‹ De l'éducation des fillesChapitre 29 sur 129 · XV. — HÉRODOTE ET LUCIEN · texte numérisé non relu

XV. — HÉRODOTE ET LUCIEN

L'incréduUté est no eioès pins funeste que la trop grande crédulité.

Hbrod. — Ah ! bonjour, mon ami. Tu n'as plus envie de rire, toi qui as fait discourir tant d'hommes célèbres en leur faisant passer la barque de Charon. Te voilà descendu à ton tour sur les bords du Styx? Tu avais raison de te jouer des tyrans, des flatteurs, des scélérats; mais de moi!...

Luc. — Quand est-ce que je m'en suis moqué ? Tu cherches querelle.

Hsrod.-- Dans ton histoire véritable, et ailleurs, où tu prends mes relations pour des fables.

Luc. — AvaiS'je tort.' Combien as-tu avancé de choses sur la parole des prêtres , et des autres gens qui veulent toujours du mystère et du merveilleux?

Hebod. — Impie! tu ne croyais pas la religion.

Luc. — . Il fallait une religion plus pure et plus sérieuse que celle de Jupiter et de Vénus , de Mars , d'Apollon , et des autres dieux , pour persuader les gens de bon sens. Tant pis pour toi de l'avoir crue.

HÉROD. — Mais tu ne méprisais pas moins la philosophie. Rien n'était sacré pour toi.

Luc. ^ Je méprisais les dieux , pa^ce que les poëtes nous les dépeignaient comme les plus malhonnêtes gens du monde. Pour les philosophes , ils faisaient semblant de n'estimer quQ la vertu , et ils étaient pleins de vices. S'ils eussent été philoso^ phes de bonne foi , je les aurais respectés.

fiÉBOD. — Et Socrate , comment Tas-tu traité ? Est-ce sa faute, ou la tienne? Parle.

Luc. — Il est vrai que j'ai badiné sur les choses dont on l'accusait ; mais je ne l'ai pas condamné sérieusement.

HÉROD. — ^F«3Ut-il se jouer aux dépens d'un si grand homme sur des calomnies grossières ? Mais dis la vérité, tu ne songeais qu'à rire,qu*à te moquer de tout, qu'à montrer du ridicule en chaque chose , sans te mettre en peine d*en établir aucune solidement.

Luc. — Eh! n'ai-je pas gourmande les vices? n'ai-je pas foudroyé les grands qui abusent de leur grandeur.^ N'ai-je pas élevé jusqu^au del le mépris des richesses et des délices?

UÉROD.— 'Ilest vrai, tu as bien parlé de la vertu, mais pour blâmer les vices de tout le genre humain : c'était plutôt un goût de satire qu*un sentiment de solide philosophie. Tu louais même la vertu sans vouloir remonter jusqu^aux principes de religion et de philosophie, qui en sont les vrais fondements.

LuC; — Tu raisonnes mieux ici-bas que tu ne faisais dans tes grands voyages. Mais accordons-nous. Eh bien, je n'étais pas assez crédule. , et tu l'étais trop.

HÉROD. — Ah! te voilà encore toi-même, tournant tout en plaisanterie. Ne serait-il pas temps que ton ombre eât un peu de gravité?

Luc. — Gravité! j'en suis las, à force d'en avoir vu. J'étais environné de philosophes qui s'en piquaient sans bonne foi, sans justice, sans amitié, sans modération, sans pujdeur.

HÉEOD. — Tu parles des philosophes de ton temps, qui avaient dégénéré : mais....

Luc. — Que voulais-tu donc quejefisse? que j'eusse vu ceux qui étaient morts plusieurs siècles avant ma naissance? Je ne me souvenais point d'avoir été au siège de Troie, comme Pythagore. Tout le monde ne peut avoir été Euphorbe.

HÉROD. — Autre moquerie. Et voilà tes réponses aux plus solides raisonnements! Je souhaite, pour ta punition, que les dieux , que tu n'as pas voulu croire, t'envoient dans le corps de quelque voyageur qui aille dans tous les pays dont j'ai raconté des choses que tu traites de fabuleuses.

Luc» — Après cela, il ne me manquerait plus que de passer de corps en corps dans toutes les sectes de philosophes que

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j*ai décriées : par là je serais tour à toarde toutes les opinions eontraires dont je me suis moqué. Cela serait bien joli. Mais tu as dit des choses à peu près aussi croyables.

HÉfiOD. ~ Va : je t'abandonne; et je me console quand je songe que je suis avec Homère, Socrate, Pytha^ore , que tu n*as pas épargnés plus que moi ; enfin avec Platon , de qui tu as appris Fart des dialogues , quoique tu te sois moqué de sa philosophie .

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