‹ De l'éducation des fillesChapitre 14 sur 129 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Des goaveriUHites.

Je prévois que ce plan d^éducation pourra passer, dans l'esprit de beaucoup de gens, pour un projet chimérique. Il faudrait , dira-t-on , un discernement , une patience et un talent extraordinaire pour l'exécuter. Où sont les gouvernantes capables de Fentendre? A plus forte raison, où sont celles qui peuvent le suivre ? Mais je prie de considérer attentivement que quand on entreprend un ouvrage sur la meilleure éducation qu'on peut donner aux enfants , ce n*est pas pour donner des règles imparfaites : on ne doit donc pas trouver mauvais qu'on vise au plus parfait dans cette recherche. Il est vrai que chacun ne pourra pas aller, dans la pratique, aussi loin que vont nos pensées lorsque rien ne les arrête sur le papier : mais endji, lors même qu'on ne pourra pas arriver jusqu'à la perfection dans ce travail , il ne sera pas inutile de l'avoir connue , et de s'être efforcé d'y atteindre ; c'est le meilleur moyen d'en approcher. D'ailleurs cet ouvrage ne suppose point un naturel accompli dans les enfants , et un concours de toutes les circonstances les plus heureuses pour composer une éducation parfaite : au con-

traire, je tâehe de donner des remèdes pour les naturels mauvais ou gâtés; je suppose les mécomptes ordinaires dans les éducations , et j'ai recours aux moyens les plus simples pour redresser, en tout ou en partie , ce qui en a besoin. Il est vrai qu'on ne trouvera point, dans ce petit ouvrage, de quoi faire réussir une éducation négligée et mal conduite : mais faut-il s'en étonner? N'est-ce pas le mieux qu'on puisse souhaiter* que de trouver des règles simples dont la pratique exacte fasse une solide éducation? J'avoue qu'on peut faire et qu'on fait tous les jours pour les enfants beaucoup moins que ce que je propose ; mais aussi on ne voit que trop combien la jeunesse souffre par ces négligences. Le chemin que je représente , quelque long qu'il paraisse, est le plus court, puisqu'il mène droit où l'on veut aller; l'autre chemin, qui est celui de la crainte, et d'une culture superficielle des esprits^ quelque court qu'il paraisse, est trop long; car on n'arrive presque jamais par là au seul vrai but de l'éducation , qui est de persuader les esprits, et dinspirer l'amour sincère de la vertu. La plupart des enfants qu'on a conduits par ce chemin sont encore à recommencer, quand leur éducation semble finie; et après qu'ils ont passé les premières années de leur entrée dans le monde à faire des fautes souvent irréparables, il faut que l'expérience et leurs propres réflexions leur fassent trouver toutes les maximes que cette éducation gênée et superficielle n'avaient point su leur inspirer. On doit encore observer que ces premières peines, que je demande qu'on prenne pour les enfants, et que les gens sans expérience regardent comme accablantes et impraticables, épargnent des désagréments bien plus fâcheux , et aplanissent des obstacles qui deviennent insurmontables dans la suite d'une éducation moins exacte et plus rude. Enfin, considérez que, pour exécuter ce projet d'éducation, il s'agit moins de faire des choses qui demandent un grand talent , que d'éviter des fautes grossières que nous avons marquées ici en détail. Souvent il n'est question que de ne presser point les enfants , d'être assidu auprès d'eux , de les observer, de leur inspirer de la confiance, de répondre

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nettement et de bon sens à leurs petites questions , de laisser agir leur naturel pour le mieux connattre, et de les redresser avec patience , lorsqu'ils se trompent ou font quelque faute. Il n*est pas juste de vouloir qu'une bonne éducation puisse être conduite par une mauvaise gouvernante. (Test sans doute assez que de donner des règles pour la faire réussir par les soins d'un sujet médiocre ; ce n'est pas demander trop de ce sujet médiocre, que de vouloir qu'il ait au moins le sens droit, une humeur traitable, et une véritable crainte de Dieu. Cette gouvernante ne trouvera dans cet écrit rien de subtil ni d'abstrait ; quand même elle ne l'entendrait pas tout , elle concevra le gros , et cela suffit. Faites qu'elle le lise plusieurs fois ; prenez la peine de le lire avec elle , donnez-lui la liberté de vous arrêter sur tout ce qu'elle n'entend pas , et dont elle ne se sent pas persuadée ; ensuite mettez-ia dans la pratique ; et à mesure que vous verrez qu'elle perd de vue , en parlant à l'enfant , les règles de cet écrit qu'elle était convenue de suivre , faitesle-lui remarquer doucement en secret. Cette application vous sera d'abord pénible ; mais si vous êtes le père ou la mère de l'enfant , c'est votre devoir essentiel : d'ailleurs vous n'aurez pas longtemps de grandes difficultés là-dessus ; car cette gouvernante, si elle est sensée et de bonne volonté, en apprendra plus en un mois par sa pratique et par vos avis , que par de longs raisonnements; bientôt elle marchera d'elle même dans le droit chemin. Vous aurez encore cet avantage pour vous décharger , qu'elle trouvera dans ce petit ouvrage les principaux discours qu'il faut faire aux enfants sur les plus importantes maximes , tout faits , en sorte qu'elle n'aura presque qu'à les suivre. Ainsi elle aura devant ses yeux un recueil des conversations qu'elle doit avoir avec Tenfaut sur les choses les plus difficiles à lui faire entendre. C'est une espèce d'éducation pratique , qui la conduira comme par la main. Vous pouvez encore vous servir très-utilement du Catéchisme historique , dont nous avons déjà parlé ; faite-s que la gouvernante qfue vous formez le lise plusieurs fois, et surtout tâchez de lui en faire bien concevoir la préface^ afin qu'elle entre dans cette

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méthode d'enseigner. Il faut pourtant avouer que ces sujets d'un talent médiocre , auxquels je me borne , sont rares à trouver. Mais enfin il faut un instrument propre à Téducatlon ; car les choses les plus simples ne se font pas d'elles-mêmes , et elles se font toujours mal par les esprits mal faits. Choisissez donc , ou dans votre maison , ou dans vos terres , ou chez vos amis, ou dans les communautés bien réglées, quelque fille que vous croirez capable d'être formée ; songez de bonne heure à la former pour cet emploi, et tenez-la quelque temps auprès de vous pour l'éprouver , avant que de lui confier une chose si précieuse. Cinq ou six gouvernantes formées de cette manière seraient capables d'en former bientôt un grand nombred'autres. On trouverait peut-être du mécompte en plusieurs de ces sujets ; mais enfin sur ce grand nombre on trouverait toujours de quoi se dédommager , et on ne serait pas dans l'extrême embarras où Ton se trouve tous les jours. Les communautés religieuses et séculières qui s'appliquent , selon leur institut , à élever des filles , pourraient aussi entrer dans ces vues pour former leurs maîûesses de pensionnaires et leurs maîtresses d'école.

Mais , quoique la difficulté de trouver des gouvernantes soit grande , il faut avouer qu'il y en a une autre plus grande encore ; c'est celle de Tirrégularité des parents : tout le reste est inutile, s*ils ne veulent concourir eux-mêmes dans ce travail. Le fondement de tout est qu'ils ne donnent à leurs enfants que des maximes droites et des exemples édifiants. C'est ce qu'on ne peut espérer que d'un très-petit nombre de familles. On ne voit , dans la plupart des maisons, que confusion, que changement, qu'un amas de domestiques qui sont autant d'esprits de travers que division entre les maîtres. Quelle affreuse école pour des enfants ! Souvent une mère qui passe sa vie au jeu , à la comédie , et dans des conversations indécentes , se plaint d'un ton grave qu'elle ne peut pas trouver une gouvernante capable d'élever ses filles. Mais qu'est-ce que peut la meil* leure éducation sur des filles à la vue d'une telle mère! Souvent encore on voit des parents qui , oomme dit saint Augns-

tin , mènent eux-mêmes leurs enfents aux speetades publics, et à d'autres divertissements qui ne peuvent manquer de les dégoûter de la vie sérieuse et occupée dans laquelle ces parents mêmes les veulent engager; ainsi ils mêlent le poison avecTaliment salutaire. Us ne parlent que de sagesse ; mais il accoutument rimagination volage des enfants aux violents ébranle* ments des représentations passionnées et de la musique , après quoi ils ne peuvent plus s'appliquer. Us leur donnent le go(h des passions , et leur font trouver fades les plaisirs innocents. Après cela , il veulent encore que Téducation réussisse , et ils la r<^rdent comme triste et austère , si elle ne souffre ce mélange du bien et du mal. !N*est-eepas vouloir se faire honneur du désir d'une bonne éducation de ses enfants , sans en vouloir prendre la peine , ni s*assujettir aux règles les plus nécessaires?

Finissons par le portrait que leSage fait d'une femme forte' : Son prix , dit-il , est comme celui de ce qui vient de loin, et des «Etréroités de la terre. Le cœur de son époux se confie à elle ; elle ne manque jamais des dépouilles qu'il lui rapporte de ses victoires ; tous les jours de sa vie elle lui fait du bien , et jamais du mal. Elle cherche la laine et le lin : elle travaille avec des mains pleines de sagesse. Chargée comme un vaisseau marchand, elle porte de loinses provisions. Lanuitellese lève, et distribue la nourriture à ses domestiques. Elle considère un champ, et l'achète de son travail, fruit de ses mains ; elle plante une vigne. Elle ceint ses reins de force , elle endurcit son bras. Elle a goûté et vu combien son commerce est utile : sa lumière ne s'éteint jamais pendant la nuit. Sa main s'attache aux travaux rudes , et ses doigts prennent le fuseau. Elle ouvre pourtant sa main à celui qui est dans l'indigence, elle s'étend sur le pauvre. Elle ne craint ni froid ni neige ; tous ses domestiques ont de doubles habits : elle a tissu une robe pour elle j le fin lin et la pourpre sont ses vêtemeutâ. Son époux est illustre aux portes, c'est-à-dire dans les conseils, où il est assis avec les hommes les plus vénérables. Elle fait des habits

» f*roverb.f xxxi. et sc(|.

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qu'elle vend, des ceintures qu'elle débite aux Chananéens. La force et la beauté sont ses vêtements, et elle rira dans son dernier jour. Elle ouvre sa bouche à la sagesse, est une loi de douceur est sur sa langue . Elle observe dans sa maison jusqu'aux traces des pas, et elle ne mange jamais son pain sans occupa* tion. Ses enfants se sont élevés, et Font dite heureuse ; son mari s'élève de même, et il la loue : Plusieurs Glles , dit-il, ont amassé des richesses , vous les avez toutes surpassées. Les grâces sont trompeuses , la beauté est vaine : la femme qui craint Dieu , c'est elle qui sera louée* Donnez-lui du fruit de ses mains ; et qu'aux portes, dans les conseils publics , elle soit louée par ses propres œuvres <.

• Ce portrait de la f( mme forte, comme nous TaTons fait observer ailleurs , n*est qu'un abrégé de celui qu'on trouve dans une copie très-ancienne de l'ouvrage de Fénelon , et que nous croyons devoir mettre sous les yeux du lecteur.

« Qui sera assez heureux pour trouver une femme forte ? On la doit cherdier, comme un bien d'un prix inesUmabie, Jusque dans les pays les plus éloignés. Le cœur de son époux se repose sur elle avec confiance; et , sans avoir besoin de remporter les dépouilles des ennemis, il verra toujours Tabondance dans sa maison. Elle lui rendra le bien , et non le mal pendant tous les jours de sa vie. De qudqne manière qn*il en use avec elle , elle ne néglige aucun de ses devoirs envers lui ; et sMl manque à régler et à soutenir sa famille , solidaire avec lui dans cette fonction, elle y suppléera courageusement , couvrira respectueusement les fautes de son mari , et réparera le «oal par le bien. Au lien de s'amuser comme les autres femmes, à des choses frivoles, elle prendra d'abord du lin et de la laine t ce sera par un conseil plein de sagesse qu'elle s'appliquera ainsi à travailler de ses propres mains. Semblable à un vaisseau marchand , qui porte de loin toutes ses provisions , elle attirera de tous côtés des biens dans sa maison. Bien loin de s'endormir dans la mollesse , elle se lèvera devant le jour, afin de pourvoir à la nourriture de ses domestiques et de ses servantes. A-t-elle bien examiné le prix d'une terre , elle l'achètera ; et on la verra planter une ▼igné, pcnr cueillir un jour elle-même le fruit du travail de ses propres mains. Me tous la représentez point comme une femme vaine et délicate ; la voilà qui ceint déjà ses reins pour agir avec plus de liberté et de force, et qui endiucit ses bras au travail. Elle goûte et elle a compris combien cette vie agissante est bonne. Aussi veille-t-elle sur toutes choses , et elle ne laisse jamais éteindre sa lumière chez elle pendant la nuit , afin de Toir tout ce qui se passe. Si ses doigts ne méprisent point la fuseau , sa main n'est pîis moins prompte pour les travaux qui semblent les plus rudes. Ne croyez pourtant ps» qu'elle se donne tant de soins par un sentiment d'avarice. Ses bras , qui sont infatigables au travail , s'étendent souvent chaque Jour en fayeiir des

DB L'iDUClTION I>KS FILLES.

Quoique la différence extrême des mœurs , la brièveté et la hardiesse des figures , rendent d'abord ce langage obscur^

« paarres , qu'elle soulage dans leur misère. Elle ne craint point pour c sa fanrïUe la rigueur de Ttiiver ; elle a pourvu aux besoins de toutes c les saisons , et tous ses domestiques ont deux paires d'habits. Son époux f est un homme considérable aux portes de la iriUe , c'est-à-dire dans f les assemblées publiques et dans les conseils, n est assis «vec dignité c au milieu des vieillards vénérables qui sont Juges du peuple. Elle tra- I vaille à divers ouvrages pour des manteaux et pour des ceintures , et I elle en fait commerce avec les étrangers. La force de son corps exercé « au travail , et sa beauté toute naturelle , sont ses ornements , sans « qu'elle ait besoin d*en emprunter par un vain artifice. Aussi verra-t- « elle la mort sans en être étonnée ; toujours préparée à la recevoir, c elle s'y résoudra avec un coeur soumis à la Providence , et avec un « visage riant. Accoutumée à se taire et à retrancher les discours inuc tiles , elle n'ouvre sa bouche qu'à la sagesse, que pour instruire et édi-

< fier X une loi de clémence, de discrétion et de charité pour le pro-

< ehain conduit sa langue, et règle toutes ses paroles. Elle observe tout « ce qui se fait chez elle : elle vdUe sur la conduite de ses domestiques $ c elle étudie leurs inclinations et leurs habitudes ; elle suit , pour les bien I reconnaître, jusqu'aux traces de leurs pieds. Ennemie de la mollesse et

* de l'oisiveté, elle gagne sa vie par son travail dans sa propre maison , et I au milieu de ses biens mêmes. Ses enfants, qu'elle élève, charmés de « sa sagesse , admirent son bonheur qui en est le fruit. Ils se lèvent , I ils s'écrient publiquement : Qu'elle est heureuse ! qu'elle est digne de

< l'être! Et son époux, joignant ses louanges aux leurs, lui dit i Beau-

< coup de femmes ont enrichi leurs familles; mais vous les avez toutes

< surpassées par vos vertus et par votre conduite. Les grâces sont trom-

< penses, la beauté n'est qu'un éclat vain et fragile ; mais la sagesse d'une c femme pleine de la crainte de Dieu mérite une louange immortelle^ t Qu'elle soit donc comblée des biens qui sont les fruits de son travail

< et qu'elle soit louée aux portes, c'est-à-dire de tout le pubUc. > Bossuet , dans son Commentaire sur le dernier chapitre du livre des

Proverbes , s'arrête avec une sorte de complaisance à développer le passage qui a fourni à Fénelon ce beau portrait. Nous insérons ici ce morceau en faveur de ceux qui voudraient en faire la comparaison. < Intueamur, cbristiani , quam Salomon nobis studios» mulieris in-

< format effigiem. Non illa somno atque inertiae indulget, otiosa, ver-

> bosa, delicata, ac per domosdiscurrens: sed domi intenta laboribus,

* lucerna semper vigili, ipsa de nocte surgens, familiaa cibos pari- « ter, atque opéra divictit. Atqui non rusticanam fingit ac pauperem ,

< aut certe sordidam , tantumque haerentem qusstui ; cu)us vir in portis c nobilis, senatorio habitu, inter principes civitatis sedet; ipsa bysso et « purpura oonspicua, viri, liberorumque , ac familiae decus, veste quo- « que tuetur; suam simnl commendat diligentiam t spicndet enim domus « autels, apetibus , atqne exquisitissimis lectbrum operimentis ; sed qu» <- ipsa texuerit. Non tamen hic gemmas, lapiilosque, aut aurum audie-

> ris. Utilia, non vana sectatur, nec pompam, sed solidam rcrum speciem.

* Lenis intérim , benifica in egenos, nec familiiB gravis; hera cautissima.

A6 DE l'iÂDGGATION DES FILLES.

on y trouve un style si vif et si plein ^ qu'on en est bientôt charmé si on rexaminè de près. Mais ce que je souhaite davantage qu'on en remarque , c'est l'autorité de Salomon, le plus sage de tous les hommes; c'est celle du Saint-Esprit même, dont les paroles sont si magnifiques pour faire admirer, dans une femme riche et noble, la simplicité des mœurs , l'économie et le travail.

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