‹ De l'éducation des fillesChapitre 47 sur 129 · OUL06UBS DES MORTS · texte numérisé non relu

OUL06UBS DES MORTS

trahison , quoiquMls détestent le traître : je commandai aux licteurs de déchirer les habits du maître d'école; je lui fis lier les mains derrière le dos, et je chargeai les enfants mêmes de le ramener en le fouettant jusque dans'leur ville. Est-ce aimer la bonne foi? qu'en croyez*vous , Fabius? parlez.

Fab. — Je crois que cette action est belle , et elle vous relève plus que la prise de Yéies.

Câm. — Mais savez-vous la suite? elle marque bien ce que fait la vertu et combien la générosité est plus utile pour la politique même que la finesse.

Fab — N'est-ce pas que les Falériens, touchés de votre bonne foi , vous envoyèrent des ambassadeurs pour se mettre» eux et leur ville, à votre discrétion , disant qu'ils ne pouvaient rien fiaire de meilleur pour leur patrie , que de la soumettre à un homme si juste et s^ennemi du crime?

Gam. — li est vrai; mais je renvoyai leurs ambassadeurs à Rome , afin que le sénat et le peuple décidassent.

Fab. — Vous craigniez l'envie et la jalousie de vos concitoyens.

Gam. — N'a vais-je pas raison ? Plus on pratique la vertu audessus des autres, plus on doit craindre d'irriter leur jalousie; d'ailleurs je devais cette déférence à la république. Mais enfin on ne voulut point décider ; on me renvoya les ambassadeurs, et je finis l'affaire comme je Pavais commencée, par un procédé généreux. Je laissai les Falériens en liberté se gouverner eux-mêmes selon leurs lois ; je fis avec eux une paix juste et honorable pour leur ville.

Fab. — J'ai ouï dire que les soldats de votre armée furent bien irrités de cette paix ; car ils espéraient un grand pillage.

Gam. — Ne devais-je pas préférer la gloire de Rome et mon honneur à l'avarice des soldats ?

Fab. — Ten conviens. Mais revenons à notre question. Vous ne savez pieut-être pas que j'ai donné des marques de probité plus fortes que l'affaire de votre maître d'école.

Gam. — Non , je ne le sais point , et je ne saurais me le peri uader.

DIALOGUES DSS MOKIS». 307

Fab« — Tavais r^lé avec Annibal qu*on échangerait dans les deax années les prisonniers , et que eeux qui ne pourraient êtres échangés seraient rachetés deux cent cinquante drachmes pour chaque iMHnnie. L'échange adieré, on trouva qu'il y avait encore, au delà du nombre des Carthaginois, deux cent cinquante Aoinains qu'il fallait racheter. Le sénat désapprouve mon traité , et refuse le payement : j'envoie mon fils à Rome pour vendre mon bien , et je paye à mes dépens toutes ces rançons que le sénat ne voulait point payer. Vous n^étiez généreux qu'aux dépens de la république ; mais moi je Fai été sur mon propre compte : vons ne l'avez été que de concert avec le sénat; je l'ai été coQtre le sénat même.

Cam. — 11 n'est pas difficile à un homme de cœur de sacrifier un peu d'argent pour se procurer tant de gloire. Pour moi , j'ai montré ma générosité en sauvant ma patrie ingrate : sans moi , les Gaulois ne vous auraient pas même laissé une ville de Rome à défendre. AUons trouver Minos , afin qu'il finisse notre contestation et règle nos rangs.

XXXVL — FABIUS MAXIMÏÏS ET ANNIBAL.

Un général d'armée doit sacrifier sa réputation au salut public

Arn. — Je vous ai fait passer de mauvais jours et de mauvaises nuits ; avouez-le de bonne foi.

Fab. — Il est vrai ; mais j'ai eu ma revanche.

Ann. — Pas trop ; vous ne faisiez que reculer devant moi , quechercherdes campements inaccessibles sur des montagnes vous étiez toujours dans les nues. C'était mal relever la réputation des Romains , que de montrer tant d'épouvante.

Fab. ~ 11 faut alkâr au plus pressé. Après tant de batailles perdues , j'eusse achevé la ruine de la république de hasarder de nouveaux combats. Il fallait relever le courage de nos troupes, les accoutumer à vos armes , à vos éléphants , à vos ruses , à votre ordre de bataille > vous laisser amollir dans les plaisirs de Gapoue, et attendre que vous usassiez peu à peu vos forces.

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Ann. — Mais cependant vous vous déshonoriez par TOtre timidité. Belle ressource pour la patrie , après tant de mallieurs , qu*un capitaine qui n*ose rien tenter, qui a peur de son ombre comme un lièvre , qui ne trouve point de rochers assez escarpés pour y faire grimper ses troupes toujours tremblantes ! C'était entretenir la lâcheté dans votre camp , et augmenter l'audace dans le mien.

Fàb. — 11 valait mieux se déhonorer par cette lâcheté, que faire massacrer toute la fleur des Romains , comme Terentius Varro le fit à Cannes. Ce qui aboutit à sauver la patrie, et à rendre les victoires des ennemis inutiles, ne peut déshonorer un capitaine; on voit qu'il a préféré le salut public à sa propre réputation , qui lui est plus chère que sa vie ; et ce sacrifice de sa réputation doit lui en attirer une grande : encore même n'est-il pas question de sa réputation; il ne s'agit que des discours téméraires de certains critiques qui n'ont pas des vues assez étendues pour prévoir de loin combien cette manière lente de faire la guerre sera enfin avantageuse. Il faut laisser parler les gens qui ne regardent que ce qui est présent et que ce qui brille. Quand vous aurez, par votre patience, obtenu un bon succès, les gens mêmes qui vous ont le plus condamné seront les plus empressés à vous applaudir. Ils ne jugent que par les succès : ne songez qu'à réussir; si vous y parvenez , ils vous accableront de louanges.

Ann. — Mais que vouliez-vous que pensassent vos alliés?

Fab. — Je les laissais pensertout ce qui leur plairait , pourvu que je sauvasse Rome ; comptant que je serais bien justifié sur toutes leurs critiques, après que j'aurais prévalu sur vous.

Ann Sur moi ! Vous n'avez jamais eu cette gloire. Une

seule fois j'ai décampé devant vous, et en cela j'ai montré que je savais me jouer de toute votre science dans Tart militaire; car avec des feux attachés aux cornes d'un grand nombre de bœufs , je vous donnai le change , et je décampai la nuit , pendant que vous vous imaginiez que j'étais auprès de votre camp.

Fab. — Ces ruses-là peuvent surprendre tout le monde; mais elles n'ont rien décidé entre nous. Enfin vous ne pouvez

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désavouer que je vous ai affaibli, que f ai repris des places , que j*ai relevé de leurs chutes les troupes romaioes; et, sile jeuue Scipion ne m'eneûtdérobé la gloire, je vous aurais chassé de l'Italie. Si Scipion en est venu à bout , èest qu'il y avait encore une Rome sauvée par la lenteur de Fabius. Cessez donc de vous moquer d'un homme qui, en reculant un peu devant vous, est cause que vous avez abandonné toute Tltadie , et £ûl périr Garthage. 11 n'est pas question d'éblouir par des eommtn* céments avantageux , l'essentiel est de bien finir.

XXXVII. — RHADABiANTHE, CATON LE CENSEUR, ET SCIPION L'AFRICAIN.

Les plus grandes vertus sont gâtées par une humeur chagrine et caustique.

Rh AD. r— Qui es-tu donc , vieux Romain ? Dis-moi ton nom. Tu as la physionomie assez mauvaise , un visage dur et rébarbatif. Tu as Fair d'un vilain rousseau ; du moins , je crois que tu l'as été pendant ta jeunesse. Tu avais, si je ne me trompe, plus de cent ans quand tu es mort.

Cat. — Point : je n*en avais que quatre-vingt-dix , et j'ai trouvé ma vie bien courte; car j'aimais fort à vivre, et je me portais à merveille. Je m'appelle Caton. N'as-tu point ouï parler de moi, de ma sagesse, de mon courage contre les méchants?

Rhad. — Oh! je te reconnais sans peine, sur le portrait qu'on m'avait fait de toi. Le voilà tout juste, cet homme toujours prêt à se vanter et à mordre les autres. Mais j'ai un procès à régler entre toi et le grand Scipion, qui vainquit Annibal. Holà, Scipion, hâtez- vous de venir : voici Caton qui arrive enfin; je prétends juger tout à l'heure votre vieille querelle. Çà, que chacun défende sa cause.

ScTP. Pour moi , j'ai à me plaindre de la jalousie maligne de Caton; elle était indigne de sa haute réputation. Il se joignit à Fabius Maximus , et ne fut son ami que pour m'attaquer. Il voulait m'empécher de passer en Afrique. Ils étaient tous

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deux timides dans leur politique, d'ailleurs Fabius ne savait que sa vieille méthode de temporiser à la guerre , d'éviter les batailles , de camper dans les rues , d'attendre que les ennemis se consumassent d'eux-mêmes. Caton , qui aimait par pédanterie les vieilles gens , s'attacha à Fabius , et fut jaloux de moi , parce que j'étais jeune et hardi. Mais la principale cause de son entêtement fut son avarice : il voulait qu'on ftt la guerre avec épargne , comme il plantait ses choux et ses oignons. Pour moi , je voulais qu'on fît vivement la guerre , pour la finir bientôt avec avantage; qu'on regardât non ce qu'il en coûterait, mais les actions que je ferais. Le pauvre Caton était désolé; car il voulait toujours gouverner la république comme sa petite chaumière, et remporter des victoires à juste prix. Il ne voyait pas que le dessein de Fabius ne pouvait réussir. Jamais il n'aurait chassé Annibal d'Italie. Annibal était assez habile pour y subsister toujours aux dépens du pays , et pour conserver des alliés ; il aurait même toujours fait venir de nouvelles troupes d'Afrique par mer. Si Néron n'eût défait Asdrubal avant qu'il pût se joindre à son frère , tout était perdu ; Fabius le temporiseur eût été mal dans ses affaires. Cependant Rome , pressée de si près par un tel ennemi , aurait succombé à la longue. Mais Caton ne voyait point cette nécessité de faire une puissante diversion pour transporter à Carthage la guerre qu' Annibal avait su porter jusqu'à Rome. Je demande donc réparation de tous les torts que Caton a eus contre moi ; et des persécutions qu'il a faites à ma famille.

Cat. — Et moi je demande récompense d'avoir soutenu la justice et le bien public contre ton frère Lucius , qui était un brigand. Laissons là cette guerre d'Afrique , où tu fus plus heureux que sage. Venons au fait. N'est-ce pas une chose indigne que tu aies arraché à la république un commandement d'armée pour ton frère qui en était incapable? Tu promis de le suivre , et de servir sous lui : tu étais son pédagogue. Dans cette guerre contre Antiochus , ton frère fit toutes sortes d'injustices et de concussions. Tu fermais les yeux pour ne les pas voir; la passion fraternelle t'avait aveuglé.

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SciP. — Mais quoi ! cette guerre ne finit-elle pas glorieusement? Le grand Antiochus fiit défait , chassé et repoussé des oôtes d'Asie. C'est le dernier ennemi qui ait pu nous disputer la suprême puissance. Après lui tous les royaumes venaient tomber les uns sur les autres aux pieds des Romains.

Cat. — Il est vrai qu' Antiochus pouvait bien les embarrasser, s*ii eût cru les conseils d*Anmbal; mais il ne fit que s'amuser, que se déshonorer par d'infâmes plaisirs. Il épousa dans sa vieillesse une jeune Grecque. Philopœmen disait alors que s*il eût été préteur des Achéens, il eût voulu sans peine défaire toute l'armée d'Antiochus en la surprenant dans les cabarets. Ton frère, et toi , Sdpion , vous n'eûtes pas grand'peine à vaincre des ennemis qui s'étaient déjà ainsi vaincus eux-mêmes par leur mollesse.

SciP. — La puissance d'Antiochus était pourtant formidable.

Cat. — Mais revenons à notre affaire. Lucius ton frère n'a-t-il pas enlevé, pillé, ravagé? Oserais-tu dire qu'il a gouverné en homme de bien?

SciP. — Après ma mort , tu as eu la dureté de le condamner à une amen le , et de vouloir le faire prendre par des licteurs.

Cat. — Il le méritait bien ; et toi , qui avais...

SciP. — Pour moi , je pris mon parti avec courage. Quand je vis que le peuple se tournait contre moi , au lieu de répondre à l'accusation , je dis : Allons au Capitole remercier les dieux de ce qu'en un jour semblable à celui-ci je vainquis Annibal et les Carthaginois. Après quoi je ne m'exposai plus à la fortune ; je me retirai à Lintemum , loin d'une patrie ingrate, dans une solitude tranquille, et respecté de tous les honnêtes gens, où j'attendis la mort en philosophe. Voila ce que Caton, censeur implacable, me contraignit de faire. Voilà de quoi je demande justice.

Cat. —Tu me reproches ce qui fait ma gloire. Je n'ai épargné personne pour la justice. J'ai fait trembler tous les plus illustres Romains. Je voyais combien les mœurs se corroiii-

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paient de jour en jour par le faste et par les délices. Par exemple, peut-on me refuser d'immortelles louanges pour avoir chassé du sénat Lucius Quintîus , qui a?ait été consul ^ et qui était frère de T. Q. Flaminius , vainqueur de Philippe, roi de Macédoine , qui eut la cruauté de faire tuer un homme devant un jeune garçon qu'il aimait, pour contenter la curiosité de cet enfant par un si horrible spectacle?

Sgip. —J'avoue que cette action est juste, et que tu as souvent puni le crime. Mais tu étais trop ardent contre tout le monde; et quand tu avais fait une bonne action, tu t'en vantais trop grossièrement. Te souviens-tu d'avoir dit une fois que Rome te devait plus que tu ne devais à Rome? Ces paroles sont ridicules dans la bouche d'un homme grave.

Rhad. — Que réponds-tu , Catoa, à ce qu'il te reproche?

Cat. — Que j'ai en effet soutenu la république romaine contre la mollesse et le faste des femmes qui en corrompaient les mœurs; que j'ai tenu les grands dans la crainte des lois ; que j'ai pratiqué moi-même ce que j'ai enseigné aux autres, et que la république ne m'a pas soutenu de même contre les gens qui n'étaient mes ennemis qu'à cause que je les avais attaqués pour l'intérêt de la patrie. Gomme mon bien de campagne était dans le voisinage de celui de Manius Curius , je me proposai dès ma jeunesse d'imiter ce grand homme pour la simplicité des mœurs; pendant que d'un autre côté je me proposais Démosthène pour mon modèle d'éloquence. On m'appelait même le Démosthène latin. On me voyait tous les jours marchant nu avec mes esclaves , pour aller labourer la terre. Mais ne croyez pas que cette application à l'agriculture et à l'éloquence me détournât de Fart militaire. Dès l'âge de dix-sept ans , je me montrai intrépide dans les guerres contre Annibal. Bientôt mon corps fut tout couvert de cicatrices. Quand je fus envoyé préteur en Sardaigne, je rejetai le luxe que tous les autres préteurs avaient introduit avant moi ; je ne songeai qu'à soulager le peuple , qu'à maintenir le bon ordre , qu*à rejeter tous les présents. Ayant été fait consul , je gagnai en Espagne , au deçà du Bœtis , une bataille contre les

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barbares. Après cette victoire , je pris plus de villes en Espa* gne que je n'y demeurai de jours.

SciP. — Autre vanterie insupportable. Mais nous la oon» naissions déjà ; car tu l'as souvent faite , et plusieurs morts venus ici depuis vingt ans me Pavaient racontée pour me réjouir. Mais , mon pauvre Caton , ce n'est pas devant moi qu'il faut parler ainsi ; je connais TEspagne et tes belles conquêtes.

Cat. — Il est certain que quatre cents villes se rendirent presque en même temps ; et tu n'en as jamais tant fait.

SciP. — Carthage seule vaut mieux quêtes quatre cents villages.

Cat. —Mais que diras-tu de ce que je fis sous Manius Acilius, pour aller, au travers des précipices, surprendre Antiocbus dans les montagnes entre la Macédoine et la Théssalie?

SciP. — Tapprouve cette action , et il serait injuste de lui refuser des louanges. On t'en doit aussi pour avoir réprimé les mauvaises mœurs. Mais on ne te peut excuser sur ton avarice sordide.

Cat. Tu paries ainsi, parce que c'est toi qui as accoutumé les soldats à vivre délicieusement. Mais il faut se représenter que je me suis vu dans une république qui se corrompait tous les jours. Les dépenses y augmentaient sans mesure. On y achetait un poisson plus cher qu'un bœuf n'avait été vendu quand j'entrai dans les affaires publiques. Il est vrai que les choses qui étaient au plus bas prix me paraissaient encore trop chères quand elles étaient inutiles. Je disais aux Romains : A quoi vous sert de gouverner les nations, si vos femmes vames et corrompues vous gouvernent? Avais-je tort de parler ainsi ? On vivait sans pudeur ; chacun se ruinait , et vivait avec toute sorte de bassesse et de mauvaise foi , pour avoir de quoi soutenir ses folles dépenses. Tétais censeur; j'avais acquis de l'autorité par ma vieillesse et par ma vertu : pouvals-je me taire?

Scip. — Mais pourquoi être encore le délateur universel à quatre-vingt-dix ans? Cest un beau métier à cet âge !

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Gat — Cest le métier (i*an homme qui n*a rien perdu de sa vigueur, ni de sod zèle pour la république , et qui se sacrifie pour Tamour d'elle à la haine des grands, qui veulent être impunément dans le désordre.

SciP. — Mais tu as été accusé aussi souvent que tu as accusé les autres. Il me semble que tu Tas été jusqu'à cinquante fois , et jusqu'à Page de quatre-vingts ans.

CuT. — 11 est vrai , et je m'en glorifie. Il n'était pas possible que les méchants ne fissent , par des calomnies , une guerre continuelle à un homme qui ne leur a jamais rien pardonné.

Scip. —- Ce ne fut pas sans peine que tu te défendis contre les dernières accusations.

Cat. <— Je l'avoue; faut-il s'en étonner? Il est bien malaisé de rendre compte de toute sa vie devant des hommes d'un autre siècle que celui où l'on a vécu. J'étais un pauvre vieillard exposé aux insultes de la jeunesse, qui croyait que je radotais, et qui comptait pour des fables tout ce que j'avais ûiit autrefois. Quand je le racontais , ils ne faisaient que bâiller et que se moquer de moi , comme d'un homme qui se louait sans cesse.

Scip. — Ils n'avaient pas grand tort. Mais enfin pourquoi aimais-tu tant à reprendre les autres? Tu étais comme un chien qui aboie contre tous les passants.

Cat. —Pai trouvé toute ma vie que j'apprenais beaucoup plus des fous que des sages, Les sages ne le sont qu'à demi , et ne donnent que de âibles leçons; mais les fous sont bien fous, et il n'y a qu'à les voir pour savoir comment il ne faut pas faire.

Scip. ^ J'en conviens; mais toi, qui étais si sage, pourquoi étais-tu d'abord si ennemi des Grecs; et dans la suite, pourquoi pris-tu tant de peine, dans ta vieillesse , pour apprendre leur langue?

Cat. — Cest que je craignais que les Grecs nous communi«> queraient bien plusieurs arts que leur sagesse, et leurs mœurs dissolues que leurs sciences. Je n'aimais point tous ces joueurs d'instruments, ces musiciens, ces poètes, ces peintres, ces

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sculpteurs; tout cela ne sert qu'à la curiosité et à une vie voluptueuse. Je trouvais quli valait mieux garder notre simplicité rustique, notre vie pauvre et laborieuse dans Tagriculture; être plus grossier, et mieux vivre; moins discourir sur la vertu , et la pratiquer davantage.

SciP. — Pourquoi donc appris-tu le grec ?

Gât. — a la fin , je me laissai enchanter par les Sirènes , comme les autres. Je prêtai Toreille aux muses grecques. Mais je crains bien que tous ces petits sophistes grecs, qui viennent affamés à Rome pour aire fortune, achèveront de corrompre les mœurs romaines.

SciP. — . Ce n'est pas sans sujet que tu le crains; mais tu aurais dû craindre aussi de corrompre les mœurs romaines par ton avarice.

Cat. — Moi avare ! j'étais bon ménager ; je ne voulais laisser rien perdre; mais je ne dépensais que trop !

Rhad.-— Oh! voilà le langage deFavarice, qui croit toujours être prodigue.

SciP. ^ITest-il pas honteux que tu aies abandonné Tagriculture pour te jeter dans l'usure la plus in£lme? Tu ne trouvais pas sur tes vieux jours, à ce que j'ai oui dire , que les terres et les troupeaux rapportassent assez de revenu ; tu devins usurier. Est-ce là le métier d*un censeur qui veut réformer la ville? Qu'as-tu à répondre?

Rhad. —Tu n'oses parler, et je vois bien que tu es coupable. Voici une cause assez difficile à juger. Il faut, mon pauvre Caton , te punir et te récompenser tout ensemble : tu m'embarrasses fort. Voici ma décision. Je suis touché de tes vertus et de tes grandes actions pour ta république : mais aussi quelle apparence de mettre un usurier dans les Champs-Elysées? ce serait un trop grani scandale. Tu demeureras donc, s'il te plaît, à la porte; mais ta consolation sera d'empêcher les autres d'y entrer. Tu contrôleras tous ceux qui se présenteront ; tu seras censeur ici-bas comme tu l'étais à Rome. Tu auras, pour menus plaisirs , toutes les vertus du genre humain à critiquer. Je te livre Lncius Sdpion, et L. Quintius , et tous les autres ,

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pour répandre sur eux ta bile : tu pourras même Texeroer sur tous les autres morts qui viendront en foule de tout l'univers : citoyens romains, grands capitaines, rois barbares , tyrans des nations , tous seront soumis à ton chagrin et à ta satire. Mais prends garde à Lucius Scipion ; car je rétablis pour te censurer à son tour impitoyablement. Tiens, voilà de l'argent pour en prêter à tous les morts qui n'en auront point dans là bouche pour passer la barque de Cbaron. Si tu prêtes à quelqu'un à usure, Lucius ne manquera pas de m'en avertir , et je te punirai comme les plus infimes voleurs.

XXXVm. — SCIPION ET ANNIBAL,

La vertu trouve en eUe-méme sa réooin{>en8e par le plaisir pur

qui l'accompagne.

Ann. — Nous voici rassemblés , vous et moi, comme nous le fûmes en Afrique un peu avant la bataille de Zama.

Sgip.— 11 est vrai; mais la conférence d'aujourd'hui est bien différente de l'autre. Nous n'avons plus de gloire à acquérir, ni de victoires à remporter. Il ne nous reste qu'une ombre vaine et légère de ce que nous avons été, avec un souvenir de nos aventures qui ressemble à un songe. Voilà ce qui met d'accord Annibal et Scipion. liCS mêmes dieux qui ont mis Carthage en poudre ont réduit à un peu de cendre le vainqueur de Cartilage que vous voyez.

Ann. — Sans doute , c'est dans votre solitude de Linternum que vous avez appris toute cette belle philosophie.

SciP. — Quand je ne l'aurais pas apprise dans ma retraite , je l'apprendrais ici ; car la mort donne les plus grandes leçons pour désabuser de tout ce que le monde croit merveilleux.

Ann. — La disgrâce et la solitude ne vous ont pas été inutiles pour faire ces sages réflexions.

Sgip. — Peu conviens ; mais vous n'avez pas eu moins que moi ces instructions de la fortune. Vous avez vu tomber Carthage; il vous a fallu abandonner votre patrie ; et après avoir fait trembler Rome , vous avez été contraint de vous d&

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rober à sa vengeance par une vie errante de pays en pays.

Ann. — Il est vrai; mais je n'ai abandonné ma patrie que quand je ne pouvais plus la défendre , et qu'elle ne pouvait me sauver du supplice : je Ta! quittée pour épargner sa mine entière , et pour ne voir point sa servitude. Au contraire , vous avez été réduit à quitter votre patrie au plus haut point de sa gloire , et d'une gloire qu'elle tenait de vous. Y a-t-il rien de si amer? Quelle ingratitude !

SciP. — Cest ce qu'il faut attendre des hommes quand on les sert le mieux. Ceux qui font le bien par ambition sont toujours mécontents ; un peu plus tôt, un peu plus tard, la fortune lestrahit, et les hommes sont ingrats pour eux. Mais quand on fait le bien par Tamourdela vertu, la vertu qu'on aime récompense toujours assez par le plaisir qu'il y a à la suivre , et elle fait mépriser toutes les autres récompenses dont ou est privé.

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