaxagoras ; il le pria instamment de changer de résolution. Il déplora le malheur de l'État, qui allait perdre un si grand homme, et le sien en particulier, parce qu'il allait être privé d'un conseiller si fidèle. Anaxagoras lui découvrit son visage mourant : O Périclès, lui dit-il, ceux qui ont besoin d'une lampe ont soin d'y mettre de l'huile!
Laërce rapporte qu'Anaxagoras mourutà Lampsaque, etque quand il fut près d'expirer, les principaux de la ville lui demandèrent s'il ne leur voulait rien ordonner. Il leur oom-
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manda de donner tous les ans congé aux enfanta , et de leur permettre de jouer à pareil jour que celui de sa mort. Cette coutume s*est observée très-longtemps depuis. Anaxagoras était âgé de plus de soixante-douze ans quand il mourut ; c*était dans la quatre-vingt-huitième olympiade.