LXIIL - HENBI VII ET HENRI VIII D'ANGLETERRE
Fanestes effets de la passion de Tamonr dans un prince.
H. VII. ~T- Eh bien mon fils, comment avez-vous régné après moi ?
H. VIII.— Heureusement et avec gloire pendant trentehuit ans.
H. VII. — Cela est beau ! Mais encore, les autres ont-ils été aussi contents de vous que vous le paraissez de vous-même ?
H. VIII. — Je ne dis que la vérité. Il est vrai que c'est vous
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qui êtes monté sur le trône par votre courage et par votre <idresse; vous nie Tavez laissé paisible : mais aussi que n'ai-je point fait! J'ai tenu l'équilibre entre les deux plus grandes puissances de TEurope , François V et Charles-Quint. Voilà mon ouvrage au dehors. Pour le dedans, j*ai délivré 1* Angleterre de la tyrannie papale , etj'ai changé la religion, sans que personne ait osé résister. Après avoir fait un tel renversement, mourir en paix dans son lit , c'est une belle et glorieuse fin.
H. Vil. — Maisj'avais OUI dire que le pape vous avait donné le titre de défenseur de TÉglise, à cause d'un livre que vous aviez fait contrôles sentiments de Luther. D'où vient que vous avez ensuite changé ?
H. VIIL — Tai reconnu combien l'Église romaine était injuste et superstitieuse.
H. VII. — Vous a4-elle traversé dans quelque dessein ?
H. VIIL — Oui. Je voulais me démarier. Cette Aragonaise me déplaisait; je voulais épouser Anne de Boulen. Le pape Clément VII commit le cardinal Campége pour cette affaire. Mais, de peur de fâcher l'empereur, neveu de Catherine , il ne voulait que m'amuser y Campée demeura près d'un an à aller d'Italie en France.
H. VII. — Eh bien , que fîtes- vous?
H. VIII. — Je rompis avec Rome; je me moquai de ses censures; j'épousai Anne de Boulen; et je me fis chef de l'Église anglicane.
H. VIL Je ne m'étonne pkts si j'ai vu tant de gens qui étaient sortis du monde fort mécontents de vous.
H. VIII. — On ne peut fsdre de si grands changements sans quelque rigueur.
H. VII. ^ Pentends dire de tous côtés que vous avez été léger, inconstant, lascif, cruel et sanguinaire.
H. VIII. ^ Ce sont les papistes qui m'ont décrié.
H. VII — Laissons là les papistes ; mais venons au fait. N'avez-vous pas eu six femmes , dont vous avez répudié la première sans fondement , fait mourir la seconde , fait ouvrir )e ventre à la troisième pour sauver son enfant , fait mourir
la quatrième, répudié la cinquième , et ciioisisi mal la dernière, qu^elle se remaria avec l'amiral peu de jours après votre mort ?
H. YIII. - Tout cela est vrai ; mais si vous saviez quelles étaient ces femmes , vous me plaindriez au lieu de me condamner : TAragonaise était laide, et ennuyeuse dans sa vertu; AnnedeBoulen était une coquette scandaleuse; Jeanne Seymour ne valaitgiière mieux; C. Howard était très-corrompue ; la princesse de Glèves était une statue sans agrément ; la dernière m'avait paru sage, mais elle a montré après ma mort que je m'étais trompé. J'avoue que j'ai été la dupe de ces femmes.
H. YII. — Si vous aviez garde la vôtre, tous ces malheurs ne vous seraient jamais arrivés ; il est visible que Dieu vous a puni. ISIais combien de sang avez- vous répandu ! on parle de plusieurs milliers de personnes que vous avez fait mourir pour la religion, parmi lesquelles on compte beaucoup de nobles prélats et de religieux.
H. VIII. — Il Ta bien fallu , pour secouer le joug de Rome.
II. YII.— Quoi ! pour soutenir la gageure , pour maintenir votre mariage avec cette Anne de Boulen que vous avez jugée vous-même digne du supplice!
H. YIII. -^ Mais j'avais pris le bien des églises , que je ne pouvais rendre.
H. YII. ^Bon! vous voilà bien justifié de votre schisme par vos mariages ridicules et parle pillage des églises!
H. YIII. — Puisque vous me pressez tant , je vous dirai tout. J'étais passionné pour les femmes, et volage dans mes amours ; j'étais aussi prompt à me dégoûter qu'à prendre une inclination. D'ailleurs j'étais né jaloux, soupçonneux, inconstant, âpre sur l'intérêt. Je trouvai que les chefs de l'Église anglicane flattaient mes passions, et autorisaient ce que je voulais faire : le cardinal de Wolsey , archevêque d'York , m'encouragea à répudier Catherine d'Aragon ; Cramer, archevêque de Cantorbéry , me fit faire 'tout ce que j'ai fait pour Anne de Boulen et contre rÉs^lise romaine. Mettez- vous en la place
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d u i pauvre prince violemment tenté par ses passions et flatté par les prélats.
H. VII. — Eh bien ! ne savlez-vous pas qu'il n'y a rien de si lâche ni de si prostitué que les prélats ambitieux qui s'attachent à la cour? Il fallait les renvoyer dans leurs diocèses , et consulter des gens de bien. Les laïques sages et bons politiques ne vous auraient jamais conseillé, pour la sûreté même de votre royaume, de changer l'ancienne religion, et de diviser vos sujets en plusieurs communions opposées. Pï'estil pas ridicule que vous vous plaigniez de la tyrannie du pape^ et que vous vous fiassiez pape en sa place ; que vous vouliez réformer J'Église anglicane, et que cette réforme aboutisse à autoriser tous vos mariages monstrueux, et à piller tous les biens consacrés ? Vous n'avez achevé cet horrible ouvrage qu'en trempant vos mains dans le sang des personnes les plus vertueuses. Vous avez rendu votre mémoire à jamais odieuse, et vous avez laissé dans l'État une source de division éternelle. Voilà ce que c'est que d'écouter de méchants prêtres. Je ne dis point ceci par dévotion , vous savez que ce n'est pas là mon caractère; je ne parle qu'en politique, comme si la religion était à compter pour rien. Mais, à ce que je vois, vous n'avez jamais fait que du mal.
H. VIII. — Je n'ai pu éviter d'en faire. Le cardinal Renauld de la Poule > fit contre moi, avec les papistes, une conspiration. Il fallut bien punir les conjurés pour la sûreté de ma vie.
H. VII. ^ £h! voilà le malheur qu'il y a à entreprendre des choses injustes.. Quand on les a commencées, on les veut soutenir. On passe pour tyran ; on est exposé aux conjurations. On soupçonne des innocents qu'on fait périr; on trouve des coupables , et on les a faits tels : car le prince qui gouverne mal met ses sujets en tentation de lui manquer de fidélité. £n cet état, un roi est malheureux et digne de l'être ; il a tout à craindre; il n'a pas un moment de libre ni d'assuré : il fiiiut qu'il répande du sang ; plus il en répand , plus il est odieux
* Plus connu sous le nom du cardinal Polus.
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et exposé aux conjurations. Mais enfin, voyons ce que vous avez fait de louable.
H. VIIL — J'ai tenu la balance égale entre François 1*' et diarles-Quint.
H. VII. — Chose bien difficile! Encore n'avez-vous pas su (aire ce personnage. Wolsey vous jouait pour plaire à Charlès-Quint, dont il était la dupe , et qui lui promettait de le foire pape. Vous avez entrepris de faire des descentes en France, et n'avez eu aucune application pour y réussir. Vous n*avez suivi aucune négociation ; vous n*avez su faire ni la paix ni la guerre. Il ne tenait qu'à vous d'être l'arbitre de TEurope, et de vous faire donner des places des deux côtés; mais vous n'étiez capable ni de fatigue , ni de patience , ni de modération , ni de fermeté. Il ne vous fallait que vos maîtresses, des favoris , des divertissements ; vous n'avez montré de vigueur que contre la religion, et en exerçant votre cruauté pour contenter votre passions honteuses. Hélas ! mon fils , vous êtes une étrange leçon pour tous les rois qui viendront après vous!