X. — ROMULUS ET NIJMA POMPILIUS
Combien la gloire d*iiii roi sage et pacifique est préférable à celle d'un
conquérant.
Rom. — Vous avez bien tardé à venir ici ! votre règne a été bien long!
NuMÀ. — Cest qu'il a été très-paisible. Le moyen de parvenir à une extrême vieillesse, c'est de ne faire mal à personne >
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de n*abuser point de Tautorité, et de faire eu sorte que personoe n'ait d'intérêt à soahaiter notre mort.
RoM. — Quand on se gouverne avec tant de modération , on vit obscurément, on meurt sans gloire; on a la peine de gouverner les hommes : Tautorité ne donne aucun plaisir. Il vaut mieux vaincre , abattre tout ce qui résiste , et aspirer à l'iramortaiité.
NuMA. —Mais votre immortalité, je vous prie , en quoi consiste elle? J'avais ouï dire que vous étiez au rang des dieux , nourri de nectar à la table de Jupiter : d'où vient donc que je vous trouve ici ?
Rom. — A parler franchement , les sénateurs, jaloux de ma p.uis8ance, se défirent de moi, et me comblèrent d'honneurs, après m'avoir mis en pièces. Ils aimèrent mieux m'invoquer comme dieu , que de m'obéir comme à leur roi.
NuM A. — Quoi donc ! ce que Proculus raconte n'est pas vrai ?
Rom. — Eh ! ne savez-vous pas combien on fait accroire de choses au peuple? Vous en êtes plus instruit qu'un autre , vous qui lui avez persuadé que vous étiez inspiré par la nymphe Ègérie. Proculus, voyant le peuple irrité de ma mort, voulut le consoler par une fable. Les hommes aiment à être trompés; la flatterie apaise les plus grandes douleurs.
NuMA. —Vous n'avez donc eu pour toute immortalité que des coups de poignard ?
Rom. — Mais j'ai eu des autels , des prêtres , des victimes et de l'encens.
NuMA. — - Mais cet encens ne guérit de rien; vous n'en êtes pas moins ici une ombre vaine et impuissante , sans espérance de revoir jamais la lumière du jour. Vous voyez donc qu'il n'y a rien de si solide que d'être bon , juste, modéré, aimé des peuples; on vit longtemps, on est toujours en paix. A la vérité, on n'a point d'encens , on ne passe point pour immortel; mais on se porte bien , on règne longtemps sans trouble, et on fait beaucoup de bien aux hommes qu'on gouverne.
ROM. — Vous , qui avez vécu si longtemps, vous n'étiez pas jeune quand vous avez commencé à régner.
DIALOGUES DES MOBTS». 120
NuMA. — J'avais quarante ans, et ç*a été irion bonheur. Si j'eusse commencé à r^er plus tôt , j*aurais été sans expérieuce et sans sagesse, exposé à toutes mes passions. La puissance est trop dangereuse quand on est jeune et ardent. Vous l'avez bien éprouvé , vous qui avez dans votre emportement tué votre propre frère, et qui vous êtes rendu insupportable à tous vos citoyens.
Rom. — Puisque vous avez vécu si longtemps, il fallait que vous eussiez une bonne et fidèle garde autour de vous.
NuMA. —Point du tout; je commençai par me défaire des trois cents gardes que vous aviez choisis, et nommés célères. Un homme qui accepte avec peine la royauté , qui ne la veat que pour le bien public , et qui serait content de la quitter , n'a point à craindre la mort comme un tyran. Pour moi , je croyais £aire une grâce aux Romains de les gouverner ; je vivais pauvrement , pour enrichir le peuple ; toutes les nations voisines auraient souhaité d'être sous ma conduite. En cet état , faut-il des gardes } Pour moi , pauvre mortel , personne n'avait d'intérêt à me donner l'immortalité dont le sénat vous jugea digne. Ma garde était l'amitié des citoyens , qui me regardaient tous comme leur père. Un roi ne peut-il pas confier sa vie à un peuple qui lui confie ses biens, son repos, sa conservation? La confiance est égale des deux côtés.
Rom. — A vous entendre on croirait que vous avez été roi malgré vous. Mais vous avez là*dessus trompé le peuple connue vous lui avez imposé sur la religion.
NcMA. — On m'est venu chercher dans ma solitude de Cures. D'abord j'ai représenté que je n'étais point propre à gouverner un peuple belliqueux , accoutumé à des conquêtes; qu'il leur fallait un Romul us toujours prêt à vaincre. J'ajoutai que la mort de Tatius et la vôtre ne me donnaient pas grande envie de succéder à ces deux rois. Enfin je représentai que je n'avais jamais été à la guerre. On persista à medésirer ; je me rendis : mais j'ai toujours vécu pauvre, simple, modéré dans la royauté , sans me préférer à aucun citoyen. J'ai réuni les deux peuples desSabins et des Romains» en sorte qu'on ne
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peut plus les distinguer. Tai fait revivre Fâge d'or. Tous les peuples , non-seulement des environs de Rome, mais encore de ritalie, ont senti Tabondance que j'ai répandue partout. Le labourage mis en honneur a adouci les peuples farouches , et les a attachés à la patrie , sans leur donner iine ardeur in* quiète pour envahir les terres de leurs voisina.
Rom. -* Cette paix et cette abondance ne servent qu'à enorgueillir les peuples, qu'à les rendre indociles à leur roi, e£ qu'à les amollir; en sorte qu'ils ne peuvent pliis ensuite sup porter les fatigues et les périls de la guerre. Si on fût venu vous attaquer, qu'auriez-vous fait, vous qui n'aviez jamais rien vu pour la guerre? 11 aurait fallu dire aux ennemis d'attendre jusqu'à ce que vous eussiez consuké la nymphe'.
NuM A. — Si je n'ai pas su faire la guerre comme vous i j'ai su l'éviter , et me faire respecter et aimer de tous mes voisins. J'ai donné aux Romains des lois qui, en les rendant justes , laborieux, sobres , les rendront toujours assez redoutables à ceux qui voudraient les attaquer. Je crains bien encore qu'ils ne se ressentent trop de l'esprit de rapine et de violence auquel vous les aviez accoutumés.