PYTHAGORE
Floi-issait dès la 60* olympiade, vint en Italie dans la 52", mourut la quatrième année de la 70", âg^ de quatre-vingts ans, ou» comme d'autres disent, lie quatre-vingt-dix.
Il y a une célèbre division de la philosophie , en ionique et en italique. Thaïes , de Mllet , a été chef de la secte Ionique, et Pythagore de la secte italique.
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Aristippe le Cyrâiaïqae rapporte que ce philosophe fut nommé Pythagore , parce quMl ne prononçai! jamais que des oracles aussi vrais que ceux d'Apollon Pytbien. Cest lui qui a refusé le premier, par modestie, le titre de sage, et qui s'est contenté de celui de philosophe.
La plus commune opinion est que Pythagore était deSaïuos, et fils de Mnésarque , sculpteur ; quoique d'autres assurent qu'il était Toscan , et naquit dans une de ces petites îles dont les Athéniens s'emparèrent le long de la mer de Tyrrhène.
Pythagore savait la même profession de son père. Il avait autrefois fabriqué de ses propres mains trois coupes d'argent, dont il fit présent à trois prêtres égyptiens. 11 fut d'abord disciple du sage Phérécide , auquel il s'attacha particulièrement. Phérécide , de son c6té, aimait fort Pythagore. Un jour même Phérécide était fort en danger de mourir : Pythagore voulut entrer dans sa chambre pour voir comment il se portait ; mais Phérécide , qui craignait que sa maladie ne fût contagieuse , lui ferma promptementla porte, et fourra ses doigts au travers d'une fente. Regarde , lui dit-il , et juge de l'état où je suis par mes doigts que tu vois tout décharnés.
Après la mort de Phérécide, Pythagore étudia quelque temps à Samos sous Hermodamante; ensuite, comme il avait un désir extraordinaire de s'instruire et de connaître les mœurs des étrangers, il abandonna sa patrie et tout ce qu'il avait, pour voyager. Il demeura un temps assez considérable en Egypte, pour converser avec les prêtres , et pour pénétrer dans les choses les plus secrètes de la religion.
Polycrate écrivit en sa faveur à Amasis , roi d'Egypte , afin qu'il le traitât avec distinction. Pythagore passa ensuite dans le pays des Ghaldéens pour connaître la science des mages. Enfin , après avoir voyagé par curiosité dans divers endroits de l'Orient, il vint en Crète, où il fit une liaison très-étroite avec le sage Ëpiménide. De là, il s*en revint à Samos. Le chagrin qu'il eut de trouver sa patrie opprimée sous la tyrannie de Polycrate lui fit prradre la résolution de s'exiler volontairement. Il passa en Italie, et s'établit à Grotone , dans la mai-
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son de Milon, où il enseigna la philosophie. C'est de là que la secte dont il est Fauteur a été appelée italique.
La réputation de Pythagore ne tarda guère à se répandre par toute ritalie. Plus de trois cents disciples s'attachèrent à lui, et composèrent une petite république très-bien réglée. Plusieurs ont écrit que Numa était de ce nombre , et qu'il demeurait actuellement à Crotone chez Pythagore , lorsqu'il fut élu roi de Rome ; mais les bons chronologistes prétendent que cela n'a été avancé sans autre fondement que parce que Pythagore avait des sentiments conformes à ceux de Numa, qui vivait longtemps auparavant.
Pythagore disait qu'entre amis toutes choses étaient communes, et que l'amitié rendait les gens égaux. Ses disciples ne possédaient rien en particulier : ils mêlaient tout leur bien ensemble, et ne faisaient qu'une même bourse. Ils passaient les cinq premières années à écouter les préceptes de leur maître, sans jamais ouvrir la bouche pour dire seulement un mot. Après cette longue et rigoureuse épreuve, il leur était permis de parler, de venir voir Pythagore, et de converser avec lui.
Pythagore avait un air fort majestueux. Il était d'une taille avantageuse , bien fait, ^ très-beau de visage. 11 s'habillait en tout temps d'une belle robe de laine blanche , toujours extrémement propre. 11 n'était sujet à aucune passion. Il gardait perpétuellement un grand secret.
Jamais on ne l'a vu rire, ni entendu dire aucune plaisanterie. Il ne voulait châtier personne quand il était en colère , non' pas même seulement donner un coup à un esclave. Ses disciples le prenaient pour Apollon. On venait en foule de tous côtés pour avoir le plaisir d'entendre Pythagore, et de le considérer au milieu de ses disdples. Plus de six cents personnes de différents pays arrivaient toutes les années à Crotone ; c'était une grande distinction, lorsque quelqu'un pouvait avoir le bonheur d- entretenir un moment Pythagore.
Pythagore donna des lois à plusieurs peuples qui l'en avaient prié. Il était tellement admiré de tout le monde, que
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Ton ne £alsait aucune différence entre ses paroles et les oracles de Delphes. Il défendait expressément de jurer, et de prendre les dieux à témoin. Il disait que chacun devait s'efforcer d^étre tellement honnête homme , que personne n'eût de peine à le croire sur sa parole.
Pythagore tenait que le monde était animé et intelligent ; que rame de cette grosse machine est Véther, d'où sont tirées toutes les âmes particulières , tant des hommes que des bêtes. Il a connu que les âmes étaient immortelles ; mais il croyait qu'elles erraient de côté et d'autre dans l'air, et qu'elles s'emparaient sans distinction des premiers corps qu'elles rencontraient: qu'une âme, par exemple, sortant du corps d'un homme , entrait dans le corps d'un cheval , d'un loup , d'un âne , d'une souris , d'une perdrix , d'un poisson ou de quelque autre animal , comme dans celui d'un homme , sans en faire aucune différence; même qu'une âme, sortant du corps de n'importe quel animal , entrait indifféremment dans le corps d'un homme ou dans celui d'une bête. C'est pourquoi Pythagore défendait expressément de manger des animaux. Il croyait qu'on ne faisait pas un moindre crime en tuant une mouche, un ciron ou quelque autre petit insecte, qu'en tuant un homme, puisque c'était les mêmes âmes pour toutes les choses vivantes.
Pythagore , pour persuader tout le monde de sa doctrine de la métempsycose , disait qu'il avait été autrefois iËthalide , et qu'il avait passé pour le fils de Mercure ; que c'était pour lors que Mercure lui avait dit de lui demander tout ce qu'il lui plairait, hors l'immortalité , et que ses souhaits seraient accomplis. (Pythagore lui demanda la grâce de se souvenir également bien de toutes les choses qui se passeraient dans le monde, soit pendant sa vie ou pendant sa mort;) et que, depuis ce temps-là , il savait très-exactement tout ce qui était arrivé. Que quelque temps après avoir été iËthalide , il devint Euphorbe ; qu'il se trouva au siège de Troie , où il fut dangereusement blessé par Ménélas. Qu'ensuite son âme passa dans Hermotimus ; et que dans ce temps-là , pour convaincre tout
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le inonde du don que Mercure lui avait fait , il s'en alla dans le pays des Branchides; il entra dans le temple d'Apollon , et fit voir son bouclier tout pourri , que Ménélas en revenant de Troie avait consacré à ce dieu, pour marque de sa victoire. Après Hermotimus, il devint le pécheur Pyrrhus , et ensuite le philosophe Pythagore , sans compter qu'il avait encore été auparavant le coq de Mycile, et le paon de je ne sais qui.
11 assurait que , dans les voyages qu'il avait faits aux enfers, il avait remarqué Fâme du poète Hésiode attachée avec des chaînes à une colonne d'airain , où elle se tourmentait fort. Que pour celle d'Homère , il l'avait vue pendue à un arbre , où elle était environnée de serpents , à cause de toutes les faussetés qu'il avait inventées et attribuées aux dieux ; et que les âmes des maris qui avaient mal vécu avec leurs femmes étaient rudement tourmentées dans ce pays-là.
Une autre fois , Pythagore fît faire une profonde caverne dans sa maison. On dit qu'il pria sa mère d'écrire exactement tout ce qui se passerait pendant son absence ; il s'enferma dans sa caverne , et après y avoir demeuré une année entière, il en sortit sale , maigre , et hideux à faire peur. Il Ht assembler le peuple, et dit qu'il revenait des enfers; et afin qu'on ajoutât foi à ce qu'il voulait faire croire, il commença par raconter tout ce qui était arrivé pendant son absence; le peuple fut fort touché. On s'imagina aussitôt qu'il y avait quelque chose de divin dans Pythagore ; chacun se mit à pleurer et à jeter de grands cris : les hommes le prièrent de vouloir bien instruire leurs femmes ; c'est de là que les femmes de Crotone ont été appelées pythagoriciennes. Pythagore se trouva un jour à des jeux publics; il fit venir à lui par de certains cris un aigle qu'il avait apprivoisé sans qu'on en sût rien ; tout le peuple fut fort étonné. Pythagore , pour rendre la chose plus spécieuse , fît voir à toute l'assemblée une cuisse d'or attachée à sa jambe.
Pythagore ne sacrifîait jamais que des pams , des gâteaux , et d'autres choses semblables. Il disait que les dieux avaient horreur des victimes sanglantes, et que cela était capable d'attirer
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leur indignation sur ceux qui prétendaient les honorer par de tels sacrifices.
Il y a beaucoup d'apparenee que Fytbagore, par toutes ces maximes , voulait détourner les hommes de la bonne chère, et les accoutumer à vivre simplement, parce qu^on s'en porte beaucoup mieux , que Tesprit est libre , et en état de faire ses fonctions ; et pour donner l'exemple , il ne buvait presque jamais que de Feau, et ne vivait en tout temps que de pain , de miel , de fruits et de l^mes , excepté les fèves , sans qu'on sache aucune bonne raison qui pût. l'obliger à respecter cette plante.
Pythagore disait que la vie était semblable à une foire ; car comme dans une foire les uns viennent pour s'exercer aux combats , d'autres pour négocier, et d'autres simplement pour regarder; ainsi, dans la vie, les uns naissent esclaves de la gloire, les autres de Fambition, et les autres ne cherchent simplement qu'à connaître la vérité.
Il ne voulait pas que personne demandât jamais rien pour soi, parce que chacun ignore les choses qui lui conviennent.
Il distinguait l'âge de l'homme en quatre parties égales; il disait qu'on était enfant jusqu'à vingt ans , jeune homme jusqu'à quarante, homme jusqu'à soixante, et vieux jusqu'à quatre-vingts ; passé cela , il ne comptait plus personne au nombre des vivants.
Il aimait fort la géométrie et l'astronomie; c'est lui. qui a fait remarquer que l'étoile du matin et l'étoile du soir n'étaient qu'un même astre , et qui a démontré qu'en tout triangle rectangle le carré de l'hypoténuse est égal au carré des deux autres jambes. On dit que Pythagore fut si ravi d'avoir trouvé ce fameux théorème, que, s'en croyant redevable à Tinspiration des dieux , il voulut en faire éclater sa reconnaissance par une hécatombe , c'est-à-dire un sacrifice de cent bœufs. Cela est rapporté dans plusieurs endroits, quoique fort contraire à la doctrine de Pythagore ; mais il se pouvait faire que c'était des bœu£s faits avec du miel et de la farine, comme en immolaient les pythagoriciens. Quelques-uns même ont écrit qu'il en était
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mort de joie : mais il ne paratt pas , par ce qu^en écrit Laerce , que cela ait aucun fondement.
Pythagore avait grand soin d'entretenir l'amitié et la bonne intelligence entre ses disciples ; souvent , en les instruisant , il leur parlait par certaines paraboles. Il leur disait, par exemple, qu'il ne fallait jamais sauter par-dessus une balance, pour leur faire connaître qu'ils ne devaient jamais s'écarter de la justice : qu'il ne fallait point s*asseoir sur la provision du jour, pour leur marquer qu^on ne devait pas tellement s'arrêter sur le présent , qu'on n'eût aussi quelque soin de l'avenir.
Il les avertissait de passer tous les jours quelque temps en particulier , et de se dire à eux-mêmes : A quoi as-tu employé la journée? Où as-tu été? Qu'as -tu fait à propos? Qu'as-tu fait a contre-temps ?
Il leur recommandait de garder toujours un extérieur modeste et composé , sans jamais se laisser transporter par des mouvements de joie ou de tristesse ; d'avoir de la tendresse pour leurs parents , de respecter les vieillards ; de prendre de l'exercice , de crainte de devenir trop gras ; de ne point passer toute leur vie dans les voyages ; d'avoir un soin très-particulier d'honorer les dieux , et de leur rendre le culte qui leur est dû.
Le Scythe Zamolxis , esclave de Pythagore , sut si bien pro- Gter des préceptes* de son maître, que quand il s^en fut retourné dans son pays , les Scythes lui firent des sacrifices , et le mirent au nombre des dieux.
Pythagore croyait que le premier principe de toutes choses était l'unité ; que de là venaient les nombres , les points ; des points , les lignes; des lignes, les superficies ; des superficies, les solides ; et des solides , les quatre éléments , le feu , Tair , l'eau et la terre, dont tout le monde était composé ; et que ces éléments se changeaient perpétuellement les uns dans les autres : mais que rien ne périssait jamais dans l'univers, et que tout ce qui arrivait n'était que des changements.
Il disefit que la terre était ronde , et placée au milieu du monde ; qu'elle était habitée en tout sens , et par conséquent
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qu'il y avait des antipodes qui marchaient les pieds opposée aux nôtres ; que Tair qui l'environnait était grossier et presque immobile, et que c'était pour cela que tous les animaux qui habitaient la terre étaient mortels « et sujets à la corruption ; qu'au contraire , l'air du haut des deux était trèssublil et dans une agitation perpétuelle, ce qui faisait que tous les animaux qui le remplissaient étaient immortels , et par conséquent divins ; et qu'ainsi le soleil , la lune et tous les autres astres étaient placés au milieu de cet air subtil et de cette chaleur active qui est le principe de la vie.
11 y a plusieurs opinions au sujet de la mort de ce philosophe. Quelques-uns disent que certains disciples , qu'il n'avait pas voulu recevoir, furent tellement indignés de ce refus, qu'ils mirent le feu à la maison de Miion , où était Pythagore. D'autres assurent que c'étaient les Crotoniates qui firent le coup , parce qu'ils craignaient que Pythagore ne voulût se rendre souverain dans leur pays. Quoi qu'il en soit, lorsque Pythagore vit que tout était en feu , il se retira promptement avec quarante de. ses disciples. Quelques-uns disent qu'il se sauva dans les bois des Muses à Métaponte , où il se laissa mourir de faim. D'autres assurent qu'il rencontra dans son chemin un champ de fèves qu'il fallait traverser; que jamais PjTthagorene put s'y résoudre. Il vaut mieux mourir ici , ditil , que de faire périr toutes ces pauvres fèves. Il attendit tranquillement les Crotoniates , qui le massacrèrent avec la plupart de ses disciples. D'autres enfin rapportent que ce n'était pas les Crotoniates , mais qu'après que la guerre fut déclarée entre les Agrigentins et les Syracusains , Pythagore alla au secours des Agrigentins ses alliés ; que les Agrigentins furent mis en fuite, et que c'était là que Pythagore , en se retirant, trouva effectivement un champ de fèves qu'il ne voulut pas traverser , et qu'il aima mieux tendre la gorge aux Syracusains , qui le percèrent de plusieurs coups. La plupart des disciples qui l'accompagnaient furent aussi massacrés ; il ne s'en sauva que très-peu, du nombre desquels fut Arcbitas, de Tarente, qui passa pour le plus grand géomètre de son temps,
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HERACLITE.
Florissait dam la 69* olympiade.
Heraclite, d'Éphèse, fils de Blyson, florissait vers la soixante^neuvième olympiade. On l'appelait ordinairement le philosophe ténébreux , parce qu'il ne parlait jamais que par énigmes. Laërce rapporte que c'était un homme plein de luimême , et qui méprisait presque tout le monde.
Il disait qu'Homèrç et Archilocus devaient être chassés partout à coups de poing.
Il ne pouvait pardonner aux Éphésiens , qui avaient exilé son ami Hermodorus. Il publiait hautement que tous les hommes de cette ville méritaient la mort, et les enfants, d'être tous bannis , pour expier le crime qu'ils avaient commis en reléguant honteusement leur meilleur citoyen , et le plus grand homme de toute la république.
Heraclite n'avait jamais eu de maître. C'était par ses profondes méditations qu*il devint si habile. Il avait du mépris pour ce que faisaient tous les hommes , et était sensiblement touché de leur aveuglement : cela l'avait rendu si chagrin , qu'il pleurait toujours. Juvénal oppose ce philosophe à Démocrite , qui riait perpétuellement. Il dit que chacun peut aisément censurer, par des ris sévères, les vices et les folies du siècle; mais qu'il s'étonne quelle source pouvait fournir une assez grande quantité d'eau pour suffire aux larmes qui coulaient continuellement des yeux d'Heraclite.
Pléraclite n'avait pas toujours été dans les mêmes sentiments. Lorsqu'il était jeune , il disait qu'il ne savait rien ; et quand il fut plus avancé en âge, il assurait qu'il savait tout, et que rien ne lui était inconnu. Tous les hommes lui déplaisaient ; il fuyait leur compagnie , et allait jouer aux osselets et à d-autres jeux innocents devant le temple de Diane , avec tous les petits enfants de la ville. Les Éphésiens s'assemblaient autour de lui pour le regarder. Malheureux , leur disait Heraclite , pourquoi vous étonnez-vous de me voir jouer avec ces
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petits enfants ? Ne vaut-il pas beaucoup mieux faire cela , que de consentir avec vous à la mauvaise administration que vous fautes des affaires de la république ?
Les Éphésiens le prièrent un jour de leur donner des lois , Heraclite ne le voulut pas, à cause que les mœurs du peuple étaient déjà trop corrompues , et qu'il ne voyait aucun moyen de leur fsdre changer de vie.
Il disait que les peuples devaient combattre avec autant de chaleur pour la conservation de leurs Ids, que pour la défense de leurs murailles ; qu'il allait être plus prompt à apaiser un ressentiment qu'à éteindre un incendie , parce que les suites de l'un étaient infiniment plus dangereuses que les suites de l'autre : qu'un incendie ne se terminait jamais qu'à l'embrasement de quelques maisons , au lieu qu'un ressentiment pouvait causer de cruelles guerres ; d'où s'ensuivait la ruine et quelquefois la destruction totale des peuples.
Il s'émut un jour une sédition dans la ville d'Éphèse : quelques-uns prièrent Heraclite de dire devant tout le peuple la manière dont il fallait empédier les séditions. Heraclite monta dans une chaire élevée; il demanda un verre, qu'il remplit d'eau froide ; il y mêla un peu de légumes sauvages ; et après avoir avalé cette composition , il se retira sans rien dire. Il voulait faire connaître par là que , pour prévenir les séditions , il fallait bannir le luxe et les délices hors de la république , et accoutumer les citoyens de se contenter de peu.
Heraclite composa un livie de la Nature, qu'il fit mettre dans le temple de Diane ; il était écrit d'une manière trèsobscure , afin qu'il n'y eût que les habiles gens qui le lussent, de peur que, si le peuple y trouvait goât, il ne devint trop commun , et que cela ne le fit mépriser. Ce livre eut une réputation extraordinaire, parce, dit Lucrèce , que personne n'entendait ce qu'il voulait dire. Darius , roi de Perse, en ayant entendu parler, écrivit à l'auteur, pour l'engager à venir demeurer ea Perse , et le lui expliquer, lui offrant une récompense considérable , et un logement dans son palais \ mais Heraclite le refusa.
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Ce philosophe ne parlait presque jamais; et quand quelqu'un lui demandait la raison de son silence, il répondait d'un air chagrin : C'est pour te faire parler. Il méprisait les Athéniens , qui avaient un respect extraordinaire pour lui , et voulait demeurer à Éphèse, où il était mé{Hrisé de tout le monde.
Il ne pouvait regarder personne sans pleurer des faiblesses humaines, et du dépit qu'il avait que rien n'était jamais à son gré. La haine qu'il portait à tout le monde flt qu'il résolut de s'en séparer tout à fait ; il se retira dans des montagnes .affreuses , où il ne voyait personne ; il passait sa vie ^ gémir , et ne mangeait ^ue des herbes et des légumes.
Heraclite croyait que le feu était le premier principe de toutes choses.
Il tenait que ce premier élément, en se condensant, se changeait en air; que l'air, se condensant aussi , devenait eau ; qu'enfin l'eau , de la même manière , devenait terre ; et qu'en rétrogradant par les mêmes degrés , la terre , en se raréfiant , se changeait en eau , d'eau en air, et d'air en feu , qui était le premier principe de toutes choses.
Que l'univers était fini : qu'il n'y avait qu'un monde; que ce monde était composé de feu , et qu'à la fin il périra par le feu ;
Que l'univers était rempli d'esprits et de génies ;
Que les dieux- n'ont point de providence, et que tout ce qui arrive dans l'univers doit être rapporté au destin;
Que le soleil n'est pas plus grand qu'il nous parait; qu 11 y avait au-dessus de l'air des espèces de barques , dont la partie concave était tournée vers nous; que c'était là où montaient toutes les vapeurs qui s'élèvent de la terre; et que tout ce que nous appelons des astres n'était autre chose que ces petites barques remplies de vapeurs enflammées, qui brillaient de la manière que nous le voyons. Que les éclipses du soleil et de la lune arrivaient lorsque ces petites barques tournaient leur côté concave vers la partie opposée h la terre , et que la raison des différentes phases de la lune était parce que sa barque ne se tournait que peu à peu.
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Pour ce qui est de la nature de L'âme, il disait que c'était absolument perdre son temps que de s'amuser à la chercher , puisqu'il était entièrement impossible de la pouvoir jamais trouver, tant elle était cachée.
La vie dure que menait Heraclite lui causa une grande maladie ; il devint hydropique. Il retourna à Ëphèse pour se faire traiter ; il alla trouver des médecins ; et comme il ne parlait jamais que par énigme, il leur dit, faisant allusion à sa maladie : Pourrez-vous bien convertir la pluie en un temps sec et serein? Gomme ces médecins n'entendaient pas ce qu'il voulait dire, Heraclite alla s'enfermer dans une étable à bœufs ; il s'enterra dans le fumier, afin de faire évacuer les eaux qui étaient cause de sa maladie; il s'y enfonça si avaut, qu'il ne put jamais s'en retirer. Quelques-uns disent que les chiens le mangèrent dans ce fumier ; et d'autres , qu'il y mourut faute d'avoir pu se débarrasser. Il était pour lors âgé de soixante-cinq ans.