Ô8 ARISTOTE
la première année de la quatre-vingt-dix-neuvième Olympiade. Il perdit son. père et sa qaère dès les premières années de son enfance, et fut assez négligé pjar ceux qui s'étaient cliargés de son éducation. 11 passa une partie de sa jeunesse dans le libertinage et dans la débauche, où il dissipa presque tout son bien. 11 prit d'abord le parti >de la guerre; mais comme cette profession-là n'était pas tout à fait conforme à ses inclinations, H alla à Delpbes consulter i'oracle , pour savoir à quoi il se déterminerait. L'oracle lui ordonna d'aller à Athènes , ^ de s'appliquer à la philosoplûe. Il était alors dans sa dix-huitième année. Il étudia pendant vingt ans dans TAcadéinie , sous Platon '; et comme il avait déjà tout dissipé son luen , il était oUigé, pour subsister, de faire^ trafic de certains remèdes qu'il débitait lui-même à Athènes.
Aristote mangeait peu, et donnait encore moins. Il avait une si grande passioâ pour l'étude, qu'aûn de résister à Tac*» cablement du somnieil , il mettait un bassin d'airain à côté de son lit , et quand il était couché il étendait hors du lit une de ses mains où il tenait une boule de fer, afin que le bruit de cette boule, qui tombait dans le bassin lorsqu'il voulait s'endormir, le réveillât sur-le-champ. Laerce rapporte qu'il avait la voix grêle^ le$ yeux petits, les jambes menues, et qu'il s'habillait toujours magniûquement.
Aristote avait l'esprit Irès-subtil , et comprenait aisément les questions les plus difficiles. Il fte tarda guère à devenir habile dans l'école de Platon , et à se faire fort distinguer audessus de tous les autres académiciens. On ne décidait aucune question dans l'Académie sans l'avis d' Aristote, quoiqu'il ne se rencontrât pas toujours conforme à celui de Platon. Tous les autres disciples le regardaient comme un génie extraordinaire ; quelques-uns même suivaient ses opinions, au préjudice de celles de leur maître. Aristote se retira de TAcademie : Platoor en eut du ressentiment; il ne put s'empêcher de le traiter de rebelle , et de se plaindre que son disciple avait regimbé contre lui , comme un petit poulin regimbe contre sa mère.
ÀBTSTOTB. '459
Les AthéuieDS choisirent Aristote pour l'envoyer en ambassade vers le roi Philippe , père d'Alexandre le Grand. Aristote demeura quelque temps en Macédoine pour les affaires des Athéniens; à son retour, il trouva ^tie Xénocrâte avait été choisi pour enseigner dans l'Âciadémie. Quand Aristote vit que cette place était remplie , il dit qu'il serait honteux s'il gardait le silence pendant que Xénocrate parlerait. 11 institua une nouvelle secte , et enseigna une doctrine différente de celle qu'il avait apprise de Platon son maître.
La grande réputation qu'avait Aristote d'exceller dans toutes sortes de sciences, et principalement dans la philosophie et dans la politique , firent que Philippe , roi de Macédoine, le voulut avoir pour être précepteur de son fils Alexandre , âgé pour lors de quatorze ans. Aristote accepta ce parti, et demeura huit ans auprès d'Alexandre, à qui il enseigna, comme rapporte Plutarque , certaines connaissances secrètes qu'il ne montrait à personne. L'étude de la philosophie n'avait point rendu Aristote trop farouche; il s'appliquait aux affaires , et avait beaucoup de part dans tout ce qui se passait de son temps à la cour de Macédoine. Le roi Philippe , à sa considération, fit rebâtir Stagire , patrie de ce philosophe, laquelle avait été détruite pendant les guerres, et y remit tous les habitants , dont plusieurs avaient été faits esclaves , et les autres s'étaient enfuis.
Aristote , après avoir quitté Alexandre, vint à Athènes, où il fut très-bien reçu , à cause que le roi Philippe , à sa considération , avait fait beaucoup de grâces aux Athéniens. 11 choisit dans le Lycée un lieu où il y avait de belles allées d'arbres : ce fut là qu'il établit sa nouvelle école, et parce qu'ordinairement il enseignait ses disciples en se promenant avec eux , cela a été cause qu'on a donné à ses sectateurs Je nom de péripatéticiens. Le Lycée ne tarda guère à devenir trèscélèbre , à cause du concours d'un grand nombre de gens qui venaient de divers endroits pour entendre Aristote , dont la réputation s'était répandue par toute la Grèce.
Alexandre recommatida à Aristote de s'appliquer à faire
46U ABISTOTB.
des épreuves de physique ; il lui donna un grand nombre de chasseurs et de pécheurs, pour lui apporter de tous côtés de quoi faire ses observations , et lui envoya huit cents talents pour soutenir cette dépense.
Aristote publia pour lors ses livres de physique et de métaphysique. Alexandre , qui était déjà passé en Asie, en apprit la nouvelle : ce prince ambitieux , qui souhaitait d*étre en toutes choses le premier homme du monde , fut fâclié de ce que la science d*Aristote allait devenir commune; il lui en témoigna son ressentiment par une lettre qu'il lui écrivit en ces termes :
« Alexandre à Aristote.
« Vous n*avez pas bienfait de publier vos livres de sciences « spéculatives , parce que nous n'aurons rien au-dessus des . « autres, si ce que vous nous avez enseigné en particulier « vient à être communiqué à toutes sortes de gens. Je veux « bien que vous sachiez que j'aimerais encore mieux être su- « périeur aux autres dans la connaissance des choses relevées , « que de les surpasser en puissance. «
Aristote, pour apaiser ce prince, lui lit réponse qu'il les avait mis au jour, mais de manière qu'il ne les avait pas mis au jour. Cela voulait apparemment dire quUl avait si bien embrouillé toute sa doctrine, que personne n'y pourrait jamais rien connaître.
Aristote ne se conserva pas toujours bien dans les bonnes grâces d'Alexandre; il se brouilla avec lui, parce qu'il prijt avec trop de chaleur le parti du philosophe Callisthènè. Ce Callisthène était petit-neveu d'Arîstote , fils de sa propre nièce. Aristote l'avait élevé chez lui , etavait toujours pris soin de son éducation. Lorsqu'il quitta Alexandre , il lui donna ce neveu pour le suivre à la guerre , et le lui recommanda très-particulièrement. Callisthène parlait fort librement au roi , et avait une humeur très-peu complaisante pour lui. Ce fut lui qui empêcha que les Macédoniens ne Tadorassent comme un dieu , à la manière des Perses.
Alexandre, qui le haïssait à cause de son humeur inflexi-
ABISXOTB. 461
ble , trouva occasion de se vcDger en se défaisant de lui. Il l'enveloppa l^èrement dans la conjuration que fit quelque temps après Hermolaûs , disciple de Callisthène , et ne voulut pas lui permettre de se défendre. II le fit exposer aux lions ; d'autres disent qu'il le fit pendre; d'autres, enfin, qu'il expira à la torture.
Aristote, depuis la punition de Callisthène, conserva toujours beaucoup de ressentiment contre Alexandre. Alexandre, de son côté, chercha tous les moyens qu'il put de chagriner Aristote. Il éleva Xénocrate, et lui envoya des présents considérables. Aristoteen conçut beaucoup de jalousie; quelquesuns même l'ont accusé d'avoir eu part à la conspiration d' Antipater, et de lui avoir donné l'invention de ce poison qu^on soupçonne qui fit périr Alexandre.
Aristote , quoique assez ferme d'ailleurs , n'a pas laissé de faire paraître bien des faiblesses. Quelque temps après qu'il eut quitté l'Académie, il se retira vers Hermias , tyran d'Atame. Les uns disent que c'était son parent; d'autres as surent qu' Aristote était amoureux , et qu'il y avait dans ce voyage quelque raison de libertinage. Aristote épousa la sœur, d'autres disent la concubine de ce prince. II se laissa tellement transporter à la passion violente qu'il avait pour cette temme , qu'il lui fit des sacrifices , comme les Athéniens en taisaient à Cérès Éleusine , et qu'il composa des vers à l'honneur d'Hermias , pour le remercier de ce qu'il avait permis ce mariage.
Aristote divisa sa philosophie en pratique et en théorique. La philosophie pratique est celle qui nous enseigne des vérités propres à régler les opérations de notre esprit , comme la logique; ou qui nous donne des maximes pour nous bien fïonduire dans la vie civile, comme la morale et la politique.
La philosophie théorique est celle qui nous découvre des vérités purement spéculatives , comme la métaphysique et la physique. Il y a , selon lui , trois principes des choses naturelles : la privation ^ la matière et la forme.
Pour prouver que la privation doit être mise au rang des
462 ABISXOTB.
prindpes ^ il dit que la matière dont se fut une chose doit avoir la privation de la forme de cette chose; qu'il faut, par exemple, que la matière dont on £ût, une table ait la priva* tion de la forme de la table; c'est-à-dire qu'avant de ^Ire une table, il faut que la matière dont on la hit ne soit point la table. 11 ne considère pas la privation comme un principe de composition des corps, mais comme un principe externe de leur production , en tant que la production estun changement par lequel la matière passe de Tétat qu^elle n'avait pas à cekû qu'elle acquiert, comme, par exemple, dés planches qui passent de n'être pcnnt tables à être tables.
Aristote donne deux définitions différentes de la matière : en voici une qui est négative. La matière première, dit-il, est ce qui n'est ni substance , ni étendue^ ni qualité, ni aucune autre espèce d'être; ainsi, selon M, la matière du bois, par exemple, n'est ni son étendue, ni sa figure , ni sa couleur ^ ni sa solidité , ni sa pesanteur, ni sa dureté, ni sa sécheresse, ni son humidité, ni son odeur, ni enfin aucun des autres accidents qui se trouvent dans le bois. L'autre définition est affirmative, et ne contente pas plus que la première. Il dit que la matière est le sujet dont une chose est composée, et en quoi elle se résout en dernier lieu. Il reste toujours à savoir quel est ce premier sujet dont les ouvrages de la nature sont composés.
Le même philosophe enseigne que , pdur former un corps naturel, il faut, outre la matière première, un autre prin* cipe , qu'il appelle la forme. Quelques-uns croient qu'il n'entend rien autre cliose que la disposition des parties ; d'autres soutiennent qu'il entend une* entité substantielle, réellement distincte de la matière; et que quand on broie du blé, par exemple, il survient une nouvelle forme substantielle, par laquelle le blé devient farine; que quand, après avoir mêlé de l'eau avec la farine, on a pétri le tout ensemble , il survient une autre forme substantielle qui fait que la farine pétrie est de la pâte ; qu'enfin , lorsqu'on fait cuire la pâte , il y vient de même une nouvelle forme substantielle qui fait que la pâte cuite est du pain,
Il3 admelteat de ces sortas de loçmes substantielles dans tous les autres corps naturels ; ainsi , par exemple , dans un cheval ^ outre les os , la ehatri les nerfe f le cerveau , le sang , qui , en circulant dans les veines et dans les artères , nourrit toutes les parties^ etoutveles esprits anin»aux qui sont les principes des mouvements « ils admettent une forme substantielle, qu'ils disent être rame du dieval ; ils soutiennent que cette prétendue forme n'est pas tirée -delà matière t mais de la puissance dé la matière; ils veulent que. ce soit une entité réeOement distincte de la matière ., dont elle n'est si partie, ni m^me une modification.
Aristûte tient, que tous les eorpS' terrestres sont composés de quatre éléments, la terre, l*eau, l-air, et le feu; que la terre et l'eait sont pesantes, en ce qu'elles tendent à s'approcher du centsedu monde; et qu'au contraire l'air et le feu s'en éloignent le plus qu'ils peuvent; qu'ainsi ils sont légers.
Outre ces quatre éléments , il en a admis un cinquième , dont les choses célestes étaient composées , et dont le mouvement était toujours circulaire. Il a cru qu'il y avait au-dessus de l'air, sous le concave de la lune , une sphère de feu , où montent et où se rendent toutes les flammes, ainsi que les ruisseaux et les rivières se rendent dans la. mer.
Âristote tient que la matière est divisible à Finfini ; que l'univers est plein , et qu'il n'y a aucun vide dans toute la nature ; que le monde est étemel ; que le Soleil a toujours tournéoomme il fait , et qu'il tournera toujours de même : que les générations des hommes se sont toujours faites sans qu'il y ait eu jamais de commencement. S'il y avait eu'un premier homme , dit-il, il serait nésans père et sans mère ; ce qui répugne. Il fait le même raisonnement sur les oiseaux. 11 ne se peut faire, dit-il, qu'i« y ait eu un premier œuf qui ait donné le commencement aux ' oiseaux, ni qu'il y ait eu un premier oiseau qui ait donné le commencement aux o&ufs;carun oiseau vient d'un œuf, mais cet œuf vient d'un oiseau ; et ainsi toujours de même en remontant, sans qu'il y ait jamais eu aucun commencement. Il rai-
464 ABTSTOTE.
sonne de même de toute%les autres espèces qui sont dans Funivers.
Il soutient que les deux sont incorruptibles, et que, quoique les choses sublunaires soient sujettes à se corrompre , leurs parties néanmoins ne périssent pas ; qu'elles ne font que changer de place; que des débris d'une chose il s'en fait une autre : et qu'ainsi la masse du monde demeure toujours en son entier. Aristote tient que la terre est au centre du monde, et que le premier être fait mouvoir les cienx autour de la terre par des intelligences qui sont occupées perpétuellement à ces mouvements.
Aristote prétend que tout ce qui est couvert aujourd'hui des eaux de la mer a été autrefois terre ferme ; et que tout ce qu'il y aaujourd'huideterre ferme sera ensuite couvert de ces mêmes eaux. La raison qu'il en donne est tirée de ce que les fleuves et les torrents entraînent continuellement des sables et des terres ; ce qui fait que les rivages s'avancent peu à peu , et que la mer se retire insensiblement si bien que , le temps ne manquant jamais , ces vicissitudes de terre en mer, et de mer en terre se font enfin après des siècles innombrables. Il ajoute qu'en plusieurs endroits qui sont bien avant dans les terres, et même qui sont fort élevés, la mer en se retirant a laissé là de ses coquilles , et qu'en fouillant dans les terres on trouve aussi quelquefois des ancres et des pièces de navire. Ovide attribue aussi ce même sentiment à Pythagore. Or , Aristote prétend que ces changements de mer en terre , de terre en mer, qui se font insensiblement et pendant une longue succession de temps , sont en partie cause que la mémoire des choses passées s'abolit. II ajoute qu'il arrive outre cela d'autres accidents qui sont cause que les arts mêmes se perdent. Ces accidents sont ou des pestes , ou des guerres , ou des stérilités, ou des tremblements de terre , ou des incendies , ou enfin des désolations qui sont telles , qu'elles exterminent et font ' périr tous les hommes d'une contrée; si ce n'est qu'il s'en échappe quelques-uns qui se sauvent dans les déserts , où ils mènent une vie sauvage, et où ils donnent naissance à d'autres
ABISTOTE. 465
hommes , qui par la suite des temps cultivent les terres et inventent ou retrouvent des arts , et que les mêmes opinions sont revenues et ont été renouvelées une infinité de fois. C'est ainsi qu'il soutient que , nonobstant ces vicissitudes et ces révolutions, la machine du monde demeure toujours incorruptible.
Aristote examine soigneusement ce qui peut rendre les hommes heureux dans ce monde. Il réfute premièrement Topinion des voluptueux , qui mettent la félicité dans les plaisirs corporels. Il dit qu'outre que les plaisirs ne sont pas de durée , ' ils causent du dégoût , qu'ils affaiblissent le corps et abrutissent Tesprit. -
Il rejette ensuite l'opinion des ambitieux , qui mettent la félicité dans les honneurs, et qui, pour y parvenir, enploient toutes sortes de moyens injustes. Il dit que l'honneur est dans celui qui honore : il ajoute que les ambitieux souhaitent d'être honorés à raison de quelque vertu qu'ils veulent qu'on croie qui soit en eux ; que par conséquent c'est plutôt dans la vertu que consiste la félicité que non pas dans les honneurs , d'autant plus qu'ils sont hors de nous.
Il réfute en dernier lieu l'opinion des avares , qui mettent la félicité dans les richesses. Il dit que le^ richesses ne sont pas désirables pour elles-mêmes , qu'elles rendent malheureux celui qui les garde et qui craint de s'en servir; que , pour qu'elles soient utiles, il faut les employer, les distribuer; au lieu que la félicité doit consister en quelque chose de stable , que l'on doit retenir et conserver.
Enfin , l'opinion d' Aristote est que la félicité consiste dans l'action la plus parfaite de notre entendement, et dans la pratique des vertus. Il prétend d'ailleurs , que l'action la plus noble de notre entendement est la spéculation des choses naturelles , des cieux , des astres , de toute la nature , et principalement du premier Être. 11 observe néanmoins qu'on ne peut être heureux entièrement sans avoir du bien suffisamment selon son état , parce que sans cela on ne peut vaquer à la spéculation des belles choses , ni pratiquer les vertus. Par
166 ÀBISTOTB.
exemple, on ne peut pas faire plais» à ses amis ; et toutefois uoe des plus grandes satisfaction&que Ton puisse avoir dans la vie, c*est de faire du bien aux gens qu'on aime; et ainsi il dit que la félicité d^nd de trois choses : dcis bieins de Tesprit , comme la sagesse et la prudence ; des itàe&s ducorps , eomme la beauté , la force , la sauté ; et des biens de la fortune , comme les richesses et la noblesse. II tient que la vertu ne suffît pas |)our rendre les gens heureux ; qu'on avait.absoiument besoin des biens du corps et de la fortune ; et qu'un sage serait roaU heureux s'il souffrait ou s'il manquait de bien. Il assure , au contraire, que le vice est suffisant pour rendre les gens malheureux , et que quand un homme serait dans une très-grande abondance , et jouirait d'ailleurs de toutes sortes d'avantages , il ne pourrait jamais être' heureux tant qu'il serait adonné au vice ; que lesage n'était pas tout à fait exempt detroubles , mais qu*il n*en avait que de fort légers; que les vertus et les vices n'étaient pas incompatibles; que le même honune , par exemple , pouvait être fort juste et fort prudent , quoiqu'il fût d'ailleurs fort intempérant.
Il admet trois sortes d'amitiés : l'une de parenté , une autre d'inclination , et l'autre d'hospitalité.
Il croit que les belles lettres contribuent beaucoup à faire embrasser la vertu ; il assure que c'est la plus grande consolation qu'on puisse avoir dans la vieillesse.
Il admet, comme Platon, un premier Être , à qui il donne une providence.
II tient que toutes nos idées viennent originairement des sens ; qu'un aveugle-né ne peut avoir la perception des couleurs, non plus qu'un sourd la notion de la voix.
Il soutient, dans sa Politique, que l'État monarchique est le plus parfait de tous les États, parce que dans les autres il y a plusieurs personne qui gouvernent ; or, tout de même qu'une armée qui est conduite par un seul et bon chef réussit bien mieux que celle qui est commandée par plusieurs che£s , ainsi est-il des États : pendant que les députés ou les principaux d une république emploient du temps à s'assembler et à déli*
ARISTOTS. 4ê7
foérer, un monarque a déjà pris les places et exéeuté ses desseins. Les administrateurs de la république ne se soudent pas de la miner, pourvu qu'ils s'enrichissent. D'idllears ils entrent en jalousie les uns contre les autres; de là naissent les divisions ; et enfin la république ne peut manquer de pârir et d*étre renversée; au iku que , dans la monarchie, le prince n'a point d'autres intérêts que ceux de son Étatvainsi son État doit tonjours être florissant.
On demanda un jour à Aristote ce que gagnaient les men>' teurs : Us gagnent, répondi^il, qu'on ne les croit pas lorsqu'ils disent même la vérité.
Quelqu'un lui ût des réprimandes de ce qu'il avait donné Taumône à un méchant homme : Ce n'est pas parce qu'il est méchant que j'en ai eu compassion, répondit Aristote, mais parce qu'il est homme.
Il disait ordinairement à ses amis et à ses disdples que la science était à Fégard de l'âme ce qne la lumière était à l'yard des yeux ; et que si les racines en étaient amères , les fruits en récompense en étaient très-doux.
Quelquefois,, quand il était en colère contre les Athéniens, il leur reprochait qu'ayant trouvé les lois aussi bien que les blés, ils ne se servaient que du blé , et jamais des lois.
On lui demanda un jour quelle était la chose qui s'effaçait le plus tôt : C'est la reconnaissance^ répondit il.
Ce que c'était que l'espérance : C'est, dit-il , la rêverie d'un homme qui veille.
Un jour Diogène présenta une figue à Aristote. Aristote vit bien que , s'il la refusait, Diogèné avait quelque plaisanterie toute prête : il prit la figue , et dit en riant : Diogène a en même temps perdu sa figue , et l'usage qu'il en voulait faire.
Il disait qu'il y avaittrois choses fort nécessaires aux enfants : l'esprit , rexercice et la disciplirie.
Quand on lui demandait quelle différence il y avait entre les savants et lés ignorants : Il y en a autant, répondait-il , qu'entré les vivants et les morts.
Il disait que la science était un ornement dans la prospérité ,
468 ARISTOTK.
et un nfage dans Tadversité; que ceux qui donnaient une bonoB édoeatîon aux enfants étaient bien davantage leurs pères que ceux qui les avaient engendrés , puisque les uns ne leur avaient ^onné simplement que la vie , mais que les autres leur avaient donné la manière de la passer heureusement.
Qae la beauté était une recommandation infiniment plus forte que toutes sortes de lettres.
Quelqu'un lui demanda un jour ce que des disciples devaient faire pour profiter beaucoup : Ils doivent toujours s'efforcet d*atteindre les plus avancés , répondit-il , et ne point attendre ceux qui viennent après eux.
Certain homme faisait gloire un jour d'être citoyen d'une grande ville : Ne prends pas garde à cela , lui dit Aristote ; considère plutôt si tu es digne d'être membre d'une illustre patrie.
Quand il réfléchissait sur la vie des hommes , il disait quelquefois : 11 y a des gens qui amassent du bien avec autant d'avidité que s'ils devaient vivre toujours ; d'autres dépense&t ce qu'ils ont , comme s'ils devaient mourir le lendemain.
Quand on lui demandait ce que c'était qu'un ami , il répondait : C'est une même âme dans deux corps.
Certain homme lui dit un jour : Comment devons-nous nous comporter à Tégard de nos amis ? De la manière que nous voudrions qu'ils se comportassent à notre égard , répondit Aristote.
Il s'écriait souvent : Ah! mes amis, il n'y a point d'amis dans le monde.
Quelqu'un lui demanda un jour pourquoi nous aimions mieux les belles personnes que les laides. Aristote lui répondit : Tu me fais là une question d'aveugle.
Quand on lui demandait quel fruit il avait tiré de sa philosophie : Cest , répondait-il , de pouvoir faire de moi-même ce que les autres ne font que par la crainte des lois.
On dit que, pendant son séjour à Athènes, il eut un grand commerce avec un habile homme de Judée , qui l'instruisit à fond de la science et de la religion des Égyptiens, que tout
XIÎNOCBATE. 469
le monde , dans ce temps-là , allait apprendre en Egypte même.
Arlstote, après avoir enseigné pendant treize ans dans le Lycée avec beaucoup de réputation , fut accusé dUmpiété par Eurymédon , prêtre de Cérès. Le souvenir du traitement qu'on avait fait à Socrate Fépouvanta tellement, qu'il prit le parti de sortir promptement d'Athènes ; il se retira à Chalcis d'Ëubée. Quelques-uns disent qu'il mourut de chagrin , pour n'avoir pu comprendre le flux et le reflux de TEuripe. D'autres^ ajoutent qu'il se précipita dans cette mer , et qu'il dit en tombant : Que l'Euripe m'engloutisse , puisque je ne le puis comprendre. D'autres enfln assurent qu'il mourut d'une colique , en la soixante-troisième année de son âge , deux ans après la mort d'Alexandre.
Ceux de Stagire lui ont dressé des autels comme à un dieu.
Aristote fit un testament, dont Antipaterfut Vexécuteur.
Il laissa un fils nommé Nicomachus , et une fille qui fui mariée à un petit-fils de Démaratus , roi de Lacédémone.
XENOCRATE.
n succëria à Speasippe dans ie gouyeraeinent de Técole de Platon , la se* conde année de la 110* olympiade; il la gouverna vingt-dnqans, et mourut la troisième année de la 1 f G* olympiade.
Xénocrate a été l'un des plus distingués philosophes de l'ancienne Académie , par sa probité, sa prudence et sa chasteté. Il était delà ville de Chalcédoine, et fils d'Agathénor. Dès sa première jeunesse il fut disciple de Platon , auquel il s'attacha si fort, qu'il le suivit même jusque dans la Sicile, où Platon était allé à la cour de Denys le tyran. Il avait l'esprit bon, appliqué, mais pesant. Quand Platon le comparait avec Aristote, il disait que Tun avait besoin de bride , et Tautre d'éperons. D'autres fois il disait en riant : Avec quel cheval est-ce que j'attelle cet âne-ci?
Xénocrate était d'ailleurs un homme sérieux et fort sévère ;
FÉSrLON. 'l'i
470 XENOGHATfi.
en sorte que Platon, en se- moquant de lui, disait quelquefois : Xéoocrate, va, je te prie, faire un sacrifice aux Grâces.
Xénocrate passait sa vie renfermé dans- l'Académie. Quand il allait dan$ les rms d*Atliène6 , ce -qui arrivait .rarement i tout ce qu*il 7 avait de jeune» gens débauchés d^nsla ville Tattendaient sur les chejniu^, pour \^ tourmenjter ;et lui faire de la peine. On lui mit plusieurs foisdes femmes de mauvaise viedausâçn Ut, sans qu'il en sût rien.. La fameuse courtisane Phryné avait gagé contre plusieurs jeunes gens «qu'elle viendrait à bout de Xénocrate : un jour , comme il avait plus bu qu'à rordinaire % elle entra bien parée dans la maison de Xénocrate , et passa toute la nuit à côté de lui , sans que jamais elle pût venir à bout de ce qu'elle avait entrepris, Les jeunes geos contre qui elle avait gagé se moquèrent d'elle , et la pressèrent de payer ; elle leur répondit eu riant : J'ai gage que je pourrais bien corrompre un homme, mais non pas une statue. Otte chasteté, était une vertu qu'il soutenait par des opérations violentes.
Xénocrate était fort désintéressé. Alexandre lui envoya un jour une grosse somme d'argent : Xénocrate ne prit que trois mines attiques , et lui renvoya tout le reste. Il dit à ceux qui lui étaient venus apporter ce présent : Alexandre a bien des gens à nourrir , ainsi il doit avoir plus besoin d'argent que moi.
Antipater lui voulut faire pareil présent une autre fois ; mais Xénocrate le remercia , et ne voulut jamais prendre de son argent.
Pendant le temps qu'il était en Sicile , il gagna une couronne d'or pour récompense de s'être distingué, et d'avoir mérité le prix en buvant plus que les autres. Xénocrate n'en voulut point profiter ; dès qu'il fut de retour à. Athènes , il porta cette couronne aux pieds de la statue de Mercure \ et la consacra à ce dieu , à qui il offrait assez souvent des couronnes de fleurs.
Un jour, Xénocrate fut envoyé ver« le roi Philippe avec
XENOCBÀTÊ. 471
plusieurs autres ambassadeurs. Pliîlipe leur fit à tous de grands festins et de magnifiques présents : il leur donna plusieurs audiences , et tourna leur esprit de manière qu'ils étaient tout prêts à faire ce qu'il lai plairait ; Xénocraté fut le seul qui ne voulut point avoir part aux présents de Philippe , et qui ne se trouva jamais à aucune de ses fêtes , ni même aux conférences qu'il eut avec les autres. Quand ils furent tous de retour à Athènes ; ils publièrent qu'il avait été inutile d'envoyer Xénocrate avec eux , puisqu'il ne leur avait servi de rien. Tout le peuple fut fort mécontent ; on se disposait déjà à le condamner à une amende. Xénocraté découvrit de quelle manière toutes choses s'étaient passées, et avertit les Athéniens de prendre garde plus que jamais aux affaires de la république; que Philippe , par ses grands présents, avait tellement corrompu tous leurs ambassadeurs , qu'ils ne demandaient pas mieux qu'à faire tout ce qu'il lui plairait ; qu^à son égard, jamais Philippe ne l'avait pu obliger à prendre aucun présent de lui. Le mépris qu'on commençait à avoir pour Xénocraté se tourna tout d'un coup en estime; l'affaire fit beaucoup de bruit : Philippe confessa hautement que , de tous les ambassadeurs qu'on lui avait jamais envoyés, Xénocraté était le seul qui avait méprisé ses présents , et qui n'en avait point voulu recevoir.
Pendant la guerre de Lamia , Antipater fit prisonniers plusieurs Athéniens. Xénocraté fut député de la république pour moyenner leur délivrance auprès d' Antipater. Dès que Xénocraté fut arrivé , Antipater voulut commencer par le faire dtner avec hti avant que de parler de rien. Xénocraté lui dit qu'il fallait remettre le festin , et qu'il ne voulait point manger avant que d'avoir terminé les affaires pour lesquelles il avait été envoyé , et d'avoir délivré ses concitoyens. Antipater fut touché de l'attachemenl que Xénocraté faisait paraître pour sa patrie; il se mit aussitôt à travailler avec lui. Antipater admira l'habileté de Xénocraté. L'affaire fut décidée sur-lechamp, et les prisonniers remis en liberté.
Un jour , comme Xénocraté était en SicDe , Denys dit à
472 XENOGBATE.
Platon : Quelqu*un te coupera la tête. Xénocrate , qui était pour lors présent , dit : Cela n'arrivera jamais avant qu'on ait coupé la mienne.
Une autre fois , Antipater , étant à Athènes , vint saluer Xénocrate. Xénocrate y qui prononçait pour lors un discours, ne voulut point Tinterrompre , et ne répondit à Antipater qu'après qu'il eut achevé tout ce qu'il avait à dire.
Quand le philosophe Speusippe , neveu et successeur de Platon dans l'Acadéinie, se sentit vieux, incommodé et proche de sa fin , il envoya quérir Xénocrate , et le pria de vouloir prendre sa place. Xénocrate l'accepta , et commença à enseigner publiquement. Lorsque quelqu'un venait dans son école , et qu'il ne savait ni musique, m géométrie , ni astronomie, il lui disait : Mon ami , retire-toi d'ici, car tu ignores le fondement et tous les agréments de la philosophie.
Xénocrate méprisait fort la gloire et le faste ; 11 aimait la retraite, et passait tous les jours quelque temps en particulier , sans parler à personne.
Les Athéniens avaient unes! haute idée de sa probité, qu'un jour qu'il était venu devant les magistrats pour rendre témoignage de quelque chose , comme il s'approchait de l'autel , afin de jurer , selon la coutume du pays , que tout ce qu'il avait dit était vrai, les juges se levèrent , et ne voulurent pas souffrir qu'il jurât : ils lui dirent que son serment était inutile , qu'ils le croyaient sur sa simple parole.
Polémon, fils de Philostrate d'Athènes, était un jeune homme fort débauché. Un jour , de dessein préniédité , il entra fort ivre , et une couronne sur la tête , dans l'école de Xénocrate , qui parlait pour lors de la tempérance ; bien loin d'interrompre son discours, il le continua avec plus de force et de véhémence qu'auparavant. Polémon en fut tellement touché , que , dès ce moment-là , il conunença de renoncer à toutes ses débauches , et fit une ferme résolution de bien vivre à l'avenir ; il l'exécuta si bien , qu'en peu de temps il de^ vint très-habile , et succéda à Xénocrate , son maître.
Xénocrate a composé quantité d'ouvrages en vers et en
prose ; il dédia un de ses ouvrages à Alexandre , et uu autre à Éphestion.
Comme il n*avalt aucun égard pour personne, il se fit des ennemis dans la république : les Athéniens le vendirent, afin de le faire périr. Démétrius de Phalère , qui était pour lors en grand crédit à Athènes , Tacheta ; il lui donna la liberté , et fit en sorte que les Athéniens se contentassent simplement de l'exiler.
"Xénocrate, âgé de quatre-vmgt-deux ans, tomba une nuit contre un bassin qu'il avait rencontré sous ses pieds , et mourut sur-le-champ. Il avait enseigné dans l'Académie pendant vingt ans.
Kl rooarut la première année de la IH* olympiade, âgé de près de quatrevingfc4ix ans s ainsi ii était né la troisième année de ia 9f '' olympiade.
Diogcne le cynique , fils d^Isécius , banquier, naquit à Sinope , ville de Paphiagonie , environ la quatre-vingt-onzième olympiade. Il fut accusé d'avoir fait de la fausse monnaie avec son père. Isécius fut arrêté, et enfermé dans une prison, où il mourut ; Diogène prit l'épouvante et se sauva à Athènes. Dès qu'il y fut arrivé , il alla trouver Antisthène , qui le rebuta fort et le repoussa avec son bâton , parce qu'il avait résolu de ne prendre jamais aucun disciple. Diogène ne s'étonna point-, il baissa la tête : Frappez, frappez, lui dit>il, ne craignez point; vous ne trouverez jamais de bâton assez dur pour m'éloigner de vous tant que vous parlerez. Antisthène , vaincu par Topiniâtreté de. Diogène, lui permit d'être son disciple.
Diogène était obligé de vivre fort pauvrement, comme un homme banni de son pays, et qui ne recevait de secours d'aucun endroit.
II aperçut un jour une souris qui courait gaillardement de côté et d'autre , sans craindre que la nuit ia surprit , sans se mettre en peine de chercher une chambre pour se loger, et
môme sans songer à ce qu'elle mangerait. Cela le consola de sa misère ; il résolut de vivre tranquillement sans se contraindre et de se passer de toutes les choses qui ne -seraient point absolument nécessaires pour s'empêcher de mourir. Il doubla son manteau , aGn qu en s*enveioppant dedans il lui pût servir de lit et de couverture : il n'avait pour tout meuble qu'un bâton, une besace et une écuelle; il ne marchait jamais sans porter tout cet équipage avec lui : mais il ne se servait de son bâton que quand il allait en campagne, ou bien lorsqu'il était incommodé. Il disait que les véritables estropiés n-^ent ni les sourds ni les aveugles, nuûs Beulement ceux qui n'avaient point de besace. Il marchait toujours les pieds nus , sans porter jamais de sandales , non pas même lorsque la terre était couverte de neige. Il voulait aussi s'accoutumer à manger de la viande crue, mais il n'en put venir à bout.
II avait prié une personne qu'il connaissait de lui donner un petit trou dans son logis pour s'y retirer quelquefois; mais comme on tardait trop longtemps à lui rendre une réponse positive, il se servit d'un tonneau, qu'il promenait partout devant lui»..e|6 n'eut jamais d'autre maison.
Au plus fort de l'été , lorsque le soleil brûlait toute la campagne, il se roulait dans dea sables ardents : il embrassait au milieu de l'hiver des statues couvertes de neige pour s'accoutumer à souffrir sans peine l'incommodité du chaud et du
froid.
Il méprisait tout le monde ; il traitait Platon et ses disciples de dissipateurs et de gens qui aimaient la bonne chère ; il appelait tous les orateurs des esclaves du peuple.
11 disait que les couronnes étaient des marques de gloire ' aussi fragiles que ces bouteilles d'eau qui se rompaient en se formant ; et que les représentations étaient les merveilles des fous. Enfln, rien n'échappait à sa liberté satirique.
Il mangeait , il parlait et se couchait indifféremment dans tous les lieux où il se trouvait. Quelquefois, en montrant le portique de Jupiter, il s'écriait : Ah ! que les Athéniens m'ont fait bâtir un bel endroit pour aller prendre mes repas !
DIOGBNE 475
Il disait souvent : Quand je considère ces gouverneurs , ces médecins et ces philosophes qui sont dans le monde, je suis tenté de croire que l'homme par sa sagesse est fort élevé audessus des hétes : mais , d'un autrs côté, lorsque je vois deF devins, des interprètes des songes , et des gens que les iiches> ses et les honneurs sont capables d'enCerextraordinairement, je ne saurais m*empécher de croire qu*il ne soit pas le plus fou de tous les animaux.
Un jour, en se promenant , il aperçut un jeune enfant qui buvait dans le creux de sa raiain; Diogène en eut grande honte : Quoi ! dit*il , les enfants connaissent donc mieux que moi les choses dont on se peut passer? il tira aussitôt son écuelle de sa besace , et la cassa comme un meuble qui lui était inutile.
Il louait fort ceux qui avaient été tout près de se marier, et qui n'en avaient rien fait , aussi bien que ceux qui , après avoir préparé tout leur équipage pour s'embarquer étaient restés sur la terre. Il n^estimait pas moins les gens qu'on avait choisis pour gouverner la république^ et qui n'avaient point voulu s'engager, de même que ceux qui avaient été tout près de se mettre à table avec les rois et les grands seigneurs , et qui s'en étsâent retournés chez eux.
Il ne s'attachait qu'à la morale, et négligeait entièrement toutes les autres sciences. Il avait Tesprit vif, et prévoyait ai sèment tout ce qu'on lui pouvait objecter.
Il croyait que le mariage n'était rien; il voulait que toutes les femmes fussent communes , et que chacun se servit de celle à qui il aurait été capable de donner de l'amour.
Il ne croyait pas qu'il y eût aucun nual à prendre les choses dont on avait besoin. Il voulait qu'on ne s'affligeât de rien. Il vaut beaucoup mieux , disait-il , se consoler que se pendre.
Un jour il se mit à parler sur une matière assez sérieuse et fort utile; tout le monde passait devant lui sans se mettre en peine d'écouter ce qu'il disait. Diogène s'avisa de chanter , quantité de gens s*assemblèrent en foule autour de lui : il leur fit aussitôt une forte réprimande de ce qu'ils accouraient de
476 DIOGÊNE.
tous côtés pour une bagatelle, et qu'ils ne prenaient pas seulement la peine d'écouter quand on leur parlait sur les matières les plus importantes.
Il s'étonnait de ce que les grammairiens se tourmentaient si fort pour savoir tous les maux qu'Ulysse avait soufferts , et qu'ils ne faisaient pas attention à leur propre misère.
Il blâmait les musiciens de prendre beaucoup de peine h accorder leurs instruments , pendant qu'ils avaient des esprits si mal réglés , par où ils auraient dû commencer.
Il reprenait les mathématiciens de s'amuser à contempler te soleil , la lune et les autres astres , et de ne pas connaître les choses qui étaient à leurs pieds.
Il n'était pas moins irrité contre les orateurs , qui ne songeaient qu'à bien dire , et qui se mettaient peu en peine de bien faire.
Il blâmait fort certains avares qui faisaient paraître un grand désintéressement, qui louaient même les gens qui méprisaient les richesses , et qui cependant ne songeaient à rien autre chose qu'à amasser de l'argent. #
Il ne trouvait rien de plus ridicule que certaines gens qui sacrifiaient aux dieux pour les prier de les conserver en santé , et qui au sortir de la cérémonie faisaient des festins capables de faire crever.
Enfin, il disait qu'il rencontrait bien des gens qui s'efforçaient à se surpasser les uns les autres dans des badineries; mais que personne n'avait d'émulation pour être le premier dans le chemin de la vertu.
Un jour Diogène s'aperçut que Platon , dans un repas trèsmagnifique, ne mangeait que des olives. Pourquoi, lui dit-il, toi qui fais tant le sage, ne manges-tu pas librement les mets ' qui t'ont fait passer en Sicile ? Moi , répondit Platon , je ne vivais ordinairement en Sicile que de câpres , d'olives et d'autres choses semblables , comme je fais dans ce paysd. Quoi donc! répliqua Diogène, était-il besoin pour cela d'all.er à Syracuse.' est-ce que dans ce temps-là il n'y avait ni câpres ni olives à Athènes ?
DfOGBNfi. 477
Un jour Plalon traitait quelques amis de Denys le tyran. Diogène entra chez lui ; il se mit à deux pieds sur un beau ta* pis , et dit : Je foule aux pieds le faste de Platon. Oui , Dio« gène, répondit Platon; mais c'est par une autre espèce de faste. •
Certain sophiste ?oulut un jour montrer la subtilité de son esprit à Diogène : Vous n*étes pas ce que je suis, lui dit-il ; je suis un homme, et par conséquent tous n'êtes pas un homme. Ce raisonnement serait vrai, répondit Diogène, si tu avais commencé par dire que tu n*es pas ce que je suis, parce que lu aurais conclu que tu n*es pas un homme.
On lui demanda en quel endroit de la Grèce il avait vu des hommes sages : J*ai bien vu des enfants à Lacédemone, répondit-il; mais pour des hommes je n*en ai vu nulle part.
il se promenait un jour, en plein midi, une lanterne allumée à la main ; on lui demanda ce qu*il cherchait : Je cherche un homme, répondit-il.
Une autre fois , il se mit à crier dans le milieu d'une rue : O hommes! ô hommes ! Quantité de gens s'assemblèrent autour de lui : Diogène les chassait avec son bâton : Cest des hommes qu3 j'appelle, dit-il.
Dcmosthène dînait un jour dans un cabaret; il vit passer Diogène ; il se cacha aussitôt. Diogène l'aperçut : Ne te cache point , lui dit-il ; car plus tu te caches dans le cabaret , et plus tu l'y enfonces.
11 vit une autre fois des étrangers qui étaient venus exprès pour voir Déraosthène. Diogène alla droit à eux; il le leur montrait avec son doigt , et leur disait en riant : Tenez, tenez , regardez, le bien ; le voilà ce grand orateur d'Athènes.
Diogène se rencontra un jour dans un palais magnifique , où l'or et le marbre étaient en grande abondance. Apres en avoir considéré toutes les beautés, il se mit à tousser; il fit deux ou trois efforts, et cracha contre le visage d'un Phrygien qui lui montrait cç palais. Mon ami , lui dit , je n'ai point vu d'endroit plus sale où je pusse cracher.
Un jour il entra , à denû rasé , dans une chambre où des
47H DIOrffiNB.
jeunes gens se réjouissaient ensemble ; il fut contraint d'en sortir avee de bons coups. Diogène , pour les punir, écrivit sur un morceau de papier le nom de tous ceux qui Tavaienl frappé ; il attacha ce papier sur son épaule , et se promenait au mittlu des rues , afîn de les faire connaître à tout le monde et de les décrier.
Un jour certain scélérat lui reprochait sa pauvreté : Je n'ai jamais vu punir personne pour ce sujet-là, dit-il; mais j'ai bien vu pendre des gens parce qu'ils étaient des fripons.
Il disait souvent que les choses les plus utiles étaient ordinairement les moins estimées ; qu une statue coûtait trois mille écus , et qu'un boisseau de farine ne se vendait pas vingt sous.
Un jour, comme il était près d*entrer dans nn bain , il trouva l'eau fort sale : Quand on s'est baigné ici , dit-il , où va-t-on se laver?
Diogène fut pris un jour, près de Chéronée, par des Macédoniens qui l'allèrent présenter aussitôt au roi Philippe. Philippe lui demanda ce qu'il était : Je suis Fespion de ton avidité insatiable, répondit-il. Le roi fut si content de sa réponse qu'il le mit en liberté et le renvoya.
Diogène croyait que les sages ne pouvaient jamais manquer de rien , et que c^était à eux à disposer de tout ce qui était au monde : Toutes choses appartiennent aux dieux , disait-il ; les sages sont amis des dieux ; entre amis toutes choses sont communes , et par conséquent toutes choses appartiennent aux sages. C'est ce qui faisait que , quand il avait besoin de quelque chose , il disait qu'il la demandait à ses amis*
Un jour Alexandre , passant par Gorinthe , eut la curiosité de voir Diogène qui y était pour lor6 ; il le trouva assis au soleil dans le Cranée, où il raccommodait son tonneau ave^; de la glu. Je suis le grand roi Alexandre, lui dit-il. Et moi je suis ce chien de Diogène, répondit le philosophe. Ne me crains-tu point.' continua Alexandre. Es-tu bon ou mauvais? reprit Diogène. Je suis bon , repartit Alexandre. Hé! qui estce qui craint ce qui est bon?- reprit Diogène. Alexandre
D10GENK. 479
admira, la subtilité, d'esprit et les manières libres de Dio* gène. Après s*étre entretenu quelque temps aveo lui, il lui dit : Je vois bien que tu manques de beaucoup de choses, Diogène ; je serai bien aise de te secourir; demande-moi tout ce que tu voudras. Retire-toi un peu à côté , répondit Diogène « tu empêches que je ne jouisse du soleil. Alexandre demeura fort surpris de voir un homme au*dessas de toutes les choses humaines. Lequel est le plus riche , continua Diogène , de ce* lui qui est content de son manteau et de sa besace , ou de celui à qui un royaume entier né sufGt pas , et qui s*expose tous les jours à mille dangers afin d'en augmenter les limites? Les courtisans d'Alexandre étaient fort indignés qu'un tel roi fît tant d'honneur à un cbien comme Diogène , qui ne se levait pas même de sa place. Alexandre s'en aperçut : il se retourna, et leur. dit : Si je n'étais pas Alexandre, je voudrais être Diogène.
Un jour, comme Diogtoe passait en Égine, il fut pris par des pirates qui le menèrent en Crète, et l'exposèrent au marché: il n'en fut pas plus chagrin, il ne parut pas même se mettre en peine de son malheur. Il vit un certain Xéniade bien gras et bien habillé : il faut me "Rendre à celui-ci , dit-il ; car je vois qu'il a besoin d'un bon maître. Comme Xéniade s'approchait pour le marchandef, il lui dit : Viens, enfant, viens marchander un homme. On lui demanda ce qu'il savait faire; il répondit qu'il avait le talent de commander aux hommes. Héraut, dit-il, crie dans le marché; si quelqu'un a besoin d'un maître , qu'il le' vienne acheter. Celui qui le vendait lui défendait de s'asseoir : Qu'importe , dit Diogène , on achète bien des poissons dans quelque posture qu'ils soient, et je m'étonne qu'on né marchande pas seulement un couvercle de marmite sans l'avoir sonné pour connaître si le métal en est bon , et que quand on achète un homme , on se contente de le regarder. Quand le prix fut arrêté, il dit à Xéniade : Quoique je sois à présent ton esclave , tu n'as qu'à te disposer à faire ce que je voudrai ; car, soit que je te serve de médecin ou d'intendant, n'importe si je suis esclave ou libre, il faudra m'obéir.
4S0 Dioeiifs.
Xéniade lui donna ses enfants à instruire : Diogène en eut grand soin ; ii leur fit apprendre par cœur les plus beaux endroits des poètes , avec un abrégé de sa philosophie , qu*il composa exprès pour eux. Il les faisait exercer à la lutte , à la chasse , à monter à cheval , et à tirer de Tare et de la fironde. Il les accoutuma à vivre de choses fort simples, et à ne boire que de Teau dans leurs repas ordinaires. Il voulait qu*on les rasât jusqu* à la peau. Il les menait avec lui dans les rues vêtus fort négligemment , et souvent sans sandales et sans tunique. Ces enfants, de leur côté, aimaient fort Diogène, et prenaient un soin particulier de le recommander à leurs parents.
Pendant que Diogène était ainsi dans l'esclavage , quelques amis s'intéressèrent pour Fen tirer. Vous êtes des fous, leur dit-il ; vous vous moquez bien de moi : ne savez-vous pas que le lion n'est jamais esclave de ceux qui le nourrissent? Au contraire, ce sont ceux qui le nourrissent qui sont ses esclaves.
CJn jour Diogène entendit un héraut qui publiait que Dioxipe avait vaincu des hommes aux jeux olympiques. Mon ami, lui dit-11, dis des esclaves et des malheureux ; cest moi qui ai vaincu des hommes.
Quand on lui disait : Vous êtes vieux , ii faudrait vous reposer à présent. Quoi ! dit-il , si je courais , faudrait-il me relâcher à la fin de ma course ? Ne serait-il pas plus à propos que je fisse tous mes efforts ?
£n se promenant dans les rues , il aperçut un homme qui avait laissé tomber du pain , et qui avait honte de le relever : Diogène ramassa une bouteille cassée, et la promena par toute la ville , pour lui faire connaître qu'on ne devait pas rougir quand on tâchait à ne rien perdre.
Je suis comme les bons musiciens , disait-il ; je quitte le son véritable pour le faire prendre aux autres.
Un homme le vint un jour trouver pour être son disciple , Diogène lui donna un jambon à porter, et lui dit de le suivre : cet liomme eut honte de porter ce jambon dans les rues ; ii
le jeta à terre, et s'en alla. Diogène le rencontra quelques jours après : Quoi ! lui dit-il , un jambon a rompu notre amitié!
Il aperçut , en se promenant , une femme tellement prosternée devant les dieux , qu'elle en était même découverte par derrière; Diogène accourut à elle : Ne crains-tu pas, pauvre femme , lui dit-il , que les dieux , qui sont aussi bien derrière toi que devant, te voient dans une posture indécente?
Quand Diogène réfléchissait sur sa vie , il disait en riant , que toutes les imprécations qu'on faisait ordinairement dans les tragédies étaient tombées sur lui ; qu'il était sans maison , sans ville, sans patrie , pauvre, vivant au jour le jour; mais qu'il opposait sa fermeté à la fortune , la nature à la coutume , et la raison aux troubles de Tâme.
Un homme vint un jour le consulter pour savoir à quelle heure il devait manger : Si tu es riche, lui dit-il , mange quand tu voudras ; si tu es pauvre, quand tu pourras.
Les Athéniens le prièrent de se faire associer dans leurs mystères , et lui assurèrent que ceux qui y étaient initiés tenaient le premier rang dans l'autre monde : Ce serait une chose bien ridicule, répondit Diogène, qu'Agésilaûs et Épaminondas restassent dans la boue, pendant que vos initiés, qui sont des malheureux habiteraient des Iles fortunées.
Il avait coutume de se parfumer les pieds : quand on lui en demandait la raison, il disait que l'odeur des parfums qu'on se mettait à la tête était aussitôt perdue dans l'air, au lieu que , quand on se parfumait les pieds , l'odeur en montait au nez.
Un Infâme eunuque avait fait écrire sur la porte de sa maison : Qu'il n'entre rien de mauvais par cette porte. Diogène dit : Et le maître du logis, par où entrera- t-il.'
Quelques philosophes voulaient un jour lui prouver qu'il n'y avait point de mouvement : Diogène se leva , et commença à se promener : Que faites-vous , lui dit un de ces philosophes? Je réfute tes raisons, répondit Diogène.
Quand quelqu'un lui parlait d'astrologie , il lui disait : T a-t-il longtemps que tu es revenu des cieux?
482 DIOGBNE.
Platon avait défini que l'bomme était un animal à deun pieds, sans plumes : Diogène pluma un coq qu'il cacha sous son manteau, et s'en alla à rAcadémle : il tira aussitôt Je coq de dessous son manteau, et dit, en le jetant au milieu de l'école : Voilà ^'liomme de Platon. Platon fut obligé d'ajouter à sa définition ,.que cet animal avait de larges ongles.
Diogène, passant par Mégare, vit des enfants tout nus , et des moutons bien couverts de laine : Il vaut beaucoup mieux , dit-il , être ici mouton qu'enfant»
Un jour, comme il mangeait , il vit des petites souris ramasser des miettes de pain sous sa table : Ah ! dit-il , Diogène nourrit aussi des parasites.
Comme il sortait du bain , on lui demanda s'il y avait beaucoup d'hommes qui se baignaient; il répondit , que non. Mais , lui dit-on , n'y a-t-il pas une grande confusion de monde ? Oui , répondit-il , très-grande*
On le pria un jour de se trouver à un festin; il ne le voulut pas , parce qu'il y avait été le jour précédent , et qu'on ne Teu avait point remercié.
Un homme , portant une poutre sur son épaule , le heurta sans y penser, et lui dit : Prenez garde. Gomment, répondit Diogène, veux-tu me frapper une seconde fois ? Quelque temps après il eut encore une pareille aventure : il donna un coup de bâton à celui qui l'avait heurté , et lui dit : Prends garde toimême.
Il était un jour si percé de pluie , que l'eau dégouttait de tous les endroits de son manteau : ceux qui le regardaient avaient grande compassion de lui. Platon, qui se trouva là par hasard , leur dit : Si vous voulez qu'il soit véritablement malheureux , allez-vous-en et ne le regardez pas.
Un jour un homme lui donna un soufflet : Je ne savais pas , dit-il , que je dusse marcher dans les rues la tête armée.
Une autre fois on lui demanda ce qu'il voulait pour qu'on lui donnât un soufflet : Un casque , répondit-il.
Midias un jour lui donna plusieurs coups de poing, et lui dit : Va te plaindre , tu auras trois mille livres d amende. Le
DIOGBNE» 488
lendemaiB , Diogène prit un gantelet de fer, %t alla décharger UD grand coup de poing sur la tête de Midias : Va-f en te plaindre toi-même » tu auras uue pareille amende.
Lysias l'apothicaire lui demanda s'il croyait qu'il y eût des dieux : Comment ne le croira is-je pas , puisque je sais qa^ils n'ont point de plus grands ennemis que toi.
Un jour Diogène vit un homme qui se lavait dans de l'eau , espérant se puriGer : O malheureux, lui dit-il , ne sais-tu pas bien que tu te laverais jusqu'à demain, cela ne t'empêcherait point de faire des fautes de grammaire! 'cela ne te délivrera pas non plus de tes crimes.
Il aperçut une autre fois un enfant dans une posture indécente ; il courut droit à son précepteur, et lui donna un coup de bâton : Pourquoi instruis-tu si mal ton disciple? lui dit-il.
Un homme vint un jour lui montrer un horoscope qull. avait dressé : Voilà quelque chose de beau , dit Diogène ; mais c'est pour nous empêcher de mourir de faim.
il blâmait fort tous ceux qui se plaignaient de la fortune : Les hommes^ disait-il, demandent toujours ce qui leur parait être un bien, mais non pas ce qui l'est véritablement.
Diogène savait bien que plusieurs personnes approuvaienl sa vie ; mais comme peu de gens se mettaient en devoir de l'imiter, il disait qu'il était un chien fort estimé ; mais qu'aucun de ceux qui le louaient n'avait assez de courage pour venir à la chasse avec lui.
Il reprochait à ceux qui étaient épouvantés de leurs songes, qu'ils ne faisaient aucune attention aux choses qui leur venaient dans l'esprit lorsqu'ils veillaient^ et qu'ils examinaient avec superstition tout ce qui se passait dans ItAir imagination pendant qu'ils dormaient.
Un jour, en se promenant , il aperçut une femme dans une litière; il dit : Ce ne devrait pas être la une cage pour un si méchant animai.
Les Athéniens aimaient fort Diogène, et avaient beaucoup de considération pour lui. Ils firent fouetter publiquement
484 DIOGÈNB.
un jeune homme qui avait cassé son tonneau, et lui en redonnèrent un autre.
* Tout le monde publiait le.bonheur de Callisthène , qui était tous les jours à faire bonne chère à la table d'Alexandre : Et moi , disait Diogène , je trouve Callisthène bien malheureux par la seule raison qu'il dîne et soupe tous les jours avec Alexandre.
Cratère fit tout ce qu'il put pour l'attirer chez lui : Diogène lui dit qu'il aimait beaucoup mieux ne manger que du pain à Athènes, que d'aller vivre magnifiquement dans son palais.
Pcrdiccas le menaça un jour de le tuer s'il ne le venait voir : Tu ne feras pas là une grande action , répondit Diogène ; le moindre petit animai venimeux en pourrait bien faire autant ; et je t'assure que Diogène n^a aucun besoin de Perdiccasni de sa grandeur pour vivre heureux. Hélas! s'écriait-il, les dieux sont fort libéraux à accorder la vie aux hommes : mais tous les agréments qui y sont attachés demeurent méconnus aux gens qui ne songent qu'à faire bonne chère, et à se parfumer.
Il vit un jour un homme qui se faisait chausser par un esclave : Tu ne seras pas content , di);-il , jusqu*à ce qu'il te mouche : de quoi te servent tes mains?
Une autre fois , en passant, il vit des juges qui menaient au supplice un homme qui avait volé une petite fiole dans le trésor public : Voilà de grands voleurs , dit-il , qui en condui' sent un petit.
Il disait qu'un riche ignorant était une brebis couverte d'une toison d'or.
Un jour, comme il était au milieu d'un marché , il se mit à se gratter. Ahl pi lit aux dieux, dit-il, qu'à force de me gratter le ventre, je pusse me faire passer la faim quand je voudrais.
Comme il entrait dans un bain , il aperçut un jeune homme qui faisait des mouvements fort adroits ; mais peu honnêtes : Plus tu feras bien , plus tu seras blâmable , lui dit-il.
Une autre fois , en traversant une rue , il vit au dessus de
DIOGKNE. 48(>
la maison d'un prodigue, un ecriteau qui marquait qu'elle était à vendre : Je savais bien , dit-il, que la grande ivrognerie obligerait ton maître à vomir.
Un jour un homme lui reprocha son exil : Ah! pauvre malheureux, lui dit Diogène, j'ensuis très-content; c'esl ce qui a fait que je suis devenu philosophe.
Un autre lui dit quelque temps après : Les Sinopéens font condamné à un bannissement perpétuel. Et moi , répondit-il , je les ai condamnés à rester dans leur vilain pays sur le rivage du Pont-Euxin.
Il priait quelquefois des statues de lui accorder des grâces *, on lui en demandait la raison : C'est afin , disait-lî , de m'accoutumer à être refusé.
Quand sa pauvreté Tobligeait à demander l'aumône, il disait au premier qu'il rencontrait : Si tu as déjà donné quelque chose à quelqu'un , fais-moi aussi la même grâce ; et si tu n'as jamais rien donné à personne, commence par moi.
On lui demandait un jour de quelle manière Denys le tyran en usait avec ses amis : Comme on fait, dit-il, avec des bouteilles, qu'on prend quand elles sont pleines, et qu'on jette lorsqu'elles sont vides.
Il aperçut un jour dans un cabaret un prodigue qui ne mangeait que des olives : Si tu avais toujours dîné ainsi, tu ne souperais pas si mal à présent.
Il disait que les désirs déréglés étaient la source de tous malheurs ;
Que les honnêtes gens étaient les portraits des dieux ,
Que le ventre était le gouffre de la vie ;
Qu'un discours bien poli était un filet de miel , et que l'amour était l'occupation des gens oisifis.
On lui demanda un jour quel était l'état le plus malheureux ; C'est d'être vieux et pauvre, répondit-il.
Une autre fois on lui demanda ce qu'il y avait de meilleur dans le monde : il dit que c*était la liberté.
Quelqu'un s'avisa de lui dire : Quelle est la bête qui mord
486 DIOGBflE.
le plus fort? Entre les farouches , répondit-il , c'est un médisant ; et entre les apprivoisées , c'est un flatteur.
Un jour, en se promenant , il vit des femmes pendues à des branches d'oliviers Âh ! plût aux dieux , s'écria-t-il , que tous les arbres aportassent de tels fruits!
Un homme vint lui demander à quel âge il fallait se marier : Quand on est jeune, répondit Diogène, il n'est pas encore temps; et quand on est vieux, il est trop tard.
On lui demanda pourquoi l'or était d'une couleur pâle : C'est qu'il a beaucoup d'envieux , répondit- il.
On le pressait un jour de courir après Manès son esclave, qui s'était enfui : Il serait fort ridicule, dit-il, que Manès se passât bien de Diogène , et que Diogène ne pût se passer de Manès !
Certain tyran lui demanda un jour quel airain était le plus propre à faire une statue : C'est celui dnnt on a fait celles d*Harmodius et d'Aristogiton , grands ennemis des tyrans.
Un jour Platon expliquait ses idées , et parlait de la forme d'une table, et de celle d'un verre : Je vois bien une table et un verre, lui dit Diogène, mais je ne sais ce que c'est que la forme d'une table non plus que celle d'un verre. Cela est vrai , dit Platon ; car pour voir une table et un verre il ne faut avoir que des yeux , au lieu que , pour connaître la forme d'une table et celle d'un verre , il faut avoir de l'esprit.
On demanda une fois à Diogène ce qu'il pensait de Socrate ; il dit que c'était un fou.
Un jour il aperçut un jeune homme qui rougissait : Courage mon enfant, lui dit-il , voilà la couleur de la vertu.
Deux jurisconsultes le choisirent pour leur arbitre; il les condamna tous les deux ; l'un parce qu'il avait dfectivement volé ce dont on l'accusait , et l'autre parce qu'il se plaignait à tort, puisqu'il n'avait rien perdu qu'il n'eût volé lui-même à un autre.
On lui demanda un jour pourquoi on donnait plutôt l'aumône aux borgnes et aux boiteux qu'aux philosophes : C'est,
DIOGBNE. 487
répondit-il , parce que les hommes s'attendent plutôt à devenir borgnes ou boiteux, que philosophes.
Quelqu*un lui demanda s*il n^avait ni valet ni servante : Non, répondit Diôgène. Et qui vous «nterrera? reprit l'autre : Cest celui qui aura besoin de ma mais<m , répliqua Dio- ^ne.
Certain homme lui reprocha qu'il avait fait autrefois de la fausse monnaie : Il est vrai , répondit Diogène , qu'il y a eu un temps que j^étais ce que tu es aujourd'hui; mais jamais en ta vie tu ne deviendras ce que je suis.
Aristippe le rencontra un jour comme il lavait des herbes : biogène , lui dit-il , si tu savais te rendre agréable aux rois , tu n'aurais pas la peine de laver des herbes. £t toi , répondit Diogène, situ connaissais le plaisir qu'il y a à laver des herbes, tu te mettrais peu en peine de plaire aux rois.
Une autre fois il entra dans l'école d*un certain maître qui avait peu d^écolicrs et quantité de ligures de Muses et d'autres divinités : Tu as ici beaucoup de disciples, lui dit Diogène ; mais c'est en comptant les dieux.
On lui demanda un jour de quel pays il était : il répondit qu'il était citoyen du monde , voulant montrer que les sages ne devaient être attachés à aucun pays.
Il vit une fois passer un prodigue; il lui demanda une mine. Pourquoi, lui dit ce prodigue, ne demandes-tu qu'une obole aux autres , et qu'à moi tu demandes une mine ? C'est parce , répondit-il , que les autres m'en donneront encore une fois , et que je doute fort que tu sois en état de le faire dans la suite.
On lui demanda si la mort était un mal : Comment cela se pourrait-il faire , répondit-il , puisque nous ne la sentons pas , lors même qu'elle est présente ?
Diogène vit un jour un maladroit qui allait tirer; il courut aussitôt se mettre la tête devant le but. On lui en demanda la raison : Cest de crainte qu'il ne me frappe^ répondit-il.
Antisthène était dans son lit , fort malade; Diogène entra dans sa chambre : Avez- vous besoin d'un ami? }ni dit-il,
488 DIOGERË.
pour lui faire connaître que c'était dans le temps de raffliction que les véritables amis étaient nécessaires. Diogène connut qu'Antisthène souffrait impatiemment son mal : il s'en alla une autre fois chez lui , un poignard sous son manteau. Antistbène luidit : Ali ( qui est-ce qui me délivrera des douleurs que je souffre? Diogène tira son poignard : C'est celui-ci, dit*il. Je cherche à me délivrer de mes douleurs , répondit Antisthène, mais non pas de la vie.
Quand on disait à Diogène que quantité de gens se moquaient de lui : Qu'importe ! répondait-ii , je me tiens pour moqué, et peut-être que c'est d'eux que les ânes se moquent, lorsqu'ils montrent leurs dents en grinçant , et qu'ils paraissent rire. Mais, lui disait-on, ils ne se mettent guère en peine des ânes : £t moi, répliquait-il, je me soucie aussi très-peu de ces gens-là.
Un jour on lui demanda pourquoi tout le monde l'appelait chien : C'est, répondit-il, parce que je flatte ceux qui me donnent ; que j'aboie après ceux qui ne me donnent rien, et que je mords les méchants.
Une autre fois on lui demauda quelle espèce de cliien il était : Quand j'ai faim , dit-il , je tiens de la nature du lévrier ; je caresse tout le monde ; mais lorsque je suis soûl, je tiens du dogue ; je mords tous ceux que je rencontre.
Il vit un jour passer le rhéteur Aoaximène qui avait le ventre extrêmement gros : Donne-moi un peu de ton ventre , lui dit-il ; tu me feras un grand plaisir, et en même temps tu te délivreras d'un pesant fardeau.
Quand on lui reprochait pourquoi il mangeait au milieu des rues et des marchés : C'est que la faim me prend là de même que partout ailleurs , répondait-il.
Un jour comme il retournait de Lacédémone à Athènes , on lui demanda d'où il venait : Je viens de cliez des hommes, répondit-il, et je retourne chez des femmes.
Il comparait ordinairement les belles courtisanes à d'excellent vin empoisonné. Il les appelait les reines des rois , parce qu elles obtenaient d'eux tout ce qu'elles voulaient.
mOGENE. 439
Certain homme admirait un Jour la grande quantité de ' présents qui étaient dans un temple de la Samothrace. Il y en aurait encore bien davantage , dit Diogèue , si tous ceux qui ont péri en avaient offert au lieu de ceux qui se sont sauvés.
Un jour, comme il mangeait au milieu d'une rue, quantité de gens s'assemblèrent autour de lui et rappelèrent chien : C'est vous autres qui êtes des chiens , leur dit-il ; car vous vous assemblez autour d'un homme qui mange.
Certain méchant atlilète, qui mourait de faim dans sa profession, s'avisa de se faire médecin. Diogène le rencontra, et lui dit : Tu as à présent un beau moyen de te venger de ceux qui t'ont battu autrefois.
Un jour, comme il se promenait , il aperçut le Ois d'une courtisane qui jetait des pierres au milieu d'une troupe : Mon enfant , lui dit-il , prends garde de frapper ton père.
Un homme lui redemanda une fois un manteau qu'il avait à lui : Si tu me l'as donné , dit Diogèue, il est à moi à présent ; et si tu n'as fait que le prêter, je m'en sers encore actuellement ; attends que je n'en aie plus besoin.
Quand on lui reprochait qu'il buvait dans les cabarets : Je me fais bien raser dans la boutique d'un barbier, répondait-il.
Un jour il entendit qu'on disait du bien d'un homme qui lui avait donné l'aumôue : on devrait bien plutôt me louer, dit Diogène, d'avoir mérité qu'on me la donnât.
Quand on lui demandait quel profit il avait tiré de sa philosophie : Quand elle ne m'aurait jamais servi d'autre chose, disait-il , que d'être préparé à souffrir tout ce qui m'arrivera Jamais , j'en serais assez content.
Quand il eut appris que les Athéniens avaient déclaré qu'Alexandre était Bacchus, il leur dit, pour se moquer d'eux : Eh ! que ne me faites- vous Sérapis ?
On lui reprochait un jour qu'il logeait dans des lieux malpropres : Le soleil , dit-il , entre bien dans des endroits qui sont encore beaucoup plus sales, et cependant il ne se gâte pas.
Certain homme s'avisa de lui dire : Mais toi , qui ne sais rien , comment as-tu la hardiesse de te mettre au rang des
490 DIOGÈNË.
philosophes ? Quand je n'aurais d'autre mérite , répondit-il , que celui de pouvoir contrefaire le philosophe , cela sufGt pour dire que je le suis.
On vint un jour lai prés^ter un jeune homme pour être son disciple ; on lui en disait tous les biens* imaginables ; qu'il était sage, de bonnes mœurs , et qu'il savait beaucoup. Diogène écoute tout fort tranquillement : Puisqu'il est si accompli, dit-il , il n'a aucun besoin de moi; pourquoi^ donc me l'amenez-vous? ...
Il entrait une fois sur un théâtre lorsque tout le mmide en sortait : on lui en demanda la raison ; il dit que c'était ce qu'il avait résolu de faire pendant toute sa vie.
Denys le tyran, après avoir été chassé de son royaume de Syracuse, se retira à Corinthe^ où |a pauvreté l'obligea d'en* seigner la jeunesse pour ne pas mourir de faim. Diogène entra un jour dans son école ; il entendit les enfants qui criaient. Denys crut que Diogène le venait consoler dans ses misères : Diogène , lui dit-il , je te suis bien obligé ; hélas! tu vois Tin* constance de la fortune! Malheureux , répondit Diogène , je suis bien surpris de te voir encore en vie, toi qui as hï% tant de maux dans ton royaume ; et je vois bien que tu n'es pas meilleur maître d'école que tu n'as été roi.
Il vit un jour quelques personnes qui faisaient des sacriGces aux dieux pour avoir un fils : Vous songez bien plutôt, leur dit-il, à demander un fils qu'un honnête homme.
Un jour il aperçut un beau jeune homme qui parlait de vilenies : N'afr>tu pas de honte, dit-il, de tirer une épée de plomb d'une gatne d'ivoire.'
Il disait que les gens qui parlaient bien de la vertu , et qui ne faisaient rien de tout ce qu'ils enseignaient, étaient semblables à des instruments de musique, qui rendent un son très-agréable sans avoir aucun sentiment.
Dn homme lui dit un jour : Je ne suis pas propre à la philosophie. Pourquoi vis-tu donc, malheureux, lui réponditil, puisque tu désespères de pouvoir jamais bien vivre.'
Une autre fois il aperçut un jeune homme qui faisait quelque
UIOGENE. 491
chose de malhonnête : N'às-tu point de honte, lui dit-il, d*avilir l'avantage que la nature te donne ? la nature fa fait naître liomme, et. tu t'efforces de devenir femme !
Il disait que presque tout le monde vivait dans la servitude ; que les esclaves obéissaient à leurs maîtres , et les maîtres à leurs passions : que toutes choses consistaient d'ans Tusage ; qu'une personne accoutumée à vivre délicieusement dans la mollesse et dans les plaisirs ne pouvait jamais s'en retirer, et qu'au contraire , le mépris de la vie délicieuse était un vrai plaisir aux gens qui' étaient accoutumés à vivre d'une autre manière.
Il croyait qiie la pudeur était une faiblesse; il n'avait point de honte de faire devant tout le mondé les choses les plus indécentes. Si souper est une bonne chose, disait^dl , pourquoi ne pas souper aussi bien au milieu d'un marché que dans une chambre?
On lui demanda un jour où il voulait être enterré quand il serait mort : Au milieu de la campagne , repondit-il. Comment, répondit quelqu'un , ne sraignez-vous point de servir de pâture aux oiseaux et aux nétes Êirouches? il faudra mettre mon bâton auprès de moi, répondit Diogène, aiin que je les puisse chasser quand ils voudront 7enir. Mais, lui dit-on, vous n'aurez plus de sentiment. Et qu'importe donc s'ils me mangent ou non, répondit Diogène, puisque je ne sentirai point.
Quelques-uns disent qu'étant parvenu à l'âge de quatrevingt-dix ans, il mangea un pied de boeuf cru qui lui causa une si grande ikidigestion qu'il en creva. D'autres disent que , se sentant accablé de vieillesse, il retint son haleine et se fit mourir lui-même. Ses amis vinrent le lendemain *, ils le trouvèrent enveloppé dans son manteau ; ils le découvrirent , se doutant bien qu'il ne dormait pas, car il était toujours fort éveillé; ils le trouvèrent mort. Il y eut une grande contestation entre eux à qui l'enterrerait; ik furent tout près d'en venir aux mains; les magistrats et les anciens de Gorintbe arrivèrent à propos, et les apaisèrent. Diogène fut enterré magnifiquement proche de la porte qui est vers l'isthme. On érigea à côté de son tom-
492 CfiATES.
beau une coloune , sur laquelle on plaça un chien de marbre de Paros. La mort de ce philosophe arriva justement le même jour qu'Alexandre le Grand mourut à Babylone, en la cent quatorzième olympiade. Diogène fut honoré de plusieurs statues , que différents particuliers lui érigèrent après sa mort , avec des inscriptions fort honorables.