‹ De l'éducation des fillesChapitre 27 sur 129 · XI!. — SOLON ET PISISTRATE · texte numérisé non relu

XI!. — SOLON ET PISISTRATE

la tyrannie est souvent plus funeste aux souverains qu'aux peuples.

Sol. — Eh bien , tu croyais devenir le plus heureux de tous les mortels en rendant tes concitoyens tes esclaves; te voilà bien avancé! Tu as méprisé toutes mes remontrances, tu as foulé aux pieds toutes mes lois : que te reste-t-il de ta tyrannie, que l'exécration des Athéniens, et les justes peines que tu vas endurer dans le noir Tartare?

PisisT. — Mais je gouvernais assez doucement. 11 est vrai que je voulais gouverner, et sacrifier tout ce qui était suspect à mon autorité.

Sol. — C'est ce qu'on appelle un tyran. 11 ne fait point le mal par le seul plaisir de le faire, mais le mal ne lui coûte rien toutes les fois qu'il le croit utile à l'accroissement de sa grandeur.

134 BfALOGrES DES MORTS.

PisiST. — Je voulais acquérir de la gloire.

Sol. — Quelle gloire à mettre sa patrie dans les fers, et à passer dans toute ta postérité pour un impie qui n'a connu ni justice , ni bonne foi , ni humanité ! Tu devais acquérir de la gloire , comme tant d'autres Grecs , en servant ta patrie, et non en l'opprimant comme tu as fait.

PisisT. — Mais quand on a assez d'élévation de génie et d'éloquence pour gouverner , il est bien rude de passer sa ne dans la dépendance d'un peuple capricieux.

Sol. — J'en conviens ; mais il faut tâcher de mener justement les peuples par l'autorité des lois. Moi qui te parle , j'étais, tu le sais bien , de la race royale : ai-je montré quelque ambition pour gouverner Athènes? Au contraire, j'ai tout sacrifié pour mettre en autorité des lois salutaires ; j'ai vécu pauvre ; je me suis éloigné; je n'ai jamais voulu employer que la persuasion et le bon exemple, qui sont les armes de la ver* tu. Est-ce ainsi que tu as fnt ? Parle.

PiSTST. — Non ; mais c'est que je songeais à laissera mes enfants la royauté.

SoL.— Tu as fort bien réussi ; car tu leur as laissé pour tout héritage la haine et l'horreur publique. Les plus généreux citoyens ont acquis une gloire immortelle avec des statues, pour avoir poignardé l'un ; l'autre , fugitif, est allé servilement chez un roi barbare implorer son secours contre sa propre patrie. Voilà les biens que tu as laissés à tes enfants*. Si tu leur avais laissé l'amour de la patrie et le mépris du faste, ils vivraient encore heureux parmi les Athéniens.

PisiST.— Mais quoi ! vivre sans ambition dans l'obscurité.^

SoL. —La gloire ne s'acquiert-elle que par des crimes? II la faut chercher dans la guerre contre les ennemis, dans toutes les vertus modérées d'un bon citoyen, dans le mépris de tout ce qui enivre et qui amollit les hommes. O Pisistrate , la gloire est belle: heureux ceux qui la savent trouver! mais qu'il est pernicieux de k vouloir trouver où elle n'est pas !

PisiST. — Mais le peuple avait trop de liberté, etle peuple trop libre est te plus insupportable de tous les tyrans.

DIALOGUES DES MOATS. 135

Sol. — Il fallait fn*aider à modérer la liberté du peuple en établissant mes lois, et non pas renverser les lois pour tyranniser le peuple. Tu as £ait comme un père qui, pour rendre son fils modéré et docile , le vendrait pour lui faire pa^r sa vie dans Fesclavage.

PisisT. — Mais les Athéniens sont trop jaloux de leur liberté.

Sol. — II est vrai que les Athéniens sonr]usqu*à Texcès ja* loux d'une liberté qui leur appartient : mais toi, n*étais-tu pas encore plus jaloux d*une tyrannie qui ne pouvait f appar« tenir ?

PisiST. — Je souffrais impatiemment de voir le peuple à la merci des sophistes et des rhéteurs , qui prévalaient sur les gens sages.

Sol. — 11 valait mieux encore que les sophistes et les rhéteursabusassent quelquefois le peuple par leurs raisonnements et par leur éloquence , que de te voir fermer la bouche des bons et des mauvais conseillers , pour accabler le peuple , et pour n'écouter plus que tes propres passions. Mais quelle douceur goûtais-tu dans cette puissance? Quel est donc le charme de la tyrannie?

PisisT. — Cest d*étre craint detouile monde, de ne craindre personne, et de pouvoir tout.

Sol. —Insensé ! tu avais toutà(arâindre,et tu Tas bien éprouvé quand tu es tombé du haut de ta fortune , et que tu as eu tant de peine à te relever. Tu le sens encore dans tes enfants. Qui est-ce qui avait plus à craindre , ou de toi , ou des Athéniens ; des Athéniens , qui , portant le joug de la servitude , ne laissaient pas de vivre en paix dans leurs Êimilles et avec leurs voisins, ou de tm , qui devais toujours craindre d'être trahi , dépossédé et puni de ton usurpation ? Tu avais donc plus à craindre que ce peuple même captif à qui tu te rendais redoutable.

PisisT. — Je Favoue franchement , la tyrannie ne me donnait aucun vrai plaisir, mais je n'aurais pas eu le courage de la quitter. En perdant rautorité , je serms tombé dans une langueur mortelle.

fS6 DIALOGUES DES MORTS.

Sol. — Reconnais donc combien la tyrannie est pernicieuse pour le tyran, aussi bien que pour les peuples: il n>.st point lieureax de Tavoir , et il est malheureux de la perdre.

Xlir. ^ SOLON ET JOSTINIEN.

idée juste des lois propres à rendre nn peuple bon et beureiu.

JusT.— Rien n'est semblable à la majesté des lois romaines. Vous avez eu chez les Grecs la réputation d'un grand législateur; mais si vous aviez vécu parmi nous, votre gloire aurait été bien obscurcie !

SoL. —Pourquoi m'aurait-on méprisé en votre pays?

JusT. — Cest que les Romains ont bien enchéri sur les Grecs pour le nombre des lois et pour leur perfection.

Sol. — £n quoi ont-ils donc enchéri ?

JusT. — Nous avons une infinité des lois merveilleuses qui ont été faites en divers temps. J'aurai, dans tous les siècles, la gloire d'avoir compilé dans mon Code tout ce grand corps de lois.

Sol. — J'ai oui dire souvent à Gcéron , ici-bas, que les lois des Douze Tables étaient les plus parfaites que les Ro* mains aient eues. Vous trouverez bon que je remarque en passant que ces lois allèrent deGrèce à Rome, et qu'elles venaient principalement de Lacédémone.

JusT. — Elles viendront d'où il vous plaira ; mais elles étaient trop simples et trop courtes pour entrer en comparaison avec nos lois, qui ont tout prévu , tout décidé, tout mis en ordre avec un détail infini.

SoL. — Pour moi, je croyais que des lois, pour être bonnes, devaient être claires, simples, courtes, proportionnées à tout un peuple qui doit les entendre, les retenir facilement , les aimer, les suivre à toute heure et à tout moment.

JusT. — Mais des lois simples et courtes n'exercent point assez la science et le génie des jurisconsultes ; elles n'approfondissent point assez les belles questions. Sol. — J'avoue qu'il me paraissait que les lois étaient faites

DIALOGUSS DBS AlOftTS. 137

pour éviter les questions épineuses , et pour conserver dans un peuple les bonnes mœurs , Tordre et la paix; mais vous m'apprenez qu^elles doivent exercer les esprits subtils, et leur fonmir de quoi plaider.

JnsT. — Rome a produit de savants jurisconsultes : Sparte n*avait que des soldats ignorants.

Sol. — J'aurais cru que les bonnes lois sont celles qui font qu'on n'a pas besoin de jurisconsultes , et que tous les ignorants vivent en paix à Tabri de ces lois simples et claires, sans être réduits à consulter de vains sophistes sur le sens des divers textes, ou sur la manière de les concilier. Je condurais que des lois ne sont guère bonnes quand il âiut tant de savants pour les expliquer, et qu'ils ne sont jamais d'accord, entre eux.

JnsT. ^ Pour accorder tout, j'ai fait ma compilation. Sol. — Tnbonien me disait hier que c'est lui qui l'a faite. JusT. — Il est vrai , mais il l'a faite par mes ordres. Un empereur ne £ait pas lui-même un tel ouvrage.

SoL. — Pour moi , qui ai régné , j^ai cru que la fonction principale de celui qui gouverne les peuples est de leur donner des lois qui règlent tout ensemble le roi et les peuples , pour les rendre bons et heureux. Commander des armées et rem* porter des victoires n'est rien en comparaison de la gloire d'un l^slateur. Mais pour revenir à votre Tribonien , il n'a &ït qu'une compilation des lois de divers temps qui ont souvent varié , et vous n'avez jamais eu un vrai corps de lois faites en* semble par un même dessein , pour former les mœurs et le gouveroement entier d'une nation : c est un recueil de lois particulières pour décider sur les prétentions réciproques des particuliers. Mais les Grecs ont seuls la gloire d'avoir fEdt des lois fondamentales pour conduire un peuple sur des principes philosophiques , et pour régler toute sa politique et tout son gouvernement Pour la multitude de vos lois que vous vantez tant, c est ce qui me fait croire que vous n'en avez pas eu de bonnes, ou que vous n'avez pas su les conserver dans leur simplicité. Pour bien gouverner un peuple , il faut peu de

13S DIALOGUES DBS XOBTS.

Jugés et peu de lois. Il y a pea d*hommes capables d'être juges ; la multitude des juges corrompt tout. La multitude des lots nVst pas moins pernicieuse; on ne les entend plus, on ne les garde plus. Dès qu*il y en a tant , on s'accoutume à les révérer, en apparence, (*t à les vioYer sous de beaux prétextes. La vanité les fait faire avec faste; Tavarire et les autres passions les font mépriser. On s en joue par la subtilité des sophistes, qui les expliquent comme chacun le demande pour son argent : de là naît la chicane , qui est un monstre né pour dévorer le genre humain. Je juge des causes par leurs effets. Les lois ne me paraissent bonnes que dans les pays où Ton ne plaide point, et où des lois simples et courtes ont évité toutes les questions. Je* ne voudrais ni dispositions par testament , ni adoptions , ni exhérédations , ni substitutions, ni emprunts, ni ventes , ni échanges. Je ne voudrais qu*une étendue très-bornée de terre dans chaque famille ; que ce bien fât aliénable , et que le magistrat le partageât également aux enfants selon la loi , après la mort du père. Quand les familles se multiplieraient trop à proportion de rétendue des terres, j'enverrais une partie du peuple faire une colonie dans quelque tie déserte. Moyennant cette règle courte et simple, je me passerais de tout votre fatras de lois, et je ne songerais qu'à régler les mœurs, qu'à élever la jeunesse à la sobriété , au travail , à la patience , au mépris de la mollesse, au courage contre les douleurs et contre la mort. Gela vaudrait mieux que de subtiliser sur les contrats ou sur les tutelles.

JnsT. — Vous renverseriez par des lois sî sèches et si austères tout ce qu'il y a de plus ingénieux dans la jurisprudence.

Sol. — J'aime mieux des lois simples , dures et sauvages, qu*un art ingénieux de troubler le repos des hommes , et de corrompre le fond des moeurs. Jamais on n'a vu tant de lois que de votre temps ; jamais on n'a vu votre empire si lâche , si efféminé, si abâtardi , si indigne des anciens Romains, qui ressemblaient assez aux Spartiates. Vous-même vous n*avez été qu'un fourbe , un impie • un destructeur des bonnes lois ,

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un homme vain et faux en tou^ Votre Tribonien a été aussi méchant , aussi double, et aussi dissolu; Procope vous a démasqué. Je reviens aux lois ; elles ne sont lois qu'autant qu^elles sont facilement connues » crues , aimées, suivies ; et elles uesont bonnes qu'autant que leur exécution rend les peuples bons et heureux. Vous n*avez fait personne bon et heureux par votre fastueuse compilation;, d*où je conclus qu'elle mérite d'être brûlée. Mais je vois que vous vous âchez. La m^gesté impériale se croit au-dessus de la vérité ; mais son ombre n*est plus qu'une ombre, à qui on dit la vérité impunément. Je me retire néanmoins, pour apaiser votre bile allumée.

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